Charlie

Part 5

Chapter 53,819 wordsPublic domain

«Oui! songeait-il, en marchant sous l'excitation de la rêverie... Oui, si j'étais seul, si j'étais libre... Si je ne l'avais pas épousée... Mais voilà!...»

Il se souvenait comment, de degrés en degrés, il était descendu avec elle au mariage, en faisant d'abord sa maîtresse--une maîtresse de hasard trouvée parmi les choristes d'un concert du dimanche où elle chantait, sa semaine de travail chez un couturier terminée--une maîtresse qu'il comptait garder quinze jours, un mois, et qui lui était restée pour la vie; il se souvenait comment, en somme, il l'avait aveuglément épousée, six ans auparavant, juste après la mort de sa mère, par peur de la solitude, par inexpérience veule et par découragement.

«Ah! si j'avais su... si j'avais su!»

Et il revoyait, heure par heure presque, la progressive déchéance de cette Valérie Grimart devenue, par l'aide des circonstances, Mme Favierres, Mme Favierres pour toujours.

Encore, avant de connaître Mme Lahonce, il n'était que froid envers la pauvre créature, dédaigneux et sans égards. Il lui en voulait d'avoir entravé, terni son existence brillante d'un lien grotesque et superflu. Il lui en voulait de ne plus pouvoir l'aimer, de l'apercevoir telle qu'elle était, telle que la lui dévoilaient l'habitude et le temps: flétrie, commune, banale de goûts, de façons, de tendresse, et soumise en servante à ses grossiers ouvrages.

Mais du jour où il avait commencé à chérir réellement Hélène, sa froideur s'était changée en haine, son dédain en mépris. Il avait malmené sa femme par amour, l'avait détestée de toute la vigueur de sa passion, l'avait torturée comme par une superstition sentimentale et vengeresse--comme si chacune des duretés, des méchancetés réfléchies dont il la tourmentait eût été une offrande de cœur à Mme Lahonce, une action de grâces à l'amie préférée. Et peu à peu même, dans cet esprit de fanatisme amoureux, il en était venu à rougir des mouvements de pitié, des velléités de regret que lui inspirait parfois la résignation servile et muette de sa femme sous les outrages et les cruautés. Il éprouvait des remords de l'avoir embrassée plus affectueusement après une algarade trop vive, de l'avoir paternellement consolée si elle pleurait tout d'un coup; et le lendemain ou quelques heures plus tard, il ressentait un besoin craintif de racheter ces défaillances, ces manquements à Mme Lahonce, par un redoublement de sévérité grincheuse et d'insultante tyrannie.

«Allons, conclut-il, une cigarette encore avant de dormir!»

Il s'était approché du piano pour allumer sa cigarette, mais soudain, comme hypnotisé, il demeura à contempler une de ses bagues qui reflétait la lueur des bougies et fulgurait dans l'ombre,--un anneau tressé d'or et de platine, que censément Charlie lui avait donné, pour sa fête, le mois précédent. Charlie! Un aussi qu'il ne reverrait plus, dont il ne sentirait plus autour de son cou les bras embrasseurs et gamins, dont il n'aurait plus les gentils baisers fougueux, dont il n'aspirerait plus la douce haleine d'enfant toute neuve et framboisée. Et il l'appelait tendrement, murmurait inconsciemment:

«Mon petit Charlie!... Mon bon vieux Charlie!...»

Un bruit de savates claquantes dans l'escalier, un bruit de savates qui descendaient, lui fit brusquement redresser la tête.

La porte du salon s'ouvrit et sur le seuil parut une chétive forme en chemise blanche: Mme Favierres. Elle tenait à la hauteur de ses yeux éblouis un bougeoir de cuivre, et avec l'ample gaine ballonnée de sa chemise blanche, le fichu brunâtre qui encerclait sa petite figure pâle, bouffie, cireuse, et l'encadrement de ses bigoudis qui se tordaient comme de gros vers noirs au-dessus de son front mou, elle semblait ainsi la personnification de la disgrâce nocturne, elle réalisait toute la laideur sacrilège que vouent impudemment à la Nuit les femmes lassées par l'âge et sans coquetterie.

--Tu ne viens pas te coucher? demanda-t-elle... Voilà un quart d'heure que je t'entends marcher... Tu vas te faire du mal, tu vas attraper froid, mon ami! Tu ne veux pas monter, dis?

Favierres la considérait fixement, comme pour aviver à cette burlesque hideur sa répulsion coutumière.

--Non, je ne monte pas, dit-il enfin... Quand je jugerai à propos de monter, je monterai... Je te prie de me laisser tranquille...

Elle était tout près de lui et haussant davantage son bougeoir:

--Qu'est-ce que tu as donc, mon chéri?... Mais tu as les yeux tout rouges!... Tu as pleuré?... Qu'est-ce qu'il t'est arrivé, dis-moi?... Je t'en prie, mon pauvre chéri, qu'est-ce que tu as?...

Favierres battait le sol du pied, contenait son énervement, sans répondre.

Mme Favierres insista:

--Tu as du chagrin?... Dis-moi ce que c'est!... Je pourrai peut-être te consoler... Tu as de la peine, j'en suis sûre!...

Et Favierres gardant le silence, elle poursuivit d'une voix pressante où il n'y avait pas que de la compassion, mais aussi comme un espoir:

--Je t'en prie, dis-moi, dis-moi!... Je ne veux pas que tu souffres... C'est sans doute ces dames, tes amies, ces belles dames, quoi! qui t'ont fait de la peine... C'est sans doute elles qui...

Favierres asséna un coup de poing sur le piano dont les cordes gémirent sourdement.

--Je te défends de dire cela! hurla-t-il. Je te le défends, tu entends... Ces belles dames!... Je t'interdis de me parler jamais de ces choses-là... sur ce ton-là!... Je te défends de parler de ce que tu ignores, de femmes que tu ne connais seulement pas, tu entends, tu entends?...

Il l'avait saisie par le bras, comme une voleuse, et la traînait vers la porte:

--Allons! remonte!... Laisse-moi!... Et tâche de ne plus recommencer!...

Mme Favierres, affolée, obéit, et tandis que le clapotement de ses savates gravissait marche à marche l'escalier, s'éloignait, cessait complètement, le compositeur retourna au piano pour y rallumer sa cigarette éteinte.

Sa main tremblait, manquait la flamme, mais il se sentait tout ragaillardi par ses représailles brutales, tout fier d'avoir vengé du soupçon sa parfaite et irréprochable amie.

Il fuma une seconde, une troisième cigarette, retenu par l'horreur de ce qu'il savait l'attendre là-haut, n'osant monter par peur des scènes, des pleurs, de toute cette douleur sans beauté dont il ne pourrait s'émouvoir.

Mais quand, vers deux heures, épuisé par la fatigue et l'inquiétude, il se décida à regagner la chambre conjugale, tout de suite il fut rassuré.

Mme Favierres dormait, et les bruyants soupirs qui scandaient sa respiration régulière, convulsions suprêmes des sanglots étouffés, les longs soupirs qui bruissaient par sa bouche entr'ouverte attestaient la loyauté de son sommeil.

Favierres pourtant se pencha sur elle, voilant de la main l'éclat du bougeoir qu'il portait.

Elle n'était plus cireuse et pâle maintenant sous les serpents des bigoudis, la petite face molle de Mme Favierres; elle était rouge, balafrée de rayures roses, pourpre surtout aux paupières, aux narines qui luisaient comme graissées, polies par les larmes; et sur sa figure, tout à l'heure si laide et ridicule, la souffrance avait mis son charme attendrissant.

Favierres eut un élan subit de remords, de pitié véritable. Il songeait à ce que c'est que de souffrir du cœur, et il plaignait enfin ce mal qu'il connaissait.

«Pauvre femme!... Pauvre malheureuse!... Pourquoi faut-il que les gens se martyrisent les uns les autres?... Pourquoi toutes nos douleurs font-elles d'autres douleurs?»

Il se penchait, s'inclinait plus, poussé par un sentiment de fraternité égoïste, de communion dans le chagrin, et ses lèvres finirent par se poser doucement sur le front moite de sa femme assoupie.

Elle se réveilla à demi, sursauta d'un restant de terreur.

--Hein! quoi! C'est toi?... Qu'est-ce qu'il y a?...

Il la maintenait d'un geste cordial en sa posture de repos:

--Rien, rien... Je t'embrassais... Je te demandais pardon!

Elle lui tendit sa bouche dans un sourire heureux, et il embrassa encore bravement ces lèvres désaimées et désertées, ces lèvres toutes brûlantes et salées par les pleurs.

V

Il en est des blessures morales comme de ces lésions cachées au plus profond de notre corps. Elles ne se voient pas, ne se signalent par rien de visible, de tangible, d'effrayant, ni par du sang qui coule, ni par une paralysie des membres, ni par les linges ou les appareils protecteurs: et ainsi elles nous laissent, après le sommeil, pour un instant, l'illusion d'être valides, intacts, pareils à ceux qui vont dans la vigueur et la santé. Seulement, un effort, une tentative de nous mouvoir, d'agir, et aussitôt les sournoises dormeuses se réveillent, reprennent prestement à l'intérieur de nous, leurs poinçonnantes et purulentes manœuvres, nous remettent vite dans l'état de débilité et d'agonie où nous étions avant.

Favierres, en se levant, se sentait moins accablé que la veille, plus courageux, plus dispos au labeur qui occupe; et, une fois habillé, il descendit dans son cabinet et s'installa, comme de coutume, devant son papier rayé de portées, à son étroite table de travail. Mais, au bout de quelques minutes, la douleur, de nouveau, projetait en lui son venin montant et rapide, de nouveau secouait, excitait, relançait dans son imagination les cauchemars assoupis, les visions mauvaises. Et il dut, par faiblesse, s'arrêter; il laissa tomber sa plume, repoussa les feuilles blanches, empoisonné soudain, oppressé et pantelant d'angoisse, sans pouvoir penser, réfléchir à autre chose qu'à Mme Lahonce, à la brutale séparation, à la chère union détruite et aux moyens de réparer.

Il passa toute la matinée, dans un malaise étouffant et toujours plus enfiévré, à organiser des plans, des stratagèmes impraticables pour revoir Hélène, à attendre la lettre, la dépêche, les incertaines nouvelles qui peut-être lui parviendraient d'elle.

Deux courriers se succédèrent sans rien apporter. A l'arrivée de chacun, Favierres avait des palpitations galopantes, une ruée de sang qui lui battait à coups tumultueux les côtes, puis, le facteur parti, c'était une prostration brisante comme une chute, c'était un sombre étourdissement, la tête ballante, les yeux fixes, comme un ivrogne morne.

Il voyait alors le temps de la longue journée, tout cet énorme temps se dérouler dans l'immensité de ses casiers superposés et vides. Il le voyait vraiment ainsi qu'on voit un objet, une vaste mappemonde de terres ignorées,--il le voyait avec toutes ses heures, toutes ses minutes, toutes ses secondes incolores et semblables; et il se demandait laquelle de ces grises et menues divisions serait la bonne, sur laquelle il pouvait hardiment piquer, dresser son désir fou d'une lettre, comme l'épingle-fanion qui marque les victoires.

Mais, vers trois heures, à bout de patience, enragé d'anxiété, il sortit, sans avertir Mme Favierres, et gagna les boulevards du Parc, afin de marcher un peu, de s'apaiser un peu les nerfs.

Il avait résolu de ne pas aller dans Paris, autant pour éviter des rencontres oiseuses, des conversations pénibles, que pour rester près de chez lui, si l'envie d'y retourner, de revenir aux nouvelles, le saisissait tout à coup.

Et puis le calme de ce Versailles bourgeois qu'est le parc de Neuilly plaisait plus à sa sauvagerie de souffrance que les rues tapageuses de la ville.

C'était sur les larges trottoirs humides et déserts la tristesse solennelle des premiers jours d'octobre. Le ciel noir, chargé de nuages, laissait ternes et moroses les grands arbres du bord, malgré le plumage rouge et jaune, le gai plumage d'ara, dont les avait parés l'automne. Les pas s'assourdissaient dans le tapis beige et moelleux des feuilles mortes. Des maisons blanches, des propriétés blanches dissimulées sévèrement au fond des jardins devinés, derrière les auvents gris ou verts des hautes grilles à pointes--de ces habitations riches et paisibles, nul bruit, nulle voix ne s'élevait pour troubler le silence du boulevard sans passants. Et Favierres, tout en marchant, s'approuvait d'avoir choisi pour sa promenade ces belles voies de paix et de mélancolie, de n'avoir pas couru s'exposer aux questions, aux gouailleries, à toutes les blagues injurieuses des personnes honorables.

«Ah! oui, songeait-il, avec ma tête, avec la tête que j'ai, il n'aurait plus manqué que cela d'aller à Paris... Bon si j'avais perdu ma femme, ma femme légitime, ma vraie femme, celle que je déteste, enfin... Alors on aurait trouvé ça tout naturel de me voir des yeux en larmes... On n'aurait pas eu assez de consolations, de condoléances, de «Pauvre ami!» pour compâtir à ma douleur... Mais non, je n'ai perdu que ceux à qui toute ma vie était dévouée... Je n'ai perdu que mon unique bonheur, je n'ai perdu que ma maîtresse, comme ils disent, que le fils de ma maîtresse aussi,--tout bonnement... Et cela, pas moyen de l'avouer, pas moyen d'en pleurer devant le monde... C'est défendu... Et si c'était permis, ce serait ridicule... Pleurer pour une maîtresse perdue!... La belle affaire!... On en reprend une autre... Et tout est dit!...»

Il s'indignait à préciser ces idées, à se découvrir si isolé, si réprouvé, si désarmé contre tous, dans l'exaltation de son amour exceptionnel et effréné.

«Mais allez donc expliquer ces choses-là à un père de famille, à un brave homme, à un M. Brodin... Il vous traitera de bandit, d'aliéné, de coquin... comme l'autre a fait pour moi hier!...»

Et peu à peu, sa colère sombrait dans le découragement au spectacle de ce monceau de joies en ruines auprès duquel il végéterait désormais, à la pensée de ce néant d'affection où s'abîmerait maintenant sa carrière sans but.

«Le monde!... Ah! je m'en moque bien du monde!... On ne m'y repincera plus dans le monde, chez tous ces gens qui me méprisent ou qui me jalousent... Le monde?... A quoi bon? Pour y voir des femmes qui ne seront pas Hélène, des enfants qui ne seront pas le petit?... Merci! Plus rien à faire par là... Et de l'autre côté non plus, du reste... Le travail me dégoûte... Je ne pourrai plus travailler... jamais!... Je le pressens... Non, ma vie est fichue, c'est bien simple, absolument fichue!...»

Il arrivait devant chez lui, et tout de suite, il se rendit à la cuisine où, par la fenêtre entr'ouverte, il avait aperçu Mme Favierres qui surveillait les préparatifs du dîner.

--Il n'est rien venu pour moi? questionna-t-il d'une voix brève.

--Non, rien, mon chéri! fit affectueusement Mme Favierres.

--Ni lettres, ni dépêches?

--Rien, rien... Je te le dirais, voyons!

Il haussa les épaules et déclara:

--Je vais travailler dans le salon... Qu'on ne me dérange pas avant de servir...

Et Mme Favierres l'entendit qui s'enfermait à double tour. Vers six heures, la nuit étant déjà noire, elle gratta à la porte pour lui proposer de la lumière. Il cria, sans ouvrir, d'un ton furieux:

--Non, je n'en ai pas besoin... Je t'ai dit de ne pas me déranger!...

Il ne prononça pas une parole pendant tout le dîner, ne répondant que par signes aux indications que lui murmurait Mme Favierres pour qu'il choisît les bons morceaux; et, son café bu, il sortit.

Lorsqu'il rentra une heure plus tard, il trouva la petite femme sur le perron, sa tête frileuse enveloppée d'un fichu de laine noire.

--Tiens! mon chéri! fit-elle... Voilà une lettre que le facteur vient d'apporter!

--Donne!

Il s'était élancé dans le salon, fermait la porte à clef et, sans se dévêtir, il approcha vivement l'enveloppe d'une lampe posée sur la table. L'écriture était celle de Mme Lahonce. Il déchira, debout, l'enveloppe et lut:

«Je ne sais pas ce que je vais t'écrire, ni si je vais pouvoir, ni si on me laissera finir, mon ami chéri, mon ami plus cher et plus chéri que jamais... Je vais t'écrire au hasard, comme je pourrai... Excuse-moi... Il est deux heures et je profite de ce qu'_on_ est sorti un instant pour t'envoyer un peu de mes pauvres nouvelles... Mais _on_ peut rentrer d'un moment à l'autre... Alors, que je te dise d'abord ce qu'il y a de plus triste... Nous partons demain matin en voyage... Nous partons pour Londres... Nous n'y resterons pas... Nous en repartirons immédiatement pour aller à l'île de Wight... Pour combien de temps? Je l'ignore... _On_ ne veut pas le dire... Ma main tremble... Je ne vois plus ce que j'écris, parce que je pleure... Ah! mon chéri, ce que j'ai subi depuis hier!... Et les injures et les scènes, et _on_, et mon père et ma mère!... C'était à devenir folle!... Sans notre cher petit Charlie, sans l'espoir que j'ai, que je conserve malgré tout de te revoir un jour, mon grand Fav, je me serais tuée, j'aurais bu du laudanum, j'aurais fait n'importe quoi pour ne plus les entendre, pour leur échapper... Mais ce qu'ils me disaient de moi, de ma conduite, ce n'était rien encore... C'était ce qu'ils me disaient sur toi, mon grand ami chéri, c'étaient toutes les infamies qu'ils déversaient sur toi qui m'assassinaient, qui m'exaspéraient!... J'aurais voulu pouvoir leur crier qu'ils étaient des misérables, les étrangler, leur arracher la langue... J'aurais voulu leur dire comme tu m'aimais et comme tu avais divinement su faire que je t'aime... J'ai déchiré un mouchoir, je l'ai mis en lambeaux avec mes dents pour ne pas répondre... Je te l'ai gardé... Je te l'apporterai un jour... Tout est arrivé par la faute de Juliette... Tu me disais hier que j'avais tort de me fier à elle!... Mais quand on aime, on n'a pas confiance dans les gens, on a bien mieux: on a besoin d'eux... On se livrerait à son pire ennemi s'il pouvait vous servir à ce que l'on désire... Maintenant, l'a-t-elle fait exprès? Je ne crois pas... Mais, tout de même, je l'ai en horreur, cette femme... D'ailleurs, _on_ veut renvoyer tous les domestiques, même Nanette, ma vieille nourrice, qui ira chez mes parents... Papa dit que c'est une maladresse de renvoyer les gens, qu'ils raconteront l'histoire partout... Mais _on_ s'obstine à vouloir les renvoyer... Du reste, depuis hier, papa et _on_ passent leur temps à se disputer... Toute la matinée, je les ai entendus crier dans le salon... Je suis anéantie de souffrance, d'émotion et de peur... J'ai déclaré que je voulais me séparer... Papa n'a rien voulu entendre de cela... Et ç'a été une autre scène... Et puis, si je me séparais, on m'enlèverait sûrement Charlie... Si tu l'exiges, je me résignerai bien à ce sacrifice... Mais toi-même tu en souffrirais, toi mon grand Fav qu'il aime tant et que je veux qu'il revoie... Ce matin, tu ne te doutes pas comme il a été bon et affectueux, cet ange!... Il pleurait de me voir pleurer... Il buvait mes larmes en m'embrassant... Heureusement je l'emmène avec nous... Nous partons seuls, sans femme de chambre, sans domestique, sans Nanette, complètement seuls... Je tâcherai que nous revenions le plus tôt possible... Mais c'est si difficile!... _On_ est si furieux, si mauvais, si changé!... Quel malheur tout de même, mon grand ami chéri!... J'essaierai de t'écrire de là-bas... Papa tout à l'heure m'a dit que tu me demandais pardon... Pardon de quoi?... De m'avoir tellement aimée!... C'est fou!... Aie confiance en mon courage, en mon cœur... Ne souffre pas trop... Ne te désespère pas... Nous nous reverrons, j'en suis sûre... Je te dirai même une idée que j'ai. Voici mon idée...»

La lettre s'arrêtait là, brutalement interrompue par la survenue sans doute de _on_ ou d'un des durs gardiens de Mme Lahonce.

Dans un transport de tendresse et de soulagement, Favierres porta le papier à ses lèvres.

«Comme elle est vaillante!... Comme je l'aime!» murmurait-il; et il sentait dans sa poitrine son cœur délié s'étirer, se détendre, comme sous l'onction d'un baume.

Il relut deux fois encore, trois fois la lettre. Il avait un sourire apitoyé à certains endroits, à certaines expressions de fougue et de fureur. Il se représentait les scènes que chaque phrase évoquait, Hélène dans des attitudes d'indomptable héroïne, et les halètements de ses seins sanglotants ou révoltés. Puis il cherchait à compléter les lignes de la fin, à parachever cette idée seulement promise, cette idée de ruse et de joie dont il avait soif maintenant comme d'une dernière gorgée d'espoir; il se surexcitait de nouveau sans trouver.

«Bah!... Je ne réussis qu'à me faire du mal... C'est absurde!... Attendons!... Il n'y a qu'à attendre!...»

Et il monta se coucher.

Dans le lit d'acajou proche du sien, Mme Favierres lisait à la lueur d'une basse lampe à pétrole, une collection de feuilletons du _Petit Journal_.

--Eh bien! mon chéri? demanda-t-elle discrètement... Ta promenade a-t-elle été bonne?...

Favierres répondit sur le même ton de réserve:

--Pas mauvaise... pas mauvaise!...

Elle éteignit quand il fut au lit et susurra:

--Bonsoir, mon chéri!

--Bonsoir!

Il lui avait saisi la main dans l'obscurité et l'embrassait avec une machinale douceur. Mais soudain il la lâcha, la repoussa plutôt comme un objet répugnant. L'image d'Hélène pleurant dans l'insomnie lui traversait l'esprit et lui donnait sa femme en haine. Il répéta pour s'excuser de sa brusquerie:

--Bonsoir!

Et il s'endormit en souriant, en se redisant confusément les phrases de la lettre cachée sous son oreiller, ces mots et ces mots ajustés sans suite qui, dans le vide des espaces, avaient d'un coup refait entre eux le fil immatériel d'union et de foi.

* * * * *

Il se leva tard le matin, et après déjeuner il prit un fiacre, se fit conduire, au plus voisin, chez un libraire de Neuilly. Mais le marchand n'avait pas les livres qu'il désirait. Il dut descendre dans Paris, jusqu'au boulevard. Il en revint à la nuit, avec deux guides de l'Angleterre et une monographie illustrée de l'île de Wight.

Puis, le dîner terminé, il s'installa à les lire, dans le salon, en face de Mme Favierres qui cousait, ourlait des torchons, de l'autre côté de la table, et n'osait pas parler, car déjà elle s'était, au dessert, attiré une rebuffade pour de timides questions sur le titre des livres.

Il avait eu cette idée de se consoler, de se distraire en suivant, en accompagnant Hélène par la pensée, en s'aidant des gravures et des descriptions afin de la voir, par delà les mers, dans cette île verte et tiède où on l'avait emmenée captive. Et le lendemain il employa encore la journée et la soirée à étudier ses guides, à apprendre les régions et les sites, à planter dans son imagination les décors délicats ou rustiques dans lesquels Mme Lahonce promenait sa tristesse.

Où était-elle, la forte et charmante amie? Dans quelle station de l'île, dans quel hôtel et dans quelle chambre? A Ryde, à Shanklin, ou à Ventnor, à Freshwater près des grottes brunes, ou à West-Cowes peut-être, au port plein de yachts blancs?

Il se la figurait toujours au fond d'un landau découvert, avec la sévère mine de mélancolie qu'il lui connaissait, Lahonce tout sombre aussi à sa gauche, Charlie vis-à-vis d'eux--parcourant des routes propres, bordées de cottages roses, des pays de verdure moite et grasse, ou longeant des falaises rousses au pied desquelles la mer noire écumait dans les rocs.

Mais au bout de quelques jours, l'inquiétude le reprit. Mme Lahonce n'écrivait pas. Il recommença à s'impatienter, à se tourmenter, à s'imposer chez lui d'énervantes et oisives factions d'attente, guettant la lettre espérée comme le naufragé guette les vivres, souhaitant avec une ferveur de moribond des nouvelles, des aliments pour sa confiance agonisante, pour sa mémoire où le souvenir de Mme Lahonce, où la réalité de son amie pâlissait, dépérissait, s'anéantissait en une vague et glaciale image de keepsake. Et il avait chaque jour des crises de larmes ou de colère, des accès de douleur enfantine qui lui faisaient maudire Hélène à voix basse, tout en l'invoquant.

Enfin, un matin, comme il se réveillait en sueur, après d'affreux cauchemars de rupture et de mort, Mme Favierres lui plaça dans ses mains engourdies une lettre, une lourde lettre mauve, où il déchiffra aussitôt l'écriture de Mme Lahonce, au-dessous d'un timbre étranger.