Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange

Part 20

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[246] Lors des conférences de Bayonne, le duc d'Albe disait, dans une dépêche adressée au roi son maître: «Quant à M. de Montpensier, je lui donnai l'assurance des sentimens affectueux qui unissent depuis si longtemps Vostre Majesté à sa famille et à lui en particulier, à raison de la ligne de conduite qu'il n'avoit cessé de suivre, ainsi qu'il convenoit à un gentilhomme de son rang et à un véritable chrestien. Enchanté de cette ouverture, il se jetta dans mes bras avec affection, m'assurant que lui et tous les gens de bien du royaume n'avoient d'espoir qu'en Vostre Majesté; que lui, en particulier, se feroit mettre en pièces pour elle, et que, si on lui ouvroit le coeur, on y trouverait gravé le nom de _Philippe_; le tout, avec une telle expression de physionomie, qu'il étoit facile de voir qu'il n'y avoit chez lui ni feinte, ni arrière-pensée.» (_Papiers d'État de Granville_, t. IX, p. 284 à 292.)

Ainsi qu'on l'a vu, un premier pas avait été fait par le duc dans la voie d'une réconciliation avec sa fille: il avait parlé d'elle, de son mari, de ses enfants avec quelque intérêt, et s'était même prêté à l'examen, par intermédiaires, de diverses questions concernant les droits de sa fille sur certains biens. Mais il fallait qu'il fît plus encore: aussi, en insistant auprès de lui sur la solution de ces questions, le prince dauphin s'efforçait-il de l'amener à établir directement quelques rapports affectueux avec la princesse et le prince.

La preuve des bons offices de François de Bourbon, en cette circonstance, ressort, notamment, de deux lettres écrites, en 1581, l'une par lui, l'autre par Guillaume de Nassau.

Le 21 février, François de Bourbon écrivait à son père[247]:

«Monseigneur, j'ai receu la lettre qu'il vous a pleu me faire cest honneur de m'escripre par Lamy, et congneu par icelle l'honneur qu'il plaist à monseigneur me faire, de vouloir que j'aille en Angleterre, pour son mariage, dont il m'a aussy particulièrement escript, ayant veu parce qu'il vous a pleu de me mander, que vous l'avez agréable; qui me faict d'autant plus l'affectionner. Toutesfois, monseigneur, je ne fauldray d'escripre bien amplement à mondit seigneur et luy remonstrer l'ennuy et desplaisir que je recepvrois, si je me despartois d'avec vous, premier que vous n'eussiez le contentement tel que désirez en l'affaire que sçavez. Et quant au faict de monsieur le prince d'Orange et de ma soeur, je ne vous sçaurois assez très humblement remercier du soing et peine qu'il vous plaist d'en avoir, me voulant toujours conformer à ce qu'il vous plaira d'en ordonner, et suivre en tout et partout vos commandemens, pour y obéir toute ma vie, etc.»

[247] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 47.

Le 13 avril, Guillaume s'adressait au prince dauphin en ces termes[248]:

«Monsieur, aiant entendu, tant par les lettres qu'il vous a pleu m'escrire, comme parce que m'en a dit M. de Sainte-Aldegonde, la bonne affection qu'il vous plaist de me porter, j'en ai esté très aise et ne vous en puis assez humblement remercier, singulièrement pour les faveurs et bons offices que je sçay qu'il vous a pleu faire à ma femme envers monseigneur vostre père, et que vous estes aussy volontairement enclin, de vostre part, à entendre aux affaires qui concernent son bien et des enfans qu'il a pleu à Dieu nous donner, vous asseurant, monsieur, que je m'y sens infiniment vostre obligé pour vous en rendre bien humble service, en ce qu'il vous plaira me faire l'honneur de m'employer. J'ai donné charge à ce porteur de vous aller visiter de ma part pour vous en remercier plus amplement, de bouche; et ensemble pour vous supplier d'adjouster encore ceste faveur aux autres, de ratiffier l'accord et transaction qui a esté faict à Paris, de la part de monseigneur vostre père et de la vostre, par vos députez avec ceux que nous y avions envoyez de la nostre, et pour plus grande asseurance de nos respects qui m'importent, ainsi que ce présent porteur vous pourra déduire plus particulièrement, la signer de vostre main, et par luy mesmes m'envoyer ladite signature, comme je suis pressé de la vous envoyer de ma part, incontinent que je seray adverty de la conclusion faite, et qu'il vous plaira au reste me faire cest honneur de le vouloir escouter, etc.[248]»

[248] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 38.

[249] A la négociation dont il s'agit ici se rattache la lettre suivante du duc de Montpensier au prince dauphin: «Mon fils, j'ay veu les deux transactions qui ont esté passées, tant soubz mon nom que soubz le vostre, pour le regard du dot de vostre soeur, la princesse d'Orange, et des renonciations à vostre prouffit, requises pour vous rendre paisible de ma succession et de celles de feu vostre mère et de vostre soeur de Nevers, lesquelles j'ay trouvées conformes aux articles et conditions que j'avais faict dresser à ceste fin; qui est cause que j'ay bien volontiers ratiffié celle qui me concerne, comme il est besoing que vous faciez la vostre; et toutefois suis d'advis qu'elles ne soient envoyées à vostre soeur jusques à ce que son mary et elle les aient aussi ratiffiées, et, les envoyant à Me André, il délivrera lesdites et non aultrement au plus tost.--Ce 25 juin 1581. LOYS DE BOURBON.» (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 36.)

De son côté, le roi de Navarre pressait le duc de Montpensier de ne pas se borner, vis-à-vis de la princesse, sa fille, et de son mari, à un règlement d'affaires, mais de leur tendre la main et de se montrer juste et bon père, en leur accordant une affection dont ils étaient depuis trop longtemps privés. Sur ce second point, le duc, au mépris d'une parole donnée, hésitait encore. Il fallut que le roi de Navarre renouvelât ses instances[250]; et le père, en y cédant, ouvrit enfin son coeur à sa fille, au prince et à leurs enfants.

[250] «Le roi de Navarre, qui s'était entremis de l'accommodement de la princesse d'Orange, voyant que le duc, son père, n'effectuoit point la parole qu'il lui avoit donnée, de la recevoir en sa grâce et de ratifier son mariage, l'en sollicita pour la seconde fois; et, après quelques entrevues à Champigny, _ce bon duc_ fit paroistre qu'il n'estoit pas inflexible aux larmes de sa fille ni aux prières d'un prince dont l'amitié ne lui étoit pas moins chère que celle de ses propres enfans.» (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 254, 255.)

Un haut intérêt s'attacherait incontestablement à la connaissance des communications qui furent alors directement échangées entre le duc, Charlotte et Guillaume; mais, malheureusement elles ont, jusqu'à présent, échappé à toutes investigations.

Il ne se rencontre que deux documents qui fassent connaître, l'un, l'époque d'un rapprochement affectueux entre le père et la fille, l'autre, l'impression qu'en reçut le coeur de celle-ci. Le premier de ces documents est du 25 juin 1581, le second, du 29 juillet suivant.

Avant d'en produire la teneur, occupons-nous de quelques faits antérieurs à la double date qui vient d'être signalée.

Le roi de France avait, à la fin de l'hiver de 1581, consenti à l'envoi d'une ambassade en Angleterre, afin d'y aviser à la conclusion du mariage de la reine Elisabeth avec le duc d'Anjou. Le chef de cette ambassade était François de Bourbon, que devaient accompagner le maréchal Artus de Cossé, comte de Secondigny, Louis de Lusignan de Saint-Gelais, sieur de Lansac, Tanneguy le Veneur, sieur de Carrouges, gouverneur de Rouen, Bertrand de Salignac, sieur de La Mothe-Fénélon, qui avait été déjà ambassadeur en Angleterre, Barnabé Brisson, président au Parlement de Paris, Michel de Castelnau, sieur de La Maurissière, et Claude de Pinart, secrétaire d'État.

François de Bourbon, selon le désir de la duchesse de Bouillon, sa soeur, emmenait avec lui les deux jeunes fils de celle-ci.

Le 27 mars, la duchesse avait écrit, de Sedan, à son frère[251]: «J'envoie le sieur de Nueil, au temps qu'il m'a dit se falloir trouver à Calais, pour l'effect de vostre voïage, estant bien marrye n'avoir eu plus de loisir d'accomoder mieulx le train de mes enfans, auquel j'eusse désiré ne rien manquer, à l'honneur de vostre suite, le défaut duquel sera couvert de vostre faict, et excusé de vous, qui ne sera le premier bienfait receu pour tous lesquels sçachant n'y avoir chose qui vous les face mieulx employés, que quand ils seront sages et vertueux, je supplieray Dieu leur en faire grâce, requérant ceste de vous, qu'il vous plaise leur commander pour vostre service, comme aux plus obligez que vous y ayez.»

[251] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.352, fº 7.

Arrivés de Sedan à Paris, pour y rejoindre leur oncle, au moment où il allait s'acheminer vers Calais, les deux jeunes gens avaient mandé au duc, leur grand-père[252]: «Monseigneur, comme toutes nos intentions tendent à vous rendre la parfaite obéissance que nous vous devons, sitost que la nouvelle de vostre bonne volonté nous a estée représentée ès lettres qu'il vous a pleu nous escripre, pour accompagner monsieur nostre oncle au voïage qu'il a entrepris, sommes retournez en ceste ville, nous rendre à ses pieds, pour luy faire très humble service, en ce qu'il aura agréable nous commander, et ayant mis tout l'ordre qu'il nous a esté possible, afin d'honorer sondit voïage, espérans partir ceste après-disnée, bien disposez de luy rendre toutes nos actions agréables.»

[252] Lettre du 3 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.210, fº 69).

Le chef de l'ambassade, ses neveux, et tous les hauts personnages de sa suite s'embarquèrent à Calais, dans les premiers jours d'avril, et arrivèrent en Angleterre où ils furent honorablement accueillis.

Charlotte de Bourbon, qui se trouvait alors à Amsterdam avec son mari, exprima au prince dauphin combien elle serait heureuse si, à son retour d'Angleterre, elle pouvait recevoir sa visite.

«Quand j'ai entendu, lui disait-elle[253], vostre arrivée à Calais, quy n'a esté que depuis ier seulement, je suis demeurée en extrême désir que vostre voïage d'Engleterre me peust aporter tant d'heur et de bien, qu'à vostre retour, vous puissiés passer par Zellande où j'espère, sy Dieu me continue la santé, de me pouvoir trouver, pour avoir cest honneur de vous voir; vous suppliant très humblement, s'il est possible, de me vouloir accorder ma requeste, et me pardonner sy je ne puis avoir tel respect que je doibs aux affaires que vous négociés, car l'affection que j'ay d'estre honorée de vostre présence ne me le permect point. Il vous plaira donc me mander ce que j'en doibs espérer et le temps que vous repasserez, car je ferois en sorte, s'il m'est possible, que monsieur le prince, vostre frère, se trouveroit à Middelbourg, en Zélande, pour participer à ce mesme heur, et pour vous ofrir son service et tant mieulx confirmer l'amitié que vous avez ensemble etc.

»P.S.--Je vous suplie de me mander comme vous vous trouvés, depuis avoir passé la mer; car, ne l'aiant point encore faict, je craignois que vous ne vous trouviés mal.»

[253] Lettre du 24 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, fº 76).

Vingt-cinq jours plus tard, Guillaume, à son tour, disait au prince dauphin[254]: «J'ay esté bien aise d'entendre, par les lettres qu'il vous a pleu d'escrire à ma femme, que vous estes en bonne disposition, et encore plus des grandes faveurs que j'entends, que vous recepvez de la royne d'Angleterre, qui me fait espérer une bonne et heureuse issue de l'affaire que vous avez, de présent, entre mains, vers Sa Majesté, et dont il ne peut réussir qu'un grand bien en toute la chrestienté, lequel aussi, comme je m'y attends, redondra aussi sur nous. J'eusse bien désiré que la commodité de vos affaires, et principalement de l'honorable charge que vous avez, vous eût pû permettre nous faire cest honneur de venir voir ce pays, auquel je me fûsse efforcé de vous y faire bonne chère et vous rendre l'honneur qui vous appartient; mais d'aultant que personne n'en peult mieux juger que vous mesmes, j'en attendray ce qu'il vous plaira ordonner, espérant, si Dieu ne dispose aultrement, qu'il me fera la grâce, une aultrefois, d'avoir cest honneur, ce que toutesfoys, je désireray bien, s'il estoit en ma puissance et disposition, de pouvoir advancer de mesmes, en ceste occasion.»

[254] Lettre du 19 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, fº 40).

Séparée de la princesse, sa soeur, depuis bien des années, la duchesse de Bouillon tenait à se dédommager de cette privation, au moins en partie, en faisant visiter par ses fils la tante qu'elle aimait à leur représenter, ainsi qu'à sa fille, comme ayant pour eux trois une affection maternelle. Telle était, en effet, celle que Charlotte de Bourbon avait vouée à ses neveux et à sa nièce. Saisissant donc avec ardeur la communication que la duchesse lui avait faite, du désir de voir ses fils quitter momentanément l'Angleterre pour se rendre dans les Pays-Bas, la princesse écrivit aussitôt au prince dauphin[255]:

«Depuis la dernière depêsche que je vous ai faicte, j'ai encore receu des lettres de madame la duchesse de Bouillon, nostre soeur, où elle me faict entendre le désir qu'elle auroit que messieurs de Bouillon, nos nepveux, pendant vostre séjour en Angleterre, peussent prendre la commodité de venir veoir monsieur le prince, leur oncle, et moy sy vous plaisoit de me faire tant d'honneur de leur permettre et l'avoir agréable, dont tant pour estre asseurée en cest endroit, de sa vollonté, que pour le très grand désir que j'ay d'avoir cest heur de les voir, j'entreprendray de vous supplier très humblement de leur vouloir permettre de faire ce voïage, ce que j'eusse souhaité infiniment eûst peu estre en vostre compagnye. Mais si tant d'honneur et de bien ne m'est permis, à cause de la négociation que vous traictés, j'espère que n'estant mesdits sieurs de Bouillon nos nepveux en cest endroict à rien astreints qu'à suivre vos commandemens, il vous plaira bien, ores que vous partissiez plus tost, m'octroier la très humble requeste que je vous en fais, etc.»

[255] Lettre du 24 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, fº 69).

Guillaume joignit ses instances à celles de sa femme, au sujet de ses neveux, auprès de François de Bourbon, par l'envoi de ces lignes[256]:

«D'aultant que, pour les grandes affaires que vous avez à traicter avec la royne d'Angleterre, de la part du roy, je doubte que vos affaires pourroient bien tirer en longueur, et mesme, pour raison de vostre charge, que vous ne pourrez faire cest honneur à moy et à ma femme de nous venir voir jusque en ce païs, ce que toutefoys je désireray fort que Dieu m'eust faict la grâce d'avoir cest honneur, je vous supplie bien humblement me vouloir accorder, et à ma femme, que messieurs nos nepveux puissent, pour quelques jours, venir passer le temps jusques en ce païs; ce que je sçay aussy que madame de Bouillon prendra à plaisir et contentement, ainsi qu'elle escrit à ma femme, moiennant que ce soit vostre plaisir de leur vouloir accorder; de quoy derechef je vous en prie, et je me tiendray obligé à vous en rendre humble service.»

[256] Lettre du 25 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, fº 42).

Rien n'établit que François de Bourbon et ses neveux soient venus dans les Pays-Bas, à l'époque dont il s'agit, ainsi que le désiraient si vivement la princesse et le prince.

D'Amsterdam, Charlotte et Guillaume se rendirent à La Haye. Le docteur Forestus, qui leur était fort attaché, ne manqua pas de quitter sa résidence habituelle de Delft, pour aller les y voir. Il a pris le soin de consigner, dans l'un de ses écrits, l'expression du plaisir qu'il éprouva à se retrouver auprès d'eux, et surtout à recevoir des gracieuses mains de la princesse le charmant cadeau de deux objets d'art, en souvenir des bons soins que le prince avait naguère obtenus de lui, à Delft. Il se montra extrêmement reconnaissant de la bonté de Charlotte de Bourbon à son égard[257].

[257] Voir _Appendice_, no 17.

Arrivons maintenant au fait capital du rapprochement qui eut lieu, en 1581, entre le duc de Montpensier et la princesse, sa fille.

Si nous ignorons en quels termes le duc convainquit Charlotte de Bourbon de l'affection paternelle dont il voulait désormais l'entourer, nous savons du moins qu'il proclama noblement, à la face de la France et de l'Europe, l'approbation, sans réserve, qu'il donnait à l'union de sa fille avec le prince d'Orange, et le respect dû par chacun à la dignité morale de la princesse et du prince, dont il tenait à honneur d'être le père.

Voici le ferme langage qu'il tint dans une déclaration officielle qui reçut aussitôt une grande publicité[257]:

«Loys de Bourbon, duc de Montpensier, pair de France, souverain de Dombes, etc., à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut!

»Comme ce soit chose notoire que nostre très chère et très aimée fille, Charlotte de Bourbon, soubz l'authorité et conduite de défunt très hault et très puissant prince et nostre très cher et honoré cousin, monsieur Friedrich, comte palatin du Rhin, électeur du Saint-Empire, faisant office de père et représentant nostre personne envers nostredite fille, ensemble du vouloir et consentement du roy très chrétien, mon souverain seigneur, et de monseigneur le duc d'Anjou, ait esté conjoincte par mariage avec nostre très cher et très aimé beau-fils, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, comte de Nassau, etc., etc., et qu'il a plû à Dieu tellement assister et bénir ledit mariage, que tousjours depuis il a non seulement continué en tout honneur et grande amitié, mais aussi multiplié en lignée, ainsi qu'il fera encores, moïennant sa grâce; au moïen de quoy nul ne doive prendre occasion de le blasmer, ains plustost iceluy louer comme bon et légitime; ce néantmoins, pour autant que, soubz couleur de ce que nous n'aurions assisté et ne serions intervenu audit mariage, quelques-uns en ont parlé et pourroient parler ou présumer aucunement qu'il n'est licite, n'estant esclaircis de nostre intention sur ce; et considérant d'ailleurs que tous princes et grands ne sont jamais sans ennemis et malveillans;

»Sçavoir faisons que nous, ayant recogneu et considéré, comme nous faisons encore, ledit mariage estre utile, profitable et honorable pour nostredite fille et à l'estat et grandeur de nostre maison, avons dit et déclaré, disons et déclarons nostre intention et volonté avoir esté qu'il sortist son plein et entier effect; comme tel l'avons loué, aggréé, ratifié et approuvé, et par ces présentes, en tant que besoin seroit, le louons, aggréons, ratifions et approuvons, tout ainsi que si nous avions esté présent en personne à le passer et contracter; recognoissant les enfans, tant nés qu'à naistre dudit mariage pour nos petits enfans et nepveux, faictz et procréez en loyal et légitime mariage, comme les autres enfans issus et qui issiront d'autres nos filles mariées par nous, et de nostre authorité.

»Parquoy nous supplions et requérons, tant la Majesté Impériale, et tous les rois, princes et potentats souverains, desquels nous avons l'honneur d'estre parens et alliés, que autres princes et seigneurs, nos bons amis, que, si aucune question, trouble ou querelle estoit meue, à cause dudit mariage, ou au préjudice des enfans d'iceluy, nez ou à naistre, soit sur leur estat, condition, ou autrement, il leur plaise prendre leur honneur en main et les avoir et recepvoir en leur bonne protection, leur donnant tel confort, aide et faveur, que tous princes ont accoustumé d'user, les uns envers les autres, et telle comme, en cas semblable, nous voudrions et offrons faire pour eux et les leurs, quand nous en serons requis.

»En tesmoing de quoy nous avons signé ces présentes de nostre main, et à icelles fait mettre nostre scel.

»Donné, à Champigny, le 25e jour de juing, l'an 1581.

»LOUYS DE BOURBON.»

[258] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.128.--Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.902, fº 222.--Sur le repli de l'acte ci-dessus est écrit: «Par monseigneur le duc et pair (signé) de Montrillon, et scellé du grand scel dudit seigneur duc, en cire rouge.

»Recordé à son original par nous, Borleghem et Caron (avec leurs paraphes).

»Collationné à la copie authentique escrite en un livre relié en parchemin blanc, avec des cordons verds, et à icelle trouvé de mot à mot concordant, par moy soubzsigné (signé) Pierre Dulon, notaire impérial.»

Par la publication de cette déclaration solennelle, le duc de Montpensier rompit courageusement, comme père, avec un passé déplorable, et, par là, se concilia la reconnaissance, l'affection, les respectueux égards de cette fille et de ce gendre qui consacraient à son bonheur, pour le reste de ses jours, leurs coeurs et ceux de leurs enfants.

L'impression produite sur Charlotte de Bourbon par la nouvelle attitude du duc à son égard fut, on ne saurait en douter, profonde, et se manifesta certainement par des effusions de gratitude et de tendresse que connurent les intimes confidents de ses sentiments et de ses pensées. S'il ne fût donné qu'à eux de les recueillir, félicitons-nous de pouvoir, du moins, saisir la trace de son émotion filiale, dans ces lignes que, le 29 juillet 1581, elle adressa, de La Haye, au président Coustureau[259]:

»Monsieur le président, je ne puis sinon recevoir très grand contentement de veoir, qu'à présent que Monseigneur mon père a esté esclaircy de la vérité de tout ce qui s'est passé pour mon regard, il m'a fait paroistre, tant l'affection paternelle qu'il me porte, comme sa singulière prudence. En quoy, vous estant conformé à sa volonté, j'ay subject, comme je me sens obligée à mondit seigneur mon père, d'estre satisfaite aussy de vostre part; joinct que mon conseiller X..., m'a rendu bien ample tesmoignage des bons offices que vous m'avez faicts, et que vous avez prins la peine de vous employer en ceste dépesche, laquelle est dressée comme ne l'eûsse sceu désirer; dont je vous remercie bien affectionnément, et comme je vous congnoys de longtemps entièrement dédié à mondit seigneur mon père et portant bonne affection à ceux qui ont cest honneur de luy toucher de sy près comme moi, etc., etc.»

[259] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,189, fº 31.

Si, par sa déclaration du 25 juin 1581, le duc de Montpensier se réhabilita comme père, en restituant à la princesse la place qu'elle eût dû toujours occuper dans sa famille, de son côté, la duchesse Catherine de Lorraine, se montra, à la même époque, comme belle-mère et comme aïeule, sous un jour favorable dans ses rapports avec Charlotte de Bourbon et l'aînée de ses filles. C'est là un fait généralement ignoré jusqu'ici, et dont la révélation frappera d'étonnement, sans doute, tous ceux qui ne connaissent, au sujet de la seconde duchesse de Montpensier, que les intrigues, les excitations criminelles et les insignes violences auxquelles elle se livra, plus tard, dans les saturnales de la Ligue. Mais il n'en faut pas moins rendre à cette femme, dont le nom n'a réveillé jusqu'ici que de tristes souvenirs, la justice de déclarer: qu'il fut un temps où, encore étrangère à de coupables passions, et accessible à de salutaires influences, elle se sentit attirée vers la princesse d'Orange et rendit hommage à ses hautes qualités, en faisant délicatement remonter jusqu'à elle les éloges qu'elle prodiguait à sa fille aînée.

La petite Louise-Julienne, charmante enfant, formée, comme le furent ses soeurs, à l'image de la princesse, sa mère, n'avait que cinq ans, lorsque la duchesse de Montpensier, qui, soit dit en passant, était une aïeule d'une jeunesse exceptionnelle, attendu qu'à peine venait-elle d'atteindre sa vingt-huitième année, lui écrivit ce qui suit[260]:

«A ma petite-fille, madamoiselle Loyse de Nassau,