Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange

Part 23

Chapter 233,752 wordsPublic domain

Le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ contient à cet égard, la mention suivante: «Samedy, le 9e jour de décembre 1581, à trois heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa sixiesme fille, qui fut baptisée audit temple du chasteau, le 25e de febvrier ensuyvant, et nommée _Amélie_ par madame de Mérode, au nom de madame l'électrice palatine, vefve, et par madamoyselle d'Orange, fille de son Excellence, au nom de madame la comtesse de Meurs, et par messieurs du magistrat de la ville d'Anvers, qui luy accordent une rente de deux mille florins, par an, sa vie durant.»

A quelques jours de là, Charlotte de Bourbon eut la satisfaction d'apprendre que son cousin le prince de Condé se proposait de venir, dès que les circonstances le permettraient, dans les Pays-Bas, pour s'y associer aux généreux efforts de Guillaume de Nassau en faveur des populations, au sein desquelles il s'agissait d'assurer l'ordre et la liberté. Trop faible encore, depuis la naissance de sa fille Amélie, pour pouvoir écrire à son cousin, la princesse dut laisser Guillaume adresser, seul, à Condé, les lignes suivantes[276]:

«... J'ay esté bien aise d'avoir cogneu la bonne intention qu'il vous plaist avoir de nous venir veoir, sur ce printemps, mais principalement de ce qu'il a pleu à Son Alteze[277] vous en escrire et vous en prier, espérant que par ce moyen vous aurez avec le contentement de Sa Majesté, plus de facilité à dresser ce qui sera nécessaire pour une si louable entreprise. Quant à ce qui me touche en particulier et à messieurs les estatz, je vous supplie vous asseurer qu'il ne peult venir prince en ce pays qui y soit mieulx venu, et auquel nous desirions faire plus de service; mesmement cognoissant, qu'oultre l'affection que vous avez au service de Son Alteze et la bonne volonté que vous portez au bien et repos de ce pays, aussi que le desir de maintenir la querelle que nous soutenons, pour avoir reçu en ces pays la religion, vous convie dadvantage à vouloir prendre ceste peine et nous secourir; ce qui nous rend aussy plus obligez vers vous pour vous en rendre humble service. J'eûsse bien desiré que je vous eûsse pû, avec ceste responce, envoier une seconde lettre de la part de Son Alteze; mais voïant que sa venue est encores différée pour quelque temps, d'aultant que je dépêche un courrier vers le roy de Navarre, pour le supplier de nous laisser encores quelque temps icy monsieur Duplessis (Mornay), je n'ay voulu laisser ceste occasion sans vous escrire pour vous remercier bien humblement de vostre bonne affection qu'il vous plaist me communiquer, et vous supplier me tenir en vos bonnes grâces, auxquelles je me recommande bien humblement, priant Dieu vous donner, en bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, le 24e jour de décembre 1581.

«Vous excuserez, s'il vous plaist, ma femme, si elle ne vous escript, à cause que, depuis peu de jours, elle est accouchée de sa sixiesme fille.

»Vostre bien humble serviteur et amy,

»GUILLAUME DE NASSAU.»

[276] Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol. 29, f. 450.

[277] Le duc d'Anjou.

La princesse d'Orange, s'étudiant, plus que jamais, à entourer son père de prévenances délicates, avait tenu à ce que l'aînée de ses petites-filles fit hommage au duc de Montpensier du premier ouvrage à la main qu'elle aurait appris à confectionner. Cet ouvrage était une ceinture, dont l'envoi fut accompagné de quelques lignes de l'enfant à son grand-père.

Le duc, dont le coeur, sous la pieuse et douce influence de Charlotte, s'épanouissait enfin dans les saintes affections de famille, fut vivement ému à la réception de ce cadeau, témoignage touchant des tendres sentiments, non seulement de sa petite-fille, mais encore et surtout de la princesse, sa fille. Aussi, s'empressa-t-il d'adresser à Louise-Julienne l'affectueuse lettre que voici[278]:

«Ma petite-fille, vous n'avez pas peu faict, en si tendre aage que le vostre, d'avoir si bien commencé à apprendre le lassis, que j'ay congneu par la ceinture de belle soye violette et bordée d'une dentelle d'argent, que vous m'avez envoyée; et donnez bien par là à congnoistre que vous désirez bien apprendre quelque chose et gaigner de la sagesse, puisque vous vous en donnez déjà. Ce sera le plus grand contentement que je pourray, avec voz père et mère, jamays recevoir, comme ce m'en a esté que m'ayez desdié vostre premier ouvraige dudit lassis. Vous ne l'eûssiez sceu adresser à personne qui le tienne plus cher, ny qui vous ayme plus que moy, tant pour ce que vous estes ma petite-fille, que aussy vous portez mon nom et estes ma fillole. Volontiers j'emploieray ce vostre présent pour me servir de ceinture sur ma robbe de nuict, selon que m'avez mandé le desirer, afin que je me souvienne de vous. Je ne laissoys pas pour cela d'en avoyr mémoire; mais ce m'en est tousjours d'aultant plus d'occasion, et vous en remercye, en attendant qu'il se présente quelque commodité plus seure et certaine que ceste cy pour vous envoyer ung autre présent que j'ay affection de vous faire, en récompense de celluy-là, et pour voz estrennes. Cependant aymez-moy bien tousjours; et je prieray Dieu vous donner, ma petite-fille, accroissement en toutes perfections et vertus, avecq sa saincte grâce.

»De Champigny, ce 8e jour de janvier 1582.

»Vostre bien bon grant père, LOYS DE BOURBON.»

[278] Archives de M. le duc de La Trémoille.

Cinq semaines plus tard, Charlotte de Bourbon eut la joie de revoir, à Anvers, le prince Dauphin, son frère, qui venait d'Angleterre avec le duc d'Anjou.

Ce dernier, dont le projet de mariage avec la reine Élisabeth rencontrait, quant à sa réalisation, de sérieuses difficultés, avait pris le parti de répondre enfin à l'appel qui lui était adressé des Pays-Bas, pour y être proclamé duc de Brabant; et il s'était embarqué à Douvres, le 9 février, avec une suite nombreuse de seigneurs anglais, à la tête desquels figuraient Robert Dudley, comte de Leicester, l'amiral Charles Howard, divers lords et chevaliers. Au nombre de ces derniers était Philippe Sidney.

François de Bourbon, dans une lettre adressée d'Anvers, le 20 février 1582, au duc de Montpensier, son père, rendait compte, en ces termes, de l'arrivée du duc d'Anjou dans les Pays-Bas et de la réception qui venait de lui être faite[279]:

«Monseigneur, par mes dernières lettres, je vous ay averty du partement de Son Altesse, d'Angleterre, pour s'en venir en ce bas-païs, où elle est arrivée avec toute sa troupe, à fort bon port, grâce à Dieu, et sans avoir senti aucun mal ny tourment de la mer, laquelle l'on n'a veu, il y a longtemps, plus tranquille, pendant deux jours et deux nuits que nous y avons demeuré. Sadite Altesse mit pied en terre à Flessingue, il y eut samedi huit jours, où se trouvèrent, l'attendant, messieurs les princes d'Orange, d'Espinoy, et plusieurs autres seigneurs et gentilshommes du païs. Le lendemain s'en alla à Middelbourg et y feit son entrée; et, après y avoir séjourné quatre ou cinq jours, s'en est venu en ceste ville, où il entra le jour d'hier, ayant faict le serment entre les mains de messieurs des estats, et receu le leur, en ung théâtre qui estoit dressé hors la porte de ladite ville. Tous les principaux habitans d'icelle, présens avec les princes et seigneurs susdits, qui le vestirent du manteau de Duc, et puis après lui rendirent hommage de vassaux et sujets; et, cela faict, le conduisirent en ladite ville, qui estoit si pleine de triomphes et magnificences, qu'il me seroit impossible de les vous raconter particulièrement, tant pour leur singularité, que pour le grand nombre d'icelles; qui me fera vous supplier très humblement, monseigneur, de m'en vouloir excuser; et, en attendant que j'aye l'honneur de vous voir, me faire tant de grâce, que de me mander de vos nouvelles, qui ne seront jamais meilleures que je le souhaite, priant Dieu, etc., etc.»

[279] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 90.--Voir, sur ce même sujet, les détails fournis par de Thou (_Hist. univ._, t. VI, p. 172 et suiv.).

On peut aisément se faire une idée du charme que Charlotte de Bourbon éprouva à s'entretenir avec son frère, après une longue séparation, et à lui exprimer combien elle était heureuse du changement qui s'était opéré dans les sentiments du duc de Montpensier et de l'affection qu'il lui montrait. En soeur reconnaissante, elle se plaisait à rappeler à François de Bourbon tout ce dont elle lui était redevable, sous ce rapport: et alors, que de tendres effusions, que de touchantes paroles adressées à ce frère dont les démarches et la correspondance avaient été pour elle un appui, durant les longues années d'expectative et de perplexité que, comme fille, elle avait eu à traverser.

En présentant ses six petites filles à François de Bourbon, elle ne manqua pas de lui dire quelle joie leur aînée avait éprouvée en recevant la lettre que le duc, son grand-père, avait bien voulu lui adresser, le 8 janvier. Il y eut plus; car Louise-Julienne confirma à son oncle, en un langage animé, tout ce que sa mère lui avait révélé sur ce point.

Vivement touché de l'excellent accueil qu'il recevait de sa soeur, François de Bourbon le fut également de celui que Guillaume de Nassau s'empressa de lui faire. Aussi, Charlotte de Bourbon éprouva-t-elle une douce satisfaction à constater immédiatement la cordialité des rapports désormais établis entre son frère et son mari.

Que n'avait-elle aussi auprès d'elle, à Anvers, la duchesse de Bouillon et ses trois enfants! sa satisfaction s'en fût singulièrement accrue; mais des devoirs impérieux retenaient alors au loin cette soeur à laquelle elle était, ainsi qu'à ses enfants, si tendrement attachée.

A la même époque, le comte de Leicester profita de son séjour à Anvers, quelque court qu'il fût d'ailleurs, pour entretenir avec le prince et la princesse d'Orange des relations directes, ajoutant un nouveau prix à celles qui, jusqu'alors, n'avaient été effleurées que par voie de correspondance.

En voyant les enfants de la princesse, le comte avait fait preuve d'une bienveillance particulière pour Elisabeth, filleule de la reine d'Angleterre, circonstance que bientôt Charlotte de Bourbon eut occasion de relever avec une délicatesse toute maternelle, dans sa correspondance avec Leicester.

Deux lettres, l'une du prince, l'autre de la princesse, adressées à ce haut personnage peu après qu'il les eut quittés, témoignent de la consolidation réelle de leurs relations avec lui.

Guillaume de Nassau écrivait au comte le 5 mars 1582[280].

«Monsieur, nous sommes encore en l'estat, en ce païs, que vous nous y avez laissez, et j'espère que les affaires s'y conduiront tellement, que ce sera au service et contentement de Sa Majesté et de Son Alteze; à quoy j'acheveray de m'emploïer de toute ma puissance, suyvant le commandement qu'il a pleu à Sa Majesté me faire. J'espère, Monsieur, que vous serez arrivé en bonne prospérité en Angleterre; ce que je désire qu'il vous plaise me faire cet honneur de me donner à entendre par voz lettres, comme aussy je vous suplye m'entretenir, en ce pays, en la bonne grâce de Sa Majesté. Quant à vous, Monsieur, je suis bien aise d'avoir eu cette faveur d'avoir l'accomplissement de votre connoissance, que j'avois commencé de sentir par voz lettres, et me sens tellement vostre obligé, pour l'amitié et honnesteté qu'il vous a pleu me démontrer, que je m'estimeray heureux si je puis avoir l'occasion de faire chose qui soit agréable pour votre service, et vous supplye, Monsieur, de bon coeur, de m'y vouloir employer, etc., etc.

»Vostre bien humble serviteur et amy,

»GUILLAUME DE NASSAU.»

[280] Notice sur quelques lettres écrites au comte de Leicester, par D. K. Sijbrandi. Haarlem, 1867.

On venait d'apprendre, à Anvers, l'heureuse arrivée de Leicester en Angleterre, après une traversée dangereuse, lorsque Charlotte de Bourbon lui adressa le 9 mars, la lettre suivante[281]:

«Monsieur, encore que je me soie depuis longtemps resentie obligée à vous faire service, pour tant de faveurs et bons offices qu'il vous a tousjours pleu me départir, si est-ce que, depuis avoir cest heur et bien de vous veoir je me suis trouvée redevable de nouvelles et très grandes obligations pour tout l'honneur et amitié que vous avez fait paraître _à ma petite-fille_ et à moy, dont je ne perdray jamais la mémoire; et desireroys infiniment, Monsieur, que Dieu me fîst la grâce de me pouvoir emploïer en chose qui vous fûst agréable; vous suppliant très humblement de croire que ma volonté y est bien dédiée, attendant les occasions de vous le pouvoir témoigner par quelque bon service. Au reste, Monsieur, je vous asseureray que j'ay loué Dieu de ce qu'il luy a pleu, en vous préservant du danger auquel vous avez esté, vous reconduire auprès de Sa Majesté, en bonne disposition; ce qui nous a tous fort resjouis, pour la crainte en laquelle nous avons esté jusques à ce qu'en aïons receu assurées nouvelles, lesquelles ne peuvent estre meilleures que je le désire; me recommandant sur ce, bien humblement, à vostre bonne grâce, et priant Dieu vous donner, Monsieur, en bien bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 9 de mars 1582.

»Monsieur, je vous supplie de me permettre de faire mes très affectionnées recommandations à monsieur de Sidney vostre cousin[282].

»Vostre humble et plus affectionnée à vous faire service,

»CHARLOTTE DE BOURBON.»

[281] Notice précitée, de M. Sijbrandi.

[282] Neveu.

La princesse d'Orange, entourée alors, à Anvers, de son mari, de ses enfants, de son frère, et d'amis français, tels que M. et Mme de Mornay, et que le jeune comte de Laval[283], mettait son bonheur à leur faire sentir toute l'étendue de son affection pour eux, et à jouir de celle dont ils lui donnaient des preuves journalières. Après les perplexités qui, tant de fois, avaient agité son esprit et son coeur, elle commençait à goûter un calme auquel elle aspirait depuis longtemps, et dont le maintien pouvait contribuer au rétablissement de sa santé fortement altérée, lorsque, tout à coup, un épouvantable attentat vint déchirer son âme, en la frappant dans ses affections les plus chères, anéantir le peu de forces physiques qui lui restaient et mettre prématurément un terme à sa noble existence.

[283] «Il avoit été convenu que duc d'Anjou auroit (en Brabant) au conseil d'État du païs, deux conseillers françois, tels que les états choisiroient. Il sceut qu'ils avoient résolu de luy nommer M. le comte de Laval et M. Duplessis (Mornay). Soubz prétexte donc de les obliger, leur déclara qu'il ne vouloit autre conseil que le leur; et aima mieux n'en avoir du tout point. Aussi estoit ledit sieur comte de la religion, plein de vertu et d'intégrité, et intime ami de M. Duplessis. Néantmoins, en l'extérieur, vouloit-il qu'on creust qu'il faisoit cas d'eux; de tant plus que les plus spéciaux serviteurs de la roine d'Angleterre, venus avec luy, ne luy avoient pas teu que la roine leur maîtresse feroit un grand préjugé de ses futurs comportemens et vers elle et vers le païs, selon qu'il prendroit plaisir ou non à se servir de ces deux, desquels la probité leur étoit connue. En apparence donc il leur faisoit bon visage, se rendoit familier à eux, surtout si quelqu'un de messieurs des états estoit présent; mais ne les admettoit aucunement à ses affaires, leur cachoit ses intentions et les eslongnoit autant qu'il pouvoit; ce que, selon leur modestie, il leur estoit aisé de supporter et dissimuler.» (_Hist. de la vie de messire Philippe de Mornay._ Leyde, in-4º, 1647, p. 60.)

La marche de faits profondément douloureux va se précipiter ici avec une extrême rapidité.

CHAPITRE XI

Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de Nassau.--Paroles de Guillaume.--Soins que lui donne Charlotte de Bourbon.--Émotion générale causée par l'attentat.--Lettres des états généraux aux provinces et aux villes de l'Union.--Générosité de Guillaume à l'égard de deux des complices de Jauréguy.--Prières pour demander à Dieu la guérison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats des villes de l'Union.--Amélioration de son état suivie d'une rechute.--Désolation de la princesse.--Propos outrageants tenus sur elle et sur le prince par Farnèse et par Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de la princesse au comte Jean.--Service d'actions de grâces.--Dernière maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses obsèques.--Deuil général.--Lettres de Guillaume à Condé et du duc de Montpensier à Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion.

Le dimanche 18 mars 1582, Guillaume de Nassau, après avoir, le matin, assisté au prêche, vient, dans la citadelle où il a établi sa demeure, de retenir à dîner les comtes de Laval et de Hohenlohe, Henri Gouffier de Bonnivet, Roch de Sorbier, sieur des Pruneaux, et quelques autres gentilshommes. A sa table doivent aussi s'asseoir ses enfants et deux de ses neveux, fils du comte Jean.

Le prince, ayant l'habitude de dîner, le dimanche, en public, les hallebardiers de service dans la salle à manger remarquent, parmi les spectateurs qui s'y sont introduits et dont la contenance est parfaitement convenable, un jeune homme de mauvaise mine qui s'approche indiscrètement de la table: ils le repoussent dans la direction d'une porte auprès de laquelle il se fixe. Au moment où, à l'issue du dîner, le prince, suivi de ses convives, se dirige vers sa chambre et s'arrête devant une tapisserie qu'il fait considérer au comte de Laval, le jeune homme dont il s'agit obtient d'un hallebardier qu'il le laisse, sous le prétexte d'une requête à présenter au prince, s'approcher de celui-ci; et aussitôt il décharge, à bout portant, sur Guillaume un pistolet[284], dont la balle l'atteint au-dessus de l'oreille droite et franchit le palais, près de la mâchoire supérieure, sans léser la langue ni les dents. Étourdi d'abord du coup, le prince revient promptement à lui, se sent blessé, s'aperçoit que le feu est à ses cheveux, et, au milieu du tumulte causé par l'attentat commis sur sa personne, s'écrie qu'on doit s'abstenir de tuer l'assassin; qu'il lui pardonne; mais déjà le misérable a succombé sous les coups d'épées et de hallebardes que les assistants lui ont portés[285].

[284] Voir, sur les circonstances qui déterminèrent Jauréguy à commettre son crime, le no 19 de l'_Appendice_.

[285] «J'étois lors à Anvers, dit Mornay, et M. le prince d'Orange m'avoit, au sortir du presche, voulu retenir à diner. Les gardes avoient voulu chasser ce misérable de la salle, et il (le prince) les en avoit tancés, disant que c'étoit quelque bourgeois qui vouloit voir. Il passoit de la salle en sa chambre, et s'étoit arrêté à montrer la tapisserie à M. de Laval, par dessus l'épaule duquel fut tiré le coup. J'y accourus aussitôt, et vis le meurtrier, le corps enveloppé de pentacles et toiles conjurées de Notre-Dame-d'Oviédo. M. le prince d'Orange ayant repris ses esprits, me dit ces mots: Je pensois que la maison fût tombée sur moi. Il eut un grand soin de faire savoir qu'il n'y avoit rien du fait de Monsieur (le duc d'Anjou), lequel, avec les siens, n'étoit pas sans peur. Mais on y envoya une forte garde, pour empêcher l'abord du peuple, et fut, en moins d'un quart d'heure, donné un tel ordre par toute la ville, qu'il n'y avoit ni bruit, ni murmure. Le meurtrier avoit quelque envie de réserver son coup au soir, au festin de Monsieur. Si cela fût arrivé là, on n'eût jamais pu croire que ce n'eût été de son fait, et premier que la vérité eût été connue, tout eût été en combustion et carnage.» (Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de de Thou, t. VI, p. 180.)

Guillaume, se croyant frappé à mort, dit aux seigneurs français, qui l'entourent: «Ah! que Son Altesse perd un fidèle serviteur.» Puis, s'adressant au bourgmestre van Aelst, il ajoute: «S'il plaît à Dieu, mon Seigneur, de m'appeler à lui, dans cette conjoncture, je me soumets à sa volonté avec patience, et je vous recommande ma femme et mes enfants.»

Sa femme....! à quelles poignantes angoisses n'est-elle pas, alors, en proie! vainement s'efforce-t-elle de les surmonter: elle succombe sous leur poids, s'affaisse, et ne se relève d'un évanouissement, que pour retomber dans un autre[286].

[286] «The perturbation that followed within the prince's house was so great and dolorous as scarce can be expressed. The poor princess, overcome with vehement passion, did swoon continually; the children confounded with tears and cries troubled all the place, and the rest of the friends and family present were utterly perplexed.» (Herle to lord Burghley. _Corresp. of Leicester_, London 1844, ap. Groen van Prinsterer, 1re série, suppl. p. 220.)

Ses enfants....! éperdus, atterrés, fondent en larmes et jettent des cris de détresse.

L'un deux cependant, Maurice de Nassau, avec une présence d'esprit au-dessus de son âge, fait immédiatement explorer, sous ses yeux, le cadavre et les vêtements de l'assassin. On trouve sur lui un poignard, des heures, un catéchisme de jésuite, des tablettes, un paquet de lettres, des _agnus Dei_, une médaille à l'effigie du Christ, une image de la Vierge, un petit cierge de couleur verte, deux pièces de peau. Toutes les lettres et les tablettes sont en langue espagnole. Ces dernières contiennent des transcriptions de prières et de voeux adressés à Jésus-Christ, à la Vierge, à l'ange Gabriel, afin qu'ils favorisent l'entreprise de l'assassin[287].

[287] La publication intitulée _Brief recueil de l'assassinat commis sur la personne du très illustre prince d'Orange_ (Anvers 1582) contient le texte de ces prières et de ces voeux, dont voici le début: «Jesu Christo nuestro señor, y la virgen sancta Maria, nuestra señora, sean en mi ayuda en esta resolucion hecha para su sanctissimo servicio!!» Un tel début donne une idée suffisante de tout ce dont il est suivi.

De l'exploration de ces divers objets ressort la preuve que le coupable et les instigateurs de son crime sont espagnols.

Marnix de Sainte-Aldegonde se hâte d'informer de cette circonstance capitale les magistrats d'Anvers, ainsi que le duc d'Anjou, et l'agitation qui régnait dans la ville commence à se calmer. On ne tarde pas à connaître le nom de l'assassin (Juan Jauréguy), et l'on réussit à arrêter deux de ses complices, Venero et Timmermann.

Cependant la princesse, dont l'énergie morale est toujours à la hauteur d'un devoir sacré à remplir, parvient à maîtriser, dans une certaine mesure, ses douloureuses émotions; et, dès qu'elle a recouvré assez de force physique pour se tenir au chevet du lit de son mari, elle s'y établit et lui prodigue les plus tendres soins, le soutient de ses ferventes prières.

Deux femmes d'élite l'assistent, en amies dévouées, dans l'accomplissement de sa sainte tâche: l'une est la comtesse de Schwartzenburg, soeur du prince[288], l'autre, Mme Ph. de Mornay.

[288] «Catherine de Nassau, femme du comte de Schwartzburg, soeur du prince, ne l'abandonna point, et lui rendit tous les services dont elle était capable.» (De Thou, _Hist. univ._ t. VI, p. 183.--Lapize, _Histoire des princes et de la principauté d'Orange_, p. 524.--P. c. _Hoofts Nederlansche historien_, in-fº, Amsterdam, 1677, p. 816.)

Écoutons de Mornay nous retraçant une scène solennelle qui se passa, en présence de sa femme et de la princesse, peu après l'attentat commis par Jauréguy: