Part 2
Et elle resta le buste en arrêt, écoutant à travers la porte entre-bâillée, la course folle, la course trop lente de Juliette le long de l'interminable couloir qui menait vers l'antichambre, vers le salut ou la catastrophe.
* * * * *
Lahonce, sur le point de quitter l'antichambre, s'était retourné au bruit de cette galopade frénétique, demeurait muet en embuscade, aux aguets de la personne qui se permettait, chez lui, un si indécent tapage; et lorsque de la portière du corridor, soulevée comme par une bourrasque, Juliette jaillit devant lui, il l'arrêta net d'une décharge de récriminations:
--Eh bien! quoi?... Vous êtes malade? s'écria-t-il... Qu'est-ce que cela veut dire, ces manières, ce charivari?... Où vous pensez-vous donc?... Où allez-vous?
Juliette, encore cambrée dans la posture de recul où l'avait figée la vue de Lahonce, bégaya d'un ton essoufflé:
--Oh! pardon, Monsieur... Je demande bien pardon à Monsieur!...
--Il ne s'agit pas de pardon Monsieur! poursuivit durement Lahonce. Je vous demande où vous alliez, pourquoi vous couriez comme au feu!
--J'allais Monsieur... j'allais...
Elle cherchait une réponse, et sous le regard courroucé de Lahonce, son regard oscillait, se détournant de la lettre mauve placée sur la table, y revenant furtivement, puis s'en détournant, puis y revenant, affectant enfin de se conduire comme un noble et loyal regard qui ne veut pas dénoncer, causer un malheur, un drame. Pierre insista:
--Allons, finirez-vous par me répondre?
Elle avait trouvé:
--Que Monsieur ne se fâche pas... J'ai eu si peur lorsque j'ai aperçu là Monsieur!... J'allais à la cuisine porter un ordre de Madame.
--Et où est Madame?
--Dans son cabinet de toilette, Monsieur... Madame s'habille pour le dîner.
Lahonce retirait son paletot, l'air apaisé maintenant:
--C'est bon!... Je ne vous retiens pas. Seulement, tâchez que cela ne vous arrive plus, n'est-ce pas?... Eh bien, voyons, qu'est-ce que vous attendez?...
Elle répliqua d'une voix docile, théâtrale, où perçait une note de satisfaction:
--Rien, Monsieur... Rien... Je m'en vais!
Et elle sortit. Une porte au loin, la porte de la cuisine, retentissait en se fermant. Lahonce s'approcha de la table, puis, ayant déchiffré l'adresse de l'enveloppe, il esquissa un haussement d'épaules.
«Ah çà! qu'est-ce qu'elle avait donc cette imbécile, à regarder cette lettre de côté? On aurait dit vraiment que c'était une lettre dangereuse, compromettante, une lettre que je ne devais pas voir!... Et c'est tout bonnement une lettre pour Favierres!... Non, on n'est pas plus stupide!...»
Mais aussitôt une autre idée, une autre réflexion le traversa d'émoi.
Il se demandait pourquoi Hélène avait écrit à Favierres qu'elle allait voir le soir même, auquel elle parlerait certainement avant que la lettre ne parvînt; et il éprouvait une étrange sensation de malaise, un malaise oppressant qu'il n'avait jamais, non, jamais ressenti.
Instinctivement il saisit l'enveloppe mauve. Il en inspectait les caractères fins et pointus, la palpait d'un serrement de doigts nerveux, comme pour en deviner, au toucher, le contenu, les phrases inutiles, une invitation sans doute, une demande de places pour un concert; oui, mais pourquoi cependant? Et il évoquait en lui toutes les pensées de sécurité, toutes les explications rassurantes, tous les axiomes de délicatesse, comme autant de serrures sacrées contre la tentation nouvelle, qui l'excitait, d'ouvrir cette lettre, de déchirer la frêle enveloppe, de savoir ce qu'avait pu redouter là-dessous le regard vacillant et mélodramatique de cette grande peste de Juliette. Oh! rien probablement, rien d'intéressant, rien qui valût ces hésitations...
«Bah! Tant pis!»
Un sauvage accès de curiosité le décidait. D'un coup d'ongle, il arracha la patte, à peine séchée, de l'enveloppe; et les yeux, dès les premiers mots, éblouis de stupeur, il se mit à lire.
Lorsqu'il eut terminé, il recommença. Il ne comprenait pas tout à fait. Il était sûr, à son angoisse, que quelque chose d'inattendu et de meurtrier venait de le blesser terriblement, venait aussi d'éclater dans sa vie paisible, de bouleverser tout à l'entour. Mais les phrases de cette lettre, ce langage passionné, ce langage ridicule et incompréhensible, lui laissaient encore comme un doute d'espoir. Il avait l'impression incrédule d'être devenu un personnage de roman, un personnage de théâtre marié à une femme qui écrivait comme un écrivain; et il lui fallut une seconde lecture, une lecture de mot à mot et attentive, pour effacer ce restant d'invraisemblance, pour se convaincre qu'il ne se heurtait pas là à un mirage, à une mauvaise farce, et que cette H, cette fervente H, à Favierres tout seul, était bien sa femme à lui, son Hélène Lahonce, si flegmatique, si froide, et qui s'exprimait d'habitude comme tout le monde.
Il se sentait pris à court de paroles, à court d'attitudes, dans une ignorance poignante de ce qu'un Lahonce se devait de faire en tel cas; et il se promenait d'un pas fébrile à travers l'antichambre, le chapeau rejeté en arrière, les joues violettes du sang qui y battait en flots pressés et rythmiques, tout soufflant de colère, se rendant compte progressivement de l'outrage que depuis des mois, des années, peut-être, on lui infligeait chaque jour, à deux, dans la volupté et le mystère.
Enfin un désir brutal le saisit de voir Hélène, de voir immédiatement cette extravagante créature, quitte à ne rien lui dire, à ne pas savoir quoi lui dire; et il se précipita vers le cabinet de toilette, le chapeau rebroussé, les yeux rougis et clignotants, une trépidation de faiblesse palpitant dans ses bras, dans ses jambes.
Devant la longue glace qui surmontait la toilette, Mme Lahonce debout, tournant le dos à la porte, se coiffait avec une lenteur tranquille.
Il jeta la lettre mauve sur le marbre de la toilette, et d'une voix de gorge, d'une voix presque calme, tant elle avait de difficulté à sortir, il prononça:
--Tiens... voilà ce que je viens de lire!... C'est de toi, n'est-ce pas? Bien!... Tu n'as rien à répondre?... Bien!... Bien! Nous verrons ce qui me reste à faire?... Nous verrons, nous verrons!
Après quoi, il reprit sa promenade silencieuse, la tête basse, les mains crispées, enfoncées, d'un trivial mouvement de rage, dans les poches de son pantalon.
Hélène se taisait. En un suprême effort de sang-froid, de mutisme, elle continuait à se coiffer, à plonger dans ses cheveux blonds un petit lissoir d'écaille, à faire bouffer, mousser l'écume de ses frisons presque argentés; et, sauf une terne pâleur qui l'avait envahie à l'entrée de Lahonce, sauf un pli profond, une sorte de petite cicatrice qui lui fronçait le front entre les sourcils, avec ses mates épaules nues, son corset de soie claire, son jupon de soie pareille, elle gardait cet air joyeux et galant de jouer une opérette qu'ont toujours les femmes élégantes dans le court-vêtu de leurs déshabillés intimes.
--Nous verrons! Nous verrons! grognait en marchant Lahonce, quoique pour l'instant il ne vît rien, ne découvrît rien au delà de cette heure rouge de dix heures où il serait à guetter l'arrivée de Favierres, dans la forteresse de son salon, de son foyer, à préparer pour lui les imprécations, les insultes et les coups, à attendre de pouvoir se soulager momentanément, avec sa bouche, ses poings, ses pieds, avec tous les moyens d'assommade les plus vils qui se présenteraient pour salir, froisser, ensanglanter la face souriante, puis ébahie du traître visiteur.
Mais subitement, comme à la dérobée, il examinait sa femme, il se figura des scènes révoltantes, ignobles; il se dit que Favierres, plusieurs fois, l'avait contemplée ainsi, la chair nue, se rhabillant ou se déshabillant impudiquement devant lui. Il lui semblait percevoir le bruissement de ses baisers sur les bras ronds et durs d'Hélène. Il avait la vision d'étreintes abominables entre eux, la vision forcée de spectacles odieux que jamais il n'aurait cru pouvoir imaginer. Et il ne se contint plus, criant d'abord l'indignation que lui causait moins la chute que la déchéance de Mme Lahonce, la vulgarité de son choix.
--Et avec un musicien! s'exclamait-il d'une voix dégoûtée, comme si ce mot eût résumé quelque colossale ignominie... Avec un musicien! Non, quand j'y pense!... Et quel musicien!... Un raté!... Un individu dont personne ne savait le nom lorsque je l'ai présenté au Cercle... Car c'est moi qui l'ai présenté... Il a fallu que ce fût moi... Ah! elle est drôle elle est drôle!...
Il s'interrompit un moment, pour savourer l'amertume de ce souvenir cocasse, et poursuivit:
--Mais voilà ce que c'est... On accepte l'usage, on obéit à la mode... On introduit chez soi des musiciens, des littérateurs, des peintres, des tas de bohèmes... Et ces messieurs, naturellement, n'ont qu'une idée: c'est de nous souffler nos femmes avec leur musique, leurs bouquins, leurs ateliers... Ah! ils ont raison, ils aiment mieux nos femmes que les leurs!... Ils ont diablement raison!... C'est nous les serins, les imbéciles!...
Puis, se tournant vers Mme Lahonce qui gisait, muette, sur le divan, la tête renversée parmi les coussins, il ajouta:
--Seulement, nous ne le sommes pas tout le temps, les imbéciles... Nous ne le sommes pas toujours... Et je te garantis qu'il s'en apercevra ce soir, ton Favierres... Ah! il vient prendre le thé?... Eh bien! il verra le petit thé que je lui réserve. Et puis, s'il n'a pas assez d'une tasse, on lui en donnera une seconde... Et puis après...
Il s'était remis à marcher, accélérant l'allure, comme à la poursuite d'un adversaire qui fuyait, rompait devant lui:
--Et puis après, ce ne sera pas tout... On se retrouvera ailleurs... Car, tu sais, je suis décidé à lui faire très mal à ton grand ami, le plus de mal que je pourrai... Et il y a des chances que je réussisse, n'est-ce pas?... Voyons, parle donc!... A moins que ce ne soit la peur pour lui qui t'étouffe... Parle donc! Dis donc quelque chose, misérable, misérable menteuse!...
Mais Mme Lahonce persistait dans son mutisme, dans son inertie, et, lorsque au passage Pierre la regardait, il ne distinguait plus, à la place de ses traits, qu'une espèce de masque aveugle, de masque blafard serti de rose, le masque de ses longues mains blanches qu'en un élan d'inconsciente défense, elle tenait obstinément collées contre ses yeux clos, contre sa bouche frémissante, contre son visage haletant, farouche et insurgé.
Alors, ne sachant plus où exacerber encore son chagrin, sa rancune, Lahonce revint vers la toilette, ramassa la lettre mauve qui gisait dessus, dépliée, une feuille en l'air, et de nouveau, il se mit à la lire, sans passer un mot, jusqu'à la fin.
A mesure qu'il lisait, sa lèvre mince se plissait d'un rictus de dégoût. Seulement, il ne se hasardait pas à des commentaires précis, à des railleries déclarées envers ces phrases trop fortes, ces phrases qui le dominaient, invinciblement, de leur toute-puissance de passion. Il se bornait à murmurer de temps à autre, d'un ton de pitié et de modeste dérision:
--Ah! là! là! là! là! là! là!... Ah! là! là!... Ah! là! là! là! là!
Mais quand il eut achevé pour la troisième fois cette déchirante lecture, il possédait presque l'intuition de la vérité,--l'intuition de tout ce qui le séparait, l'avait toujours séparé peut-être d'Hélène. Ses regards vagues paraissaient apercevoir enfin, dans un vertige, l'insondable abîme de dissemblance aux bords duquel leurs vies avaient coulé distinctes, étrangères et sans fusion, malgré l'apparence.
Et brusquement, il eut une lucide sensation de défaite présente, d'irrémédiable impuissance désormais.
Toute son assurance cynique et autoritaire d'homme riche, d'homme de club et bien apparenté, l'abandonnait. Ou du moins, il présageait que d'être Pierre Lahonce, d'être ce qu'il était la veille, un moment avant, et ce qui, de tous côtés, lui valait tant de saluts, de considération, de cordialités en respect, que tout cela, dans l'avenir, ne lui serait que d'une utilité mondaine, ne pourrait plus jamais le soutenir, le servir contre sa femme, contre la personne indevinable qui avait écrit ces phrases insensées.
Il se sentait devant elle tout timide, tout gauche, dépourvu d'audace, comme devant un ennemi déconcertant, un adversaire inférieur, mais dont les procédés de lutte vous dépassent.
Il lui semblait qu'il venait, à l'instant, de perdre Hélène, définitivement. Une émotion de douleur vraie amollit tout à coup sa rage. Il s'élança vers Mme Lahonce, voulut la voir, comme on veut voir une moribonde, un être défunt et chéri qu'on ne reverra plus. Il lui saisit le bras, lui tira la main violemment pour la démasquer; mais la main échappa, revint se plaquer au visage de la jeune femme, comme ramenée par un ressort vivace.
Cette résistance dérouta Lahonce. Il demeurait à considérer Hélène, hésitant, immobile, partagé entre l'envie de la battre, de lui meurtrir ses bras rebelles, et l'idée lâche que toute brutalité serait sans effet contre cette âme aussi cachée que ce visage, contre cette âme étrange et fuyante qu'il ne connaissait plus; et finalement, à bout de patience, il s'éloignait, reculait lentement vers la porte. Un gémissement de Mme Lahonce l'arrêta. Il se rejeta sur elle et la secouant par les poignets, d'une voix sourde et vindicative, d'une voix qui se retenait de triompher, il siffla, en dernière menace, une promesse dernière de représailles nouvelles.
--Ah! tu pleures!... Eh bien! ce n'est que le commencement! Parce que, tu sais, après Favierres, ce sera ton fils... Oui, tu sais, ton petit Charlie, ton cher petit Charlie, que tu oublies si facilement, eh bien! c'est fini! Tu n'auras plus à te le rappeler... Je le garde... On me le donnera... Et toi, tu ne l'auras plus jamais, tu comprends, jamais!...
Puis il la lâcha, la repoussa parmi les coussins, d'une poussée méprisante, et sur le seuil du cabinet il ajouta:
--Jamais plus... tu entends... Jamais! Ni l'un... ni l'autre!
* * * * *
Il dîna seul avec Charlie, car Mme Lahonce avait prétexté une migraine pour ne pas venir à table.
Aux demandes du maître d'hôtel ou de l'enfant, il ripostait de ce ton de douceur spéciale qu'on affecte, après une grande colère, envers ceux qui ne l'ont pas motivée.
Il s'appliquait surtout à montrer de l'enjouement, de l'affabilité en répliquant à Charlie que de coutume, pourtant, il laissait souvent jaser pendant tout un repas, sans répondre autrement à ses remarques, à ses questions, que par ces onomatopées approbatives dont on croit généreusement satisfaire la curiosité des enfants.
Peu à peu il prenait au sérieux ses devoirs prochains, son rôle éventuel de mari abandonné, de père à demi veuf et voué aux sympathies. Il s'habituait à la pensée que ce romanesque malheur l'eût frappé, lui, Pierre Lahonce, que cet invraisemblable drame de passion se fût abattu chez lui, sur lui, dans sa famille; et il s'improvisait une figure toute neuve et changeante, une figure tantôt attristée de victime sans reproche, tantôt de justicier implacable à qui toutes les vengeances sont permises.
Mais, après dîner, il songea que la présence de M. et Mme Brodin, ses beaux-parents, pourrait le gêner dans l'accomplissement de ses projets immédiats, dans cette scène d'expulsion où il se proposait de si bien exécuter Favierres.
Il alla donc dans sa chambre et écrivit en atténuant l'importance des faits:
«Mon cher père,
«Je vous prie de ne pas venir ce soir. Il se passe à la maison des choses très ennuyeuses que je viendrai vous raconter demain. Nous préférons ne pas recevoir aujourd'hui. Excusez-nous et croyez-moi
«Votre fils dévoué,
«PIERRE.»
Ensuite il sonna, demanda Julien, le valet de pied.
Julien, un jeune joufflu, dérangé de son dîner, arriva la bouche encore mâchonnante. Lahonce ordonna:
--Vous allez prendre un fiacre, tout de suite, et vous porterez cela rue de Bourgogne, chez M. Brodin. C'est pressé... Il n'y a pas de réponse!...
Puis il alluma un cigare et se mit à tourner autour de sa chambre, en essayant de méditer sur l'événement.
III
En 1860, M. Auguste Brodin, agent de change près la Bourse de Paris, était tout dévoué à la cause de l'Empire.
Récemment décoré, admis aux grandes réceptions des Tuileries, il postulait pour être invité à celles de Compiègne, quand une lettre anonyme vint modifier, pour la vie, ses opinions politiques, ses conceptions morales, sa façon d'apprécier les hommes et les choses.
Cette lettre, envoyée au milieu de janvier 1860, lui annonçait que depuis deux mois sa femme, Mme Pauline Brodin, née de Tence, le trompait presque chaque après-midi, dans un hôtel meublé de la rue de Rivoli, avec le baron Carlier, chambellan de l'Empereur.
Après huit jours d'hésitation et deux heures de surveillance, M. Brodin put acquérir la preuve que la lettre ne mentait pas et fit constater par un commissaire de police le flagrant délit.
Au début sa colère était terrible, sa douleur excessive. Il prétendait traîner les coupables devant la justice, se venger d'eux par un procès scandaleux.
Mais des amis du chambellan intervinrent. La famille de Tence, de son côté, se prodiguait en supplications, en conciliabules. On écrasa la fureur de M. Brodin sous des prières, des dissertations. On fit appel à ses sentiments de père, à ses sentiments de patriote. Et trop faible, dans son chagrin, contre tant de gens doués de la ferme vigueur de ceux qui sont sans souffrance, il céda, consentit à s'abstenir de représailles judiciaires, à garder Mme Brodin, à pardonner.
Il ne tint que la première partie de ses engagements. Il garda Mme Brodin, mais ne réussit point à lui pardonner.
Il avait eu jusque-là deux amours: sa femme, qu'après douze années de mariage il aimait encore d'une fougueuse tendresse, d'une ardeur de chair jamais assoupie,--et l'Empire, à qui il devait les dignités, la décoration, sans compter les espoirs pour l'avenir.
Il eut désormais deux haines, deux haines muettes, féroces, rapidement invétérées: Mme Brodin et l'Empire.
Par une candide association d'idées, il accolait, dans sa rancune, la femme qui l'avait surpris d'une si foudroyante douleur, et le régime dont un fonctionnaire avait jeté si bas Mme Brodin; et il commença à les haïr du jour où il eut promis le pardon.
Comme c'était une nature un peu solennelle, il donna à sa haine une forme discrète, silencieuse, distinguée; il la dissimula sous l'attitude guindée d'un dédain aveugle et sourd.
Il ne voulut plus entendre parler des Tuileries, qu'il feignait de considérer comme un lieu de débauches indicibles; il ne voulut plus s'occuper des affaires de sa femme, qu'il se faisait honneur de regarder comme une créature perdue, sans pudeur et sans mœurs.
Il s'interdit de partager son lit, ne lui adressa plus la parole que devant des tiers, ou en tête à tête, pour les nécessités du service et des relations mondaines. Il affecta de se désintéresser complètement de l'emploi de ses journées, lui permit, dans les salons, la liberté d'allures ou de causerie la plus absolue. Et tandis que jusqu'en 1870 Mme Brodin s'imposait une conduite à peu près régulière, ne se laissait séduire qu'à deux brèves aventures d'un an chacune, et encore séparées par un intervalle de trois années totalement chastes, M. Brodin fut constamment convaincu qu'elle avait des amants par dizaines et se réjouissait à l'idée de ne pas même désirer les connaître.
Bientôt aussi, le mépris que lui inspirait Mme Brodin s'étendit aux autres femmes.
Par la force d'une méditation continuelle sur ce sujet unique de la trahison, il en vint à croire que toutes les femmes, même les plus pudiques d'extérieur, les plus réputées pour leur décence, que toutes trompaient ou tromperaient infailliblement leurs maris.
Dans les journaux, son obsession le poussait à découper les procès d'adultères. Dans le monde, il avait parfois des sourires satisfaits à l'image de tous les adultères qui germaient là ou fleurissaient parmi le satin et les lumières. Dans la rue, il était persuadé que toutes les promeneuses, toutes les dames en voiture ou à pied revenaient de perpétrer l'adultère ou s'empressaient à aller le commettre.
D'un tempérament sensuel, la séparation volontaire qu'il s'infligeait d'avec sa femme l'avait d'abord beaucoup privé.
Pour obvier à des tentations qui l'eussent droit mené à un raccommodement répugnant, il commença à fréquenter des cocottes, au hasard des promenades nocturnes, des rencontres au Bois, aux courses; et il eut le plaisir de s'apercevoir que de rares escapades contentaient assez des instincts que l'amour seul sans doute, auparavant, surexcitait.
Quant aux besoins de tendresse qu'il avait, il lui suffit de les reporter sur sa fille Hélène, une bambine de douze ans, déjà jolie de figure et gracieuse comme une femme.
Cette beauté précoce, trop tôt dessinée, était le seul souci que causât Hélène à M. Brodin.
Souvent des semaines, des mois entiers, il la choyait, se promenait avec elle, l'emmenait au théâtre sans que rien gâtât sa fierté d'être le père de cette petite que tout le monde admirait.
Mais d'autres jours, des jours de rêverie, de tristesse, il s'assombrissait en la contemplant; il prenait la tête blonde d'Hélène entre ses mains, il la fixait longuement, jusqu'au plus lointain fond de ses larges yeux marrons comme pour y déchiffrer sa destinée, et il murmurait: «Pauvre petite!... Pauvre petite!...»--car il songeait à tous les amants que nécessairement elle aurait, à toutes les trahisons que fatalement la vie la contraindrait d'accomplir.
Ce fut parmi ces réflexions hautaines, parmi ces douloureuses distractions d'ironie que M. Brodin guetta patiemment la chute de l'Empire et la décrépitude de sa femme.
Elles se produisirent presque simultanément.
Au Quatre-Septembre, Mme Brodin était avec sa fille, en Anjou, chez une parente où M. Brodin lui avait commandé d'aller chercher l'hospitalité, dès le début de la guerre.
Le 7 septembre, elle reçut une grande lettre de son mari.
Dans des phrases sournoisement joviales, M. Brodin lui annonçait la déchéance de l'Empire; et tout le long de la lettre, tout au travers, c'était un défilé, un dédale complexe d'allusions sarcastiques à l'affaire de 1860, un mélange cauteleux d'aphorismes philosophiques et de cris de revanche déguisés.
Elle répondit en lui demandant de venir la rejoindre. M. Brodin repoussa cette demande.
La chute du régime maudit lui suggérait un regain d'ardeur patriotique. Il se refusa à sortir de Paris que menaçait l'ennemi, s'engagea dans la garde nationale, et subit avec vaillance et bonne humeur toutes les dures misères du siège.
Mais lorsque au mois d'avril il retrouva à Versailles sa femme et son enfant, une autre joie, une récompense nouvelle lui étaient réservées.