Part 7
Mais le tremblement tonitruant des trains qui se précipitaient en foule dans la gare de Charing-Cross, les sifflements lamenteurs des locomotives, tout le tapage de fer, de vapeur et de feu qui, en arrière, au-dessus de l'hôtel, s'était déchaîné pendant la journée entière, dans l'immense gare proche,--tout cet infernal tumulte du railway mitoyen grandissait avec la nuit, vibrait plus intensément, ébranlait de continuelles secousses la fragile masure de Kempton's Hotel.
Favierres se leva en jurant, en maudissant Mme Lahonce, son invention de voyage, puis cet infâme, cet effroyable pays où les hôtels flageolaient comme des maisons de cartes.
Et il demeura à marcher, en l'obscurité, les ongles nerveusement fichés dans la paume de ses mains,--à marcher, à marcher sans trêve, avec des soupirs de bête, d'inintelligibles éclats de voix, des larmes qui lui coulaient, par instants, le long des joues,--affolé, butant aux meubles, ayant des envies de mordre, de briser tout, de crier des cris de mort ou même de repartir.
Il s'arrêta en entendant frapper à la porte. C'était Mary chargée du souper. Il alluma, regarda sa montre; elle marquait huit heures. Hélène ne viendrait plus.
Il s'attabla et voulut manger. Mais dans son gosier resserré par l'énervement et la rage les bouchées ne passaient pas, et il était forcé, pour avaler, à des contorsions du cou, du larynx. Il repoussa d'un coup de poing les plats, les assiettes, et se mit à écrire à Mme Lahonce une interminable lettre de plaintes et de récrimination. A mesure qu'il écrivait, il éprouvait un sentiment de délivrance, un véritable bien-être physique, comme si un peu de cette masse torturante qui s'appesantissait au dedans de son corps, toujours plus lourde depuis le matin, comme si un peu de ce lingot d'angoisse eût été graduellement, fragments à fragments, emporté par les mots, par les caractères.
Il remit la lettre à Mary et alluma un cigare.
Ce lui fut un autre plaisir, un plaisir de détenu longtemps sevré de fumer, un plaisir tout matériel et sauvage.
Avant, il n'avait osé, craignant de fleurer le tabac quand Hélène entrerait, lui présenterait à baiser ses lèvres parfumées.
Il ouvrit la fenêtre et finit son cigare, accoudé au balcon, humant comme une brise délicieuse le brouillard âpre et rugueux, se distrayant à suivre la fuite des cabs agiles qui galopaient en tanguant, ou les démarches tenaces des filles dont les «_Sweet heart! Sweet heart!_» racoleurs montaient suppliants jusqu'à lui dans le silence de la petite rue boueuse et déserte.
Il se sentait mieux, moins abattu que dans le jour, et il était joyeux, d'une joie imprécise, qu'il savourait comme une brute, sans l'analyser, sans chercher à comprendre,--la joie de ne plus espérer et de ne rien attendre.
* * * * *
Le lendemain, la matinée lui parut moins longue. Il réussit à lire un peu. Puis il eut deux distractions: d'abord vers neuf heures, ce fut un bruit de musique aigre qui l'appela à la fenêtre et, au bout de la rue, il vit défiler des uniformes rouges, des soldats écossais en jupe courte, qui se rendaient à la parade, précédés par des fifres aigus et des cornemuses nasillardes.
Ensuite, quelques minutes avant midi, un piano mécanique, dont la manivelle était tournée par une Anglaise vêtue en Italienne, lui offrit une abondante aubade,--des valses, des quadrilles, des mélodies populaires, des chansons à la mode,--un tas d'airs crapuleux et banaux qui, à Paris, l'eussent écœuré, froissé par leur basse laideur, mais qui, dans sa captivité, dans sa détresse indulgente de prisonnier solitaire, lui firent plaisir à écouter, l'amusèrent comme les enfants attroupés autour du piano.
Il songea en déjeunant:
«Je m'abrutis joliment!... Peuh! prenons patience... Elle est peut-être réellement empêchée... Ce n'est peut-être pas sa faute!...»
Et après son café, il ne put résister au désir bestial qui l'envahissait de fumer une cigarette.
Puis il en fuma une seconde, une troisième, une quatrième, sans plus se contenir; et il commença à lire une petite revue où il avait découvert une étude sur son œuvre.
Le critique décrivait avec respect son talent fort et probe, sa carrière noblement menée hors de la réclame et du puffisme.
«Le jeune maître, concluait-il, nous donne ainsi un exemple, trop rare, hélas! d'une vie entièrement vouée au labeur, au culte de l'Art, à l'Idéal, le plus pur et le plus élevé...»
--Ah! oui, parlons-en murmura Favierres. Parlons-en!
Il avait rejeté la revue; et s'enveloppant dans sa couverture, il se retournait contre le mur pour dormir.
Un heurt à la porte le fit tressaillir. Il bondit sur ses pieds, s'élança vers la porte. C'était encore Mary.
Elle baissait ses yeux las sous le regard farouche dont Favierres la fixait et, lui tendant timidement une lettre, elle s'évanouit à travers la porte entre-bâillée.
La lettre venait d'Hélène: une ligne griffonnée au crayon, d'une écriture illisible, sur un carton maculé.
«Impossible, d'aller à la poste ni de te rejoindre. _On..._»
Rien de plus. Ni heure, ni date! Rien de plus!
Favierres fit deux ou trois fois le tour de la chambre, comme cherchant une issue à l'énigme de cette lettre, où sa pensée se débattait, soudain reprise de son besoin de savoir et emprisonnée de toutes parts.
Puis il renonça, se laissa retomber sur le canapé rouge, sans force pour prolonger ses investigations; et il resta là jusqu'au soir, gisant immobile dans la gaine de sa couverture, grelottant d'énervement et de froid, pareil à ces sauvages d'Afrique qu'on voit au fond des cases sordides des barnums, frissonnant de fièvre ou de nostalgie, épiant de leurs yeux ardents la revenue d'on ne sait quel soleil ou l'heure du retour dans le pays natal.
A la nuit noire, il se leva, car on lui servait son souper.
Au milieu du repas, le patron de l'hôtel frappa à la porte et entra.
Il venait, sous prétexte de demander si le gentleman se trouvait satisfait de la maison, mais en réalité, sans doute, pour se rendre compte personnellement de l'individu qu'était ce suspect M. Frémaut, ce singulier négociant français qui ne sortait pas, qui se cachait comme un assassin et que peut-être l'administration avertie avait recommandé à sa surveillance experte.
Favierres répondit qu'il était très satisfait. Puis, comme l'hôtelier, pour allonger sa visite, multipliait les questions inutiles, les offres superflues, il lui donna brusquement l'ordre de faire monter le café en même temps qu'il ouvrait la porte, retenant le bouton dans sa main, les talons joints, le regard direct, en cette attitude résolue de courtoise impolitesse dont on exhorte au départ les gêneurs.
Le patron s'esquiva humblement, après avoir salué, protesté de son zèle; et dès qu'il fut dehors, Favierres, saisissant ses vêtements, son large paletot de voyage, son feutre mou et sa canne, s'habilla prestement pour sortir.
Déjà ce projet l'avait aguiché, tenté de se promener par les rues ténébreuses, d'aller en cachette le long de ces quais de la Tamise, vis-à-vis desquels se dressait l'_Albania-Hôtel_, et la visite de l'hôtelier, cette visite de soupçon et d'enquête, triomphait des derniers raisonnements de prudence qu'il opposait encore à son désir croissant de s'évader.
«Tant pis!... Je n'en peux plus... Advienne ce qui voudra!...»
Dans l'escalier il se cogna à Mary qui montait le café et poussa un cri de frayeur en l'apercevant, comme si elle eût vu un fantôme animé, une ombre, à jamais paralytique et enchaînée, descendre subitement à sa rencontre.
Le gentleman sort? questionna-t-elle d'une voix timorée.
--_Yes!_ riposta brusquement Favierres.
Et, dans la rue, il rabattit son chapeau sur ses yeux, releva son collet, et s'avança l'œil au guet, comme un escroc fuyard traqué par la police.
* * * * *
Arrivé au quai Victoria, il stoppa en face du palais illuminé d'_Albania-Hotel_, et s'assit sur un banc de pierre d'où l'on pouvait discerner, dans l'immense salle à manger, aux baies jaunes de lumière, le va-et-vient des maîtres d'hôtel, les fleurs et l'argenterie des tables, les dames qui passaient en robe décolletée et la poitrine fulgurante de diamants, les messieurs en cravate blanche, qui suivaient par derrière,--tout le gala somptueux des grandes tables d'hôte anglaises.
Il songeait:
«Elle est là!... Elle doit être là!... Peut-être que je vais la voir!...»
Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'écoulèrent. Les yeux fixes, en arrêt vers la salle lumineuse, le cœur battant, Favierres regardait, comme fasciné, les dames en toilette d'Opéra qui passaient et repassaient, se levaient, semblaient de loin chuchoter à leurs voisins de gais et amoureux secrets. Aucune n'était Mme Lahonce, bien que toutes d'abord, au départ, à l'entrée, parussent à Favierres lui ressembler, être elle-même. Et il se demandait quel reste de raison dans son hébétude d'attente, dans l'opiniâtre tension de tous ses nerfs et de toute sa pensée vers cette salle défendue,--quel reste de sagesse et de lucidité le maintenait, le garottait sur ce banc et lui interdisait de se ruer jusqu'à ces vitres flamboyantes, de les crever du pommeau de sa canne et d'appeler, par la brèche, d'un appel irrésistible et suprême, l'amie tant désirée qui serait accourue.
Mais la chute lente et sournoise des brouillards, peu à peu, lui glaçait les épaules. Il tremblait, claquait des dents; et comme neuf heures sonnaient à un bâtiment proche, il se résigna à partir.
Il allait se lever, rentrer, et il allumait une cigarette. Tout à coup un murmure de marmonnement lui fit retourner la tête. C'était, derrière lui, une pauvresse à châle usé, à fantastique chapeau cabriolet, qui implorait l'aumône; et, au rougeoiement de la cigarette, il distingua la figure pâle et grassouillette de la miséreuse. Elle ressemblait traits pour traits à Mme Favierres; elle avait la même mélancolie dans le regard, le même tremblement dans ses mains maigres et violettes. Favierres tira une pièce au hasard, et la posa entre les doigts de la mendiante. La figure de la femme s'empourpra de gratitude. Elle balbutiait:
--_God bless you, dear sir!..._
Et pendant quelques pas, elle le poursuivit de ses remerciements bénisseurs, de ses _God bless you!_ de ses _Dieu vous bénisse!_ tandis que Favierres, pour s'en débarrasser, hâtait l'allure.
Il fut longtemps sans pouvoir s'endormir. Cette vaine attente dans le froid, devant _Albania-Hotel_, augmentait son découragement. Et puis la vision de cette pauvresse, de cette Mme Favierres anglaise et loqueteuse, ajoutait à son chagrin comme un goût amer de remords. Ç'avait été devant ses yeux presque la résurrection d'une morte, tant était profondément enseveli en lui, recouvert de cent couches d'égoïsme entassées, le souvenir de sa femme abandonnée.
Il regrettait de se rappeler qu'elle existât, de se rappeler qu'il l'oubliait tellement; et il se reprochait enfin de ne lui avoir pas écrit une fois, de l'avoir si inconsciemment, si férocement laissée dans l'inquiétude, de n'avoir pas su lui accorder un petit peu de cette abondance de tendresse et de cette fougue de dévouement dont il était si riche, si généreux pour son amie, pour Mme Lahonce.
«Ah! oui... je ne suis guère chic... Je suis un drôle de cœur... Rien pour l'une, tout pour l'autre... Mais quoi!... Si c'est ma nature!... Si je ne puis être bon qu'en passion, qu'en amour!...»
Et toute la nuit, il rêva de Mme Favierres, il la revit en des cauchemars, comme au jour du départ, appuyée au bras de la domestique qui la soutenait sanglotante.
* * * * *
Le lendemain matin, au réveil, il eut une sensation de terreur en regardant sa montre. L'aiguille marquait huit heures. Il fit des calculs. C'était trois heures au moins, peut-être six, peut-être dix, à vivre encore dans l'angoisse et l'agacement rongeant, dix heures encore de cellule, à la merci des plus faibles bruits, des pas dans l'escalier, des craquements des meubles, qui lui fracassaient sans cesse le cœur de leurs échos mensongers.
Il se leva pourtant, fit sa toilette, les mains molles, maladroites, comme s'il s'apprêtait pour le supplice; puis ce fut Mary, les balayages, les coups de torchon, la poussière, l'entrée de l'air de Londres par les fenêtres ouvertes,--et le thé que servait le maître d'hôtel.
Mais, comme Mary sortait avec ses ustensiles, le maître d'hôtel susurra d'un ton confidentiel:
--Il y a un jeune gentleman qui demande pour le monsieur du niouméro 18.
Favierres le considérait d'un œil ébahi.
--_Yes, sir_, répéta le maître d'hôtel... Le jeune gentleman est en bas...
Favierres eut comme un pressentiment, un espoir aussitôt refréné, et dit avec flegme:
--C'est bien... Faites-le monter... tout de suite... tout de suite.
La porte se referma. Il y eut des cris dans l'escalier, un gravissement de pas légers. La porte se rouvrait, et un petit garçon, en costume de marin, parut sur le seuil, le regard hésitant, le sourcil froncé de méfiance.
--Charlie! s'écria Favierres.
L'enfant s'était élancé vers lui, sautait sur ses genoux; et Favierres, sans mot dire, l'enserra dans ses bras, se mit à l'embrasser follement, à travers les joues, dans le cou, dans ses fins cheveux blond pâle, comme une femme. Puis il bégaya:
--Charlie... mon bon vieux Charlie... Comment! Tu es ici! Mais comment es-tu venu?... Raconte-moi cela... Raconte vite!
Charlie se débarrassa d'abord de l'étreinte, se coula des bras de Favierres jusqu'à terre, et tout en repassant de la main les plis froissés de sa blouse:
--Eh bien! voilà, dit-il... Voilà, Fav!... Ce matin papa m'a permis d'aller jouer dans le square devant l'hôtel... Parce que, vous savez, papa est malade depuis quatre jours... Il a pris froid avec ce sale brouillard d'ici... Et alors, je ne sortais pas, je m'ennuyais, vous comprenez.
Il s'arrêta pour tirer de sa poche un petit mouchoir bleu ciel et se moucha longuement.
--Alors? questionna d'un ton impatient Favierres.
--Alors, reprit Charlie... Eh bien! alors, dans le couloir maman m'a rattrapée... Elle m'a dit que vous étiez à Londres, qu'elle l'avait lu dans le journal, mais qu'il ne fallait pas le dire à papa, parce que vous étiez un peu fâchés ensemble, qu'elle m'expliquerait cela plus tard... Pourquoi vous êtes fâchés, dites?
Favierres eut un sourire:
--Parce que nous nous sommes disputés... Mais ce n'est rien...
--Bien! bien! continua Charlie d'un ton rassuré... Alors maman m'a demandé si je voulais aller vous voir et que c'était tout à côté... J'ai dit oui, moi... vous pensez bien!... Et puis voilà... Je sais l'anglais, vous comprenez. J'ai pas eu de peine à venir... Pourquoi êtes-vous ici, Fav?... Qu'est-ce que vous faites?...
Favierres répondit en l'attirant debout entre ses jambes, d'un geste affectueux, paternel:
--Je suis ici pour des affaires... un concert que je dois donner... Mais, dis-moi, Charlie, ta mère ne t'a rien dit pour moi?
--Non, fit Charlie qui s'amusait à tirer, à rouler, entre ses doigts, les pointes de la moustache de Favierres... Rien du tout... Ah! si, au fait...
--Quoi donc?
--Elle ma dit de bien vous dire bonjour de sa part... Oh! cet ours sur la cheminée! Est-il rigolo, cet ours!...
Et, se dérobant, il courut à la fenêtre:
--Elle n'est pas jolie, votre rue, vous savez...
Favierres répétait machinalement:
--Non, elle n'est pas jolie...
Il était tout désappointé et tout heureux à la fois, partagé entre le mécontentement que Mme Lahonce n'eût pas chargé Charlie d'une lettre, d'une commission quelconque, et la joie charmante d'avoir chez lui, près de lui, à la disposition de ses lèvres, ce petit être tendre et gentil qui était un peu d'elle-même, quelque chose d'elle-même, et qui apportait dans la triste chambre les relents retenus de son parfum d'iris.
Charlie s'était retourné, revenait vers son grand ami:
--Maintenant, déclara-t-il, au revoir... Faut que je m'en aille!... Au revoir, Fav!
Il avait noué ses bras autour du cou de Favierres et allongeait sa mince petite bouche pour un baiser d'adieu.
--Et qu'est-ce que je dois dire à maman de votre part?
Favierres répondit en le pressant avec violence contre sa poitrine:
--Tu lui diras... Tu lui diras que je m'ennuie beaucoup à Londres...
--Oh! je comprends ça! approuva Charlie.
--Et tu lui diras aussi que je t'aime bien, que je t'ai dit de le lui dire... Tu te souviendras, dis, mon petit Charlie?...
--Pour sûr! affirma l'enfant.
--Et toi, l'aimes-tu, ton ami Fav? insista Favierres.
--Pour sûr! réitéra Charlie en se serrant câlinement de toutes ses petites forces contre son grand ami. Pour sûr!
Favierres le gardait encore, l'embrassait encore, s'imprégnait encore les lèvres du goût de sa chair tiède et laiteuse.
--Non, vous savez, observa Charlie, faut vraiment que je m'en aille... Maman me gronderait!...
--Au revoir, mon vieux Charlie!...
--Au revoir, Fav!...
Il se haussait sur la pointe des pieds pour atteindre le haut bouton de la porte. Favierres vint à son secours, lui ouvrit et, par-dessus la rampe, il cria plusieurs fois: «Au revoir... Au revoir!...», jusqu'à ce que le béret de Charlie eût tout à fait disparu sous le noir corridor de l'entrée.
* * * * *
Resté seul, Favierres, instinctivement, alla s'étendre sur le canapé rouge.
Il était un peu étourdi, un peu ivre, comme après qu'on a bu un vin réconfortant. La visite de Charlie ne lui avait presque rien appris, rien promis. Mais il éprouvait un sentiment d'être plus allègre, moins misérable, pour avoir humé un peu de vrai bonheur;--et de savourer les derniers aromes fugitifs de cette joie d'un instant, cela occupait son anxiété, cela lui mitigeait de souvenirs soulageants l'attente aride et ignorante.
Il ne recommença à se désespérer qu'après déjeuner, quand, vers deux heures, le voile de la rêverie tombant lui laissa revoir la chambre de douleur, sans lettre et sans Hélène.
Toute la reconnaissance qu'il avait à Mme Lahonce de lui avoir envoyé Charlie, toute l'admiration qu'il lui vouait pour ce délicat subterfuge d'amour, s'écroulèrent au souffle mauvais de la déception.
Il se remit à douter qu'elle viendrait, à se répéter qu'elle ne viendrait plus, à s'assigner un jour prochain de départ. «Demain soir, c'est cela... Je lui donne jusqu'à demain soir dimanche... Et si elle n'est pas venue, je m'en vais... Cela me tue, cette vie-là... Ce n'est pas humain de souffrir ainsi... J'aimerais mieux le bagne où au moins je n'attendrais personne ni quoi que ce soit, pas même ma délivrance!»
On frappait à la porte. Il courut ouvrir. Le maître d'hôtel était là, lui présentait, sur un plateau, une lettre mauve, une lettre de Mme Lahonce.
Il la rafla d'une main d'affamé, puis, la porte close, il lut:
«Et d'abord, pars, va-t'en!... Je ne veux plus que tu restes ici, dans cet enfer, dans cette horrible ville. Mon pauvre aimé, quel martyre pour toi et pour moi que ces trois jours! _On_ a été malade, une grosse bronchite! Pas moyen de t'écrire... Une fois j'ai essayé... Tu as vu ce que cela a donné... Ce matin j'étais si affolée que je t'ai envoyé Charlie... Je me rappelais ce que tu m'avais dit le dernier jour où nous nous sommes vus, avenue Hoche, tu te souviens, mon grand Fav!... Tu me disais que c'était encore la chair de ma chair, qu'il faisait encore comme partie de moi-même, le cher petit... Alors j'ai pensé que te l'envoyer, c'était un peu de moi-même que je t'adressais. Je suis sûre que tu auras deviné... Mais que pensera-t-il un jour, cet enfant, s'il se souvient?... Je frémis en y songeant!... Que pensera-t-il de toi, de moi, de nous deux?... Dès qu'il a été parti, je me suis mise à prier, en dedans, car _on_ était près de moi,--à prier pour que jamais mon fils n'ait de vilaines pensées sur moi. Je ne regrette pas ce que j'ai fait... Tu le méritais, mon grand ami chéri... Et Dieu nous aidera, j'espère, ne permettra pas que notre Charlie plus tard nous méprise... Mais comme j'ai été folle, imprudente, comme j'ai été enfant de te faire venir ici!... Je ne me le pardonnerai jamais, ni pour toi, ni pour lui... Je puis t'écrire parce qu'_on_ va mieux, qu'_on_ s'est enfin levé et qu'_on_ est descendu au salon de lecture lire les journaux... Je veux que tu partes aujourd'hui même... Je t'en supplie, pars! Je veux que tu sois libre, que tu ne sois plus enfermé et au secret comme un malfaiteur, toi, mon aimé... Nous, nous partons lundi. _On_ est dégoûté de l'Angleterre. Nous rentrons à Paris... Et jeudi, écoute bien, mon grand Fav, à moins de catastrophe, je viendrai vers deux heures et demie chez toi, à Neuilly, obtenir mon pardon... Je viendrai avec Charlie, sous prétexte de rendre visite à ta femme... Oui, ainsi, avec notre bon petit défenseur, il me semble que ma visite paraîtra moins coupable, moins douteuse, au cas où, par hasard, on me suivrait... Adieu, mon grand ami chéri... Retourne à l'air libre et à ton beau parc tranquille... Sauve-toi vite et vas-y attendre ton amie désolée qui n'a jamais cessé d'être à toi et qui te restera malgré tous, malgré tout.
«H.»
Favierres, dans un accès d'enthousiasme gamin, s'était mis à courir autour de la chambre, comme d'un pas de tarentelle, brandissant au-dessus de sa tête, à la façon d'un tambour de basque, la lettre de congé, la lettre de tendresse, de liberté certaine.
Il s'arrêta, suffoqué, essoufflé, devant la glace de la cheminée, s'y aperçut les joues roses de plaisir, les yeux brillants, toute la physionomie souriante, depuis l'angle des lèvres jusqu'au coin plissé des paupières.
«Ah! cela me va mieux que l'attente!... Ouf!... Et je la reverrai, je vais la revoir! Dans quatre jours, je la reverrai!...»
Puis immédiatement, il sonna pour réclamer sa note, annoncer son départ.
«Oh! ils vont en faire une tête... Ils n'y comprendront plus rien!»
Il lui paraissait déjà entendre la voix fatiguée de Mary, se faisant répéter la nouvelle, demandant si véritablement le gentleman s'en allait. Un peu qu'il s'en allait, le gentleman, et bien vite encore, par le premier train en partance, à six heures du soir tapant!
Et il finit la journée gaiement, à ranger ses effets, à refaire sa malle, fumant, sifflant, chantonnant, oubliant toutes ses peines et presque son amour; dans une exubérance grossière de forçat libéré.
A cinq heures et demie, on vint prendre ses bagages.
Il descendit, l'air agressif et assuré, suivi de Mary et du maître d'hôtel qui chuchotaient en arrière.
Au bas de l'escalier, le patron de _Kempton's-Hotel_ se tenait, dans le couloir d'entrée, auprès d'un Monsieur à barbe jaune et à redingote noire, avec qui il feignait de causer d'un ton intime et très cordial.
A la vue de M. Frémaut, les deux hommes échangèrent un coup d'œil de signal. Le Monsieur dévisagea vivement Favierres pendant que l'hôtelier saluait. C'était quelqu'un de la police.
VII
Le jeudi matin, vers dix heures, Favierres rejoignit sa femme accroupie, dans le potager, à arracher les mauvaises herbes. Il roulait entre ses doigts une cigarette, la tête basse, la figure soucieuse,--sa méchante figure de despote irascible qu'il avait à certains jours,--et lorsqu'il fut près de Mme Favierres, il déclara avec une intonation saccadée, autoritaire:
--Dis donc, Valérie, il faudra que tu ailles à Paris aujourd'hui...
--Pourquoi cela, mon chéri, fit Mme Favierres en se redressant. Est-ce absolument nécessaire?...
--Absolument! répéta Favierres.
--Mais, mon chéri, c'est que j'avais rendez-vous aujourd'hui ici avec la couturière, tu sais bien, ma petite couturière...
Elle disait cela d'une voix pleurarde d'enfant, d'une voix qui voulait toucher, fléchir, qui faisait involontairement de cette petite couturière un personnage infime et sympathique, tout digne de pitié; et elle refoulait machinalement dans son tablier bleu, ramené en sac sur le ventre, les poignées d'herbes arrachées.