Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange
Part 17
Vers la même époque, la princesse, en mère prévoyante, activait, en s'adressant au receveur général de Hollande, à Dordrecht, le recouvrement d'une somme à laquelle sa fille Élisabeth de Nassau avait droit. «Monsieur Muys, écrivait-elle[218], comme je pensois envoyer devers vous, pour la rente de ma fille Élizabeth, j'ay receu vostre responce sur la lettre que, passé quelques jours, je vous avois escritte pour cest effect, par laquelle vous me mandiés que l'argent ne pourroit estre prest qu'à l'expiration de ce moys; qui m'a faict retarder le voïage jusques à présent, que la nécessité en laquelle nous sommes d'argent me contraint de vous importuner, vous priant de m'en excuser et m'envoïer l'argent par ce porteur, qui vous en donnera mon récépissé; vous asseurant au reste, monsieur Muys, si pardeça il y a chose où je puisse m'emploïer pour vous, que je me revencheray de tant de bons offices que vous me faictes, etc., etc.»
[218] Lettre du 21 août 1580, datée d'Anvers (Archives générales du royaume de Hollande).
La correspondance de la princesse, dans le cours de l'année 1580, offre des traces particulièrement intéressantes de ses intimes relations de famille et d'amitié.
Dans une lettre d'elle à François de Bourbon, datée d'Anvers, 27 février, se trouve ce passage[219]: «Ayant entendu comme depuis quelque temps vous estes arrivé à Paris, j'ai esté bien fort aise pour l'espérance que cela me donne, qu'estant plus près de ces païs, nous aurons cest heur d'entendre plus souvent de vos nouvelles, et meilleur moyen de vous accommoder des nostres. C'est un des plus grands heurs qui me puisse advenir, que d'entendre que vostre santé est bonne, et pareillement à monsieur le prince, vostre frère, qui est depuis quelques jours vers son gouvernement de Hollande, où les affaires sont en assez bon estat, grâces à Dieu.»
[219] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 67.
Ici se produit, à propos de la tournée du prince en Hollande, une preuve remarquable de sa haute confiance dans la vigilance de sa femme, quant aux soins à prendre pour assurer la transmission d'informations relatives à la marche des affaires publiques. En effet, Guillaume, avant de partir, invitant les députés de la Flandre à correspondre avec lui, leur avait expressément recommandé d'envoyer leurs lettres directement à la princesse, qui les lui ferait parvenir[220].
[220] De Jonge, ap. Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 262.
La confiance de Guillaume allait plus loin encore, car souvent il entretenait la princesse du fond même des affaires qu'il dirigeait.
D'une autre part, si, en l'absence du prince, telle ou telle lettre écrite par lui à la princesse contenait, aux yeux de celle-ci, des choses dont la connaissance pût soutenir ou utiliser le zèle d'amis dévoués de la maison de Nassau, elle se faisait un devoir de communiquer à ces amis non seulement la substance de telles choses, mais encore les lettres mêmes qui les mentionnaient. Rien, par exemple, de plus probant, à cet égard, que ces simples paroles adressées au prince d'Orange, soit par Villiers, soit par Sainte-Aldegonde: «Monseigneur, je lus hier les lettres de Vostre Excellence, du 12 du présent, écrites à Madame, lesquelles il lui a pleu de me communiquer, ce qu'elle a faict aussy à M. de Saint-Aldegonde[221], etc.»--«Monseigneur, j'ai lû ce qu'il a plû à Vostre Excellence d'escrire à M. de Villiers et à moy, et depuis lû ce qu'elle escrit à Madame[222] etc.»
[221] Lettre de Villiers, du 17 mars 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 362).
[222] Lettre de Sainte-Aldegonde du 27 mars 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 276).
Jamais, croyons-nous, on ne saura tout ce que Charlotte de Bourbon fut pour Guillaume de Nassau, car les inspirations d'un grand coeur échappent généralement aux investigations de l'histoire. Mais ce que du moins on connaît des sentiments, du langage et des actions de la noble princesse suffit à lui concilier l'hommage dû aux vertus et aux riches qualités d'une femme éminente.
Parmi les admirateurs qui la caractérisèrent comme telle, s'est rencontré un homme dont le témoignage demeure particulièrement précieux à recueillir: cet homme fut le comte Jean de Nassau. Mieux placé que d'autres pour connaître ce qui se passait au foyer domestique de son frère et pour constater l'étendue du bonheur que la princesse répandait autour d'elle, il écrivit, le 9 avril 1580, au comte Ernest de Schaunbourg[223]: «Le prince a si bonne mine et si bon courage, malgré le peu de bien qui lui arrive et la grandeur de ses peines, de ses travaux, de ses périls, que vous ne sauriez le croire, et que vous en seriez extrêmement joyeux. Certes, ce lui est une précieuse consolation et un grand soulagement que Dieu lui ait donné une épouse si distinguée par sa vertu, sa piété, sa haute intelligence, parfaitement telle, enfin, qu'il eût pû la désirer. Il la chérit tendrement.»
[223] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, Introd. p. 29, et _ibid._ p. 327.
Appréciant avec un tact parfait la valeur morale et intellectuelle des hommes sur lesquels elle pensait que son mari pouvait, en toute sûreté, s'appuyer, Charlotte de Bourbon s'étudiait à lui ménager leur concours, et allait parfois jusqu'à le réclamer elle-même directement avec un confiant empressement. Pour ne citer qu'un fait, quoi de plus délicatement senti et exprimé que cet appel qu'elle adressa, un jour, à Hubert Languet[224]:
«Monsieur Languet, aiant discouru avec monsieur mon mari, pour aviser par ensemble d'envoïer quelque ung en France pour ses affaires, je me suis avancée de vous nommer, pour n'en cognoistre poinct quy avec plus de prudence et expérience puisse mieulx conduire ce faict, y étant joinct avec elle la bonne affection que vous portés à mondit seigneur mari, dont pour ce qu'y s'en asseure, il désire fort que vous entrepreniés ce véage; qui me faict vous prier que, s'il est possible que vous puissiés encore porter ce travail, vous veuillés obliger vos amis et, par mesme moïen, vous emploïer au bien du public, comme avés toujours faict; et sur ce, je me vais recommander à vostre bonne grâce, et remect le surplus de nos nouvelles à M. de Villiers, priant Dieu, monsieur Languet, vous conserver en santé, avec bonne et longue vie. A Middelbourg, ce 12 avril 1580.»
[224] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 335.
Peu de temps après s'être ainsi adressée à l'un des amis de Guillaume, Charlotte de Bourbon eut le chagrin d'apprendre qu'un autre de ses amis, et l'un des plus chers, assurément, Fr. de Lanoue, venait, à la suite d'un combat héroïquement soutenu avec une poignée d'hommes contre les forces espagnoles, d'être fait prisonnier, non loin d'Engelmunster[225]. Il était tout naturel que, sous l'impression de ce douloureux événement, la princesse en joignit l'annonce à diverses communications contenues dans une lettre qu'elle écrivait alors «à sa bien-aimée mère», la comtesse Julienne de Nassau.
[225] Qui ne sait avec quelle admirable constance François de Lanoue supporta, durant une captivité de cinq années, les odieux traitements que lui infligea la cruauté de ses lâches ennemis.
«J'ay esté, lui disait-elle[226], très aise d'entendre par mon nepveu, le comte Jan, comme vous estes, pour le présent, en bonne santé, grâce à Dieu, lequel je supplie, tous les jours, vous y voulloir conserver longuement, comme estant le plus grand heur que nous puissions recepvoir, et qui donne un grand contentement à monseigneur le prince vostre fils, parmy ses peines et travaux, lesquels sont toujours à l'ordinaire; mais Dieu, par sa grâce, les bénict, y donnant assés bon succez, aïant, depuis peu de jours, reprins les villes de Malines et Diest que tenoient les ennemis. Il est vray que la prinse de M. de Lanoue, qui estoit mareschal de nostre camp, a fort ennuyé monseigneur vostre fils, pour ce que c'est ung gentilhomme vaillant et doué de beaucoup de rares vertus[227], et, outre cella, fidèle et affectionné amy et serviteur de mondit seigneur; mais puisqu'il a pleu à Dieu ainsy en ordonner, il s'en faut contenter. Au reste, madame, je vous puis asseurer, pour le présent, de la bonne santé de monseigneur vostre filz, lequel, depuis trois semaines, a esté extrêmement malade, mais, pour l'heure, il ne s'en ressent plus et se porte bien, comme auparavant. De moy, madame, je me trouve à l'accoustumée... Je me rejouy avec nos grans et petits enfans; je désire qu'y puisse avoir encore ungne fois en leur vie cet honneur de vous voir. Ma fille aînée, Loïse-Julienne dit que vous l'aimerés le mieulx, pour ce qu'elle a cest heur de porter vostre nom: elle commence à parler l'allement, et est fort grande pour son âge. Ils sont tous en bonne santé, grâce à Dieu... Je souhaite bien, madame, qu'il en soit de mesme de vostre part, et de toutes mesdames mes soeurs, vos filles, à quy je ne désire moindre prospérité qu'à moi-mesme; aussy, madame, je m'estimerois très heureuse qu'il vous plust me commander quelque chose peur vostre service; car je vous obéiray toute ma vie, de très grande affection, de laquelle je vous présente mes très humbles recommandations à vostre bonne grâce, et supplie Dieu vous donner, madame, en très bonne santé, très heureuse et longue vie.
»A Anvers, ce 9 juin.
»Vostre très humble et très obéissante fille,
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[226] Lettre du 9 juin 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 367).
[227] «Des succès réitérés (dans les Pays-Bas) avoient donné tant de courage aux François que de Lanoue commandoit, ses exemples avoient si bien sû leur inspirer l'amour de la véritable gloire qu'on peut acquérir par les armes, qu'ils ne songeoient ni à s'enrichir par le pillage, ni ne pensoient pas même à leur propre paye; uniquement attentifs à obéir aux ordres de leur chef, nul obstacle n'étoit capable de les arrêter, et, quoi qu'il pût exiger d'eux, il les trouvoit toujours disposés à le suivre.... Il est certain que la France fut infiniment redevable à ce grand homme qui, tandis que la plupart de nos seigneurs et de nos généraux, gâtés par les vices du siècle ou de la cour, rendoient la nation méprisable par le désordre de leur conduite, sut lui seul soutenir, parmi nous et chez les étrangers, la gloire ancienne du nom françois, par sa probité, sa valeur, sa prudence et sa sévérité à faire observer la discipline militaire; qualités qui, en lui, n'étoient mêlées d'aucun vice, et qu'il possédoit au degré le plus éminent.» (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 646.)
Cette lettre, datée du 9 juin 1580, est le dernier témoignage, écrit, d'affection filiale, que Charlotte de Bourbon ait pu adresser à sa belle-mère; peut-être même celle-ci n'en eut-elle pas connaissance, car, le 18 du même mois, elle succomba à Dillembourg; et il était difficile, au XVIe siècle, que la distance séparant de cette ville, Anvers, où résidait la princesse, pût, surtout à raison de l'état de guerre, être franchie en neuf jours, soit à travers les lignes ennemies, soit au moyen d'un détour pour les éviter.
Les larmes répandues par le chrétien, à la mort d'un être bien-aimé, qui partageait sa foi, sont des larmes bénies, qu'accompagne, en regard de l'éternité, une suprême espérance, fondée sur des déclarations divines! Telles furent les larmes que versèrent le prince et la princesse, en apprenant que Dieu venait de rappeler à lui leur mère vénérée. Sa longue existence avait été celle d'une humble et fervente chrétienne, aspirant à la vie du ciel: dès lors, comment ne pas croire que, par la bonté de Dieu, elle était désormais entrée en possession de cette vie supérieure?
L'histoire se tait trop souvent sur certaines personnalités, à la fois modestes et puissantes, dignes, à ce double titre, d'être honorées, admirées même. De ce nombre est la comtesse Julienne de Nassau.
Que saurions-nous d'elle, de sa foi vivante, de son amour maternel, des judicieux et fermes conseils qu'elle donna à ses nombreux enfants, si un pieux et savant écrivain n'avait pris soin de publier diverses lettres de cette sainte femme?
Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre hommage à sa mémoire, que de reproduire, en les empruntant à la riche collection dont l'honorable M. Groen van Prinsterer est l'auteur[228], quelques passages de celles de ces lettres qui furent adressées à Guillaume de Nassau.
[228] _Corresp. de la maison d'Orange-Nassau_, Supplém. de la 1re partie. Introduction, p. 12, 13, 14.
En 1573, à l'époque du siège de Haarlem, la comtesse Julienne lui écrivait: «Avec quelle joie j'ai reçu votre écriture et appris de vos nouvelles! Que le Seigneur vous soit en aide, dans les grandes affaires que vous avez sur les bras! A lui est donnée toute puissance dans le ciel et sur la terre... Jamais il n'abandonnera ceux qui se confient en lui... Je prie Dieu qu'il veuille fortifier aussi les braves gens de Haarlem... Mon coeur de mère est toujours auprès de vous.»
A peu de temps de là, elle ajoutait: «Mon très cher fils, que Dieu vous accorde des conseillers fidèles, qui ne vous engagent à rien de nuisible au corps ou à l'âme... Je vous supplie de ne pas avoir recours, dans vos difficultés, à des moyens contraires à la volonté de Dieu, car le Seigneur peut aider, lorsque tout secours humain est épuisé, et il ne délaissera jamais les siens.»
En 1574, après un succès considérable, la comtesse rapportant tout à la faveur divine, disait à Guillaume: «Je vous félicite de la grande victoire que le Seigneur, dans sa grâce miraculeuse, vous a donnée.»
Ayant perdu deux de ses fils à Mookerhei, elle écrivait: «En vérité, je suis une pauvre et misérable femme; je ne sourois être délivrée de ma douleur, avant que le bon Dieu ne me retire de cette vallée de larmes; j'espère, et prie de coeur que ce soit bientôt. Vous m'écrivez que rien n'arrive sans la volonté de Dieu; que, par conséquent, il faut porter patiemment ce que le Seigneur nous envoie: je sais tout cela, et que c'est notre devoir; mais les hommes restent des hommes, et ne peuvent le faire sans son secours. Puisse-t-il nous accorder son esprit, pour nous faire accepter ses dispensations et trouver notre consolation dans sa miséricorde... Je ne vous retiendrai pas plus longtemps par ma lettre; mais je persévérerai autant que Dieu m'en fera la grâce, en priant pour vous.»
En 1575, lorsque la cause de la religion évangélique, dans les Pays-Bas, semblait désespérée, la comtesse tenait à Guillaume ce langage: «Humainement parlant, il vous sera, en effet, difficile, étant dénué de tout secours, de résister, à la longue, à une si grande puissance; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré jusqu'à maintenant de tant de grands périls: tout lui est possible; sans lui rien ne peut se faire. Je prie le Dieu de toute miséricorde de vous faire la grâce de ne pas perdre courage dans vos nombreuses afflictions, mais d'attendre avec patience son secours, et de ne rien entreprendre qui soit contre sa parole et sa volonté, et qui puisse nuire au salut de votre âme.»
En 1576 elle exprimait à son fils ce voeu: « Que le Seigneur vous soit en aide et en consolation, dans toutes vos affaires et dans vos graves soucis, de même que, jusqu'à ce jour, il vous a sauvé de la violence et des menées de l'ennemi!»
M. Groen van Prinsterer fait suivre la reproduction de ces fragments de correspondance de réflexions pleines de justesse; il dit:
«A l'incrédulité ou au formalisme qui n'a de chrétien que le nom, de tels passages doivent paraître fades et insipides; mais nous sommes persuadé que le prince, en lisant ces paroles, aura souvent répété avec ferveur les mots de l'Écriture: «--Tourne-toi vers moi et aie pitié de moi; donne ta force à ton serviteur; délivre le fils de ta servante!» Nous leur attribuons même une importance historique, sachant que la prière du juste a une grande efficace, que les supplications des fidèles trouvent accès auprès du Dieu des armées, que lui-même est leur aide et leur bouclier, leur forteresse et leur libérateur, leur haute retraite, qui sauve le peuple affligé et abaisse les yeux hautains.
»La mère de Guillaume Ier nous semble occuper une place parmi ceux qui, avec des armes plus terribles que la lance et l'épée, se sont montrés forts dans la bataille. Elle vécut et mourut presque ignorée, souvent au milieu des épreuves et de la douleur; mais celui qui regarde aux humbles avait fait de cette _pauvre et misérable femme_ une héroïne de la foi.»
Charlotte de Bourbon possédait, à un haut degré, la mémoire du coeur; aussi, depuis la mort de l'électeur palatin[229], Frédéric III, qui l'avait naguère si bienveillamment accueillie, à Heidelberg, concentrait-elle sur la veuve et sur la fille de ce prince, la vive affection qu'elle lui avait vouée. Apprenant, en août 1580, que la jeune comtesse palatine, qu'elle chérissait comme une soeur, allait épouser le comte Jean de Nassau, elle se félicita de voir des liens d'amitié se transformer désormais en liens de famille, plus étroits encore, et ses impressions, à cet égard, se traduisirent dans ces lignes adressées à son beau-frère[230]:
«Monsieur mon frère, j'ay entendu par ungne lettre que monseigneur le prince, vostre frère, m'a escripte, comme vous eussiés bien desiré que luy et moy, et tous nos enffans eûssions pû nous trouver, à Dillembourg, à vos nopces, chose qui, je vous asseure, seroit bien selon mon souhaict; mais vous sçavés l'estat de ce païs et ce que nous pouvons faire en cest endroict; quy me faict vous supplier bien humblement nous vouloir excuser, et croire qu'y n'y a point faulte de bonne voullonté; car je me sens, en ce faict, doublement obligée, tant pour vostre regart, que pour l'alliance que vous prenés d'ugne sy bonne et vertueuse princesse, laquelle j'ay tousjours honorée pour sa piété et aimée comme ma propre soeur, dont à présent, pour l'honneur de vous, j'auré encore plus d'occasion que jamais; et espère, monsieur mon frère, quant elle sera pardeça, de luy rendre tous les offices d'ungne humble et affectionnée soeur, dont il vous plaira l'asseurer, etc., etc.»
[229] Survenue le 26 octobre 1576.
[230] Lettre du 28 août 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 389.)
Cette lettre de la princesse était datée d'Anvers. Le prince, qui se trouvait alors à Gand, écrivit, de son côté, au comte Jean[231]:
«... J'ay entendu le heureux succès de vostre mariage, et que les fiançailles ont esté faictes avecque résolution d'accomplir le mariage au troisième de septembre. Vous povés estre asseuré que je en ay reçu ung indicible contentement et réjouissance, et prie à Dieu vous voloir donner à tous deux sa grâce, que puissiés vivre par ensemble en vraye amitié et bon accord. Il n'y a rien quy me déplaist plus, que ma femme et moy, avecques mes filles, n'avons cest heur de nous povoir trouver audit jour avecque vous et vous servir à festoier voz hostes; mais, puisque sçavés assés l'estat de ce païs, et aussi la courtesse du temps, j'espère que nous pardonnerés que ne faisons le debvoir à quoy sommes obligés, etc., etc.»
[231] Lettre du 27 août 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 386.)
Si l'état du pays et _la courtesse du temps_ s'opposaient à ce que le prince et sa femme se rendissent alors à Dillembourg, pour y assister au mariage du comte Jean, un obstacle particulier, non mentionné d'ailleurs par eux, leur interdisait aussi, pour le moment au moins, tout déplacement. En effet, la santé de la princesse commandait des ménagements qui n'eussent pu être impunément négligés. La naissance de son cinquième enfant était attendue comme très prochaine; et les prévisions sur ce point ne furent nullement déçues; car, le 17 septembre, naquit une fille, au sujet de laquelle est inscrite dans le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ cette mention: «Mardy, le 17e de septembre 1580, à cinq heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa cinquième fille, qui fut baptisée audit temple du chasteau, le 25 d'octobre ensuivant, et nommée _Brabantine_ par messieurs les états de Brabant, qui luy ont accordé une rente de deux mille florins par an[232].»
[232] Un acte de l'_État noble_, du 6 décembre 1580, relatant les résolutions des trois ordres, détermine l'assiette des hypothèques destinées à garantir le payement de la rente de 2.000 florins accordée à Brabantine. (Voir le texte de cet acte dans Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, Préface, p. x.)
CHAPITRE VIII
Traité conclu avec le duc d'Anjou au Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II à l'égard du prince d'Orange.--Circulaire adressée par Farnèse aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des ordres de Philippe II.--_Ban_ fulminé par Philippe II contre Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de Nassau rédige une _Apologie_ en réponse au _Ban_ de Philippe II.--Il la communique aux états généraux. Langage qu'il leur tient.--Réponse des états généraux.--Lettre de Guillaume de Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son _Apologie_ à la plupart des souverains et des princes de l'Europe.--Citation de quelques-uns des principaux passages de l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mémorable document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement de Charlotte de Bourbon.
Depuis longtemps s'agitait la question du choix d'un prince étranger, sous la protection duquel les Pays-Bas pourraient être efficacement placés. Après maintes délibérations sur la conclusion desquelles les sages conseils de Guillaume de Nassau pesèrent d'un grand poids, il fut décidé, en juin 1580, que le gouvernement général des provinces serait déféré au duc d'Anjou sous certaines conditions.
En conséquence, les états de certaines provinces, tels notamment que ceux du Brabant, de la Flandre, de la Frise, qui assumaient sur eux la responsabilité d'une ferme initiative, s'assemblèrent à Anvers, et résolurent, le 12 août, d'envoyer au duc une députation, munie de pleins pouvoirs pour traiter avec lui. Cette députation avait pour chef Marnix de Sainte-Aldegonde.
Arrivés en France, les députés conclurent, le 29 septembre, au Plessis-lez-Tours, avec le duc d'Anjou, autorisé à cet effet par le roi, son frère, un traité qui, postérieurement à la conférence de Fleix, fut ratifié, à Bordeaux, avec quelques additions, et suivi de la publication d'un manifeste dans lequel le prince français se disait résolu à délivrer les Pays-Bas du joug de l'étranger.
Cependant, à quoi Philippe II employait-il, dans ces mêmes pays, son principal agent, sur le concours duquel il comptait, pour le strict accomplissement de ses sinistres desseins à l'égard du prince d'Orange?
Farnèse, par ordre de son souverain, adressait, le 15 juin 1580, aux gouverneurs et conseils provinciaux la circulaire suivante[233]: