Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange
Part 16
Voilà, pour reproduire les expressions employées par la princesse, dans sa lettre de mai 1579, «quel étoit, à cette époque, l'état général des affaires, et à quoy l'on étoit du traité de paix».
Ainsi, deux ordres de faits distincts, séparés l'un de l'autre par un abîme, se produisaient alors: d'un côté, l'abdication du sentiment patriotique et l'affaissement du sentiment religieux, sous la pression de l'intolérance; de l'autre, le patriotisme se confondant, dans sa fidélité, avec le légitime besoin d'une indépendance nationale, et la revendication, sur les bases de la pacification de Gand, d'un régime provisoire de tolérance, devant conduire à un régime définitif de liberté religieuse; en d'autres termes, ici l'autocratie espagnole, saturée de bigotisme et de haine, prétendant façonner dix provinces à son image; là, la haute personnalité de Guillaume de Nassau, travaillant désormais à sauvegarder l'indépendance de sept provinces, et à faire prévaloir au milieu d'elles les droits imprescriptibles de la conscience chrétienne, toujours respectueuse de ceux d'autrui.
Sur ce point, quoi de plus grand, quoi de plus salutaire que le but vers lequel tendaient les efforts de Guillaume! Car, que voulait-il? que chacun professât sa religion avec une égale liberté et obtînt pour son culte la même protection. Sa volonté s'appuyait sur un principe fondamental qui, au XVIe siècle, n'était encore entrevu que par un très petit nombre d'hommes supérieurs.
Ce principe se déduit, en théorie, du point de vue auquel dans les États civilisés, se place, comme il le doit, tout sage législateur, en proclamant la liberté religieuse. Ce législateur ne crée pas un droit; il le constate. Appuyé sur l'étude de l'organisation intellectuelle et morale de l'homme, il voit la foi religieuse se produire au sein de la société; et, mû par la généreuse appréciation de cet état élevé de l'âme, il érige au rang de règle immuable la nécessité de respecter la foi, dans son essence et dans ses manifestations. Simple témoin du mouvement religieux, à quelque degré et sous quelque forme qu'il apparaisse, il s'abstient de se prononcer sur le mérite intrinsèque des causes qui le déterminent; accueillant l'homme sur la terre, il ne l'interroge point sur les secrets du ciel. En d'autres termes, il voit surgir les religions comme d'immenses faits sociaux, non comme les expressions diverses de la vérité divine. Sans aptitude et sans mission pour discerner le vrai du faux, en matière de croyances, il ouvre, car tel est son devoir, un libre accès dans la cité, à toutes les religions; et, neutre au milieu d'elles, il les laisse agir et se développer librement, tant qu'elles respectent l'ordre social et qu'elles vivent, les unes à l'égard des autres, dans une juxtaposition paisible et un support mutuel.
Après avoir signalé le principe fondamental sur lequel s'appuyait Guillaume de Nassau, dans sa lutte en faveur de la liberté religieuse, revenons à la situation personnelle de Charlotte de Bourbon; et écoutons-la parler de la joie qu'elle éprouva à saisir le premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier, à son égard. Ce changement venait de se traduire, d'abord par la satisfaction qu'avait paru éprouver le duc à recevoir des nouvelles de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, puis, par certaines communications échangées entre lui et la princesse, ainsi que le prince, au sujet du règlement, à l'amiable, d'une affaire de famille par voie d'arbitrage.
Le langage de Charlotte de Bourbon, dans deux lettres à son frère, est précis sur ce double point.
«Monsieur, lui écrivait-elle, le 27 juillet 1579[207], ayant entendu, par le retour de Jolytemps, comme il a pleu à Dieu remettre monseigneur nostre père en bonne santé, j'en ay receu beaucoup de contentement, et mesme de ce qu'il m'a asseuré comme il luy a pleu me faire cest honneur d'estre bien aise d'entendre de nos nouvelles; en quoy je remarque une bonne affection que j'ay cest heur de voir qu'il conserve encores en mon endroict, dont je reçois un grand repos et soulagement, attendant qu'il plaise à Dieu qu'il se veuille résoudre à me le faire tant plus paroistre; vous remerciant très humblement, monsieur, des bons offices qu'il vous a pleu me faire, tant pour ce regard, que pour l'avancement de mes affaires: en quoy je ne puis recevoir de vous plus de faveur et d'assistance que je m'en suis tousjours promis, pour l'amitié que m'avez continuellement fait cest honneur de me démonstrer, et celle que, de mon costé, je vous avois dédiée, oultre le debvoir et respect à quoy j'estois obligée. Il vous plaira donc, monsieur, continuant ce que vous avez desjà commencé pour moi envers mondit seigneur nostre père, luy faire souvenir de déclarer les arbitres qu'il luy plaira de prendre, ainsi que, de bouche, par ledit Jolytemps il m'a mandé qu'il estoit en volonté de s'en résoudre; à quoy je vous supplie de vouloir tenir la main, etc.»
[207] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 63.
La princesse ajoutait, le 12 août 1579[208]:
«Monsieur, je ne vous puis assez très humblement remercier de ce que, suivant vostre promesse, il vous a pleu envoyer ce gentilhomme pardeçà, et avec telle déclaration de vostre bonne volonté en mon endroict, que je ne vous sçaurois assez tesmoigner du contentement que j'en ay receu, pour estre la chose du monde que je désire le plus que d'estre continuée en vos bonnes grâces et celles de monseigneur nostre père, ayant monsieur le prince, vostre frère, faict response touchant les arbitres qu'il luy a plu de nommer; sur quoy il se trouve de la difficulté, d'autant que nous attendions d'en nommer aussy de nostre part, desquels nous eussions meilleure cognoissance. Enfin, nous ne nous sommes point tant arrestez sur ce faict, par l'ouverture qu'il vous a pleu commander à ce gentilhomme de me faire et sçavoir de moy ce que je penserois estre propre. Je n'ay voulu faillir de luy en donner une déclaration, laquelle j'espère que vous trouverez raisonnable, non seulement pour les moïens et facultez de nostre maison et la qualité de celle à laquelle je suis alliée, mais aussi par l'amitié qu'il vous plaist me faire cest honneur de me porter, et à mes enfans; quy me faict vous supplier très humblement, monsieur, de vouloir, selon que vous avez desjà bien commencé, estre moïen envers monseigneur nostre père à ce qu'il se résoude sur ce faict et qu'il prenne de bonne part la réponse que nous luy faisons, etc.»
[208] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 65.--Avec le contenu de cette lettre concorde celui d'une lettre écrite au prince dauphin par Guillaume de Nassau, le 13 août 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 33).
Largement ouvert aux affections de famille, le coeur de Charlotte de Bourbon ne l'était pas moins aux épanchements de l'amitié; aussi, avait-elle accueilli avec bonheur l'arrivée à Anvers d'une jeune femme française qu'elle aimait et qui l'aimait. Entre elle et Mme de Mornay s'étaient établies de douces et confiantes relations, correspondant à celles que la duchesse de Bouillon avait formées et entretenait avec la pieuse et aimable compagne de l'homme d'élite dont le dévouement avait été et ne cessait d'être, pour elle et ses enfants, un ferme appui. Le prince et la princesse d'Orange avaient, pour leur propre part, reçu des preuves de ce même dévouement, et saisissaient toute occasion, s'offrant à eux, de montrer le prix qu'ils y attachaient. Or, en l'été de 1579, se présenta une circonstance dans laquelle ils se félicitèrent de pouvoir, tout particulièrement, entourer d'affectueux égards M. et Mme de Mornay. Un fils leur étant né, à Anvers, le 20 juillet, il fut décidé que Marie de Nassau serait la marraine de cet enfant, qui eut pour parrains François de Lanoue et Arthus de Vaudrey, seigneur de Mouy[209]. Que de fois l'enfance n'a-t-elle pas ainsi, à son insu, exercé le privilège de resserrer les liens qui déjà unissaient deux familles!
[209] _Mémoires de Mme de Mornay_, t. Ier, p. 123.
A peine un mois s'était-il écoulé depuis la naissance du fils de M. et de Mme de Mornay, que Charlotte de Bourbon devint mère d'une quatrième fille. On lit, en effet, dans le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_: «Mardi, le 18 d'août, l'an 1579, à dix heures devant midy, Madame accoucha, en Anvers, de sa quatrième fille, qui fut baptisée, au temple du chasteau, le 18 d'octobre ensuivant et nommée _Flandrine_ par messieurs les députés des quatre membres de Flandres, et par madamoyselle Anna de Nassau, seconde fille de Son Excellence, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels membres de Flandres luy ont accordé une rente héritière de deux mille florins par an, comme se vérifie par les lettres exprès sur ce dépeschez.»
Ailleurs on lit[210]: «Messieurs les estats de Flandres, en signe d'une affection publique, luy donnèrent le nom de _Flandrine_, afin que ceux qui l'oyraient nommer entendissent qu'elle estoit les amours et les délices de la Flandre.»
[210] _Épitre funèbre où est contenu un abrégé de la vie de Mme Charlotte-Flandrine de Nassau_, etc. Poitiers, 1er mai 1640.
Trois jours après celui du baptême de Flandrine, Charlotte de Bourbon adressa aux magistrats d'Ypres la lettre suivante[211]:
«Messieurs, s'en retournans messieurs vos députez, je n'ay voulu faillir à vous remercier bien affectionnément du bien et honneur qu'il vous a pleu faire à monseigneur le prince et à moy, faisant assister en vostre nom au baptesme de nostre fille Flandrine; dont nous estions assez contens et satisfaictz de la faveur qu'avons receue en cest endroict, sans que nous eûssions desiré d'accroistre les incommoditez que vous avez en ce temps présent; mais, veu qu'il vous a pleu, sans y avoir esgard, adjouster encore nouvelle obligation par le don qu'avez faict à nostre dicte fille, ce nous est un si évident tesmoignage de vostre bonne volonté envers nous, que je ne le puis, ce me semble, assez estimer, ni vous en remercier, selon le ressentiment qui nous en demeure, qui est tel, pour mon regard, que je n'oublieray rien de ce en quoy je me pourray employer pour vostre contentement et repos; ce que je vous prie de croire, vous asseurant, qu'avec l'aide de Dieu, je ferai nourrir nostre chère fille en mesme volonté, et que cependant je ferai tout debvoir pour elle d'aussy bon coeur, qu'après avoir présenté mes plus affectionnées recommandations à vos bonnes grâces, je prie Dieu vous donner, messieurs, en santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 21 octobre 1579.
»Vostre affectionnée et bien bonne amye.
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[211] _Documents historiques inédits, concernant les troubles des Pays-Bas_, 1577-1584, publiés par Ph. Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick. In-8º, Gand, 1849, t. Ier, p. 434.
Le baptême de Flandrine suggéra, en 1653, à Claude Allard, chanoine de Laval, auteur d'un livre à peine connu aujourd'hui[212], les réflexions suivantes, que tout lecteur impartial appréciera à leur juste valeur:
«Après la naissance de cette jeune princesse, la grandeur de la maison dont elle était issue apporta tout ce qu'elle put à sa conservation, et depuis à son élévation, fors ce qui estoit nécessaire au salut de son âme; mais, comme le prince d'Orange, son père, avoit abandonné Dieu pour suivre le monde, son soin le plus exact ne fut pas ce qui touche l'Éternité. La mère, de son côté, estant toute de chair, et n'ayant point les véritables sentimens du ciel, puisqu'elle estoit sortie du chemin qui conduit à l'héritage céleste, ne se mit pas non plus en peine des biens immortels. Leur empressement fut pour le corps; ils allèrent à ce qui estoit périssable; et crurent qu'il leur suffisoit de former une princesse grande pour le monde, sans songer que cette imaginaire grandeur est suivie, après la mort, d'un horrible abaissement et d'une perte éternelle. Ainsi, la liberté de la religion où elle estoit née ne voulant point advouer la nécessité du baptême, elle fut baptisée plutôt pour être distinguée entre ses frères et ses soeurs, et pour estre reconnue seulement de son père charnel, que pour estre reçue comme héritière de la gloire par le père céleste. On lui imposa donc le nom de _Flandrine_, qui fut autant, dans l'ordre de sa famille, une nomination de puissance et d'éclat, que de religion et de sainteté. Les estats de Flandre, qui avoient formé un corps de république, furent ses parrains et luy donnèrent ce nom, pour marque qu'elle estoit la fille de l'Union et de l'Estat... Ainsi le monde prit possession du corps et de l'âme de cette jeune princesse.»
[212] _Le Miroir des âmes religieuses_, ou la vie de très haute et très religieuse princesse, madame Charlotte-Flandrine de Nassau, très digne abbesse du royal monastère de Sainte-Croix de Poitiers, par M. Claude Allard, prestre, chantre et chanoine de Laval, à Poitiers, 1653, 1 vol. in-4º.
Une étroite amitié unissait, de longue date, Charlotte de Bourbon à sa cousine Madeleine de Longwic, abbesse du Paraclet. Madeleine, privée du plaisir de voir désormais Charlotte, l'avait instamment priée de lui envoyer, pour quelque temps, l'une de ses filles, dont le séjour au Paraclet atténuerait la rigueur d'une séparation imposée à la cousine retenue en France, par la situation de celle que ses devoirs fixaient, à toujours dans les Pays-Bas. La prière avait été accueillie, et, dès le mois d'août 1580, Flandrine, âgée d'un an, était arrivée à l'abbaye. Elle s'y trouvait encore, lorsque, deux ans plus tard, elle eut le malheur de perdre sa mère.
Jamais, on le comprendra sans peine, il n'était entré dans la pensée de la princesse de destiner sa fille à la vie monastique; jamais non plus Madeleine de Longwic n'avait songé à rien de tel pour Flandrine, car elle respectait d'autant plus, dans la perspective des directions à imprimer au coeur de l'enfant, les convictions religieuses de la mère, qu'elle partageait elle-même ces convictions: et pourtant, se rencontra, dans la suite des années, un jour où Flandrine devint abbesse; mais, elle n'avait alors, pour la défendre contre les obsessions qui finirent par l'enchaîner à la vie du cloître, ni la protection d'une mère et d'un père, car elle était réduite à la triste condition d'orpheline, ni même la protection de Madeleine de Longwic, car cette dernière était frappée d'impuissance par de redoutables ennemis dont les efforts combinés réussirent à arracher de ses mains la jeune fille.
Nous n'avons pas à retracer ici les diverses phases de l'existence de Flandrine: nous nous bornerons à signaler la fidélité avec laquelle l'abbesse du Paraclet veilla sur le précieux dépôt que Charlotte de Bourbon lui avait confié. Une preuve péremptoire de cette fidélité se tire des faits mêmes qu'incrimina le chanoine Claude Allard, dans son livre. Il y disait[213]:
«Nostre jeune princesse se voit contrainte, dès son bas âge, d'abandonner la maison de son père, par un effet de cet amour farouche, quoiqu'innocent, qui régne dans le monde. Charlotte de Bourbon, sa mère, estant en France, avoit lié une étroite amitié avec une sienne cousine germaine, abbesse de la maison du Paraclet. La perte que celle-cy ressentoit dans l'éloignement de ceste autre elle-même, l'oblige de chercher quelque consolation à une absence qui n'en pouvoit recevoir ny en réparer le déplaisir ou la douleur; et, pour cela, elle luy demande une de ses filles. Le prince d'Orange, son père, accorde à la poursuite de sa femme, la prière de sa cousine, quoiqu'avec une extrême difficulté...
[213] P. 23, 35, 36, 44, 45, 51.
»Le malheur du siècle d'alors, où le venin de l'hérésie avoit répandu son poison dans les parties qui devoient estre les plus saines de l'Église, ayant pénétré jusques dans le sanctuaire et ayant ébranlé les colonnes mesmes de l'édifice spirituel, avoit corrompu l'esprit de l'abbesse du Paraclet: son âme, quoique pure, selon les moeurs, estoit altérée, dans la doctrine; elle avoit un coeur de loup et de lion, sous la peau et sous l'apparence d'une brebis et d'une colombe: sa vie estoit un continuel déguisement, car, en effet, elle avoit les sentimens et la créance huguenote, encore qu'elle eût un habit saint et qu'elle parût vestue en religieuse....
»Cet embrasement (l'hérésie) se répandant partout, perça les murailles de l'abbaye du Paraclet, laquelle, entre les autres, se vit horriblement frappée de l'haleine mortelle de ce serpent. L'abbesse et quelques-unes de ces religieuses avoient avalé ce poison, et, n'ayant rien de sanctifié que l'habit, faisoient gloire de donner les apparences à Dieu, et le coeur au démon. Ce fut dans ce lieu où le père et la mère de nostre jeune princesse prirent résolution de l'envoyer; et, comme ils estoient eux-mesmes infectés de ce mortel breuvage, ils vouloient que leur fille allât s'abreuver dans cette source corrompue et boire dans cette fontaine si sale et si trouble....
»Le prince d'Orange et sa femme envoyans leur fille entre les mains de l'abbesse du Paraclet, qu'ils n'ignoroient pas n'avoir que les sentimens profanes du calvinisme, puisque cette malheureuse religieuse portoit le coeur d'un démon et l'âme d'une mégère contre la foi catholique sous cet habit, et qu'elle-même avoit jeté les premières semences de l'infidélité dans l'esprit de Charlotte de Bourbon, mère de nostre jeune princesse, qui eût crû que ce rejeton eût pû être différent de son trônc?...
»L'abbesse se sentant très obligée des marques de l'affection cordiale des parens de nostre princesse, répondit à ce témoignage de leur amitié par toutes les choses qui pouvoient faire paroistre sa reconnaissance; sa passion et le respect tout particulier qu'elle avoit pour ce qui touchait la maison de Nassau rendirent son amitié et ses attaches plus tendres vers nostre jeune princesse...
»L'abesse, qui avoit donné la première teinture de la créance de Calvin à la mère, et qui servit de funeste instrument pour l'induire d'abandonner Dieu, fut ravie de voir entre ses mains un rejeton de l'arbre dont elle avoit corrompu la racine. Elle n'épargna ny conseils, ny tendresses, ny caresses, ny artifices, pour imprimer dans cette jeune âme ce qu'elle voulut y graver. Aussi, étoit-ce lors une table rase, ou une toile capable de recevoir toute sorte de figures: de façon qu'il ne fut pas difficile de courber cet arbrisseau selon le lieu où l'on le vouloit placer; estant nourrie dans la religion huguenote, eslevée dans l'esprit de ceste fausse créance, elle but l'iniquité comme de l'eau.»
Il n'est pas sans intérêt de remarquer, qu'alors que deux enfants venaient, ainsi qu'on l'a vu, de naître, à Anvers, le père de l'un d'eux, Philippe de Mornay, y entreprit, sous les yeux des parents de l'autre, Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon, la composition de son célèbre _Traité de la vérité de la religion chrétienne_[214]; oeuvre de foi et de science, qui portait en elle-même, par anticipation, la condamnation des erreurs et des déclamations intolérantes du chanoine Claude Allard.
[214] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 49.
Laissons là au surplus ce détracteur de la famille de Flandrine, et hâtons-nous de revenir au chef de cette famille, à sa noble compagne et à leur digne ami.
De graves événements, compromettant le sort de la Flandre entière, venaient de s'accomplir au centre de cette province, et y réclamaient, ainsi que l'affirmait Mornay, la présence du prince. En effet, de nouveaux troubles avaient éclaté à Gand; et Imbize, qui les avait fomentés, attirait sur lui une répression d'autant plus stricte, qu'ils dégénéraient en une véritable anarchie. Éclairé par les rapports et les judicieux conseils de Philippe de Mornay, Guillaume se rendit à Gand, et l'expulsion d'Imbize fut bientôt suivie du rétablissement de l'ordre dans la grande cité et dans les localités secondaires parmi lesquelles s'était fait plus ou moins sentir le contre-coup de ses excès démagogiques.
De retour à Anvers, le prince ne tarda pas à voir sévir dans cette ville, où il resta avec sa famille, un fléau, aux atteintes duquel celle-ci et lui échappèrent heureusement.
Quant à Philippe de Mornay, il tomba gravement malade; et, le fléau continuant à sévir à Anvers, «il fut convié par ceux de Gand d'aller changer d'air en leur ville. Ils lui meublèrent une maison, de tout point; et, le lendemain qu'il fut arrivé, le magistrat le venant saluer, lui apporta une exemption de tous les subsides qui s'y levoient, assez grands, à cause de la guerre. C'estoit en mémoire de ce qu'il leur avoit esté instrument pour sortir de la confusion d'Imbize. Là, il acheva l'an 1579 et commença l'an 1580. Il n'eut pas plus tost repris un peu de santé, qu'il se remit à continuer son oeuvre[215]».
[215] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 51.
L'année 1579 se termina sans nouvel incident grave dans les Pays-Bas, sur le sort desquels demeurèrent sans influence de longues conférences tenues à Cologne, qui n'avaient pu aboutir à aucune solution précise.
Au début de l'année 1580, les relations entre le prince d'Orange et la cour de France suivaient leur cours, lorsque Charlotte de Bourbon, dans l'espoir de concourir, ne fût-ce qu'indirectement, à leur maintien, adressa à Catherine de Médicis l'expression de sa déférence, en lui disant[216]:
«Madame, s'en retournant le sieur de Revert trouver Vos Majestés, j'ay esté bien aise d'avoir si bonne commodité de me ramentavoir en l'honneur de vos bonnes grâces et vous supplier très humblement, madame, qu'il vous plaise me tant honorer que de me vouloir tousjours tenir au nombre de vos très humbles servantes et de me commander ce que Vostre Majesté me trouvera capable de luy faire très humble service; qui sera tousjours, oultre mon debvoir, de bien grande affection, de laquelle je baise très humblement les mains à Vostre Majesté, et supplie Dieu la conserver, Madame, en très bonne santé, très heureuse et longue vie.
»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et servante.
»CHARLOTTE DE BOURBON.
»A Anvers, ce 1er de février 1580.»
[216] Bibl. nat., mss. Collection des copies et documents appartenant à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, vol. 1.248, fº 11.
Trois mois plus tard, la princesse d'Orange, vis-à-vis de laquelle le service des finances royales était en retard d'acquitter une somme due, appelait sur ce point l'attention du souverain en ces termes, empreints d'une réelle modération[217]:
«Sire, s'en retournant le sieur de Russy à Oranges, pour mettre ordre aux mouvemens y survenuz, au mieux que faire se pourra, je luy ay donné charge de vous porter ceste lettre, par laquelle je supplie très humblement Vostre Majesté d'avoir égard à la pension qu'il luy a pleu m'ordonner; pour commander que j'en sois dressée, si ce n'est du tout, au moins de quelque partie, suyvant les promesses qu'il a pleu à Vostre Majesté, par diverses fois, m'en faire. Sur ce, je prie Dieu la conserver, sire, très longuement en très heureuse et très parfaite santé. D'Anvers, ce 10 mai 1580.
»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et servante.
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[217] Bibliothèque de l'Institut de France, collect. Godefroy, vol. 260.