Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange
Part 10
Par là se révèle implicitement, dans son application à un cas particulier, la salutaire résolution prise par le prince, d'associer, en une certaine mesure, sa judicieuse et dévouée compagne aux plans et aux actes d'une carrière politique et religieuse, dans les péripéties de laquelle elle devint pour lui, plus d'une fois, un précieux appui.
Quant à la princesse, rien de plus mesuré, ni de plus net, que le rôle dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de tact et, par cela même trop réservée pour s'immiscer, ne fût-ce que par la plus faible initiative, dans les affaires publiques, elle ne connaissait guère de la nature et de la direction de telle ou telle de ces affaires, que ce que, çà et là, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses communications, elle les attendait toujours; et si, en les voyant recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume interrogeait Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle en avait ressentie, il était frappé de la justesse de ses réponses; si bien que, peu à peu, dans l'intimité de ses entretiens avec elle, il contracta l'habitude de passer des amples confidences à de sérieuses demandes de conseils. En toute occurrence, il apprécia d'autant plus l'efficacité de ces conseils, qu'il les savait inspirés par un coeur généreux et par un esprit supérieur, à la rare sagacité duquel s'alliait constamment, dans leur expression, une touchante modestie.
Dès que, sans être encore pleinement revenue à la santé, Charlotte de Bourbon eut du moins recouvré assez de force pour pouvoir affronter les fatigues d'un voyage, elle se rendit auprès de son mari, qui accueillit avec joie sa présence; car une formidable accumulation de soucis pesait alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout autre personne, en alléger le fardeau.
Constitué chef de l'union des provinces de Hollande et de Zélande par l'assemblée de Delft en 1575, et confirmé dans ses pouvoirs par une seconde assemblée, en 1576, Guillaume n'avait rencontré, ni dans les états, que cependant n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre son impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles il avait fait appel pour la défense commune, le concours que ses sages directions et son dévouement méritaient.
D'un autre côté, par condescendance pour une opinion généralement émise, sans que du reste il la partageât, il s'était plié à l'accomplissement de démarches ayant pour objet d'obtenir du gouvernement anglais cet appui d'une puissance étrangère, dont la recherche avait été décidée par l'assemblée de 1575; mais ces démarches étaient demeurées infructueuses.
La paix dite _de Monsieur_[125] ayant été conclue en 1576, il avait jugé l'occasion favorable pour entamer avec la France, seule puissance sur laquelle il croyait pouvoir compter, des négociations dont le but était d'investir le duc d'Alençon, frère du roi, d'un protectorat à exercer dans les Pays-Bas; mais le caractère de ces négociations faisait présager, dès leur ouverture, qu'un long délai devrait s'écouler avant qu'elles fussent heureusement menées à terme.
[125] Le traité de paix de 1576 réintégrait Guillaume de Nassau dans sa principauté d'Orange et dans ses autres possessions de France.--Lors des préliminaires de cette paix, dans lesquels le maréchal de Montmorency joua un rôle honorable, sa femme, Diane de France, qui, ainsi que lui, soutenait d'excellentes relations avec Charlotte de Bourbon, adressa à cette dernière une lettre dont la teneur donne la mesure des sentiments que la princesse avait inspirés à Diane et au maréchal. (Voir cette lettre à l'_Appendice_, no 7.)
Cependant la situation des provinces de Hollande et de Zélande, dans leur isolement, s'était aggravée, de jour en jour, lorsque, vers la fin de juin 1576, la perte de Ziricksée se dressa devant elles comme un sinistre présage de leur ruine prochaine. Toutefois ce présage se trouva inopinément démenti par le fait même des vainqueurs de Ziricksée. En effet, qu'advint-il?
Outrés du non-payement de leur solde, depuis longtemps due, ces hommes, qu'aucun frein n'arrêtait, avaient quitté la malheureuse ville dont les ressources étaient épuisées, à la suite d'un long siège, pour se ruer sur le Brabant, y soulever les troupes de même nationalité qu'eux, et, avec leur concours, piller les villes, en massacrer les habitants, ravager les campagnes, puis étendre en Flandre, et même plus loin encore, leur sanguinaire mainmise et leurs déprédations. Or, les abominables excès commis par cette soldatesque en furie excitèrent, d'une extrémité à l'autre des Pays-Bas, une profonde indignation. Dans toute l'étendue de leur territoire se firent sentir le devoir d'une défense énergique et l'ardent besoin d'une sévère répression. Aussi s'engagea-t-il bientôt contre les odieux agresseurs une lutte, au soutien de laquelle les directions et les efforts de Guillaume secondèrent, dans leur élan, les populations opprimées.
Le prince résidait alors avec la princesse à Middelbourg, où, au double point de vue de ses communications, tant avec l'intérieur du pays qu'avec les contrées étrangères, et spécialement avec la France, il se trouvait plus que partout ailleurs à portée de satisfaire aux exigences multiples d'une situation qui, envisagée de haut par lui, nécessitait, comme ressource suprême, la formation d'une union entre toutes les provinces des Pays-Bas. Cette union devait avoir pour objet, non seulement leur défense commune contre des hordes meurtrières et dévastatrices, mais encore l'organisation d'une inébranlable résistance aux volontés injustes du souverain, qui assurât le maintien de leurs libertés, de leurs privilèges, et enfin la concession au culte réformé d'une place à côté du culte catholique.
Tandis qu'au moyen d'une union assise sur de telles bases, Guillaume espérait amener un jour toutes les provinces des Pays-Bas à la proclamation d'une indépendance dont la Hollande et la Zélande venaient de donner l'exemple, et dans laquelle, grâce à lui, elles s'affermissaient, Charlotte de Bourbon, dont les affections de famille conservaient, au milieu des circonstances extérieures les plus graves, leur vitalité expansive, écrivait de Middelbourg, le 28 août, à son frère, avec qui elle était en correspondance suivie[126]: «Si ceste guerre pouvait prendre une bonne fin, j'aurois bonne espérance d'estre encore si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur de vous revoir; ce que je désire de tout mon coeur.»
[126] Voir à l'_Appendice_, no 8, le texte complet de la lettre de Charlotte de Bourbon à son frère, du 28 août 1576.
A quelques jours de là, Guillaume invoquait, en faveur des Pays-Bas, l'intervention du prince Dauphin auprès du duc d'Alençon. «Monsieur, lui disait-il[127], encores que je vous aye dépesché un gentilhomme depuis dix ou douze jours, pour sçavoir de vos nouvelles, si est-ce qu'ayant entendu tant du sieur de Lagarde que du sieur d'Estelle comme vous estes à présent près de monseigneur le duc, il m'a semblé, cognoissant l'amitié qu'il vous plaist me porter, comme à celui sur qui avez puissance, pour vous estre très affectionné frère et serviteur, que je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous, monsieur, pour vous supplier bien humblement emploïer vostre faveur et moïens vers mondit seigneur le duc; que, comme il vous a desjà faict cest honneur de monstrer qu'il a en quelque recommandation la conservation de ce païs, vous veuilliez aussy, de vostre part, estre moyen pour luy accroistre de tant plus vostre bonne affection, et mesmes à cette heure que les affaires sont en assez bon terme, et que les gens de bien, tant d'une part que d'autre, se mettent en debvoir pour establir leurs anciennes libertés et privilèges, ainsi que ledit sieur de Lagarde vous dira, auquel j'ay donné charge de vous en discourir bien particulièrement; il vous plaira donc, monsieur, me faire cest honneur de le croire et de me continuer en vos bonnes grâces, etc.--De Middelbourg, ce 14 septembre 1576.
»Vostre bien humble frère et serviteur,
»GUILLAUME DE NASSAU.»
[127] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 19.
Revenu de France à Middelbourg, de Lagarde avait rendu compte à Charlotte de Bourbon du langage que le prince Dauphin s'était fait un devoir de tenir au duc de Montpensier afin de l'amener à des sentiments de justice et de bienveillance pour une fille qui, sous aucun rapport, n'avait démérité de lui. Aussitôt la princesse adressa à François de Bourbon ces lignes dans lesquelles elle ajoutait à l'expression de sa fraternelle gratitude un exposé sommaire de la marche des événements dans les Pays-Bas[128]:
«Monsieur, je m'estois toujours bien asseurée que vous me faites cest honneur de m'aimer, pour beaucoup de tesmoignages que j'en ai eu, tant en France, comme depuis que j'ay esté en Allemagne et pardeça. Mais, pour vous en parler à la vérité, cette asseurance m'a esté bien fortifiée depuis avoir entendu par le sieur de Lagarde la bonne façon dont il vous pleu parler à monseigneur nostre père pour moi et la bonne volonté qu'il vous plaist de me continuer; dont, après vous en avoir remercié très humblement, je vous dirai, monsieur, que, s'il plaît à Dieu me rendre si heureuse, que je puisse encore, quelque jour, avoir ce bien de vous revoir, j'espère vous obéir et faire tant de services, que vous tiendrez pour bien emploiés tant d'honneur et de bons offices que j'ay receu et m'attens de recevoir de vous, de qui la bonne grâce m'est autant chère comme la vie; me promettant, monsieur, que l'amitié que vous me portez s'étendra aussy à mes enfants, pour les avoir tousjours recommandez.--J'ay faict voir à M. de La Brosse, ma petite fille, qui se nourrit en Hollande, afin qu'il vous en puisse dire des nouvelles. J'espère que, si elle peut vivre, elle sera encore si heureuse de vous faire très humble service, comme sera son plus grand heur de sçavoir cognoistre l'obligation qu'elle y a.--Au reste, monsieur, pour vous dire l'estat de ce païs, l'on est à présent sur un nouveau traité de paix avec les estats et avec les seigneurs catholiques de Brabant, Flandre et Hainaut, dont nous attendons bonne issue, aïant desjà monsieur le prince, vostre frère, envoïé quelques compagnies pour secourir ceux de la ville de Gand contre les Espaignols, lesquels s'estant saisis de quelques places, leur donnent encore beaucoup de fascheries; en sorte qu'il serait bien nécessaire que nous fussions desjà unis, pour tant mieux résister à leur oppression. Cependant, pour nostre particulier, nous sommes au plus grand repos que nous n'avons point encores esté, et regaignons tousjours quelque fort sur l'ennemi, ainsi que mondit sieur de La Brosse vous pourra faire entendre plus au long, auquel me remettant, je finiray cette lettre par mes très humbles recommandations à vostre bonne grâce, priant Dieu, etc.--A Middelbourg, ce 10 d'octobre 1575.
»Monsieur le prince d'Orange m'a commandé de vous présenter ses très humbles recommandations, avec semblable prière de le vouloir excuser de ce qu'il ne vous escript, pour cette fois, à cause que le vent estant propre pour Calais, le sieur de La Brosse est pressé de partir.
»Vostre très humble et très obéissante soeur,
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[128] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 46.
Aux nouvelles que Lagarde avait données du frère de la princesse, succédèrent, peu de jours après leur réception, celles que contenait, sur sa soeur aînée, une lettre de Louis Cappel, datée de Sedan[129]. Ce fidèle ministre de l'Évangile, après avoir, disait-il, «couru en France, avec une armée, six mois, jusques à la conclusion de la paix, et depuis, autres trois mois encore, ou plus, és environs de Paris, pour les affaires qui se présentaient lors, au premier établissement des églises, finalement avait tant fait par ses tournées, qu'il avait gagné Sedan pour y venir baiser les mains de madame la duchesse de Bouillon, et voir son ménage.»
[129] 22 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 457.)
La duchesse avait, en effet, accordé, dans l'enceinte de Sedan, une généreuse hospitalité à la famille de Louis Cappel, ainsi qu'à plusieurs autres familles, chassées de France par la persécution religieuse.
Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec quelle supériorité d'esprit, sa soeur, depuis la mort du duc de Bouillon, avait surmonté les difficultés de la situation que lui créait un douloureux veuvage, avec quelle sollicitude elle élevait ses jeunes enfants, de quelle main habile et ferme elle dirigeait les affaires du duché dont le gouvernement lui était déféré, à raison de la minorité de son fils aîné, et avec quel zèle éclairé elle travaillait au maintien et à l'extension de la religion réformée, à Sedan, à Jametz et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixée déjà, par ses intimes relations avec sa soeur, sur la noble attitude de celle-ci dans son duché, entendit-elle avec bonheur Louis Cappel rendre hommage à sa piété, à ses vertus, et dire, au sujet des efforts tentés, dans les Pays-Bas, par Guillaume en faveur de la liberté religieuse: «De quelle affection monsieur le prince n'est-il pas secondé par madame la duchesse, vostre soeur, que je vois affectionnée, et en estre en souci autant et plus que de nulle chose sienne!»
Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutèrent, presque en même temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son père de ses affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte de Bourbon, ainsi que de ses préoccupations à leur égard.
«Monsieur mon bien aymé père, écrivait la charmante jeune fille[130], vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien contente, pour avoir ce bien d'avoir de vos nouvelles et entendre vostre bonne santé et celle de madame; de coy je suys esté fort resjouy et ne sarois ouïr chose plus agréable que d'estre advertie de vostre prospérité; et prie à mon Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je say véritablement que vous avés beaucoup de négoce et rompement de teste; ce qui me donne souventefois grande fascherie quant j'y pense; mais j'espère, par la grâce de Dieu, qu'il vous en délivrera bientôt, ce que de tout mon coeur je luy prie. Je suys aussy esté bien aise d'entendre par vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant. J'espère qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que par ceste occasion Dieu nous fera la grâce que le tout viendra bientost à ugne bonne, ferme paix; ce que je souhaite de tout mon coeur, afin que je puisse avoir ce bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos.
»Vostre très humble et très obéissante fille jusqu'à la mort,
»MARIE DE NASSAU.»
[130] Lettre du 15 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 428.)
Cependant, où en étaient les négociations que, dans sa lettre du 10 octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnées à son frère comme entamées «avec les états et avec les seigneurs catholiques de Brabant, Flandres et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne issue?»
Engagées au sein d'un congrès qui s'était constitué à Gand, vers le milieu d'octobre, ces négociations avaient suivi une marche régulière, mais elles ne semblaient pas encore approcher de leur terme, lorsque l'indignation soulevée par les massacres et le pillage d'Anvers, oeuvre néfaste de la furie espagnole, hâta une solution, que pressait d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et éloquentes instances. En effet, dès le 8 novembre, en face même de l'ennemi menaçant d'envahir la grande cité dans laquelle siégeait le congrès, fut signé le traité mémorable qui porte, dans l'histoire, le nom de _pacification de Gand_[131].
[131] Voir le texte du traité dans Le Petit, _Grande chronique de Hollande et de Zélande_, etc., etc., t. II, p. 318 et suiv.
Par ce traité, dont nous nous bornerons à rappeler ici les principales dispositions, les provinces de Hollande et de Zélande, sans rien perdre de la situation indépendante qu'elles s'étaient créée en 1575 et qu'elles avaient consolidée en 1576, s'alliaient aux autres provinces des Pays-Bas, avant tout pour expulser les troupes espagnoles, puis pour provoquer, aussitôt après leur expulsion, une convocation des états généraux, à l'effet de suspendre l'exécution de tous placards et édits concernant l'hérésie, ainsi que de toutes les ordonnances rendues, en matière criminelle, par le duc d'Albe; d'aviser à la restitution de ceux des biens saisis qui n'auraient pas été vendus, au détriment de leurs propriétaires, d'assurer la facilité des communications et la liberté des relations commerciales.
En matière religieuse, le traité reconnaissait le culte réformé comme étant celui que les habitants de la Hollande et de la Zélande pratiquaient, sans contestation, dans toute l'étendue de ces deux provinces. Ce même culte n'était pas proscrit des autres provinces des Pays-Bas; seulement il ne pouvait pas y être publiquement professé. Quoiqu'en présence de cette restriction, la liberté religieuse fût loin d'être assurée, dans sa plénitude, aux sectateurs du culte réformé, il y avait néanmoins, eu égard à un passé récent, un notable progrès accompli en leur faveur, puisque, non seulement ils étaient affranchis des persécutions dont ils avaient jusqu'alors été victimes, mais qu'en outre, ce culte était si bien reconnu, quant à la légitimité de son essence, qu'ici on respectait son exercice public, et que là, loin de le combattre, on le tolérait, dans le secret de sa célébration, au foyer domestique.
Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui était essentiellement son oeuvre, une première récompense de ses efforts persévérants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires. Mais il lui fallait par de nouveaux efforts préparer peu à peu les Pays-Bas à leur affranchissement complet du joug de l'Espagne; résultat suprême à la consécration duquel, dans sa pensée, était attaché le salut commun. Or, rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but élevé qu'il se proposait.
Au moment où la pacification de Gand venait de se conclure, Guillaume se préparait à lutter, ne fût-ce qu'indirectement, contre les tendances et les actes de don Juan, que le roi d'Espagne envoyait, en qualité de gouverneur, dans les Pays-Bas; et, d'une autre part, il continuait à se ménager l'appui du duc d'Alençon, pour l'utiliser, alors que les circonstances le permettraient. De là ce langage qu'il tenait au duc[132]:
«Touchant ce que escrivés de nostre accord avec les états des autres provinces (que celles de Hollande et de Zélande) il n'y a nulle difficulté en cela, car déjà la paix est accordée et publiée. Mais comme il faut que tout passe par plusieurs testes, il est impossible que, du commencement, il y ait ou si bonne résolution, ou ordre si convenable que l'importance de telles affaires le requiert. Cela non seulement retarde beaucoup de bonnes exécutions, mais aussy apporte de grands avantages à l'ennemy, ainsy qu'il a apparu par le désastre des villes de Maëstricht et d'Anvers, et par avoir laissé venir don Jean d'Austriche si avant, sans y avoir mis l'ordre requis. De ma part, ores que je me soys desdié, avec tout ce qui est en ma puissance, à l'advancement de ceste cause, pour tirer ce pays hors de la servitude injuste et intolérable, tant qu'en moy sera, et que, en ce regard, je ne refuseray nul travail ny peine, si est-ce que la chose est de telle conséquence et attire tant de difficultés et inconvénients, quant en soy, que je ne me puis encores bonnement résouldre d'abandonner ces pays d'Hollande et Zélande pour entreprendre la conduite des affaires encores sy creuz, aux autres provinces. Que s'il plaisoit à Dieu me faire la grâce que je peusse estre secondé et assisté de vostre personne, avec quelque nombre compétent de bons soldats, je trouveroys la resolution plus aisée; mais, comme par vos lettres représentés que leurs majestés n'ont voulu accorder vostre venue pardeçà, et mesme qu'il y a peu d'apparence de tirer gens de là, si ce n'est à la dérobée, il me semble advis que j'ay des grandes considérations et de grands poids, pour lesquelles je ne me doibs pas trop haster, combien que je suis résolu de faire ce à quoy le salut et le plus grand bien de la patrie me conviera; qui me fait vous prier très affectueusement de ne vous vouloir laisser ébranler, pour le premier refus, mais continuer tousjours en ce désir qu'avés et en ces bons offices que jusques ores vous nous avés faits; vous asseurant d'autant plus que nostre besoing et nécessité le requiert; d'autant plus accroistrés-vous l'obligation que déjà nous avons à vous.»
[132] Lettre du 11 novembre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 515.)
Avec la date de cette lettre coïncide celle d'un important événement qui causa à Guillaume une vive satisfaction: les Espagnols furent expulsés de Schouwen et de tout le reste de la Zélande.
D'une autre part, en ce qui concernait la lutte à engager contre don Juan, le prince ne tarda pas à rencontrer une sorte d'appui momentané dans l'_Union_ dite _de Bruxelles_, conclue, le 10 janvier 1577, sous les auspices des états des Pays-Bas[133], laquelle confirmait expressément les clauses du traité _de pacification_ signé _à Gand_.
[133] Voir le texte du traité d'union de Bruxelles, dans Le Petit, _Chron. de Hollande et de Zélande_, t. II, p. 326.
Par cette seconde union, qui devançait l'arrivée de don Juan à Bruxelles, les états voulaient se prémunir contre les intentions et les actes du nouveau gouverneur. Leur volonté, sur ce point, concordait avec celle du prince. Mais bientôt ils faiblirent; Guillaume au contraire demeura ferme dans ses desseins et dans ses actions.
Quelques mois devaient s'écouler encore avant que Guillaume et Charlotte de Bourbon quittassent Middelbourg. Or, en regard des graves événements auxquels demeurait liée la vie publique du prince, pendant la dernière partie de sa résidence dans cette ville, avec la princesse, se placent, au point de vue de la vie privée de l'un et de l'autre, divers faits sur lesquels nous devons maintenant jeter un rapide coup d'oeil.
CHAPITRE V
Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la mère, le frère et les enfants de Guillaume.--Sa correspondance avec Marie de Nassau et avec François de Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'Élisabeth de Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se rend à Dordrecht, où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant pour marraine la reine d'Angleterre.--Tournée du prince et de la princesse dans la partie septentrionale des Provinces-Unies.--Réception qui leur est faite à Utrecht. Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrètement de Charlotte, en père sur la conscience duquel le remords commence à peser.--Arrivée en Hollande de Marie de Nassau, d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientôt appelé à se séparer d'eux et de la princesse pour se rendre à Anvers et à Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte à son mari.--Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le rejoint.--Résumé des événements qui ont motivé le séjour de Guillaume à Bruxelles.--Situation générale des affaires publiques.--Don Juan se retire à Luxembourg.--Guillaume est élevé aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrivée de l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas.
Charlotte de Bourbon avait réellement fait de la famille de Guillaume de Nassau sa seconde famille. Elle eût été charmée de pouvoir, dès les premiers jours de son mariage, en réunir autour d'elle les membres épars; mais les circonstances s'y étaient opposées jusqu'au début de l'année 1577; époque qui lui parut enfin favorable à la réalisation de son affectueux désir. Elle approchait alors du terme d'une seconde grossesse, et elle pensait que le berceau d'un nouveau-né deviendrait le plus attrayant centre de réunion qu'elle pût offrir aux parents du prince.