Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange
Part 18
«Mon cousin, très chers et bien aymez! comme le roy mon seigneur, par deux réitérées lettres siennes nous ayt mandé bien expressément de faire incontinent publier ès pays de pardeçà la proscription et ban icy joint, à l'encontre de Guillaume de Nassau, prince d'Oranges, pour les causes contenues en iceluy ban, nous ne pouvons laisser, pour obéyr, au commandement de Sa Majesté, de vous l'envoyer, vous requérant et néantmoins, au nom et de la part de Sa Majesté, ordonnant, qu'incontinent ceste veue, ayez à le publier et faire publier par toutes les villes et places de vostre ressort et juridiction en la manière accoustumée, afin que personne n'en puisse prétendre cause d'ignorance; et n'y faites faulte. A tant, mon cousin, très chers et bien aimez, nostre Seigneur vous ait en garde. De Mons, le 15e jour de juing 1580. (signé): ALEXANDRE.»
[233] Pièces jointes à l'_Apologie de Guillaume de Nassau_, p. 25 de l'édition publiée, en 1858, à Bruxelles et Leipzig.
Le ban fulminé contre Guillaume, et mentionné dans cette circulaire, portait la date du 15 mars 1580; l'arme, ainsi forgée à loisir était donc, depuis trois mois environ, tenue en réserve par Philippe II, qui épiait le moment où il pourrait, le plus sûrement, en frapper sa victime.
Dans cet odieux _factum_, le tyran espagnol taxait le prince d'ingratitude et de dissimulation; il l'accusait d'avoir été le promoteur de _la requête_, de la destruction des images, de la profanation des choses saintes, des prédications hérétiques; «d'avoir, du vivant de sa seconde femme, épousé une religieuse et abbesse bénie solennellement de main épiscopale, qu'il tenoit encore auprès de luy; chose la plus déshontée et infâme qui pût être, non seulement selon la religion chrétienne, mais aussi par les lois romaines, et contre toute honnêteté;» d'avoir soulevé la Hollande et la Zélande; d'y avoir introduit la liberté de conscience; de s'être fait nommer Ruart; d'avoir lutté contre les gouverneurs nommés par le roi; d'avoir constitué l'union d'Utrecht, et d'avoir fait échouer les négociations de Cologne.
La conclusion du ban était ainsi libellée:
«Pour ces causes, qui sont si justes, raisonnables et juridiques, Nous, usans, en ce regard, de l'autorité qu'avons sur luy (Guillaume de Nassau), tant en vertu des serments de fidélité et obéissance qu'il nous a souvent fait, que comme étant prince absolut et souverain desdits Pays-Bas: pour tous ses faits pervers et malheureux, et pour estre luy seul, chef, autheur et promoteur de ces troubles et principal perturbateur de tout nostre Estat, en somme, la peste publique de la république chrétienne, le déclairons pour trahistre et meschant, ennemy de nous et du pays, et comme tel l'avons proscript et proscripvons perpétuellement hors de nosdictz pays et tous autres noz estatz, royaumes et seigneuries; interdisons et défendons à tous noz subjectz, de quelque estat, condition ou qualité qu'ilz soyent, de hanter, vivre, converser, parler ny communiquer avec luy, en appert ou couvert, ny le recevoir ou loger en leurs maisons, ny luy administrer vivres, boire, feulz, ny autres nécessitez en aucune manière, sur peine d'encourir nostre indignation, comme cy-après sera dict;
»Ains permettons à tous, soyent noz subjectz ou aultres, pour l'exécution de nostre dicte déclaration, de l'arrester, empescher, et s'asseurer de sa personne mesmes de l'offenser tant en ses biens qu'en sa personne et vie, exposant à tous ledict Guillaume de Nassau comme ennemy du genre humain, donnant à chacun tous ses biens, meubles et immeubles, où qu'ils soyent situez et assiz, qui les pourra prendre et occuper, ou conquérir: exceptez les biens qui sont présentement souz nostre main et possession.
»Et affin mesme que la chose puisse estre effectuée tant plus promptement et pour tant plustost délivrer nostredict peuple de ceste tyrannie et oppression, veuillant apprémier _la vertu_ et chastier le crime; promettons, _en parolle de roy, et comme ministre de Dieu_, que, s'il se trouve quelcun, soit de noz subjectz ou estrangers, si _généreux de coeur_ et désireux de nostre service et bien publicq, qui sache moyen d'exécuter nostredicte ordonnance, et de se faire quicte de cette dicte peste, le nous délivrant vif ou mort, ou bien luy ostant la vie: nous luy ferons donner et fournir pour luy et ses hoirs, en fondz de terres ou deniers comptants, à son choix, incontinent après la chose effectuée, la somme de vingt-cinq mil escuz d'or: et, s'il a commis quelque délict ou fourfaict, quelque grief qu'il soit, nous lui promettons pardonner, et dès maintenant luy pardonnons, mesme s'il ne fut noble, l'anoblissons pour sa valeur: et si le principal facteur prend pour assistance en son entreprise, ou exécution de son faict, aultres personnes, leur ferons bien et mercède, et donnerons à chacun d'iceux, selon leur degré et service qu'ils nous auront rendu en ce poinct, leur pardonnant aussy ce que pourroyent avoir mesfaict, et les anoblissant semblablement.
»Et pour autant que les réceptateurs, fauteurs et adhérens de telz tyrans sont ceulx qui sont cause de les faire continuer, nourrir, et entretenir en leur malice, sans lesquels ne peuvent les meschants dominer longuement, nous déclarons tous ceulx qui dedans un mois après la publication de la présente ne se retireront de tenir de son costé, ains continueront à luy faire faveur et assistence, ou aultrement le hanteront, fréquenteront, suyvront, assisteront, conseilleront, ou favoriseront directement ou indirectement, ou bailleront argent d'ici en avant, semblablement pour rebelles de nous et ennemys du repos publicq, et comme telz les privons de tous biens, noblesse, honneurs et grâces présentes et advenir, donnant leurs biens et personnes, où qu'ilz se puissent trouver, soit en noz royaumes et pays, ou hors d'iceux, à ceux qui les occuperont, soyent marchandises, argent, debtes et actions, terres, seigneuries, et aultres, si avant qu'iceux biens en soyent encores saisiz en nostre main, comme dict est: et pour parvenir à l'arrest de leurdicte personne ou biens, souffira pour preuve, de monstrer qu'on les auroit vus après le terme mis en ceste, communiquer, parler, traitter, hanter, fréquenter en publicq ou secret avec ledict d'Oranges, ou luy avoir donné particulière faveur, assistence ou ayde directement ou indirectement; pardonnant toutesfois à tous, tout ce que jusques audict temps auroient faict au contraire, se venant réduyre et remettre soubz la deue et légitime obéissance qu'ilz nous doibvent, en acceptant ledict traité d'Arras, arresté à Mons, ou les articles des députez de l'Empereur à Coulongue.»
Voilà bien Philippe II, peint par lui-même, en traits saisissants!
Or, où rencontrer une plus abominable insulte à la majesté divine, que sur les lèvres de cet être dégradé, de ce sinistre chef des inquisiteurs, qui, dans ses hideuses incitations au crime, ose se dire _ministre de Dieu_, et qui, stimulant, _de sa parole de roi_, la cupidité et la main de vils sicaires, transforme, à leurs yeux, l'assassinat en un acte _de vertu, de générosité de coeur_, que récompenseront à la fois, la décharge de tous crimes antérieurement commis, l'or et un titre de noblesse?
Au manifeste accusateur et sanguinaire, lancé contre le prince[234], il fallait une réponse péremptoire: elle se fit énergiquement entendre, en temps voulu.
[234] Peut-être Montesquieu s'est-il un peu trop froidement exprimé sur le point qui nous occupe, en se bornant à dire (_Esprit des lois_, liv. XXIX, chap. XVI): «Il faut prendre garde que les lois soient conçues de manière qu'elles ne choquent point la nature des choses. Dans la proscription du prince d'Orange, Philippe II promet à celui qui le tuera de donner à lui ou à ses héritiers vingt-cinq mille écus et la noblesse; et cela, en parole de roi, et comme serviteur de Dieu. La noblesse promise pour une telle action! une telle action ordonnée en qualité de serviteur de Dieu! tout cela renverse également les idées de l'honneur, celles de la morale et celles de la religion.»--Montesquieu ne devait-il pas aller plus loin, et imprimer au front de Philippe II le stigmate indélébile d'une énergique réprobation?
Quel que fût le désir du prince de la produire immédiatement, il dut, par respect pour de hautes convenances, la différer. Il fallait, en effet, qu'il consultât préalablement[235] plusieurs personnages notables et les conseils de justice qui tenaient le parti des états. Ce préliminaire à accomplir, et l'élaboration de l'_Apologie_, dont il sera parlé bientôt, impliquaient des démarches et des soins, qui réclamaient de sa part d'assez longs délais. Rien, à cet égard, ne fut négligé par lui, sans que, d'ailleurs, le maniement journalier des affaires publiques en souffrit, soit qu'il se trouvât à Anvers, soit qu'il se rendît dans telle ou telle province où sa présence était nécessaire.
[235] C'est ce que Guillaume lui-même déclarait en ces termes: «Comme par la sentence en forme de proscription, mes ennemis, contre tout droit et raison, se sont essaiez de toucher grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées mauvaises, j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages notables et de qualité, mesmes des principauls conseils de ces païs.» (Remonstrance aux états généraux. Delft, 13 décembre 1580, ap. Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 39).--On a conservé la lettre que Guillaume écrivit au Conseil de Hollande, de Zélande et de Frise, le 10 septembre 1580, pour demander son avis. (Voir le texte de cette lettre, ap. Gachard, _ibid._, t. VI, p. 37.)
Animée comme lui d'un profond sentiment du devoir, Charlotte de Bourbon, au milieu même de ses appréhensions[236] en voyant les jours du prince plus que jamais menacés[237], se résignait à ce qu'il se séparât d'elle, dès que les circonstances l'exigeaient.
[236] «Pendant mon séjour à Sedan, le duc de Bouillon me faisoit part de tous les avis qu'il avoit de Flandres, _par lectres de madame la princesse d'Orange, sa tante_; que tout y alloit fort mal; que le duc d'Alençon (d'Anjou) ruinoit ses affaires et ceulx de ses amis par mauvais conseils; que monsieur le prince, son mari, n'avoit rien gagné à travailler pour sa grandeur, sinon d'irriter d'avantage ses ennemis, qui recherchoient sa vie à toute oultrance et par déclaration et proposition publicque du prix et salaire d'_un tel coup, dont elle craignoit quelque grand désastre, lequel il pleust à Dieu de destourner_.» (_Mémoires de La Huguerie_, t. II, p. 205.)
[237] Les premières trames ourdies contre la vie de Guillaume de Nassau remontaient au début de l'année 1573. Toutes les tentatives, concertées dans l'ombre, pour l'assassiner avaient échoué. M. Gachard les fait connaître (_Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, Préface, p. XXII à XXXI).--Guillaume disait (voir _Apologie_): «Il (Philippe II) promet vingt-cinq mil escuz à celuy qui me rendra entre ses cruelles mains, mort ou vif. Mais, ores qu'il n'en ait point fait de publication jusqu'à présent, pense-t-il que je sois ignorant combien de fois lui et les siens ont faict marché avecq les assassineurs et empoisonneurs pour m'oster la vie!»
Pendant toute la durée de son absence, elle entretenait avec lui, au sujet des affaires d'État, une correspondance active, dont un fragment important doit trouver place ici, comme pouvant donner une idée de la vigilance et de la sagacité de la princesse.
«Monseigneur, écrivait-elle, d'Anvers, à Guillaume, le 29 novembre 1580[238], il y a deux jours que je vous dépeschay exprès pour vous advertir de la prinse de Condé; à ceste heure, je viens de recevoir des lettres de monsieur le prince d'Espinoy pour vous envoyer, où il vous mande les occasions qui l'ont contraint de retirer ses gens de ladite ville, et aussy autre entreprise que les ennemys ont sur la Flandre. Je ne sçay s'il en aura communiqué au conseil de guerre en ceste ville, ce qui, me semble, seroit bien nécessaire, pour y porter plus prompt remède; car, d'aultant qu'on est longuement sans avoir de vos nouvelles, je crains qu'il n'arrive inconvénient. Il vous plaira, monseigneur, de regarder s'il y a moyen d'y pourvoir, et si, recevant des lettres qu'on vous escrit, je les dois communiquer à quelqu'ung; ce que je n'ay pas encore faict, craignant de faillir; ou bien si ce sera le meilleur d'avertir monsieur le prince d'Espinoy, ceulx de Flandre, ou aultres, (que, quant aux) affaires qu'il vous escrivent, ils eûssent à en avoir correspondance avec ledit conseil de guerre. Il y a aussi une chose qui me faict peine, qu'ils disent que d'aulcuns des François qui estoient auprès de Cambray se retirent. Il me semble qu'il seroit très nécessaire que vous envoyassiez quelqu'un vers monsieur de Rochepot, pour sçavoir son dessin et ce qu'il a commandement de faire, et leur faire aussy entendre si on les trouve en bonne volonté, ce qui seroit besoing de faire pour empescher l'ennemy; tant y a, monseigneur, que je scay que vostre présence est bien nécessaire où vous estes, mais aussi elle manque bien pardeça.--Je me fortifie peu à peu, espérant, sy ce dégel continuait, qu'avec l'aide de Dieu, je pourrois vous aller trouver, dans quelques jours; mais si vous délibériez de revenir bienstost, alors ma délibération changeroit. Et sur ce, je prie Dieu, monseigneur, etc.»
[238] Archives générales du royaume de Hollande. Recueil manuscrit, intitulé: _Brieven van vorsten, regering personen_, etc.
Lorsque cette lettre fut expédiée à Gand, où se trouvait le prince, Ph. de Mornay se disposait à quitter Anvers, avec sa femme et ses enfants. Charlotte de Bourbon s'affligeait d'autant plus de les voir se séparer d'elle, peut-être pour toujours, qu'elle était encore toute émue de la perte récente d'un ami commun, non moins cher au prince et à elle, qu'à eux-mêmes, en d'autres termes, de la mort de l'excellent Hubert Languet[239]. Survint un incident, à l'heureuse issue duquel, d'ailleurs, elle ne fut pas étrangère, qu'un biographe[240] raconte en ces termes:
«M. de Mornay avoit pris congé de messieurs les estats, de M. le prince d'Orange et de tous ses amis; son bagage acheminé, sa femme et ses enfans en carrosse sur le bord de l'Escaut, pour trajecter en Flandre, luy deux heures après les devant suivre; voicy que, sans luy en dire mot, M. Junius, bourguemaistre d'Anvers, personnage insigne en authorité et doctrine, la va arrester, et, quelque résistance qu'elle feist, la ramène en son logis, disant que M. le duc d'Anjou ayant à venir, au premier jour, au pays, près duquel ils avoient si peu de personnes confidentes et affectionnées à leur bien, ce n'estoit pas le temps de laisser aller M. Duplessis; luy en font escrire par M. le prince d'Orange qui estoit à Gand, _parler par madame la princesse, sa femme_, requérir par les estats. Mais il leur dit qu'il ne pouvoit acquiescer à leur désir, duquel néanmoins il se sentoit et indigne et très honoré, sinon avec le congé de son maistre. Sur quoy y fut promptement dépesché le baillif de Nozeroy, en poste, avec lettres très expresses du prince d'Orange et des estats, vers le roy de Navarre; lequel ayant tesmoigné, avec beaucoup d'estime de M. Duplessis, combien son service luy estoit utile auprès de soy, luy permettoit toutefois de demeurer encore six mois auprès d'eux, desquels il ne luy sçauroit moins de gré que s'ils estoyent employés près de sa propre personne.»
[239] Mme de Mornay, quoique malade, avait, avec une pieuse sollicitude, assisté Hubert Languet jusqu'à son dernier soupir. Sentant approcher l'heure suprême, il lui avait dit: «Qu'il n'avoit regret que de n'avoir pû revoir M. Duplessis, premier que mourir, auquel il eust laissé son coeur, s'il eust pû.... il l'adjura de requérir de luy, en luy disant adieu, de sa part, une chose: qu'au premier livre qu'il mettroit en lumière, il feist mention de leur amitié.» Ph. de Mornay, en ami fidèle, répondit, par la préface de la version latine de son _Traité de la vérité de la religion chrétienne_, au désir qu'avait exprimé Hubert Languet. Qu'il est beau, qu'il est touchant, l'aspect sous lequel se revèlent à nous ces deux coeurs de chrétiens, indissolublement unis l'un à l'autre dans la conviction que les saintes affections demeurent, par la grâce de Dieu, plus fortes que la mort!!
[240] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 59.--Les détails ci-dessus sont empruntés par le biographe aux _Mémoires de Mme de Mornay_.
Ph. de Mornay resta donc, quelque temps encore, à Anvers.
Le prince, qui lui avait antérieurement communiqué, ainsi qu'à Hubert Languet, son projet de réponse au ban de proscription, accueillit avec confiance les observations de ces deux amis, dont les conseils étaient toujours si désintéressés et si sûrs[241]; et ayant définitivement arrêté la rédaction de sa mémorable _Apologie_[242], la présenta, le 13 décembre 1580, aux états généraux, alors réunis à Delft, en leur tenant ce viril langage[243]:
«Messieurs,
»Vous avez veu par ci-devant une certaine sentence en forme de proscription, qui a esté envoiée par le roi d'Espaigne et depuis publiée par ordonnance du prince de Parme. Et, comme par icelle, mes ennemis, contre tout droict et raison, se sont essaiez de toucher grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées mauvaises: j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages notables, et de qualité, mesmes de principauls consauls de ces païs. Mais pour raison de la qualité d'icelle proscription, les énormes et atroces crimes desquels je suis chargé, ores que ce soit à tort: toutesfois j'ai esté conseillé ne pouvoir satisfaire aultrement à mon honneur, sinon en monstrant par escript publicq, combien injustement j'estoi accusé et chargé de plusieurs crimes, comme aussi j'estoi publiquement injurié et calomnié. Suivant lequel advis, messieurs, attendu que je vous recognoi seuls en ce monde pour mes supérieurs, je vous présente ceste mienne défense escritte contre les criminations de mes adversaires, par laquelle j'espère non seulement avoir descouvert leurs impostures et calomnies, mais aussi légitimement justifié toutes mes actions passées. Et d'aultant que leur principal but et intention est de cercher tous les moïens de m'oster la vie, ou bien me faire bannir de ces païs, et pour le moins diminuer l'authorité qu'il vous a pleu me donner, comme si, obtenant telle chose, le tout leur viendroit à souhait: et d'aultre part, d'aultant qu'ils me calomnient, que par moïens illicites je retiens mon authorité: je vous supplie, messieurs, de croire, ores que je suis content de vivre tant qu'il plaîra à Dieu entre vous, et vous continuer mon fidèle service, toutesfois que ma vie que j'ai desdiée à vostre service, et ma présence au milieu de vous, ne me sont point si chères, que très volontiers je n'abandonne ma vie, ou que je ne me retire du païs, quand vous cognoistrez que l'un ou l'aultre vous peult aucunement servir pour vous acquérir une certaine liberté. Et quant à l'authorité qu'il vous a pleu me donner, vous sçavez, messieurs, combien de fois je vous ai supplié de vous contenter de mon service et me descharger, si vous trouvez qu'il convienne pour le bien de vos affaires: comme encores je vous en requiers, offrant toutesfois, comme j'ai tousjours faict en tout ce qu'il vous a pleu me commander, de continuer à m'emploier au service la patrie, au prix de laquelle je n'estime rien de ce que est en ce monde: comme je le vous remonstre plus amplement en ceste mienne défense, laquelle si vous jugez convenir, je vous supplie trouver bon qu'elle soit mise en lumière, affin que non seulement vous, messieurs, mais aussi tout le monde puisse juger de l'équité de ma cause et de l'injustice de mes adversaires.»
[242] Ph. de Mornay a dit, en parlant de la communication que le prince avait faite à lui et à Hubert Languet: «Nous nous apercevions bien que rien ne lui touchoit tant le coeur que ce qui avoit été dit contre son mariage». (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 613, note 1.)
[242] «Apologie de monseigneur le prince d'Orange, conte de Nassau, de Catzenellenbogen, Dietz, Vianden, etc., Burchgrave d'Anvers et viscomte de Besançon; baron de Breda, Diest, Grimberge, d'Arlon, Nozeroi, etc., seigneur de Chastel-Bellin, etc., lieutenant-général ès Païs-Bas, et gouverneur de Brabant, Hollande, Zélande, Utrecht et Frise, et admiral; contre le Ban et édict publié par le roi d'Espagne, par lequel il proscript ledict seigneur, dont apperra des calumnies et faulses accusations contenues en ladicte proscription.» (1 vol. in-8º, Bruxelles et Leipzig, 1858.)
[243] «Remonstrance de monseigneur le prince à messeigneurs les états généraux des Païs-Bas» (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec pièces, p. 31 à 33).
Le 17 décembre, les états généraux répondirent au prince[244]:
«Les estats généraux aiants depuis quelques jours veu et leu une proscription publiée par les ennemis contre la personne de Vostre Excellence, par laquelle ils imposent à icelle des crimes énormes, essaiants la rendre odieuse, comme si par moïens illégitimes et voies sinistres elle auroit usurpé le lieu et degré auquel elle est constituée; et d'exposer sa personne en proie et lui oster son honneur: aiants veu pareillement la défense proposée par Vostre Excellence contre ladicte proscription, trouvent par la vérité de ce qui est passé en ces païs, et qu'à chascun d'eus en son endroict est cogneu et manifeste, lesdicts crimes et blasmes avoir esté à tort imposez à icelle: et quant aus charges tant de lieutenant-général que des gouvernemens particuliers, après avoir esté légitimement choisi et esleu, ne les avoir acceptez sinon à nos instantes requestes, esquelles auroit aussi continué à nos prières et avec entier contentement et satisfaction du païs: et la supplient encores lesdicts estats y vouloir continuer, lui promettant toute aide et assistance, sans espargner aucuns de leurs moïens, et de lui rendre prompte obéissance. Et d'aultant qu'ils cognoissent les services fidels rendus par Vostre Excellence à ces païs et ceus qu'ils espèrent encores à l'advenir, ils lui offrent, pour l'asseurance de sa personne, d'entretenir une compagnie de gens à cheval pour sa garde, la suppliant l'accepter de la part de ceus qui se sentent obligez à la conservation d'icelle. Et en tant que touche lesdicts estats qui se treuvent aussi chargez par ladicte proscription, entendent de brief aussi se justifier, ainsi qu'ils trouveront convenir.»
[244] «Réponse de messieurs les états généraux» (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec pièces, p. 33, 36).
Pourvu du point d'appui qu'il trouvait dans l'approbation, si honorable pour lui, des états généraux, Guillaume envoya son apologie à la plupart des souverains et des princes de l'Europe.
Une lettre, en date du 4 février 1581, accompagnant son envoi, portait, entre autres chose[247]:
«Il m'a semblé, et à tous mes meilleurs amis, que je ne pourrois satisfaire à mon honneur, sinon en opposant une juste défense à la proscription que le roi d'Espaigne a fait publier contre moi.