Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange

Part 14

Chapter 143,804 wordsPublic domain

«Monsieur, l'asseurance que j'ay de vostre bonne affection en mon endroict ne permet que ceste occasion se perde, sans vous faire sçavoir de nos nouvelles par le sieur Lenart, présent porteur, lequel vous pouvant dire ce qui se passe pardeçà, je n'étendray point la présente en ce sujet, mais bien pour vous prier bien affectionnément de nous continuer vostre bonne volonté, en tout ce qu'aurez moïen de faire pour nous, spécialement pour nous conserver aux bonnes grâces du roy de Navarre, et qu'il soit assuré que ne souhaitons rien tant que luy faire quelque bon service; de quoy monsieur le prince d'Orange et moy désirons surtout qu'il soit bien assuré par vous, qui y pouvez tout et qui nous avez par cy-devant en tant de sortes obligez, que ce ne sera qu'une perpétuelle suite de bons offices qui nous rendra de tant plus vos redevables; ce que monsieur le prince ne se peut tenir d'avancer et ramentevoir, toutes et quantes fois qu'il parle de vous, attendant que l'occasion d'y satisfaire survienne, ores qu'il soit hors d'espérance de se pouvoir désobliger en cest endroict; ceste saison vous apprestant matière d'augmenter vos bons offices, à cause des troubles survenus au pays et la prise des armes, qui désire estre justifiée par tout le monde, vous envoyant, à ceste fin, ce qui en a esté publié: vous priant très affectueusement vouloir tousjours embrasser les affaires de ce pays pour qui avez jà tant fait, et selon les occurences qui se peuvent présenter, ou autre que ce présent porteur vous pourra dire, nous y monstrer les effets de vostre bonne volonté, comme pouvez attendre assurément de nostre part ceux de l'obligation où nous tenez de longtemps, si pour vous ou autres des vostres se peut faire pardeçà. Sur quoy je feray fin, pour me recommander bien humblement à vos bonnes grâces, et de madame de Lanoue; priant Dieu, etc., etc.»

[183] Lettre du 17 octobre 1577 (Amyraut, _Vie de Lanoue_, p. 232, 233).

Lanoue, qui avait espéré pouvoir se rendre dans les Pays-Bas, vers la fin de février 1578[184], ne fut libre d'y arriver que plus tard. Le duc d'Anjou (naguère duc d'Alençon), le retenait auprès de sa personne.

[184] Lettre de Lanoue à Despruneaux, datée de La Fère, 26 janv. 1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 6).

Lanoue profita de cette circonstance pour faire entendre de sages conseils au duc, alors que les Pays-Bas étaient devenus l'objet de ses âpres convoitises. Il voulait que son attitude vis-à-vis d'eux fût celle, non d'un ambitieux qui prétendît les maîtriser, mais d'un généreux auxiliaire qui contribuât à les soustraire au joug de la tyrannie espagnole. «Il faut, disait-il[185], s'armer de bonté, vérité, justice et tempérance, aultant comme de aultres armures: car à ung peuple qui désire sortir hors d'une tyrannie, l'opinion de la vertu d'ung prince libérateur peult beaucoup.» En cela, comme sur une foule d'autres points, les vues de Lanoue concordaient entièrement avec celles de Guillaume de Nassau.

[185] Lettre précitée du 26 janvier 1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 6).

Il fallait à celui-ci, à raison du rôle tour à tour ambigu ou hostile que le duc avait joué, en France, vis-à-vis des protestants, la garantie d'une conduite désormais loyale à l'égard des Pays-Bas. Guillaume, dans l'excès de sa confiance, accepta comme garantie la parole du duc, sur la valeur de laquelle insistaient les négociateurs employés par lui, et notamment, un homme recommandable, tel que Despruneaux.

Certaines instructions, émanées du duc d'Anjou, et la correspondance échangée, soit entre lui et Guillaume de Nassau, soit entre ce dernier et Despruneaux, indiquent les prétentions originaires du duc, et les limites ultérieurement apposées à son intervention dans les événements qui s'accomplirent, en 1578, au sein des Pays-Bas[186].

[186] _Appendice_, no 13.

Ayant, ainsi que son mari, confiance dans la parole du duc d'Anjou, Charlotte de Bourbon répondait, le 24 juin 1578, en ces termes, à diverses lettres qu'elle avait reçues de Despruneaux[187]:

«Monsieur, je desirerois avoir quelque bon moïen de faire congnoistre à monseigneur d'Anjou combien j'ay envie de luy faire très humble service, pour plusieurs raisons que vous cognoissez et dont vous m'en représentez aucunes par vos lettres. Mais, d'autant que les affaires de ce pays se gouvernent par le conseil qui y est estably, ainsi que vous avez peu entendre estant pardeça, ce que je puis en cest endroit est de leur recommander en général les affaires de mondit seigneur, et voudrois y avoir autant de moïens comme j'ai bonne volonté; mais en cela ma puissance est bien petite. Toutefois j'espère que, l'occasion s'offrant, et le bien du pays, Son Altesse en aura toujours contentement. Quant à vostre particulier, je ne vous puis assez remercier de la bonne affection que vous me faites paroistre, vous asseurant que me trouverés toujours bien preste à vous faire plaisir, partout où j'en aurai le moïen, etc.»

[187] Lettre datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 38).

La princesse ajoutait, le 15 juillet[188]:

«Monsieur Despruneaulx, j'ay toujours estimé, comme je fais encore, que monseigneur le duc feroit paroistre par effect l'affection qu'il a au bien et repos de ce païs; ce que j'ai occasion de désirer autant que personne du monde. Et d'autant que monsieur de Mondoucet vous fera entendre bien au long les particularitez qui se sont passées depuis l'arrivée de mondit seigneur à Mons, je ne vous en ferai point de redite, mais seulement je vous prieray de me faire ce bon office, de présenter à son Altesse mes très humbles recommandations avec mon très humble service, desirant d'avoir moïen de luy en pouvoir faire qui luy soit agréable, etc.»

[188] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 51.

En regard des dispositions favorables que manifestaient le prince et la princesse au sujet du duc d'Anjou, quelles étaient celles de ce dernier vis-à-vis d'eux, des états généraux et des diverses provinces des Pays-Bas? C'est ce qu'il est difficile de préciser; car des faits d'une haute gravité, que relatent deux dépêches de Bellièvre et de Lanoue, des 17 et 18 août 1578[189], ont fait naître, sur ce point, des doutes qui, aujourd'hui encore, ne sont pas dissipés.

[189] _Appendice_, no 14.

D'une autre part, si jamais homme loyal et valeureux embrassa, de concert avec le prince d'Orange, la défense des Pays-Bas contre leurs pires ennemis, ce fut incontestablement Lanoue. Il ne pouvait mieux inaugurer les fonctions de maréchal de camp, que venaient de lui conférer les états-généraux, qu'en leur adressant, au moment où il allait prendre les armes, ces belles paroles[190]:

«J'ai horreur et compassion quand je considère les calamités que vous avez souffertes, par ceste insupportable et âpre nation espagnole, laquelle s'est débordée en toutes sortes de violences sur vos peuples; ingratitude vilaine pour le service que vous lui avez fait. Vous et nous sommes issus de ceste très puissante nation gauloise, les armes de laquelle se sont senties en parties les plus esloignées; et nous donne-t-on encore ceste louange, d'avoir tousjours esté très affectionnez à conserver nostre liberté, pour laquelle il est notoire combien nos maïeurs ont par le passé valeureusement combattu; ce qui me fait croire que ceste vertu antique se renouvellera en vous, pour chasser la cruauté des Espagnols qui, s'estimant comme anges, nous tiennent, nous autres septentrionaux, comme des bestes, et, pour ce regard, usant, à l'endroict des personnes libres, du traitement convenable à des esclaves. Nous sommes vos compatriotes, usant de mesme langage, ayant mesmes moeurs et coustumes, et bien encores d'autres liens de proximité, afin que nous fussions aussy prompts à vostre défense, comme la raison et le debvoir nous y convient. Ne perdez point l'espérance ny le courage aussy, car vous sçavez bien que Dieu oit le gémissement des affligez et favorise leur justice. Il vous oira et favorisera. Combien de peuples battus de ceste dure oppression ont esté délivrés par sa bonté! Cela vous doibt rendre certains qu'il vous administrera ce qui est de besoing: et puis, c'est à ceste heure que l'espoir et la valeur doibvent redoubler!»

[190] Lettre aux états généraux (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.426, fº 6).

Quel écho ce magnifique langage du pieux et héroïque Lanoue ne doit-il pas trouver, de nos jours encore, dans les coeurs des descendants de ses dignes amis du XVIe siècle, qu'il appelait si bien _ses compatriotes_!

Parvenu promptement à la connaissance de Charlotte de Bourbon, ce même langage fit vibrer son coeur de Française et de compagne du prince en qui se personnifiait le sincère ami de la France et le constant protecteur des Pays-Bas.

Un Français, non moins recommandable par ses nobles qualités que Lanoue, arriva à Anvers, en 1578, à peu près en même temps que lui, et eut aussi, avec le prince et la princesse d'Orange, d'intimes entretiens. Ce second compatriote de Charlotte de Bourbon était Duplessis-Mornay. Connaissant à fond, depuis plusieurs années, les affaires des Pays-Bas, il avait été appelé par Guillaume de Nassau et par les états généraux pour remplir une mission de pacification dans l'une des provinces qui était alors plus agitée que les autres: il était chargé «de se pourmener par la province de Flandres, où il avoit jà acquis des amis[191]»; on espérait que ses conseils exerceraient sur les esprits troublés une salutaire influence.

[191] _Mémoires de Mme Duplessis-Mornay_, t. Ier, p. 121.

La princesse, en s'entretenant avec Mornay, mit une grâce délicate à lui faire sentir qu'elle aimait à rencontrer en lui, non seulement l'homme d'État au mérite duquel elle rendait pleinement hommage, mais aussi et surtout l'homme de coeur qui avait donné de nombreuses preuves de dévouement au duc et à la duchesse de Bouillon. Elle le convainquit, en outre, qu'à titre de soeur tendrement attachée à la duchesse, elle était profondément touchée de l'affectueuse sympathie et de la vive sollicitude dont Françoise de Bourbon, dans son douloureux veuvage, avait été entourée par Mme de Mornay.

La réciprocité d'égards, qui avait toujours existé entre le prince et les états généraux, se manifesta, en 1578, dans une circonstance particulière dont il importe de dire ici quelques mots.

Charlotte de Bourbon avait, le 31 juillet, donné le jour à une troisième fille, lorsqu'en septembre s'agita la question du baptême de cet enfant, Guillaume en informa les états généraux. Le recueil officiel de leurs _résolutions_ nous fait connaître[192], dans les termes suivants, la communication du prince, et celles de ces _résolutions_ qu'elle motiva:

«_Séance du 9 septembre 1578._--Le seigneur prince d'Oranges déclare comme il auroit pleu à Dieu luy envoyer une fille, laquelle il vouldroyt faire baptiser selon sa religion, de laquelle comme le libre exercice est permis en ceste ville, Son Excellence désire jouyr dudict exercice: ce que toutesfois elle n'a voulu faire, sans, au préalable, en advertir les estats.»

[192] Voir Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 310 et suiv.

«_Séance du 12 septembre 1578._--Sur la proposition que Son Excellence a faicte touchant le baptesme de son enffant, les estats de Brabant, Gueldres, Flandres, Hollande, Zeelande, Utrecht, Malines et Frize se sont référez à la discrétion de Son Excellence et luy offrent tout humble service et assistance audict baptesme. Mais ceulx d'Arthoys, Hainault, Lille, Douai, Orchies et Tournésis ont déclaré qu'ils ne sont authorisez; mesmes que leur est par exprès deffendu de toucher le faict de la religion, et que, partant, ilz ne peuvent porter quelque consentement au faict dudit baptesme. Tournay estoit absent. Pour de quoy faire rapport à Son Excellence, sont députez les sieurs d'Oirschot, Caron et Greffier de Brabant, laquelle depuis est venue remercyer lesditz estats de leur bonne affection.»

«_Séance du 20 septembre 1578._--Pour assister au baptesme de la fille de monseigneur le prince d'Oranges, sont nommez les sieurs de Saventhem, Leefdale, Utenhove, de Bie, et le docteur Aisma. Gueldres, Tournay, Tournésis et Valenciennes absens.»

«_Séance du 21 septembre 1578._--Le maistre d'hostel du seigneur prince d'Oranges, avec le secrétaire Brunynck, a requis les estatz de dénommer aulcuns pour assister au baptesme de la fille de Son Excellence, après midy, entre troys et quatre heures, convyant tous ceulx de l'assemblée au souper.--Quant à la dénomination y est satisfaict.--Pour faire un présent à la fille dudit seigneur prince, résolu par pluralité de voix, de suyvre l'avis de ceulx de Brabant, qui sera mis par escript...--résolu de donner la somme de troys cents florins à la sage-dame, nourrice et aultres filles et femmes de chambre de la femme et fille dudict prince...--après midy, la fille du prince d'Oranges fut baptisée à la nouvelle religion.»

De son côté, le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ porte: «Jeudi, le dernier jour de juillet, l'an 1578, une heure après midy, Madame accoucha, en la ville d'Anvers, de sa troisième fille, qui fut baptisée au temple du chasteau de ladite ville, le 21 de septembre en suyvant, et nommée _Catharina-Belgia_ par madame la comtesse de Schwarzbourg, soeur de mondit seigneur le prince; mademoyselle d'Oranges sa fille, monsieur de Clervant, au nom de monseigneur le duc Jehan-Casimir, et messieurs les estats de toutes les provinces unies des Pays-Bas, comme tesmoings à ce requis, lesquelz dictz estatz généraulx luy ont donné et assigné une rente héritière de trois mille francs par an sur le comté de Lenghen, comme il appert par les lettres sur ce despeschées.»

Un document contemporain[193] donne sur le baptême dont il s'agit les détails suivants: «Le prince d'Oranges avoit remonstré que Dieu luy avoit donné une fille, et qu'il desiroit la faire baptiser; et combien que, depuis un an en çà, il s'estoit abstenu de l'exercice de sa religion, que toutesfois, pour le présent, veu que on l'exerçoit librement et publiquement en ceste ville (Anvers), si comme en la maison des jésuites, en la chapelle du chasteau, et deux aultres places en ladite ville, il estoit intentionné désormais s'y accommoder en publicq, mais qu'auparavant il en avoit bien voulu advertir messieurs les estatz, afin qu'ils ne le trouvassent mauvais. Sur quoy ne fust donné responce; ains on espéroit le passer par silence, ou aultrement le remettre à sa discrétion... Dimanche dernier, entre les cinq à six heures du soir, la fille du prince d'Oranges fut baptisée, au lieu où que l'on exerce la nouvelle religion, situé devant l'hostel du dict prince, lequel aultrefois servait d'une place de corps de garde du chasteau; et a luy auroit esté imposé le nom de _Catharina_, de la part de la soeur dudict prince, femme du comte de Schwarzbourg, et _Belgia_, de la part des estatz, qui avec ladicte dame l'auroient levé de font, assistez de l'ambassadeur d'Angleterre et du duc Casimir. De la part desditctz estatz auroit esté faict présent audict seigneur prince de la conté de Linghen, à charge d'en rendre, au prouffict de sadicte fille, par an, trois mille florins de rente héritière, au denier seize[194].--Au soir, se célébra un magnifique banquet, à l'hostel dudict prince, où que ledict Liébart, encores qu'il se fûst absenté, quant il fut question d'offrir et dénommer députez pour lever ledict enffant, et qu'il n'eût consenti au présent de ladite conté, se seroit trouvé avec les autres ses confrères, convié; où estoient aussy tous les colonelz et capitaines d'Anvers, à une table à part, que le sieur de Sainte-Aldegonde et pensionnaire de Middelbourg et aultres festoyoient pour le prince.»

[193] «Rapport sommaire des affaires d'importance traictées et passées ez estatz généraulx depuis le 26 de may 1578 jusques au 6 octobre 1579», par Me Barthélemy, Liébart, etc. (ap. Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 311, 312).

[194] Voir _Appendice_, no 15.

Les états généraux, en donnant le comté de Linghen au prince, rappelaient «les grandes raisons, congnues à un chascun, qu'ils avoient de recognoistre le soing et travail que Son Excellence prenoit continuellement pour le bien et conservation du pays»; mais, quelque sincère que fût leur reconnaissance, il n'en demeure pas moins certain que, parfois, ils se montraient lents ou inhabiles à soutenir par un concours sérieux Guillaume de Nassau dans l'accomplissement de sa tâche ardue.

A lui seul incombait donc la lourde obligation de faire face à des difficultés sans cesse renaissantes.

Celles qui se présentaient dans les derniers mois de l'année 1578, provenaient, ici, de deux personnages qui s'étaient annoncés comme voulant lui venir en aide; là, de la continuation de la guerre avec don Juan; ailleurs, des divisions intestines qui sévissaient dans les provinces et dans les villes.

Les deux personnages, plus nuisibles qu'utiles, dont il s'agit étaient le duc d'Anjou et le duc Jean-Casimir. Le premier, contraint de renoncer, du moins pour le moment, à la réalisation de ses projets de domination sur les Pays-Bas, n'était pour eux qu'un douteux auxiliaire, disposé d'ailleurs à quitter bientôt leur territoire, et qui, en effet, sans écouter ses conseillers habituels, le quitta brusquement. Le duc Jean-Casimir, qui, sous les auspices de la reine d'Angleterre, s'était annoncé comme champion de la réforme dans les Pays-Bas, n'y agissait, principalement à Gand, qu'en vulgaire ambitieux, et qu'en intrigant dont l'incapacité égalait la présomption.

Après des alternatives de succès et de revers, les hostilités entre l'armée des états généraux et celle de don Juan restaient suspendues par des négociations qui étaient encore loin d'aboutir à une solution pacifique.

Quant aux divisions qui agitaient les provinces et les villes, leurs causes étaient multiples, et il n'y avait pour le prince, espoir, sinon d'y mettre rapidement un terme, au moins de les atténuer, qu'en unissant à l'emploi de mesures de justice et d'apaisement, celui d'une stricte fermeté dans la répression de tous actes coupables.

Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail des faits relatifs à l'état de choses compliqué qui vient d'être signalé. Bornons-nous, sur un seul point, à mentionner la fermeté dont Guillaume de Nassau fit preuve vis-à-vis de la population de Gand et l'habileté avec laquelle il la fit rentrer dans les voies de l'ordre.

Depuis quelque temps, la plus turbulente des cités, Gand, était en proie à l'anarchie. Le plus désastreux des ravages, enfantés par la démence des anarchistes, était celui d'une hideuse intolérance. Elle apparaissait, en traits sinistres, dans une effroyable lutte engagée entre deux partis factieux, dont chacun avait à sa tête un homme pervers, ici Imbize, là Ryhove. Étrangers à l'esprit de support mutuel que leur eût inspiré la foi chrétienne s'ils en eussent possédé la moindre parcelle, des milliers d'hommes égarés et furieux, qui n'étaient catholiques ou réformés que de nom, se disputaient une suprématie chimérique, et ne respiraient, les uns à l'égard des autres, qu'une haine toujours prête à éclater en actes de violence.

Guillaume résolut de se rendre à Gand pour y remédier aux excès commis et en prévenir le retour.

Charlotte de Bourbon savait qu'aborder un tel foyer de désordre c'était, pour le prince, jouer sa vie; et pourtant, quelle que fût son anxiété, à la pensée des périls qu'il allait affronter, elle ne songea pas, un seul instant, à le retenir à Anvers; car, ainsi que lui, elle était douée d'une foi et d'une abnégation qui la maintenaient constamment à la hauteur de tout grand devoir à remplir.

Arrivé à Gand, le prince y luttait, depuis quatorze jours, contre les passions déchaînées, lorsque, commençant à concevoir quelque espérance de finir par les dompter, il écrivit à la princesse, le 18 décembre 1578[195].

[195] Archives de M. le duc de La Trémoille.

«Ma femme, ma mye, Lauda est arrivé, ce matin, environ les neuf heures, et m'ast apporté voz lettres et celles de monsieur mon frère et de monsieur de Sainte-Aldegonde; et, comme celles de monsieur de Sainte-Aldegonde estoient d'importance, je lui ai incontinent fait response et l'ay prié voloir faire mes excuses tant vers mondit frère, que vous, que ne vous ay respondu. Despuis est arrivé le comte de Hohenloo, lequel m'ast apporté les vostres. Or, pour vous respondre sur toutes les deux lettres, ne vous sçaurois dire aultre chose qu'il me déplaist bien que les affaires de pardelà sont en tel estat que nous ne nous porrons si tost veoir; mais puisque par vostre dernière, l'on peut donner quelque contentement à la commune, ne peus sinon me conformer à l'advis de monsieur le comte de Schwarzbourg, monsieur de Sainte-Aldegonde et le vostre. Je pense bien que pour le moing ils passeront les quinze jours avant que porrai partir d'issi; car il y ast tant de diverses humeurs issi, qu'il y fault du temps pour les faire ranger à la raison; et peult estre ceulx qui crient bien hault, et qu'ilz porront plus tost de contredire que non pas pour remettre les affaires, s'y trouveront bien empeschez à démeller ung tel faict. Et veulx dire en vérité que, si les affaires se parachèvent comme ils sont encommencés, que je puis, par la grâce de Dieu, avoir faict ung signalé service à tout ce païs, et mesme à ceulx qui ne taschent que de blasmer mes actions. Mais, Dieu merci, je suis tant accoustumé de tels blasmes continuels, qu'il ne m'en soucie de rien, puisque j'ai apaisement à ma conscience, que je marche en ce faict ouvertement, sans avoir aultre regard que au bien et tranquillité de nostre patrie; et en cela je prie à Dieu faire ainsi à mon âme. Il me déplaist, certes, de veoir toutes ces dissidences, et me sembleroit beaucoup mieulx qu'ilz parlassent ouvertement, que non pas, en particulier de déguiser les actions d'ung homme de bien. Je vous escripts tout ceci à cause que monsieur de Sainte-Aldegonde me mande que plusieurs interprètent les offices que je faicts issi comme si fûssent faicts en aultre intention; et que tout n'est que feintise, et qu'ilz sçavent bien que tout qui se faict en ceste ville et de monsieur le duc Casimirus at esté faict par réciproque intelligence, et que n'ai désir que de remuer tout cet Estat et me faire grant. Je vouldrois, si ne fasse honte, que chascung sceusse mon estat et en quelle extrémité nos affaires sont: je suis asseuré qu'ils en auroient plus tost pittié que non pas envie. Enfin il ne fault pour cela se lasser, mais continuer constamment de faire son mieulx, comme j'espère que Dieu m'en donnera la grâce. La maladie de M. de Boussu me contriste fort, tant plus que Lauda m'ast dit, qu'en partant de delà, les docteurs avoient peu ou nulle espérance. Je vous prie me donner souventement advis quel espoir il y est de sa convalescence. Et sur ce finiray ceste avec mes très affectueuses recommandations à vostre bonne grâce, priant le Créateur vous donner, ma femme, ma mye, en santé bonne vye et longue. De Gant, ce 18 de décembre, _anno_ 1578.

»Vostre bien bon mari à jamais,

»GUILLAUME DE NASSAU.»

Les appréhensions de Guillaume, à l'égard du comte de Bossu, n'étaient que trop fondées; car bientôt il eut la douleur d'apprendre la mort de ce valeureux chef, dont les efforts s'étaient confondus avec les siens, dans la défense de la cause nationale.

La présence du prince à Gand porta ses fruits. A la suite de démarches et de conférences, dans le cours desquelles son amour du vrai et du juste, sa fermeté et son esprit de conciliation prévalurent, il ramena au calme et à la raison une population turbulente et égarée. Il obtint son adhésion à une paix religieuse qui assurait le libre exercice des deux religions. Cette paix fut publiée le 27 décembre 1578.