Charlie

Part 6

Chapter 63,793 wordsPublic domain

Il s'était, d'un bond, redressé sur son séant et dès que Mme Favierres fut sortie, il arracha fébrilement la lettre de l'enveloppe et lut:

«Ryde, mercredi 11 octobre 1882.

«C'est grâce à ma souffrance, grâce à mon amour, que je puis enfin t'écrire, mon grand ami chéri. Hier soir, j'étais si lasse, si exténuée, si malade de tout ce que j'endure depuis huit jours que le docteur m'a ordonné de garder la chambre aujourd'hui. _On_ est parti avec Charlie faire une courte promenade à cheval. C'est le premier moment de solitude, de liberté qu'_on_ m'ait laissé depuis notre arrivée ici. Et tu comprends, mon grand Fav, comme je l'aime, comme je la bénis, comme je l'exagère cette maladie visible, cette maladie reconnue à qui je dois de pouvoir t'écrire, de pouvoir t'envoyer dans ton triste ermitage un peu de consolation et d'amour. Tu as dû être surpris, inquiet, pauvre aimé, de ce long silence. Tu as dû douter de mon énergie et de ma tendresse, n'est-ce pas? Ah! si tu savais pourquoi, à cause de quoi, j'ai été empêchée de t'écrire!... Mais je n'ai pu faire autrement que je n'ai fait... Il a fallu que je fasse ce que j'ai fait... Et maintenant le courage me manque presque de te le dire, car je songe à la douleur et à la joie que je vais en même temps te causer. Je voudrais pour ces aveux avoir ta tête sur ma poitrine et ton oreille près de mes lèvres, être à portée d'étouffer sous mes baisers tes paroles de reproche ou tes injustes plaintes... Car je t'ai menti, mon grand ami chéri, je t'ai menti pour notre bonheur et pour le calme de ton cœur... Je t'ai menti en te jurant autrefois que j'étais à toi seul... Je puis bien te l'avouer, je puis bien te le dire maintenant que c'est fini, maintenant que plus jamais cela ne sera... Oui, mon pauvre aimé avant ce terrible drame, j'ai subi de la part de _on_ bien des choses odieuses que je te cachais par amour... Je les subissais dans la rage, la froideur et la honte... Seulement, je n'osais m'y refuser, je n'osais par mes refus risquer les soupçons et le reste... Mais ici, mais quand _on_ a su, alors, je n'ai plus rien craint, j'ai résisté, j'ai lutté, je me suis battue instinctivement comme une vierge qu'on viole. J'ai mordu, griffé, fermé mon corps de toute la surhumaine force de ma passion... Et, deux soirs de suite, ç'a été dans la nuit deux luttes sauvages et presque silencieuses où j'ai triomphé... Depuis _on_ m'a laissée tranquille, _on_ ne m'a plus rien demandé, et j'ai senti que j'étais sauvée de ces horreurs pour toujours... Mais depuis aussi, ce n'a cessé d'être des menaces épouvantables, une surveillance de garde-chiourme, un continuel espionnage de tous mes actes et de tous mes instants... Depuis, je n'ai plus été seule une minute, plus une minute hors de ses regards mauvais... Ai-je eu tort, mon Fav, dis-moi?... Peut-être!... Mais je ne pouvais plus, je n'avais plus de prétexte à pouvoir, je te jure que je ne pouvais plus!... Tu n'attends pas, mon grand ami chéri, que je te parle de notre vie ici, de Wight et des points de vue... Je ne vois rien, je n'entends rien... Je ne me promène pas... On me promène... On me promène comme ces malades dans le Midi, ces malades blêmes qui passent dans des voitures avec des châles, des airs frileux, des yeux hébétés et vides... C'est même à peine si je réponds à notre bon petit Charlie, plus tendre, plus gentil petit garçon que jamais... L'autre jour, dans une excursion, il a parlé de toi, il a déclaré qu'il voudrait bien que tu fusses là, que cela te plairait joliment à toi qui aimes tant la campagne... Je défaillais de frayeur, je croyais qu'_on_ allait dire sur toi quelque abomination ou défendre à Charlie de prononcer ton nom... Mais _on_ n'a pas entendu ou _on_ a fait semblant de ne pas entendre... A part, d'ailleurs, qu'_on_ ne m'adresse la parole que pour me menacer de nous tuer tous les deux, de nous casser la figure et tout ce qu'il y a en nous de cassable, _on_ se plaît assez ici, _on_ ne parle pas de partir... De sorte qu'avec les complications en plus que je t'ai dites, je renonce peu à peu à la chère idée que j'avais et que dans ma dernière lettre je n'ai pas eu le temps de te dire... Oui, mon grand Fav chéri, j'avais l'intention délicieuse et brave de te faire venir ici en cachette, ici ou plus tard à Londres, quand nous y serions... Mais plus j'y pense avec désir, plus cette idée me semble maintenant funeste et périlleuse... J'entends des pas dans l'escalier... J'ai peur... On vient du côté de ma chambre... Adieu, mon pauvre aimé... Je te récrirai si je peux... Crois en moi et sois heureux...

«Ton éternelle amie,

«H.»

Favierres resta, au premier moment, abasourdi de la révélation, ne ressentant d'abord que le nouvel affront, l'outrage de surcroît qu'elle lui apportait:

«Ainsi elle m'avait menti... Elle me mentait... Et ce goujat de Lahonce me trompait comme je le trompais... Pouah! Cette brute, ce lourdaud!... Pauvre amie! Quelle horreur!»

Puis, comme rejetant ce souci retardataire au casier des douleurs classées et mortes:

«Bah! tant pis!... Puisque c'est fini!... Puisqu'elle s'est délivrée!... J'ai bien d'autres souffrances à souffrir que celle-là!...»

Et, tout en s'habillant, il se mit à calculer les frais que lui coûterait un voyage à Londres, les sommes dont il disposait et celles qu'il lui faudrait toucher.

Il passa la semaine à ces amusantes et réconfortantes combinaisons de déplacements, consultant les guides, les indicateurs, comme s'il eût été sur le point, à la veille de partir sûrement; et souvent il allait à Paris pour chercher un objet de toilette, des livres, des cigares ou des parfums qu'il voulait emporter.

Il était donc tout prêt, quand, le mercredi suivant, il reçut par le premier courrier, une lettre de Mme Lahonce qui l'invitait à venir la rejoindre. Hélène écrivait:

«Londres, mardi 17 octobre 1882.

Nous sommes ici depuis deux jours, mon grand ami chéri. J'ai juste cinq minutes à moi pour te dire que j'ai besoin de toi, que je te veux, que je te supplie de venir. Il est question maintenant que nous allions pendant un mois à Brighton. Là, il serait impossible que tu viennes. Je suis désespérée. Deux mois sans toi, c'est au-dessus de mes forces. Il faut donc que tu viennes ici. Peut-être ne pourrai-je pas te voir. Mais j'implore de ton amour ce chanceux et peut-être torturant voyage!... _On_ s'est un peu apaisé depuis quelques jours, _quoique je n'aie rien fait pour cela_... Et cela me donne l'espoir que je pourrai m'échapper une ou deux fois et venir te retrouver dans la prison que je t'ai choisie. Nous, nous habitons _Albania-Hôtel_, sur le quai Victoria. Mais, tout à côté, il y a une petite rue, Craven-Street, pleine de petits hôtels peu fréquentés, très simples et très propres. C'est là que tu devras descendre, c'est dans l'un de ces hôtels. Retiens bien l'adresse: KEMPTON'S HOTEL, 6, Craven-Street. Et pour plus de sécurité, prends un faux nom--un faux nom à tes initiales. Tiens, appelle-toi: _Victor Frémaut_. Pour m'écrire, adresse tes lettres: _L. J. 3, poste restante, Charing-Cross_. Et, sitôt arrivé, annonce-moi que tu es là. Jeudi matin, je tâcherai de passer à la poste... Je ne sais plus ce que j'écris. _On_ m'attend en bas pour une visite à des musées que je déteste!... Mon aimé, je t'en supplie, si tu viens, pas d'imprudence! Ne sors pas, ne te montre pas! Ce serait me perdre à jamais... Et suis bien toutes mes instructions! Au revoir, monsieur Victor Frémaut! A après demain peut-être... Je vous adore douloureusement et j'oserai tout pour un instant seulement me serrer contre vous.

«Votre amie,

«H...»

Favierres s'était précipité vers le palier et hélait sa femme:

--Valérie! Valérie!...

Mme Favierres accourut, criant dès la première marche:

--Qu'est-ce qu'il y a, mon chéri?... Qu'est-ce que tu veux?...

--Monte, je te prie!...

Puis quand elle fut dans la chambre:

--Je voudrais, fit-il, que tu m'aides à apprêter ma valise.

--Comment! tu pars?... s'exclama Mme Favierres d'une voix suffoquée. Comment! tu pars?... Où vas-tu?...

--Un petit voyage de deux ou trois jours... Je ne peux pas te dire...

--Et si on vient en ton absence?... Si on me demande où tu es?... Si j'étais dans la nécessité de communiquer avec toi?...

Favierres répliqua froidement:

--C'est peu probable... Mais tu dirais que je suis en Bretagne, chez un de mes oncles, pour affaire de famille...

--Et c'est là que tu vas? insista Mme Favierres.

--Non!

Il avait prononcé ce «non», les lèvres collées, les dents fermées comme un cadenas sur le secret de sa route.

Mme Favierres soupira:

--C'est bien!... C'est bien!...

Et elle rentra un instant après, son frêle corps tout plié à traîner derrière elle la valise.

Vers dix heures, les préparatifs étaient achevés. Favierres envoya chercher un fiacre; et avant de monter dedans, sur le seuil de la porte, il saisit dans ses bras Mme Favierres qui se contractait la figure à retenir ses larmes. A cette étreinte, elle éclata en sanglots. De sa main qui l'enlaçait, Favierres lui donnait dans le dos de petites tapes consolatrices comme à un enfant qui pleure, à un chien qui gémit.

--Voyons, voyons, puisque je serai revenu dans trois jours... puisque je te le promets!...

--Non!... non! sanglotait plus fort la petite femme dans d'horribles grimaces... Non! non! Et si j'étais malade?... Et si tu étais malade?... Ah! quelle existence!... Comme je paie cher le pain que je mange!... Comme tu es méchant pour moi!

Favierres fronçait le sourcil en tapotant toujours:

--Allons! allons... Du courage!... Malade! malade!... En voilà des idées!...

Il appliqua un dernier baiser sur les joues mouillées de Mme Favierres, puis sautant résolument dans le fiacre:

--Au revoir... Au revoir!...

Le fiacre s'éloignait, s'engageait dans le boulevard Bineau, et Favierres, en se retournant, aperçut sa femme que la bonne soutenait, ramenait doucement vers la porte comme une vieille dame infirme ou comme une blessée.

VI

Dans le train qui filait en hâte vers Boulogne, Favierres eut vite oublié cette attristante vision.

C'était déjà presque une mouvante terre étrangère, c'était déjà l'Angleterre que ce train bondé d'Anglais revenant d'Italie, de Suisse, des villes d'eaux du continent,--d'Anglais installés chez eux en ces wagons où les passagers français même, par snobisme ou par courtoisie, affectaient de ne parler que la langue d'outre-Manche.

Mais, dans un coin de la voiture, la tête obstinément tournée vers la petite fenêtre en écu, vers les champs bruns et verts, les maisonnettes et les villes grises, les marécages ou les futaies, les tableaux changeants de la voie, Favierres ne voyait rien de ce qu'il regardait, ne percevait rien des incompréhensibles phrases de ses voisins jaseurs.

Un orgueil mélancolique le soulevait, la sensation dédaigneuse que personne sans doute, dans ce train, n'allait où il allait, au bonheur ou vers le péril--qu'aucune de toutes ces personnes n'accomplissait, en voyageant, cet acte bizarre, audacieux, romanesque, de partir sous un nom d'emprunt pour la prison d'un hôtel ignoré, par amour et passion pure.

A peine, sur le bateau, la curiosité du spectacle put-elle le tirer de ses rêveries hautaines et insensibles.

Il faisait une mer moyenne, _middling_, comme avaient dit les matelots, au départ; et, penché contre le bastingage, le jeune homme s'amusait à suivre les lourds bonds du navire par-dessus les obstacles balanceurs de l'eau sombre.

Parfois un choc plus rude l'obligeait à s'accrocher au bois du bord pour ne pas tomber; mais, tout de suite après, le paquebot reprenait, en soufflant un double souffle noir, sa marche régulière de grande bête vaillante et trépidante, se secouant bravement contre les agaceries des flots, se débarrassant à chaque bond des vagues adverses, qu'une mer calme alentour, bonne fille et taquine, détachait, deux par deux, à sa rencontre comme pour l'ennuyer un peu, simplement.

Et quand Favierres redressait la tête, découvrait au loin la platitude miroitante et déserte de l'Océan vide et sans routes, il se disait qu'il était comme ce vaisseau, marchant d'une allure mécanique et sûre vers un but de lui seul connu, traversant la mer mystérieuse des gens, des choses et des principes, se frayant un chemin secret sous la poussée savante d'un pilote invisible.

Il était si absorbé dans ses réflexions qu'à Folkestone il ne s'aperçut pas qu'on arrivait et fut un des derniers à sortir du paquebot.

Le long du train qui allait l'emporter vers Londres, qui dans trois heures l'amènerait si près d'Hélène, il se mit à se promener en attendant le départ.

Il examinait, avec des yeux étonnés, toutes ces faces rien qu'étrangères qui s'agitaient autour de lui, éprouvant pour la première fois l'impression gênante de hors de France, puisqu'il n'avait jamais été au delà de Bruxelles.

Dans la petite gare de bois, c'était un étourdissant brouhaha de cris et de camions roulés, d'ordres donnés et d'offres de service. Des grooms de bars proposaient du thé et des sandwichs. Des gamins en haillons hurlaient les journaux du soir, d'une voix perçante de jeunes merles affolés: «_'Ning pipers!... 'Ning pipers!_» Et par-dessus leurs piaillements pointus, s'élevaient les clameurs graves des petits télégraphistes prônant plus haut leur marchandise, avec un indicible accent britannique: «_Teïleugrrramm!... Teïleugrrramm!..._»

Une sorte de honte mêlée de pitié prit Favierres à la vue de tout ce labeur humain, de toute cette misère en guenilles ou en livrée, qui se bousculait, peinait, criait si violemment pour vivre. Mais aussitôt il se ressaisit, songeant à sa misère à lui, à ses privations muettes, à ses manœuvres discrètes et forcenées afin de vivre aussi, de gagner sa vie réellement, la seule vie dont il pût vraiment vivre,--la vie avec Hélène, auprès d'elle et pour elle.

«Bah! S'ils savaient, peut-être qu'ils se refuseraient à changer!... Tout le monde ici-bas souffre!...»

Les portières se fermaient en claquant. Il grimpa dans son compartiment, se blottit en un coin pour dormir et ne se réveilla qu'à Londres, parmi les lumières blanches de Charing-Cross-Station.

Il dut répéter trois fois l'adresse au cabman qu'il avait choisi.

Le cocher, du haut de son trône étroit, inclinait vers lui, sans le regarder, une oreille malveillante et qui ne voulait pas comprendre.

Puis il rectifia, prononça selon l'accent convenable, hissa la valise devant lui, et de sa manivelle ouvrit les battants bombés du cab.

L'affaire était bonne. Cinquante mètres de trot et il stoppait devant une maison basse.

Favierres, sur un gros globe jaune, éclairé au gaz, lut en caractères noirs: KEMPTON'S HOTEL.

Les battants du cab se rouvraient comme magiquement. Il descendit et, un peu surpris, demanda en français:

--C'est ici?

Le cabman souriait de sa mine ahurie:

--_Yes, sir... Kempton's Hotel!... Kempton's Hotel!_

Favierres saisit la valise que le cocher lui tendait et sonna à la petite porte vernissée de l'hôtel. Une jeune _maid_, à calotte de dentelle blanche, la figure anémique et lasse, apparut; et ce furent de nouveau des pourparlers pénibles.

Enfin, avec l'aide du maître d'hôtel qui connaissait quelques mots de français, il put faire entendre ce qu'il désirait: une chambre claire et sur la rue.

On n'en avait plus qu'une, au second étage. On la lui montra.

--C'est bien! déclara Favierres, après une sommaire inspection... Je reste!...

Le maître d'hôtel rentra, portant d'une main la mallette, de l'autre un bulletin d'inscription. Favierres y traça son nom, sa profession, son domicile: _Victor Frémaut, négociant, Paris_.

Il commanda ensuite qu'on lui montât à dîner dans sa chambre. Il dîna, à la lumière lugubre de deux hautes bougies, puis, le repas fini, il prit dans sa valise du papier à lettre et écrivit:

«Londres, mercredi soir.

«De ma prison de Kempton's Hôtel

«Je suis arrivé, ma courageuse et chère bonne chérie, j'ai la chambre numéro 18,--une large chambre nue et froide, avec un lit en cuivre à rideaux de piqué blanc, et un petit ours de porcelaine blanche qui danse sur la cheminée, en souriant d'un sourire jovial que je m'explique difficilement. J'ai dîné ici dans ma cellule et je meurs de faim. C'est te dire que le régime de la maison, les légumes à l'eau et les potées de rhubarbe ne sont pas en passe de devenir mes grands plats favoris. Mais tout de même, malgré ma tristesse anxieuse, je suis heureux. Je suis dans ta ville, à Londres, à côté de toi, à deux cents mètres de toi. Je le sais. J'ai étudié le plan. Je suis près de toi et demain j'en serai, si le destin veut, beaucoup plus près encore, ma fidèle et exquise amie. Il n'y a plus la mer entre nous, il n'y a plus la terre d'Angleterre et la terre de France; il n'y a qu'une rue, quelques maisons, quelques pas de marche, et l'air humide qui filtre par les fentes de ma fenêtre a peut-être effleuré ta bouche, mon aimée... A demain donc la joie incroyable de t'avoir, de te revoir... A demain le bonheur de te remercier de ta belle témérité d'amour, de tout ce que tu as pensé, osé, et fait pour moi pendant ces jours noirs et désespérés.

«Ton grand ami,

«VICTOR FRÉMAUT.»

Il inscrivit ensuite sur une enveloppe l'adresse convenue; et, ayant sonné le maître d'hôtel pour qu'il fît porter la lettre à la poste, il se déshabilla, se glissa au lit et s'endormit, au bout de quelques minutes, d'un sommeil pesant et troublé.

Lorsque, le lendemain matin, il se réveilla, vers sept heures et demie, il eut d'abord, au premier moment, une enfantine sensation de stupeur alarmée à se retrouver dans cette chambre étrangère, parmi ces meubles d'hôtel indifférents et pauvres.

Mais il sauta à bas du lit, en un élan de curiosité, et courut à la fenêtre qu'il ouvrit pour reconnaître les abords de sa prison, la rue qui la longeait et les maisons d'en face.

Craven-Street dormait encore, silencieuse, étroite et mesquine, entre la double rangée de ses petits hôtels en brique noire, noircie de fumée,--de ses petits hôtels bas et sombres à grilles ternes et comme enduites de charbon.

Il avait plu durant la nuit, et l'atmosphère vivifiée à la fraîcheur de l'eau exhalait avec force son âcre parfum local,--cette odeur complexe d'arrière-boutique de fruitier, cette odeur mixte de suie mouillée et de pelures de pommes pourries, qui rend unique l'air de Londres, en fait une espèce d'haleine évocatrice et sans pareille.

Favierres aspira longuement ces émanations grasses, cet air rude comme du gin, le buste avancé hors de la balustrade, essayant de distinguer à droite, à l'extrémité de la rue, la large voie qu'il savait être le _Strand_, à gauche, le pont de bois de Charing-Cross-Station.

«Bigre! ce n'est pas gai, gai, les environs!» songeait-il en refermant la croisée.

Puis il procéda lentement à sa toilette, et, quand il fut habillé, il sonna la _maid_, demanda du thé et pria qu'on fît sans tarder sa chambre.

La _maid_ revint accompagnée du maître d'hôtel. Le gentleman probablement s'était trompé, mal exprimé, ne voulait assurément pas qu'on fît la chambre en sa présence?

Favierres réitéra ses instructions d'un ton impératif. Le maître d'hôtel salua, communiqua les ordres à la servante et sortit en échangeant avec elle des coups d'œil narquois, intrigués.

«Vous en verrez bien d'autres!» murmura Favierres entre ses dents.

Et il s'installa devant le thé servi, pendant que Mary, la petite _maid_ anémique et plate, l'examinait de côté en balayant, le considérait furtivement de ses grands yeux cernés et luisants de fatigue, de ses yeux prompts et dociles, qui savaient deviner à l'éclair d'un regard les plus bizarres fantaisies des clients, mais que déroutaient complètement, cette fois, les étranges caprices sédentaires de cet étrange Frenchman-là!

A dix heures, les meubles étaient en ordre, la chambre prête, et sur la table à écrire, dressée contre la fenêtre, Favierres avait disposé des livres, des brochures, du tabac et les menus objets de son sac de voyage.

Il commença à attendre.

La première heure s'écoula pour lui assez rapidement à parcourir des journaux apportés de Paris, des revues, à marcher de long en large ou à attendre, assis.

Mais à onze heures un quart, lorsqu'il aperçut l'aiguille de sa montre, placée sur la table, dépasser le quart et se traîner imperceptiblement vers la demie, il ressentit un petit serrement de cœur, il entrevit la possibilité, la presque certitude que Mme Lahonce ne viendrait pas avant le déjeuner. Et, jusqu'à midi, il s'appliqua à accepter cette première déception, à se l'expliquer par cent empêchements normaux et vraisemblables, à la subir bravement, à en prendre, sans faiblesse, son parti.

De midi à une heure il cessa d'attendre, se reposa à somnoler sur un canapé de velours rouge; puis, au coup d'une heure, il réclama à Mary son déjeuner que le maître d'hôtel apporta sous des cloches argentées et déposa le long de la table, en s'informant, d'une voix mielleuse et hypocrite, si le gentleman souperait également dans sa chambre. A quoi le gentleman répondit affirmativement, d'un _yes_ bourru et laconique.

A deux heures, il avait fini de manger.

Il recommença à attendre.

Trois heures, quatre heures, cinq heures sonnèrent successivement, avec un bruit antique, à l'horloge d'une église voisine.

Dans le ciel gris, le jour devenait moins limpide, moins léger,--alourdi par les premières nuées approchantes de la nuit, tout jauni par les vapeurs du brouillard qui s'accumulaient de plus en plus jaunes et plus épaisses.

Favierres s'était étendu sur le canapé rouge, et enveloppé dans une couverture, il ne bougeait pas, respirait à peine, tentait de dormir, de séduire par son immobilité le sommeil.

Pourtant il n'arrivait à faire que de brefs sommes fiévreux, après lesquels il avait des réveils accablants dans la pénombre de la chambre pleine d'air jaune, de la chambre étrangère où Mme Lahonce n'était pas venue.

Alors, il prêtait studieusement l'oreille, il voulait à tout prix entendre un bruissement de pas, quelqu'un qui gravit l'escalier, quelqu'un même qui ne fût pas Hélène, mais lui en eût donné l'espoir.

Tout cependant se taisait en l'hôtel; et la rumeur du dehors propageait, à travers ce silence bourgeois, plus sinistres et obscurs encore, ses échos confus et lointains,--les murmures adoucis de la grande ville retentissante, de la grande ville inconnue qui grouillait, se démenait, vivait là tout auprès dans le vacarme et dans l'effort.

Il se figurait Londres en des imaginations puériles,--toutes ces rues et ces parcs et ces quais dont il avait appris les noms sur le plan, toutes ces avenues et tous ces quartiers remplis d'Anglais et d'Anglaises rougeauds et pudiques, d'Anglais traditionnels et caricaturaux, avec de longues dents, de longs favoris, ou d'Anglais élégants, tels qu'il en avait rencontré dans le monde, avec des moustaches blondes, des yeux clairs, des vêtements bien ajustés; puis il lui semblait les voir se retourner au passage de Mme Lahonce, se pousser le coude, cligner de l'œil par admiration, par polissonnerie désireuse.

Et ces pensées l'exaspéraient contre eux, l'exaspéraient contre Hélène dont il ne pouvait excuser le retard, le silence,--dont il doutait déjà, dont il se rappelait aussi la phrase équivoque au sujet de l'apaisement nouveau de Lahonce. Elle n'avait rien fait pour cela, affirmait-elle... Était-ce bien certain? Des sueurs d'effroi lui perlaient au front en s'imaginant ce qui peut-être avait calmé le mari et retenait Mme Lahonce maintenant. Il s'évertua à se rendormir.