Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange
Part 19
»... Si le roi d'Espaigne se fût contenté de me retenir mon fils et mes biens, qu'il a en sa possession, et encores de présenter, comme il faict, vingt-cinq mil escus, pour ma teste, promettre d'anoblir les homicides, leur pardonner tels crimes qu'ils pourraient avoir commis, j'eusse essaié par tout aultre moïen, comme j'ai faict par ci-devant, de me conserver, moi et les miens, et de pouvoir rentrer dans ce qui est mien, et eusse suivi la mesme façon de vivre que j'ai faict. Mais le roi d'Espaigne aiant publié par tout le monde que je suis peste publique, ennemi du monde, ingrat, infidèle, trahistre et meschant, ce sont injures que nul gentilhomme, voire des moindres qui soit des subjects naturels du roi d'Espaigne, peut et doit endurer: tellement, quand je seroi l'un de ses simples et absoluts vassauls, si est-ce que par telle sentance, et si inique en toutes ses parties, et aiant esté par lui despouillé de mes terres et seigneuries, à raison desquelles je lui auroi eu serment par ci-devant, je me tiendroi absouls de toutes mes obligations envers lui, et essaierai, comme nature l'enseigne à un chascun, par tous moïens à maintenir mon honneur, qui me doibt estre et à tous hommes nobles plus cher que la vie et les biens. Toutesfois puisqu'il a pleu à Dieu me faire la grâce d'estre né seigneur libre, ne tenant d'aultre que de l'empire, comme font les princes et aultres seigneurs libres d'Allemaigne et d'Italie, et en oultre que je porte tiltre de prince absolut, ores que mon principaulté ne soit bien grand; quoi qu'il en soit, ne lui estant subject naturel, ni aiant rien tenu de lui sinon à raison de mes seigneuries, desquelles il m'a entièrement dépossédé, il m'a semblé ne pouvoir satisfaire à mon honneur, et donner contentement à mes parens proches, à plusieurs princes ausquels j'ai cest honneur d'appartenir, et à toute ma postérité, sinon en respondant par escript publicq à ceste accusation proposée en la face de toute la chrestienté. Et combien que je ne l'ai pu faire sans toucher à son honneur, j'espère néantmoins que vous l'imputerez plustost à la contrainte que m'a apporté la qualité de ceste proscription, que non pas à ma nature ou à ma volonté.
»Et d'aultant que messieurs les estats qui ont de plus près cogneu la vérité de ce qui est contenu en ceste mienne défense, l'ont approuvée, m'aiants rendu assez suffisant tesmoignage de ma vie passée, je vous supplie très humblement, en approuvant icelle mienne response, croire que je ne suis ni trahistre, ni meschant, mais que je suis, Dieu merci, gentilhomme de bonne et très ancienne maison, et homme de bien, véritable en tout ce que je promets, non ingrat, ni infidèle, n'aiant commis chose dont un seigneur et chevalier de ma qualité puisse recepvoir aucun reproche.»
[245] «Lettre de monseigneur le prince d'Orange envoiée aux rois et aultres potentats de la chrestienté.» Elle est datée de Delft, en Hollande, 4 février 1581 (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec pièces, p. 41 à 46).
Arrivons maintenant à l'apologie elle-même, qui constitue un document historique de premier ordre, digne, à ce titre, d'être sérieusement médité.
Dans ce célèbre écrit, tracé d'une main ferme et habile, Guillaume de Nassau réfute victorieusement, une à une, toutes les accusations, toutes les calomnies de son implacable ennemi. Il fait plus; entraîné par les strictes nécessités de sa défense personnelle, il s'érige en légitime censeur de certains actes de cet ennemi; sachant bien qu'il lui suffira de les mettre en relief, pour qu'aussitôt l'indignation publique les scelle d'une impérissable flétrissure.
L'apologie est d'une étendue beaucoup trop considérable, pour qu'il soit seulement possible d'en reproduire ici les principales parties. Nous nous bornerons donc à la citation de quelques passages, à l'aide desquels on pourra du moins se former une idée, non seulement de la vigueur et de la justesse d'esprit, mais encore de la mâle et incisive éloquence du prince:
Le début de l'écrit est d'une vive allure:
«Combien que rien ne soit plus désirable à l'homme qu'un cours de sa vie entière, heureux, prospère, et égal sans aucun heurt ou mauvaise rencontre: toutesfois si toutes choses me fussent venues à souhait et sans avoir rencontré la haine de la nation espaignolle et de ses adhérens, j'auroi perdu l'avantage de ce tesmoignage qui m'est rendu par mes ennemis, lequel j'estime estre le plus excellent fleuron de gloire dont j'eusse peu désirer, devant ma mort, estre couronné. Qu'est-ce qu'il y a plus agréable en ce monde et principalement à celui qui a entrepris un si grand et excellent ouvrage comme est la liberté d'un si bon peuple, opprimé par si meschantes gens, que d'estre haï mortellement par ses ennemis, et ennemis ensemble de la patrie, et par leur propre bouche et confession recevoir un doux tesmoignage de sa fidélité envers les siens, constance contre les tyrans et perturbateurs du repos publicq? Tellement que de tant de plaisirs que les Espaignols et leurs adhérens m'ont faicts pensants me faire desplaisirs, comme par cette infame proscription ils ont plus pensé me nuire, aussi ils m'ont davantage resjoui et m'ont donné plus de contentement; car non seulement j'en ai reçu ce fruict, mais aussi ils m'ont ouvert un champ pour me défendre plus ample que je n'eusse osé désirer, et pour faire cognoistre à tout le monde l'équité et justice de mes entreprises, en laisser à ma postérité un exemple de vertu imitable à tous ceulx qui ne vouldront deshonnorer la noblesse des ancestres dont nous sommes descendus, et desquels un seul n'a jamais favorisé la tyrannie, ains tous ont aimé la liberté des peuples entre lesquels ils ont eu charge et authorité.»
Le prince parle aux états généraux du prix qu'il attache à leur approbation:
«Combien, messieurs, que je ne suis pas tellement ennemi de ma bonne renommée, que je ne prinse à gré, comme j'espère mes actions le mériter, d'estre en bonne estime envers tous les princes, potentats et républiques de ce monde, fors envers les Espaignols et leurs adhérens, desquels persévérants en la poursuite de leur tyrannie, je ne désire ni grâce, ni faveur, ni amitié quelconque: toutesfois puisque vous estes seuls en ce monde à qui j'ai serment, auxquels seuls je me tiens obligé, qui seuls avez puissance d'approuver mes actions, ou de les improuver, je me tiendrai pour bien satisfaict, quand j'aurai reçu tesmoignage de vostre part conforme à mes intentions, qui ont esté tousjours conjointes à vostre bien, utilité et service: et endurerai patiemment les aultres peuples et nations en juger selon leurs passions et affections, ou bien, ce que plus je désire, selon l'équité, droiture et justice.»
Le mariage contracté par Guillaume avec Charlotte de Bourbon est incriminé par Philippe II; mais, de quel droit un tel homme se porte-t-il accusateur, alors qu'il est lui-même sous le coup de formidables accusations? Les critiques qu'il ose élever ne sont-elles pas, d'ailleurs, dépourvues de tout fondement?
La réponse à la première de ces questions est empreinte d'une légitime indignation, qui se traduit par le tableau des effroyables désordres dont s'est rendu coupable, dans sa vie privée, le royal accusateur.
Parlant d'abord des adhérents de celui-ci, le prince dit:
«D'autant qu'on ne s'est pas seulement adressé à ma personne, pour m'accuser d'ingratitude et d'infidélité, mais aussi, comme la rage et fureur mord également tout le monde, aussi bien l'innocent comme celui qu'on juge estre coulpable, ainsi leur pétulance a esté si grande que de vouloir toucher à l'honneur de ma compagne par le blasme qu'ils cuident mettre sus à mon dernier mariage. Je ne sçai si je les trouve plus à condamner en impudence ou en bestise, n'aiant sceu ces savants hommes, qui se vantent d'estre si bons peintres, practiquer la leçon chantée et rechantée par les plus petits escolliers: _Celui qui s'appareille pour mesdire d'aultrui doibt estre exempt de tout crime._ Car c'est une impudence et témérité, s'ils cognoissent leurs faultes si notables, et néantmoins passent par dessus leurs épines et chardons, comme si c'estoient roses: ou si ils ne les cognoissent, quelle bestise est-ce, quelle stupidité, de ne point voir ce qui se présente, à toutes heures, à leurs yeux? Ils voient, tous les jours, un roi qui......., et ils m'osent reprocher un mariage saint, honeste, légitime, faict selon Dieu, célébré selon les ordonnances de l'église de Dieu.»
(Suit alors le tableau des désordres reprochés à Philippe II.)
Quant à la légitimité de l'union contracté avec Charlotte de Bourbon, le prince s'exprime ainsi:
«Ores qu'il (Philippe II) ne feust tellement souillé et qu'on peust le tenir pour innocent, si est-ce que je ne crains point qu'il me puisse reprocher aulcune faulte: et, Dieu merci, je n'ai rien faict que bien meurement et avecq le conseil de plusieurs personnages d'honneur, sages et discrets. Et n'est besoing qu'il se donne beaucoup de peine de chose en laquelle il n'a que veoir, et de laquelle aussi je ne suis tenu de lui rendre aulcun compte. Car, quand à ma défuncte femme, elle appartenoit à princes de très grand lieu, princes sages et d'honneur, lesquels je ne doubte qu'ils n'aient toute satisfaction. Et quand je vouldrai entrer plus avant en ce discours, je lui pourrai bien faire cognoistre que les plus sçavants de ses docteurs le condamnent. Quant à ce qui touche le mariage auquel je suis allié à présent, quoiqu'ils facent bouclier du zelle qu'ils veulent faire paroistre avoir aus traditions de l'église romaine: si est-ce qu'ils ne feront jamais croire à personne de ce monde qu'ils soient plus grands zélateurs d'icelle église que monsieur de Montpensier, monsieur mon beau-père, lequel ne faict pas profession de sa religion comme faict le cardinal de Grandvelle et ses semblables, mais comme il pense sa conscience lui commander, et toutesfois aiant bien poisé ce qui est passé, et aiant ouï l'advis de plusieurs des principauls de la cour de parlement de Paris assemblée à Poictiers pour les grands jours, aiant aussi ouï l'advis des évesques et docteurs, a trouvé, comme telle est la vérité, que non seulement ores qu'il y eut eu promesse de la part de ma compagne, elle estoit nulle de droict, pour avoir esté faicte en bas âge, contre les canons, ordonnances de France et arrests des courts souveraines, mesmes contre les canons du concile de Trente auquel mon ennemi défère tant; mais que jamais n'y eut aucune promesse faicte, ains plusieurs protestations au contraire, dont est apparu par bonnes informations faictes mesmes en absence de ma compagne. Et quand tout cela ne seroit point, si est-ce que je ne suis pas si peu versé en la bonne doctrine, que je ne sache tous ces liens de conscience retors par les hommes ne pouvoir estre à aulcune obligation devant Dieu.»
Quels accens que ceux du père, à la pensée du jeune fils dont les Espagnols se sont emparés, par une ruse infâme, et qu'ils tiennent en captivité!
«Comme gens forcenez, ils s'adressent à mon fils, jeune enfant escollier, et, contre les privilèges de l'université, le tirent violentement de Louvain: mesmes sur la remonstrance faite par l'université, ce barbare de Vergas respond barbarement: _Non curamus vestros privilegios._ Ils le tirent hors de Brabant, contre les privilèges du païs, contre le serment du roi, et l'envoient en Espaigne pour l'esloigner de moi qui suis son père, et jusques à présent détiennent cest innocent en prison dure et cruelle: tellement, quand ils ne m'auroient fait aultre tort, je seroi indigne non seulement de ma race et du nom que je porte, mais aussi du nom de père, si je n'emploioi tout le sens et tous les moïens que Dieu m'a donnez, pour essaier de le retirer de ceste misérable servitude, et me faire réparer un tel tort. Car je ne suis point, messieurs, tant desnaturé que je ne sente les affections paternelles, ni si sage, que souvent le regret d'une si longue absence de mon fils ne se présente à mon entendement.»
Au reproche d'être le promoteur de la liberté religieuse dans les Pays-Bas, le prince répond:
»Ils entrelassent _que j'ai procuré la liberté de conscience_: s'ils entendent que j'ai faict ouverture à telles impiétez qui se commettent ordinairement en la maison du prince de Parme, où l'athéisme et aultres vertus de Rome sont jeu, je respons que c'est chez les héritiers du seigneur Pierre-Louys qu'il fault chercher telle liberté ou plustost licence effrénée. Mais je confesserai bien que la lueur des feus esquelz on a tourmentez tant de pauvres chrestiens n'a jamais esté agréable à mes yeux, comme elle a resjoui la veue du duc d'Albe et des Espaignols, et que j'ai esté d'advis que les persécutions cessassent au Païs-Bas. Je vous confesserai dadvantage, affin que les ennemis cognoissent qu'ils ont affaire à une partie qui parle rondement et sans fard, à savoir que le roi, quand il partist de Zélande, lieu dernier qu'il laissa en ce païs, me commanda de faire mourir plusieurs gens de bien, suspects de la religion, ce que je ne voulus faire et les en advertis eus mesmes, sachant bien que je ne le pouvoi faire en saine conscience, et qu'il falloit plustost obéir à Dieu que non pas aus hommes. Que les Espaignols donc disent ce que bon leur semblera, je sçai que plusieurs peuples et nations qui les valent bien, et qui ont appris que par les feus et les glaives on n'advance rien, me loueront et approuveront mon faict. Mais puisque vous, messieurs, avec le consentement universel du peuple l'avez depuis approuvé, en condamnant la rigueur des placarts et faisant cesser ces cruelles exécutions, je n'ai aulcun soulci de ce que les Espaignols et leurs adhérens en murmurent... Ils jettent des blasmes infinis sur nostre religion, ils nous appellent hérétiques; mais il y a si longtemps qu'ils ont entrepris de le prouver, et n'en ont encore peu venir à bout, que ces injures ne méritent aulcune response.»
Quelle verve d'indignation dans ces paroles de Guillaume à l'adresse de l'instigateur des assassins, et du rémunérateur de leurs crimes!
«Ores que je ne cognoi au monde impudence effrontée qui soit à comparer à celle des Espaignols, toutesfois je ne me puis assez esmerveiller qu'ils ont esté si invereconds, d'oser publier devant toute l'Europe, non seulement qu'ils mettent à pris un chef libre et francq, qui ne les a jamais, Dieu merci, redoubtez, mais qu'ils y adjoustent encore telles récompenses si barbares et si esloignées de toute reigle d'honnesteté et d'humanité, à sçavoir, en premier lieu, _qu'ils anobliront celui qui aura faict un acte si généreus, s'il n'estoit noble_. Mais, je vous prie, quand celui qui auroit exécuté un si meschant acte (ce que j'espère Dieu ne vouldra permettre) seroit de race noble, pensez-vous qu'il y ait gentilhomme au monde, je dis entre les nations qui sçavent que c'est de noblesse, qui voulust seulement manger avec un si lasche, meschant et si scélérat, qui auroit tué pour argent un homme, voire le moindre et le plus abject qui se puisse trouver? Que si les Espaignols tiennent tels gens pour nobles, si tel est le chemin de l'honneur en Castille, je ne m'esbahis plus de ce que tout le monde croit la plus grande part des Espaignols, et principalement ceus qui se disent nobles, estre du sang des marraus et des juifs, et qui tiennent ceste vertu de leurs ancestres, qui ont faict marché, à baux deniers comptants, de la vie de Nostre Saulveur: ce qui me faict prendre plus patiemment ceste injure. En second lieu, _ils lui pardonnent tout délict et forfaict, quelque grief qu'il puisse estre_. Mais s'il avoit arraché la religion chrestienne de l'un de ses roïaulmes? S'il avoit ravi sa fille? S'il avoit mesdict de l'Inquisition, qui est le plus grand crime qui soit en Espaigne? Or, puisque mon ennemi vouloit tant s'oublier que d'attenter sur mes biens, sur ma vie et sur mon honneur, et pour avoir plus de tesmoings de son injustice et follie, de la publier ainsi par tout le monde, et en tant de langues, je n'eusse pû désirer, pour mon très grand advantage, qu'il eust enrichi sa proscription d'aultres ornemens que ceus-ci, à sçavoir d'anoblir pour me tuer, non seulement des vilains et infames, mais aussi des plus meschantes gents et des plus exécrables de la terre, et donner telle récompense et si honorable à une tant insigne vertu. Car qu'est-ce qu'il pouvoit trouver plus propre pour vérifier ma justice, que vouloir m'exterminer par tels moïens? Que vouloir par tyrannie, empoisonnements, rémissions de crimes énormes, anoblissement de meschants, opprimer le défenseur de la liberté d'un peuple vexé cruellement et tyranniquement? Je ne doubte, messieurs, que Dieu qui est juste, ne lui aist, et aux siens, osté l'entendement, et qu'il n'aist permis qu'il apprestast à tout le monde matière pour cognoistre son coeur envenimé contre ce païs et contre nostre liberté, d'aultant qu'il n'estime rien tout acte, quelque meschant et détestable qu'il puisse estre, au prix de la mort de celui qui vous a servi jusques à présent et si fidèlement. Et encores il n'a point de honte de mesler en tels sacrilèges le nom de Dieu, se disant son _ministre_! Le ministre doncq a il ceste puissance, non seulement de permettre ce que Dieu a défendu, mais de le guerdonner de pris d'argent, de noblesse et remission de crimes? Et de quels crimes? De tous crimes, quelque griefs qu'ils puissent estre. Mais je ne doubte que Dieu, par son très juste jugement, ne face tomber la juste vengeance de son ire sur le chef de tels ministres, et qu'il ne maintienne par sa grande bonté mon innocence et mon honneur, de mon vivant et envers la postérité. Quant à mes biens et à ma vie, il y a long temps que je les ai dédiez à son service; il en fera ce qu'il lui plaira, pour sa gloire et pour mon salut.»
Un noble coeur pouvait seul inspirer ces pathétiques et admirables paroles, par lesquelles se termine l'apologie:
«Quant à ce qui me touche en particulier, vous voiez messieurs, que c'est ceste teste qu'ils cerchent, laquelle avecq tel pris et si grande somme d'argent ils ont vouée et déterminée à la mort, et disent pendant que je serai entre vous, que la guerre ne prendra fin. Pleust à Dieu, messieurs, ou que mon exil perpétuel, ou mesme ma mort, vous peut apporter une vraie délivrance de tant de maus et de calamitez, que les Espaignols, lesquels j'ai tant de fois veu délibérer au conseil, deviser en particulier, et que je cognoi dedans et dehors, vous machinent et vous apprestent. O que ce bannissement me seroit dous, que cette mort me seroit agréable. Car pourquoi est-ce que j'ai exposé tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir? Pourquoi ai-je perdu mes propres frères, que j'aimoi plus que ma vie? Est-ce pour en trouver d'autres? Pourqui ai-je laissé mon fils si longtemps prisonnier, mon fils, dis-je, que je dois tant désirer, si je suis père? M'en pouvez-vous donner un autre, ou me le pouvez-vous restituer? Pourquoi ai-je mis si souvent ma vie en danger? Quel pris, quel loier puis-je attendre aultre de mes longs travaus qui sont parvenus pour vostre service jusques à la vieillesse et la ruine de tous mes biens, sinon de vous acquérir et acheter, s'il en est besoing, au pris de mon sang, une liberté. Si doncq vous jugez, messieurs, ou que mon absence, ou que ma mort mesme vous peult servir, me voilà prest à obéir: commandez, envoiez-moi jusques aux fins de la terre, j'obéirai. Voilà ma teste, sur laquelle nul prince, ni monarque n'a puissance que vous: disposez-en pour vostre bien, salut et conservation de vostre république. Mais si vous jugez que ceste médiocrité d'expérience et d'industrie qui est en moi, et que j'ai acquise par un si long et si assiduel travail; si vous jugez que le reste de mes biens et que ma vie vous peult encore servir (comme je vous dédie le tout et le consacre au païs), résolvez-vous sur les points que je vous propose. Et si vous estimez que je porte quelque amour à la patrie, que j'aie quelque suffisance pour conseiller, croiez que c'est le seul moien pour nous garantir et délivrer. Cela faict, allons ensemble de mesme coeur et volonté, embrassons ensemble la défense de ce bon peuple, qui ne demande que bonnes ouvertures de conseil, ne désirant rien plus que de le suivre: et ce faisant, si encores vous me continuez ceste faveur que vous m'avez portée par ci-devant, j'espère moiennant vostre aide et la grâce de Dieu, laquelle j'ai sentie si souvent par ci-devant et en choses si perplexes, que ce qui sera par vous résolu pour le bien et conservation de vous, vos femmes et enfans, toutes choses saintes et sacrées, je le maintiendrai.»
L'histoire rend hommage à l'inébranlable constance avec laquelle Guillaume de Nassau maintint ce qu'il s'était solennellement engagé à soutenir.
Le proscripteur et le proscrit ayant parlé, l'opinion publique se prononça en faveur du second contre le premier; et l'arrêt émané d'elle contribua puissamment à rendre plus étroite désormais l'alliance entre celles des provinces qui aspiraient à secouer le joug de l'Espagne et l'homme éminent qu'elles considéraient, à bon droit, comme leur plus ferme appui, comme leur prochain libérateur.
Cette alliance était, sans doute, pour Guillaume, une grande force; mais une force plus grande encore pour lui était celle qu'il puisait dans de saintes inspirations, au foyer domestique, là où un noble coeur de femme, qui s'était consacré à lui, exerçait en secret, avec une exquise délicatesse, le touchant privilège de le seconder dans l'accomplissement de sa haute mission. Plus cette mission venait de grandir, en face des fureurs et des viles attaques d'un Philippe II, plus Charlotte de Bourbon, digne confidente des pensées et des sentiments de Guillaume se sentit heureuse et fière d'être sa compagne, et, comme telle, de partager, avec la fidélité d'une profonde affection, les labeurs, les angoisses, les périls de sa généreuse carrière.
CHAPITRE IX
Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a lieu.--François de Bourbon se rend en Angleterre comme chef d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, à se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en France.--Séjour du prince et de la princesse d'Orange à La Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit d'eux.--Déclaration officielle, par le duc de Montpensier, de l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au président Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier à sa petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intérêt de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse à J. Borleeut.--Assemblée à La Haye des députés des Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant Cambrai.
Il est probable qu'en 1581 le duc de Montpensier n'était plus porté à dire, comme en 1565, en parlant du roi d'Espagne, «qu'il se feroit mettre en pièces, pour Sa Majesté, et que, si on lui ouvroit le coeur, on y trouverait gravé le nom de _Philippe_[245].» En effet, que devait être désormais, aux yeux de l'ancien adulateur, ce Philippe II, qui avait osé «toucher à l'honneur» de Charlotte de Bourbon et mettre à prix la tête du prince, son mari? Le duc eut été un chef de famille indigne de ce nom, s'il n'eût pas ressenti, comme s'étendant jusqu'à sa personne, l'outrage fait à ses enfants. Nous aimons à croire qu'en réalité il le ressentit, et comprit qu'il était de son devoir, non seulement de les couvrir de sa protection, mais de se rapprocher d'eux et de leur accorder enfin une part d'affection à laquelle ils avaient droit. Or, quand ce double devoir fut-il accompli dans sa plénitude?