Charlie

Part 4

Chapter 43,769 wordsPublic domain

--Oh! épargnez-vous les faux serments, Monsieur! fit M. Brodin avec un arrêt de la main un peu scénique... Voici une lettre que mon gendre a interceptée et qui vous était destinée... Si vous me jurez, non votre parole d'amant, oh! non, cela ne serait pas assez! mais votre parole d'honnête homme, cette fois, que vous me rendrez cette lettre aussitôt après l'avoir lue, je consentirai peut-être à vous la confier pendant quelques moments... Vous verrez alors que toutes vos dénégations sont aussi superflues qu'elles sont honorables... Je vous attends, Monsieur!

Ils échangèrent la lettre, le serment réclamé, et tandis que Favierres parcourait le papier mauve, la paupière basse et négligente, le visage immobile, glacé d'une volontaire expression d'indifférence, M. Brodin l'examinait du coin de l'œil comme une sorte de monstre captif, comme l'incarnation repoussante du vice qui ment, qui vole et se dérobe. Oui, cet homme aux caressants yeux bleus, cet homme à la moustache brun roux et finement emmêlée, cet homme aux cheveux en brosse et tout gris vers les tempes, ce jeune homme à la beauté énergique et nerveuse, à la tête pleine de secrets et de mélodies, c'en était un, c'était un amant, un de ceux qui chassent la femme d'autrui, qui la poursuivent, la traquent et la prennent; oui, c'était l'un d'eux, un de ces insaisissables et félons ennemis que M. Brodin tenait là sous son regard, entre ses mains, à sa merci,--à la merci de tous ces droits sanguinaires de revanche et d'insulte que confèrent en certains cas, la société, la famille, l'âge et les convenances! A cette pensée de sa supériorité, M. Brodin sentit son indignation s'accroître de courage, et il arracha plutôt qu'il ne reçut la lettre que lui restituait Favierres d'un geste très poli.

--Eh bien! Monsieur? grommela-t-il dédaigneusement, en glissant le papier dans la poche intérieure de sa redingote... Eh bien! Monsieur? Vous avez lu?... Le contenu de cette lettre vous est malheureusement trop favorable pour que vous persistiez à nier, je présume?

Favierres, qui se mordait les lèvres d'impatience, éleva la main en signe d'aveu.

--Bon! Vous ne niez plus? reprit M. Brodin... Très bien! J'en suis fort aise! Je vous dirai même que le contraire ne m'eût pas étonné outre mesure. Avec des gaillards comme vous...

Le compositeur eut un mouvement de buste en avant qui provoqua de la part de M. Brodin un petit recul de retraite vers l'appui de la cheminée.

--Du reste, continua-t-il, sans s'obstiner à énoncer son opinion complète sur les gaillards comme Favierres, du reste, du moment que vous ne niez plus, cela va beaucoup simplifier les choses... Je ne vous retiendrai pas longtemps à vous dire ce que je pense de votre conduite, Monsieur... Vous savez, j'imagine, mieux que moi, qu'elle n'a pas été celle d'un galant homme...

Favierres lui coupa la parole:

--Permettez, Monsieur!... Je ne puis tolérer que vous...

--Plaît-il? interrogea d'un air goguenard M. Brodin.

Favierres reprit de même:

--Je vous dis, Monsieur, que je ne puis tolérer que vous me parliez sur ce ton... Je vous prie de garder pour vous vos appréciations sur une affaire qui ne saurait se régler qu'entre M. Lahonce et moi!

--Eh bien, c'est ce qui vous trompe, Monsieur! riposta victorieusement M. Brodin... Vous vous trompez du tout au tout!... J'ai obtenu de mon gendre qu'il ne parût pas dans cette lamentable aventure... Et il n'y paraîtra pas!... J'ai obtenu de lui à grand'peine qu'il me chargeât de ses intérêts... J'ai donc le droit strict d'apprécier votre conduite... Et j'en use... Je vous répète que votre conduite n'a pas été celle d'un galant homme!...

Il prit par prudence un temps pour le cas où Favierres n'eût pas été de son avis, lui eût contesté brutalement ce droit dont il usait. Mais le compositeur demeurait le regard fixe, la tête baissée, vers la rougeoyante palpitation du bois qui luisait, dans la cheminée, derrière les jambes écartées de M. Brodin. Il n'écoutait plus le vieillard, retenu par une idée folle, absorbé dans le désir absurde d'essayer de revoir Hélène, de ne pas partir sans l'avoir revue, sa malheureuse amie, qu'il devinait maintenant à gémir, à se désoler sous les outrages et les reproches, tout près, à côté, dans quelque pièce voisine.

M. Brodin, qu'enhardissait ce silence, poursuivit, en piétinant à petits pas devant la cheminée:

--Ah! ah! pardieu, vous ne pensez pas comme moi!... Je vous connais, allez! Je connais cela! Vous trouviez tout naturel, n'est-ce pas? de vous introduire chez un homme, de lui capter son amitié, de vivre chez lui, de manger ses dîners, et enfin de lui détourner sa femme... Oui, vous trouviez ça propre, élégant, honnête! Ha! ha!... C'est ce que vous appelez, vous autres, de l'amour, de la passion... C'est ce qui est admis, hé? C'est ce qui se fait?... Eh bien! Monsieur, ces choses-là ont un autre nom, dans le langage des braves gens... Ces choses-là, voulez-vous que je vous dise comment cela s'appelle?

Il ne put réaliser sa proposition. Favierres l'avait saisi par le bras, l'arrêtant court dans son piétinement, et d'une voix exaspérée lui murmurait:

--Monsieur Brodin... taisez-vous... taisez-vous, je vous en prie!...

--Que je me taise? protesta mollement M. Brodin.

--Oui, taisez-vous!... Vous savez bien que si je n'aimais pas votre fille comme je l'aime, si je ne préférais tout à un scandale qui pût lui nuire, vous savez bien que je n'aurais rien entendu de tout ce que vous m'avez dit, que j'aurais couru chercher votre gendre derrière ces portes, je ne sais pas où, là où il se cache, enfin, et qu'alors je me serais bien chargé qu'il ne puisse plus vous charger de ses intérêts... Vous comprenez?...

Il agitait, tenaillait d'une pression griffante le maigre bras de M. Brodin. Le vieillard se débattit en secousses apeurées et rageuses.

--Ah! laissez-moi, Monsieur!... Voulez-vous me laisser, nom d'un chien!

D'une secousse plus vive, il s'était dégagé. Il maugréa en se frictionnant son bras meurtri:

--C'est un peu fort!... C'est un peu fort!... Ah! vous pouvez vous vanter d'avoir du toupet, dans votre bande!... Non, c'est trop fort!... Et d'abord, apprenez que mon gendre ne se cache pas... Je vous ai déjà dit que c'était moi qui...

Puis il se tut brusquement, comme bâillonné par une recrudescence de colère.

--D'ailleurs, au fait, je n'ai pas d'explication à vous donner... Je ne discute pas avec les butors... Vous êtes libre, Monsieur... J'ai bien l'honneur de vous saluer.

Favierres avait ramassé son chapeau et restait debout en face de M. Brodin, ne s'en allant pas, ne pouvant se décider à s'en aller, à quitter ce sol d'amour, à partir sur-le-champ en exil à jamais.

--Eh bien! Monsieur? interrogea avec hauteur M. Brodin... Je croyais pourtant m'être exprimé clairement, vous avoir fait comprendre que notre conversation était terminée...

Favierres balbutia:

--Je vous prie de m'excuser, Monsieur Brodin, d'excuser un moment de vivacité que je regrette beaucoup... Je suis très nerveux, très susceptible... Et ce que vous me disiez au sujet de Mme Lahonce, de nos sentiments, était si blessant, si cruel...

--Il suffit, Monsieur! interrompit M. Brodin qui, devant la confusion de Favierres, recouvrait graduellement son audace méprisante. Il suffit! Je vous tiens quitte de vos excuses... J'ai mon opinion sur votre compte... Cela suffit... Demeurons-en là, voulez-vous? et abrégeons... Bonsoir, Monsieur... Je vous salue...

Favierres céda:

--C'est bien, Monsieur, je me retire... Mais je vous prie--je vous prie de toutes mes forces--de bien dire à Mme Lahonce que je lui demande profondément pardon de tout ce qu'elle souffre à cause de moi et de tout ce qu'elle endurera peut-être par la suite... C'est là un petit service que vous ne me refuserez pas, j'espère, et dont je vous aurai une grande gratitude... Puis-je compter sur vous?

--Eh bien! soit, fit M. Brodin après avoir réfléchi un instant. Soit, je le lui dirai... Je n'y vois pas d'inconvénient... Non, vraiment, je n'en vois pas! Seulement, jurez-moi que si vous rencontrez mon gendre, vous ne ferez rien contre lui...

--Je vous en donne ma parole...

M. Brodin, alléché, poussa plus loin ses conditions:

--Et jurez-moi aussi que jamais, quoi qu'il arrive, vous ne tenterez rien pour revoir Mme Lahonce!...

Favierres ne répondait pas.

--Comment! s'exclama M. Brodin, vous oseriez vouloir la revoir?

Le musicien, sans répliquer, s'était incliné en un salut correct, marchait vers la porte de sortie.

M. Brodin le rattrapa.

--Mais c'est abominable! abominable! bégayait-il, tout affolé... C'est inconcevable. Vous songez à la revoir!... Mais vous voulez donc notre malheur, notre ruine à tous! Mais vous avez donc le diable au corps tous les deux!... Voyons, Monsieur Favierres, ce n'est pas pour moi, ce n'est même pas pour ma fille, c'est pour mon petit-fils que je vous le demande, pour ce petit Charlie que vous prétendiez tant aimer... Je vous en prie, promettez-moi que vous n'essayerez pas de revoir Hélène!

Favierres avait tourné le bouton de la porte:

--Monsieur Brodin, dit-il fermement, je vous promets d'éviter tout ce qui risquerait de faire du tort à Mme Lahonce ou à son fils. Cela doit vous rassurer, il me semble!...

Et, saluant encore, il sortit.

* * * * *

Au bruit de la porte de l'antichambre, Lahonce était accouru:

--Eh bien? questionna-t-il.

M. Brodin, qui se promenait à travers le salon, en frottant machinalement son bras endolori, rétorqua:

--Eh bien, ça été dur! Ah! ça n'a pas été tout seul!... Il manque prodigieusement d'éducation, ce garçon! Mais tout est arrangé... J'ai dit son fait au misérable, et il ne rôdera plus par ici de sitôt, c'est moi qui vous le déclare!

Puis, pour se donner le loisir d'accommoder un récit acceptable, un récit à son honneur et à l'honneur aussi de Lahonce, il ajouta:

--Je vous raconterai cela plus tard... Maintenant, venez avec moi... Nous allons parler à Hélène!

IV

Dehors, Favierres fit quelques pas dans la rue de Lisbonne, puis, tournant à gauche, il remonta lentement le boulevard Malesherbes, se traînant, frôlant les maisons, comme par un besoin vertigineux de s'appuyer, de se dissimuler, de n'être pas seul et en vue sur le vaste trottoir blanchâtre que rayaient de larges taches noires les ombres projetées des arbres.

Il avait résolu de rentrer à pied chez lui, très loin, en plein parc de Neuilly, de se réconforter l'esprit par cette grande marche silencieuse, de se fatiguer un peu sa douleur dans la solitude et la nuit fraîche.

Mais, arrivé place Malesherbes, ses jambes ployaient de lassitude, mollissaient comme après une course trop longue. Il aperçut, en une apparition décourageante, l'immense ligne droite et sombre des espaces qui lui restaient à parcourir avant d'atteindre la rue de Chézy,--toutes ces minutes et ces minutes à vivre avant de gagner son lit, le sommeil, l'oubli,--et il n'eut pas l'énergie de continuer. Il héla un fiacre, donna son adresse:

--132, rue de Chézy... au coin du boulevard Bineau, à peu près..

Puis il s'installa pour le voyage, s'accota dans un coin, les paupières fermées, la tête ballottée au gré des cahots, essayant de dormir à la fois et de se figurer ce qui advenait là-bas des affreuses choses de tout à l'heure.

Il cherchait à s'imaginer avec précision où était à présent Hélène, dans quelle chambre, si elle pleurait, la pauvre enfant aux abois, et comment elle ripostait, dans son trouble, aux écrasantes phrases de vertu, de morale, de réprobation que tour à tour Lahonce ou M. Brodin devaient lâcher sur sa passion en détresse, du haut de leurs droits reconquis.

Il aurait voulu être auprès d'elle, dans ces instants de péril, pouvoir la protéger, de sa force de mâle, contre ses agresseurs concertés, lui souffler ces répliques de révolte, ces répliques d'insoumission et de haine qui démontent l'ennemi, rompent les préliminaires de paix, brûlent sous le venin de l'insulte la fleur de pardon qui allait fleurir. Il souhaitait qu'elle eût le courage, même battue, prisonnière, aux mains des vainqueurs, de se garder à lui pareille, de ne rien abandonner de sa puissance et de sa volonté d'aimer; et en pensant qu'elle était peut-être maintenant à céder, à se repentir, à livrer par crainte leur amour, il poussa un soupir d'accablement long comme un bris de vague, il sentit un afflux de larmes qui soulevaient de leurs eaux lentes ses paupières à demi fermées.

«Comme elle m'aimait! Comme elle m'a aimé! songeait-il ainsi que d'un passé révolu et défunt... Comme elle m'a aimé!»

Et il se rappelait le premier jour de cette époque bienheureuse et finie, le premier soir où, chez Mme de Jehandy, il avait été présenté à Mme Lahonce.

Il venait alors de remporter son premier grand succès avec cette cantate d'_Hymnis_, jouée au concert de la _Société artistique_ et qui, d'un coup, à trente-cinq ans, lui avait assuré cette renommée copieuse et tranquille où il vivait depuis lors, ses authentiques lettres de noblesse dans l'aristocratie des musiciens connus.

Tout de suite, au premier regard, aux premiers mots, il avait deviné qu'il plaisait à Mme Lahonce; et il s'était de même facilement laissé séduire par cette jolie femme élégante, aux paroles savamment complimenteuses, aux larges yeux humides, tendres et sans défense.

Sur sa prière, il lui avait, le surlendemain rendu visite, il l'avait revue ensuite en une seconde soirée. Ils causaient d'abord musique, car Mme Lahonce était douée d'une intuition musicale très délicate, possédait un talent de pianiste naturel et aisé. Mais bientôt, dans leurs regards, ils avaient lu une harmonie autrement simple et violente que celle des mélodies dont ils parlaient: l'harmonie des désirs fervents et qui se veulent. Il s'était enhardi à lui dire qu'il l'aimait. Elle ne s'était pas offensée, pas marchandée, accédant toujours à toutes ses demandes; et au bout de deux semaines elle s'était donnée, généreusement et instinctivement offerte, parmi des pleurs soulagés, dans une hideuse chambre d'hôtel, choisie par lui au hasard, à l'improviste, un soir de fin d'hiver, après une promenade à deux dans des quartiers lointains et misérables.

Au commencement, il ne l'aimait pas. Il la prenait uniquement parce qu'elle était jolie, complaisante, et il n'accordait aux rendez-vous que le temps de ses loisirs; il évaluait l'aventure, d'après la rapidité de l'abandon, comme une de ces liaisons agréables et fragiles qu'on brise aussi vivement qu'on les a contractées.

Mais peu à peu il se sentait davantage captivé, touché par la sincère affection que lui prodiguait Mme Lahonce, par la dévotion de cœur qu'elle lui révélait plus audacieusement à chaque rencontre.

Il comprit tout à coup quelle erreur de fatuité il avait commise en dédaignant jusque-là une tendresse si ardente en sa discrétion; et un matin, comme Mme Lahonce arrivait au rendez-vous, il se jeta à ses genoux, lui confessa, en lui embrassant les mains, sa honte de l'avoir tant méconnue, implora, ainsi qu'un enfant fautif, son pardon. Elle répondit d'un ton mélancolique: «Oui, je ne vous disais rien... Mais je m'en apercevais bien... je savais bien que vous m'aimiez mal!...» Ils terminèrent la journée, chastement, sans presque parler, à se regarder, à se reconnaître, comme une pure journée de fiançailles. Et, à partir de ces aveux, ç'avait été entre eux la haute et supérieure union que crée, nourrit, et fortifie dans les cœurs aimants, la passion sûre et réciproque.

L'amour vrai a sur les désirs cette supériorité qu'il est actif, inquiet et ambitieux. Tandis que les désirs sont bornés et lâches, satisfaits aussitôt qu'assouvis, l'amour paraît aux amants toujours mécontent, toujours au-dessous de ce qu'il espérait, toujours resté trop loin d'où il voulait attendre. C'est comme une œuvre d'art exigeante et jamais achevée à laquelle travaillent continuellement, dans le bonheur ou dans l'angoisse, deux artistes associés; c'est un chef-d'œuvre que ne se lassent jamais d'orner et de ciseler ceux qui se sont jurés un jour de le parfaire.

Favierres et Mme Lahonce passèrent ainsi les deux années qui suivirent à rendre leur passion plus belle et plus charmeuse. Ils se donnèrent d'abord l'un à l'autre ce qui manquait à chacun; ils se rapprochèrent graduellement dans une perfection semblable où ils s'appliquaient tous deux, sans relâche.

Mme Lahonce était un peu frivole, avait fréquemment sur les personnes, sur les choses de la vie, des opinions superficielles, mondaines, dénuées de recherche; et elle subit de bonne grâce les remontrances que Favierres lui en faisait, l'habitude à laquelle il la pliait de scruter les âmes et les intentions, de ne juger les gens qu'avec réflexion, sur leur valeur intime et non sur leurs dehors.

Et, de son côté, le compositeur se corrigeait progressivement de tous ses préjugés haineux, de cet égoïsme et de cette irritabilité d'homme de métier, de cette involontaire et méprisante aversion pour le monde qui, bien des fois, avaient choqué Mme Lahonce. Elle le voulait doux, indulgent, affable; et il le fut. Elle désirait qu'il allât dans les maisons qu'elle fréquentait; et il s'y montra. Elle avait enfin demandé qu'il se présentât au cercle dont tous ses amis, à elle, étaient; et il fit admettre sa candidature.

Après un an de liaison, ils s'étaient, de cette façon, délivrés, dépouillés de toutes ces rugosités de caractère, adverses et natives, qui sont, de coutume, entre amants, la cause cachée des blessures et des froissements pernicieux. Ils devenaient de jour en jour plus proches, plus en accord, plus à l'unisson, puisque leurs pensées étaient maintenant désarmées contre l'entente sans cesse renouvelée qui scellait leurs deux cœurs; et un moment vint où ils s'aimèrent comme deux époux fidèles,--comme deux époux dévoués qui se sont cherchés, choisis et adoptés, pour traverser la vie ensemble.

Le petit appartement du boulevard Péreire où, tous les jours, Mme Lahonce voyait son ami, ne ressemblait en rien à une garçonnière. Il l'avait meublé, sur ses indications, de meubles sobres, d'étoffes gracieuses et sans éclat; et chaque semaine, Mme Lahonce ajoutait à cet air d'intérieur choyé, à cet air habité et de _home_ qu'avait l'appartement, en apportant de menus objets, des bibelots de toilette, des passementeries et des ornements qui signaient les meubles, les murailles, comme de sa signature personnelle.

Dans une des pièces, un piano se dressait sur lequel Favierres exécutait ses compositions nouvelles, pour les soumettre au jugement attentif de Mme Lahonce, ou bien travaillait, improvisait en l'attendant.

Il lui lisait aussi les articles de critique musicale qu'il donnait à la _Lyre moderne_, discutait avec elle si elle n'approuvait pas, ne publiait jamais une ligne sans avoir eu son avis préalable.

De sorte que le temps qu'ils n'employaient pas à s'aimer, ils le passaient à s'entr'aider, à être amis l'un pour l'autre, à se grandir dans l'intérêt de cette tendresse qu'ils souhaitaient cultivée toujours par des mains plus dignes et plus enviées.

Pour ne pas troubler ces heures de paix, ils étaient convenus cependant de ne parler que le moins possible de ce qui les empêchait de s'appartenir entièrement: Hélène de son mari, Favierres de sa femme. C'étaient, pour eux, les personnages mauvais que ces êtres trompés et haïs, les ombres funestes et douloureuses dont on n'ose pas prononcer le nom.

Ni de la confiance de l'un ni de la docilité de l'autre, Favierres et Mme Lahonce ne pensaient avoir quoi que ce fût à craindre. Mais ils préféraient se taire l'existence de ces ennemis, les omettre dans leurs propos, n'évoquer que par nécessité ces personnes, symboles de gêne et de servitude.

Et s'ils mentionnaient quelqu'un qui ne fût pas eux deux, ils causaient alors le plus souvent du petit Charlie, de l'affectueux et admiratif petit Charlie, qui adorait Favierres presque à l'égal de sa mère, et que le compositeur s'était pris à chérir comme son enfant, par amour même de Mme Lahonce.

«Mais non!... Non, c'est impossible!... Non, cela ne se peut pas!» murmurait Favierres qui ne voulait pas croire à l'inconcevable fin de ces joies, de toute cette vie de bonheur secret, de toutes ces béatitudes perdues, que rien ne remplacerait.

«Non, non, c'est impossible... Elle me reviendra... Il le faut... Elle saura... Elle est brave... Elle trouvera moyen!...» répétait-il d'une voix rauque, détrempée par les sanglots. Et il s'enfonçait dans le front ses ongles, comme pour arracher, déchirer l'horrible conviction contraire qui le ravageait là-dessous.

Mais la voiture tournait à gauche, s'arrêtait, les roues grinçant aux pavés du trottoir, devant la grille grise d'une maison silencieuse.

Favierres descendit, paya le cocher, et ayant poussé la lourde porte de fer, il s'avança d'un pas pesant, le long de l'étroite allée cailloutée qui menait à sa maisonnette.

* * * * *

C'était une petite bâtisse à un étage, blanchâtre, maigre et comme étouffée entre les deux murailles de moellons jaunes dont la dominaient, à droite et à gauche, les vastes propriétés voisines.

En bas, une large pièce, servant de salon et de cabinet de travail à Favierres, s'ouvrait par deux hautes portes-fenêtres à petits carreaux dépolis, sur un jardinet en boyau,--un boyau moins resserré pourtant que l'avenue de l'entrée et divisé en deux portions distinctes: la partie de devant plantée d'arbustes à fleurs et de deux frêles châtaigniers, la partie d'arrière faite de terre brune où poussaient quelques légumes rares, bordée de fils de fer, de treillages quadrillés où s'enchevêtraient des ramures de poiriers, de pommiers et des branches minces de vigne. Alentour serpentait une allée recouverte de cailloux criants et fins; et au fond un mur sale bornait tout l'horizon.

En pénétrant dans le salon, Favierres jeta sur un divan son paletot, son chapeau; puis, après avoir allumé les appliques du piano, il se laissa choir dans un fauteuil, les jambes croisées, et à la lueur solitaire et funèbre des bougies, qui montrait l'obscurité des choses plus qu'elle ne l'éclairait, il se mit à examiner rêveusement cette pièce familière, comme le réclusionnaire inspecte la cellule inconnue où ses jours doivent passer, loin de tous, sans fin et dans la peine.

Il contemplait, avec une stupeur désespérée, ces vulgaires meubles de palissandre, ces étoffes usées à des endroits, et par terre la peau de tigre à dentelures de drap rouge, dont la tête défoncée s'aplatissait piteusement, comme assommée à coups de talon. Il se disait qu'il vivrait toujours ici désormais, parmi ces objets vilains et pauvres, que ce serait là qu'il demeurerait toujours captif--captif du malheur, captif de sa souffrance.

Et tout à coup, comme il entendait un piétinement à l'étage supérieur, dans la chambre de Mme Favierres, il se rappela sa femme, celle qu'il lui faudrait subir jusqu'à la mort, celle qui serait jusqu'au bout pour lui la gardienne, la geôlière, la spectatrice exaspérante et forcée de sa captivité.

«Ah! si seulement j'étais seul, si je pouvais être seul... S'il n'y avait pas celle-là par-dessus tout!»

Jamais autant qu'en ce moment il ne l'avait abhorrée, jamais il n'avait désiré d'une façon aussi nettement criminelle, aussi fermement scélérate, sa disparition totale, son départ sans retour.

Depuis longtemps, cependant, il ne l'aimait plus. Depuis longtemps déjà, il l'avait réduite au rôle subalterne de gouvernante, d'intendante de son logis; et s'il était flatté qu'on lui fît des visites, qu'on lui rendît les politesses dues à la femme d'un homme considéré, il évitait par contre de l'emmener chez ses amis mondains, esquivait pour elle les invitations, ne voulait pas qu'elle lui causât la crainte continue des agacements, des humiliations, en exhibant dans les dîners, les soirées, la médiocrité de sa mise, la timidité de ses manières, toute sa gaucherie enfin de ménagère défraîchie et bourgeoise.