Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange
Part 8
«Monseigneur et très illustre prince, le seigneur Mine est revenu de France, portant la mesme résolution du roy de France et de la royne mère, comme Vostre Excellence l'a cognue par l'extrait des lettres dudit de Mine, lequel ay envoyé dernièrement à Vostre Excellence, à sçavoir que le roy ne se veut engager en cest affaire, comme estant contre sa religion; toutesfois que Mademoiselle seroit heureuse de rencontrer une si bonne partie; semblablement a fait la royne mère: et qu'en somme, ils ne trouveront point mauvais ce que Madamoiselle feroit par le conseil du conte palatin, et qu'elle verroit estre son bien, moyennant qu'il ne soit contre le service du roy; toutesfois que cela méritoit bien estre communiqué au duc de Montpensier, son père. Ce nonobstant, il a esté résolu, en présence du conte palatin, du chancelier Ehem et de moy, par Madamoiselle, qu'il ne fust besoing d'attendre le consentement du duc de Montpensier, à cause qu'il ne faut espérer de luy autre responce que du roy, estant de mesme religion, et qu'elle, aïant atteint son parfait âge, ne demande sinon d'obéir au conte palatin en tout ce qu'il luy plairoit de luy conseiller, lequel en cest affaire elle trouve pour père; et qu'ayant le conte palatin trouvé bon et déclaré qu'il ne luy sçauroit desconseiller un parti si honneste et estant de sa religion, Madamoiselle a simplement déclaré en cest affaire d'obéir au conte palatin, et vouloir donner son consentement; ce que le conte palatin m'a commandé de escrire à Vostre Excellence.
[101] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 165.
»Car, quant aux autres points, à sçavoir la déclaration de Vostre Excellence, qu'elle veut faire aux parens de l'autre partie, le conte palatin et Madamoiselle la remettent à la suffisance de Vostre Excellence, laquelle fera tout ce qu'elle trouvera convenable, tant pour appaiser lesdits parens, que pour garder l'honneur de Vostre Excellence et de Madamoiselle.
»Quant au douaire, le conte palatin et Madamoiselle ont entendu ce que Vostre Excellence a résolu touchant la maison de Middelbourg; mais comme Madamoiselle ne demande autre chose, sinon d'attendre et porter avec Vostre Excellence tout ce qu'il plaira à Dieu d'envoyer à Vostre Excellence et Madamoiselle, estant conjoints, ainsy Madamoiselle, comme aussy le conte palatin, ne font aucun doute que Vostre Excellence aura considération du sexe, et des biens que Vostre Excellence pourra avoir en France, soit Aurange ou en la duché de Bourgogne, s'ils ne soyent point obligez aux enfans précédens de Vostre Excellence, afin qu'en tout événement elle puisse avoir de quoy s'entretenir honnestement; car, quant à Messieurs, frères de Vostre Excellence, elle ne voudroit ni Vostre Excellence ni eux discommoder. Car elle ne s'arreste nullement sur ce point, ains le remet aussi bien que les autres à la discrétion et prudhommie de Vostre Excellence, laquelle elle s'asseure bien d'avoir puissance d'y pourvoir autrement. Il ne reste donc sinon la déclaration de Vostre Excellence là dessus, et qu'icelle ordonne du reste qu'il luy plaise que par la permission du conte palatin Madamoiselle face. Car il nous semble estre chose superflue que Vostre Excellence renvoye pour cest affaire au roy; ains suffit de la response susdite; veu aussi que le conte palatin attend de jour en autre la response du frère du roy et du roy de Navarre, ausquels le conte palatin a escrit de vouloir consentir à ce mariage, et adoucir le duc de Montpensier, son père, qu'il le trouve bon.»
La solution affirmative de la grande question du consentement fut aisément suivie de celle des questions secondaires qui s'y rattachaient, et Charlotte de Bourbon vit, non sans émotion, approcher le moment où elle devrait se séparer de l'électeur et de l'électrice. Sa gratitude envers eux était profonde, et toujours elle sut en prouver la sincérité.
Heureusement fixé sur la réalisation de ses voeux par la lettre de Zuliger, Guillaume, à qui la gravité des événements s'accomplissant alors au sein de sa patrie ne permettait pas de s'absenter du territoire de celle-ci, pour se rendre à Heydelberg, voulut du moins, qu'en quittant cette résidence, sa noble fiancée, sur le voyage de laquelle se concentrait sa sollicitude, ne s'acheminât vers les Provinces-Unies, que sous la protection d'un personnage dévoué et vigilant. Il avisa, en outre, à ce que son beau-frère le comte de Hohenloo joignit son appui personnel à celui que la princesse devait recevoir de Marnix de Sainte-Aldegonde[102].
[102] Voir _Appendice_, no 5.
Mû par son infatigable dévouement aux intérêts de Guillaume et à ceux de Charlotte de Bourbon, Sainte-Aldegonde vint immédiatement dans le Palatinat se mettre à la disposition de la princesse, et, d'accord avec elle, il prit, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice, toutes les mesures nécessaires à l'organisation de son départ, avant que le comte de Hohenloo, dont il ignorait d'ailleurs la mission, fût arrivé à Heydelberg.
Au moment où il allait quitter cette ville avec la princesse, Sainte-Aldegonde adressa, le 2 mai, au comte Jean de Nassau une lettre étendue[103] qui témoignait de son zèle à seconder les intentions du prince dans l'observation des égards et des ménagements auxquels sa noble fiancée avait droit.
[103] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 192.
Tandis qu'accompagnée du loyal ami du prince, Charlotte de Bourbon entreprenait un long et fatigant voyage, Guillaume, promptement informé de son départ, en donna avis au comte Jean, en ces termes[104]:
«Monsieur mon frère, la présente servira seulement pour vous advertir que, suivant la charge que j'avois donnée à M. de Sainte-Aldegonde, de contracter le mariage entre Madamoiselle de Bourbon et moy, je luy avois de mesme commandé que, tout aussitost qu'il auroit le consentement de ladite damoiselle, qu'il se mettrait avecq elle en chemin, pour la mener pardeçà. Or, depuis, craignant que le retour de M. Sainte-Aldegonde ne seroit encoires sitost, j'avois prié M. le comte Wolfgang de Hohenloo, partant d'icy vers l'Allemaigne, de vouloir passer à Heydelberg pour porter mon consent à Madamoiselle de Bourbon. Sur ces entrefaites ledit sieur de Sainte-Aldegonde est retourné à Heydelberg, où il trouvoit le consentement du comte palatin et de Madamoiselle de Bourbon. Suivant donc la première charge, il s'est mis en chemyn avec elle, pour la conduire pardeça, ignorant entièrement la requeste que j'avois faicte à mondict beau-frère le comte de Hohenloo; ce que je vous ay bien voulu faire entendre, à cause que je suis adverty que vous avez mandé à M. de Sainte-Aldegonde, qu'il retourneroit avecq Madamoiselle de Bourbon à Heydelberg; que ce néantmoins, sur le premier commandement qu'il avoit, il est passé oultre, dont je suis certes bien aise pour plusieurs raisons, et advoue entièrement ce qu'il en a faict; dont vous ay bien voulu advertir, afin que ne luy sachiez mauvais gré et que vous n'estimiez ne pensiez qu'il ait surpassé sa charge et commission.»
[104] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 205.
De Heydelberg, Charlotte de Bourbon et Sainte-Aldegonde s'étaient dirigés vers Embden, où avaient ordre de les attendre des vaisseaux de guerre fortement armés, que Guillaume de Nassau avait envoyés au-devant d'eux[105], pour protéger leur trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des Provinces-Unies.
[105] «Charlotte van Bourbon quam over Embden, alwaer de prince de selve twe wel toegeruste Oorlog-schepen sond, diese brachten na de Mase, etc., etc.» (Voir Bor, _Historie der Nederlandtsche Oorlogen_, in-fº, t. Ier, p. 644.)
Certaines mesures officielles furent prises, dans ces provinces, en l'honneur de la princesse dont on attendait la prochaine arrivée. Voici, quant à la Hollande, celles que nous font connaître les procès-verbaux des _résolutions de ses états_[106]:
«Séance du 4 juin 1575.--Étant représenté aux états, que, pour répondre à de hautes convenances, ils ne peuvent se dispenser de congratuler, à son arrivée, la princesse, future épouse de Son Excellence qui a si bien mérité de la patrie, et de lui offrir quelque don de joyeuse entrée; que, dès lors, il y a lieu de déterminer où et de quelle manière la princesse sera receue;--en conséquence, il est _résolu_ qu'on informera Son Excellence de la décision prise par les états de congratuler la princesse, au lieu même de son arrivée, et de l'accompagner jusqu'au lieu où Son Excellence a l'intention de célébrer les fêtes de noces; ce dont les états s'enquerront auprès de Son Excellence; à l'effet de quoi sont députés vers elle les sieurs Culemburgh, Kenenburgh, Swieten et l'avocat Buijs.»
[106] Archives générales du royaume de Hollande.
«Séance du 6 juin 1575.--Étant fait rapport aux états de la congratulation adressée à Son Excellence, à raison de sa nouvelle alliance, et étant offerts de la part des états, tous les bons offices du pays, Son Excellence les en a remerciés et a déclaré qu'elle espéroit que cette nouvelle alliance contribueroit à la prospérité dudit pays. Son Excellence n'avoit pas encore décidé où les fêtes de noces seraient célébrées; mais elle avoit l'intention d'attendre l'arrivée de la princesse à La Brielle. Du reste, on avoit pu s'apercever qu'il seroit agréable à Son Excellence que la princesse fût receue à La Brielle même par les états.--Sur ce, il est résolu par les états, que, de leur part, seront envoyés à La Brielle divers députés, savoir: les sieurs Vankenenburg, Swieten, ceux de Dordrecht, d'Alckmaar, M. Pieter de Rycke, avec ceux de La Brielle; qu'après les noces, on offrira à la princesse un banquet, quelques cadeaux et un don de six mille livres de quarante gros, dans l'espoir que Son Excellence prendra plus en considération l'affection que l'importance de l'offre, à raison des pesantes charges imposées aux états par suite de la longue durée de la guerre; ce que l'on aura soin de représenter[107].»
[107] On lit dans le recueil _des Résolutions_ des états de Hollande (Archives générales du royaume de Hollande): «Séance du 10 juin 1575.--Les villes et états de Hollande ayant résolu d'offrir à la princesse Charlotte de Bourbon, à titre de congratulation et de don, une somme de six mille livres, il sera demandé à Son Excellence en quoi elle désire que le don consiste, soit en numéraire soit en pierres précieuses.» «Séance du 16 juin 1575.--Son Excellence a déclaré désirer que le don destiné à la princesse lui soit offert en numéraire, afin qu'elle en puisse faire tel usage que bon lui semblera.»
A peine cette délibération venait-elle d'être prise, que le prince eut le bonheur d'accueillir à La Brielle Charlotte de Bourbon, dont l'arrivée fut acclamée par la population et par les députés des états avec un enthousiasme qui émut profondément cette princesse.
Dès le 7 juin furent arrêtées entre les futurs époux les conventions civiles qui devaient précéder leur union.
L'acte dans lequel ils les consignèrent était d'une simplicité exceptionnelle, au double point de vue de la forme et du fond. Il mérite d'autant plus d'être connu, qu'il témoigne d'une complète réciprocité de désintéressement, en laissant apparaître l'absence de toute fortune personnelle, pour le moment du moins, du côté de l'une des parties contractantes, et l'exiguïté des seules ressources alors disponibles, du côté de l'autre[108].
[108] Voir _Appendice_, no 6.
Le 12 juin eut lieu, à La Brielle, la célébration du mariage. Il fut béni par le ministre Jean Taffin, que Guillaume de Nassau avait récemment pris pour chapelain, et qui, à ce titre, demeura désormais attaché à la maison du prince et de la princesse.
Les nouveaux époux ne tardèrent pas à se rendre à Dordrecht, où, de même qu'à La Brielle, ils reçurent un chaleureux accueil, bientôt suivi de fêtes et de réjouissances, dans le cours desquelles d'ailleurs on s'abstint de danser[109].
[109] Ce détail, ainsi que plusieurs autres, relatifs à l'entrée et au séjour de Charlotte de Bourbon à Dordrecht, est consigné dans la publication suivante: _Dordrecht, door Dr G. V. J. Schotel, te Dordrecht bij H. Lagerewij_, 1858, br. in-8º, p. 50 et suiv. (_Komst van Charlotte van Bourbon te Dordrecht in 1575_). Il y est parlé, notamment d'une association littéraire, dite des _Rhétoriciens_, ayant pour devise les «mots: _joie pure_, laquelle joua, pour le bon plaisir de Son Excellence, une moralité.»
On ne peut mieux, croyons-nous, se faire une idée de l'ardente sympathie dont Charlotte de Bourbon fut entourée, à La Brielle et à Dordrecht, qu'en se reportant à une modeste production littéraire, du XVIe siècle, qui, dans sa naïveté, demeure empreinte de l'émotion que fit naître en une foule de coeurs la présence de l'excellente et gracieuse princesse. Il s'agit d'un morceau en treize stances, faisant partie d'un ancien recueil intitulé: _Chansonnier des Gueux_[110].
Voici la traduction simplement littérale de ce morceau, qui fut chanté, à Dordrecht, pendant le séjour du prince et de la princesse dans cette ville, en 1575:
«Entrée de la sérénissime princesse, de haute naissance.
»(Sur l'air de Guillaume de Nassau.)
»1º Faites éclater votre allégresse, vous, villes de Hollande et de Zélande! Vous, hommes, femmes, faites éclater, de tous côtés, votre allégresse, en l'honneur de l'éminent prince et de son épouse noble et renommée. Veuille Dieu, qui leur a accordé sa grâce, la leur continuer, à toujours.
»2º A La Brielle, la princesse arriva en grand triomphe, comme chacun en a été témoin. De nombreux coups de canon furent tirés en l'honneur du prince; et, quant à elle, on la prit par la main et on lui dit qu'elle était la bienvenue dans la patrie du prince.
»3º En apprenant l'arrivée de la princesse, le prince, joyeux de coeur, partit aussitôt pour La Brielle, car vers elle tendaient les plus chers désirs de ce noble et bon prince. Aussi, en recevant sa fiancée, l'a-t-il saluée affectueusement.
»4º Dans La Brielle se manifesta une franche allégresse; je vous le dis tout simplement. Les tambours et les trompettes se firent entendre sur la jetée et dans la ville. Le canon fut tiré en l'honneur de la charmante fiancée. Rien n'a été épargné pour qu'elle fût accueillie par de nombreuses salves.
»5º Quand la chaste et noble jeune dame entra dans la ville, chacun lui souhaita la bienvenue, et la joie éclata de toutes parts. Des feux brillèrent sur la tour et dans les rues, nuit et jour; et cela, d'une manière ravissante. Pas une plainte ne troubla l'émotion générale.
»6º De là, les nouveaux époux sont partis rapidement pour Dordrecht, comme on a pu s'en assurer en les voyant. Dieu les a gardés. Tandis que les trompettes et les clairons sonnaient fortement, on vit chacun accourir pour rendre hommage à la compagne du prince.
»7º Ceux de Dordrecht, résolus de caractère, eurent bientôt pris leurs mesures; car, en attendant la princesse, ils n'épargnèrent aucuns frais pour la recevoir. La garde bourgeoise s'avança en faisant flotter ses bannières.
»8º Pleins d'ardeur, les citoyens accoururent et franchirent la porte de la ville, afin de recevoir honorablement la princesse. Le canon se fit entendre. On vit, çà et là, par la ville, les tonneaux de résine lancer leurs flammes, à la honte de tous les mécréants, et en l'honneur du prince vénéré.
»9º Les autorités de la ville, l'Escoutète, les échevins, dans leur bon vouloir, les bourgmestres et les gardes civiques allèrent triomphalement, bannières déployées, à la rencontre de la princesse, et lui adressèrent avec cordialité ces paroles: Soyez la bienvenue en Hollande.
»10º Veuillez donc, de tous côtés, vous villes, manifester une vive allégresse, faire éclater votre amour pour le vaillant prince, et remercier Dieu, à haute voix, d'avoir détruit Babylone, et de vous avoir donné sa sainte parole.
»11º Oui, vous montrerez votre allégresse, vous villes très renommées, parce que jamais vous n'avez été placées sous une aussi grande protection que sous celle de notre noble prince et de notre excellente princesse, qui, tous deux, appuyés sur la parole divine, veulent sacrifier, pour nous, corps et biens.
»12º Vous, hommes grands et petits, remerciez le Seigneur. C'est lui qui nous soutient, nous pauvres créatures chétives, comme on a pu le voir devant la ville de Leyde, où l'ennemi a été saisi d'épouvante, et aussi à Alckmaar, d'où il s'est enfui précipitamment.
»13º De grâce, seigneuries princières, veuillez agréer de bon coeur ce chant composé en l'honneur du prince d'Orange et de l'éminente princesse. Que Dieu daigne les maintenir en bonne santé et leur accorder une longue vie! Voilà ce dont je le prie, du fond de mon coeur!»
[110] _Geuse Liet Boek, waer in begrepen is den Oorsprongh van de troubelen der Nederlansche Oorlogen, en et geen doer op gevolght is. «T'Amsterdam gedruckt by Jan Jacobsz Bonneau, woonende op 't water, anno 1656_, in-8º».
Émue, au fond du sien, de l'accueil chaleureux qu'elle rencontrait au sein des populations, Charlotte de Bourbon se demandait si elle pouvait y voir le présage de celui qu'elle recevrait des membres, alors disséminés, de la famille du prince. Répondraient-ils aux sincères efforts qu'elle ferait pour se concilier l'affection de chacun d'eux? Elle l'ignorait, mais elle se reposait sur la bonté de Dieu, pour résoudre, tôt ou tard, en sa faveur, cette importante question, si intimement liée désormais à celle de son bonheur domestique.
CHAPITRE IV
Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa belle-mère.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son frère.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractère de la princesse, sa belle-soeur.--Félicitations adressées à Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume à François de Bourbon, son beau-frère.--Charlotte de Bourbon s'efforce en vain de se concilier les bonnes grâces du duc de Montpensier, son père.--Inexorable dureté de celui-ci.--Étroitesse des sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers, sa fille.--Graves préoccupations de Charlotte de Bourbon, au sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle s'est identifiée.--Il trouve dans ses judicieux conseils et dans son dévouement un appui efficace.--État des affaires publiques depuis l'insuccès des _Conférences de Bréda_.--Reprise des hostilités.--Diète de Delft en juillet 1575.--Siège de Ziricksée.--Naissance de Louise-Julienne de Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse d'Orange à son mari lors de la mort de l'amiral Boisot.--Perte de Ziricksée.--Excès commis dans les provinces par les Espagnols.--Indignation générale et efforts faits dans la voie d'une sévère répression.--Correspondance du prince et de la princesse d'Orange avec François de Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc d'Alençon.--Les Espagnols sont expulsés de la Zélande.--_Union de Bruxelles._
Ni la vénérable mère de Guillaume de Nassau, ni l'unique frère qui lui restait, le comte Jean, n'avaient pu quitter l'Allemagne pour assister à son mariage. Tous deux avaient été retenus au loin, l'une, par son âge avancé et son état de faiblesse, l'autre, par la maladie.
Le comte Jean était incontestablement fort attaché à son frère; mais, plus timoré parfois que clairvoyant, il avait cherché à détourner Guillaume, si ce n'est précisément du mariage projeté par lui, tout au moins de sa prompte conclusion, en invoquant des considérations, soit politiques, soit d'intérêt privé, qui, aux yeux du prince, n'avaient rien de déterminant.
Sa mère, à l'inverse, non moins judicieuse que tendre, s'était dégagée de ces considérations, et n'avait nullement songé à dissuader son fils de contracter une union dans laquelle il lui disait être assuré de rencontrer le bonheur. Elle l'aimait trop et avait en lui trop de confiance pour ne pas croire à la dignité de ses sentiments et à la justesse de ses appréciations.
Aimante et aspirant à être aimée, Charlotte de Bourbon, dès les premiers jours de son union avec Guillaume, s'attacha à gagner, avant tout, le coeur de sa belle-mère; et y réussit immédiatement par l'expression de sa douce et délicate déférence, dans ces lignes datées de Ziricksée, où elle venait, en quittant Dordrecht, d'arriver, le 24 juin, avec son mari[111]:
«A madame la comtesse de Nassau, ma bien-aimée mère,
«Madame, encore que je n'aye jamais esté si heureuse de vous voir, pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage de l'affection que j'ay dédiée à vous obéir et servir, sy m'asseuray-je, veu l'honneur que m'a faict, monsieur le prince, vostre fils, qu'il vous plaira bien me faire ceste faveur, d'avoir agréable la bonne voullonté que je vous supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que, si Dieu me donne le moïen, et que vos commandemens me rendent capable de vous pouvoir faire service, je m'y emploiré de sy bon coeur, que vous cognoistrés, madame, combien j'estime l'heur que ce m'est de vostre alliance, laquelle m'est doublement à priser, tant pour vostre vertu et piété, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour l'amour duquel j'espère que vous me favorisés de quelque bonne part en vos bonnes grâces, dont je vous fais encore bien humble requeste, et supplie Dieu que le temps puisse estre bientost si paisible, que je puisse avoir cest honneur de vous voir; et que cependant il vous conserve en bonne santé et vous donne, madame, très heureuse et très longue vie.
»Vostre très humble et obéissante fille.
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[111] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 230.
Revenu de Ziricksée à Dordrecht, Guillaume voulut, en ce qui concernait son mariage, amener le comte Jean à une saine appréciation des préliminaires et de la portée de cet acte capital. Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec toute l'autorité d'un homme de coeur, une grave et longue lettre, de laquelle nous détachons ces paroles[112]:
«Monsieur mon frère, despuis ma dernière escripte du 21e jour de may dernier passé, par laquelle vous priois bien affectueusement me vouloir envoier les actes et informations de la faulte commise par celle que sçavez[113], ou bien quelque attestation solennelle, afin que, à faulte de cela, je ne fûsse contrainct de cercher autres moïens par publications solennelles de donner contentement à madamoiselle de Bourbon, laquelle, pour obvier à toutes oblocutions qui, par cy-après pourroient se faire, desire grandement ce que dessus; en quoy aussi je ne puis sinon luy donner toute raison: j'ay reçu vostre lettre du 19 dudit mois de may, et par icelle entendu premièrement vostre malladie, laquelle j'ay ressenti et ressentz jusques au coeur, comme celuy qui ne désire rien tant, comme aussy je me sens tenu à le desirer, que vostre bien, salut et prospérité, à quoy vous pouvez estre asseuré que de tout mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy j'espère qu'il m'exaucera, de vous garder de tous inconvéniens et vous remettre bonne santé.
[112] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 244 et suiv.
[113] Anne de Saxe.
»Aussy ay-je par la mesme lettre apperçu, dont ay esté très marry, qu'estiez en merveilleuse peyne de ce mien mariage qui est en train, vous semblant advis que l'on n'y auroit pas procédé avec telle discrétion, et par tels moyens, comme il estoit requis, et mesmes en si grande haste, et par cela moy et les miens, voire et toute la cause générale, en pourroient encourir grans inconvéniens, mesmement en ceste journée impériale qui se doibt tenir, le 29 de juillet, à Francfort.