Charlie

Part 16

Chapter 163,748 wordsPublic domain

--Hélas! Monsieur, fit-il en essuyant son binocle, c'est fini!... Avec un tempérament sanguin comme celui-là, il y avait peu de chance pour qu'on le sauvât!...

Le jeune Lahonce s'était relevé, se précipitait sur son père, embrassait ardemment ces joues flasques, dont la barbe drue le piquait,--murmurant près de l'oreille d'une voix imperceptible:

--Pardon!... pardon!...

De petits cris aigres, des cris de chienne qui pleure, le firent tressaillir. Il tourna la tête et il aperçut dans un fauteuil Warner qui se débattait contre une attaque de nerfs, avec de raides détentes des bras, des jambes, dont Fornereau, tout en la maintenant, se garait de son mieux.

Au hasard, Charlie saisit sur un guéridon une fiole de sels anglais, la passa au docteur. Warner humait le flacon inconsciemment, les yeux fermés, et peu à peu elle se calmait, elle détachait moins rudement les ruades de ses membres disloqués par la crise.

Alors le jeune homme revint s'accouder au bois du lit. Il restait à considérer son père, ce pauvre cadavre défiguré, cette tête de mineur tué par le grisou, à s'imprégner les yeux, comme par pénitence, de cette vision de quasi-meurtre, et s'adressant enfin à Fornereau:

--Vous n'avez plus besoin de moi, docteur?

Le médecin répliqua sans lâcher le flacon qu'il appliquait aux narines de Warner:

--Non, Monsieur, malheureusement.

--Eh bien, serait-ce abuser de vous, docteur, que de vous prier de recevoir M. le curé? Parce que, moi, il faut que je rentre à la maison, que je prévienne ma famille... Je serai de retour à onze heures environ... Ai-je l'espoir de vous retrouver?

--Mais certainement, Monsieur. Comptez sur moi... Je ne bouge pas jusqu'à votre retour! fit Fornereau tendant à Charlie sa main inoccupée.

Le jeune Lahonce l'étreignait d'une courtoise pression de gratitude:

--Je vous remercie, docteur, de ce que vous avez fait... Je vous remercie de tout cœur!

Fornereau mima un geste sceptique, comme afin de répondre qu'il n'y avait pas de quoi. Et Charlie sortit en jetant un long coup d'œil d'adieu vers le cadavre à tête noire.

* * * * *

En bas, le fiacre à capote baissée, oublié par Warner, attendait devant la porte. Charlie y monta, redonna son adresse, et la voiture démarra.

«Allons! songeait-il, réfugié au plus sombre de la capote, allons, ce sera de nouvelles scènes... de nouvelles larmes à causer!... Comment vais-je m'y prendre?»

Mais il avait beau s'ingénier à découvrir des ruses de prologue, des phrases graduées, tous les amortisseurs stratagèmes qu'on emploie auprès des vivants avant de les placer en face du néant, de l'éternelle disparition d'un être qu'ils ont chéri,--ses recherches demeuraient vaines.

C'était vers lui-même au contraire, vers le drame, vers les épisodes précédents que ses réflexions convergeaient, s'aggloméraient dans une mêlée inextricable.

Il ne souffrait plus violemment d'une instinctive souffrance, comme tout à l'heure. Il avait plutôt une honte douloureuse, une confusion mortifiante, un écœurant dégoût de penser et d'agir, une écrasante incertitude.

Il comprenait bien qu'il était coupable et pourtant qu'il n'avait pas à lui seul tout fait.

Cette effroyable mort, il avait bien conscience d'en être un peu l'auteur, mais pas complètement, mais pas uniquement.

Certes, Lahonce aurait pu ne jamais rien apprendre, ou savoir et s'en consoler, ou aussi ne pas revenir, comme un taureau à l'assommade, s'exposer chez cette Warner au dernier coup de déception qui l'avait achevé.

La remarque d'Antoinette retraversa l'esprit de Charlie.

«C'est une calamité, une guigne!»

Oui; cependant la guigne ici n'eût pas suffi. Sans la trahison triple de sa femme, de son fils, de sa maîtresse, Lahonce réchappait. Et alors que conclure? Charlie, découragé, s'y perdait.

Où était donc le vrai et où était le faux? Était-ce donc le mal que d'avoir obéi à ce que lui ordonnaient sa raison et son cœur, d'avoir osé se conduire avec sincérité, malgré les conventions et malgré le danger? Peut-être!

La voiture passait juste devant un bureau de tramways. Des familles groupées stationnaient alentour. Charlie regarda machinalement. Appuyé contre un arbre, un ouvrier en blouse portait à califourchon, sur ses épaules, son petit garçon qui lui tambourinait joyeusement sur le crâne; et, au bord du trottoir, un autre père, un bourgeois, tenait des deux mains ses fils, deux collégiens à la mine ennuyée mais affectueuse, patiente, et il leur souriait en parlant.

«Voilà, pensa mélancoliquement Charlie... J'aurais dû être comme ces petits, j'aurais dû par-dessus tout adorer et servir mon père... Il faut faire comme tout le monde... C'est encore le plus simple, le plus moral probablement!...»

Puis il murmura ainsi qu'un verdict final, une décision qui le condamnait:

«En tout cas, ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne reverrai plus Fav... A présent, ce serait répugnant... Je n'aurais plus d'excuse... Pas même celle de ménager maman, puisqu'elle saura officiellement que je sais, puisqu'elle va tout savoir, la pauvre femme!...»

Il exhala un soupir. Il se rappelait les anathèmes de son père, les poussives clameurs dont le moribond l'avait maudit, chassé,--il revoyait sa face noire convulsée, sa monstrueuse face d'agonie; et des larmes lui voilèrent les yeux.

«Il n'était pas méchant, au fond!... Il m'aimait beaucoup... Il ne m'aurait jamais voulu le moindre mal!... Ah! comme la vie est compliquée!»

Il se tamponna prestement les yeux, car la voiture s'engageait dans l'avenue d'Iéna, approchait de l'hôtel.

«Aux autres maintenant! songea-t-il en sautant à terre... Tâchons de ne pas être trop maladroit ni trop cruel... de ne pas trop les bouleverser!»

Et il monta tout droit, d'abord chez son grand-père.

* * * * *

En toilette de sortie, ganté, chapeau sur la tête, M. Brodin se promenait nerveusement à travers sa chambre. A la vue de Charlie, il dressa les bras d'un geste exténué:

--Enfin! tu arrives!... D'où viens-tu? Où est ton père?... Je suis fou d'inquiétude depuis une heure!...

Charlie riposta:

--Un instant, grand-père... Assieds-toi... Ne t'effraie pas... Je viens précisément de voir papa... Il n'est pas très bien...

Et tandis que M. Brodin s'asseyait, Charlie, mot par mot, retenant les aveux, se les faisant réclamer, arracher progressivement, raconta tout jusqu'à la mort.

M. Brodin l'écoutait, dans une exaltation de curiosité, d'angoisse, l'activant lorsqu'il s'arrêtait; et quand Charlie parvint aux derniers moments de Lahonce, le vieillard commença à pleurer. Il balbutiait, la main contre ses yeux:

--Oh! le pauvre garçon!... Ce pauvre Pierre!...

Et des larmes surgonflées, de grosses larmes ternes de vieux homme, descendaient goutte à goutte au-dessous de sa main, se coulaient dans sa barbe où elles brillaient un peu parmi les poils.

Charlie s'était tu. M. Brodin demeurait le coude au dos d'une chaise, dans son attitude d'affliction modeste. Il réfléchissait.

A son réel chagrin, des soucis mondains s'ajoutaient. Le scandale d'une telle mort en un tel lieu le confondait. Non, cela dépassait comme immoralité, comme outrage aux bonnes mœurs, comme forfait contre la famille, tout ce que sa maniaque sagacité avait jamais imaginé!

Et, subitement, il ne se domina plus, il dut évacuer toute cette indignation qui fermentait au dedans de lui. Il clama en se levant, en se remettant à marcher:

--Et chez sa maîtresse!... Et chez une Mademoiselle Warner!... Oh!... Oh!... Le malheureux!... Oh!... Oh!... Oh!...

Pourtant il se maîtrisait et, stoppant vis-à-vis de Charlie:

--Je vais aller avertir ta mère, dit-il sévèrement. Toi, reste là... Ce sera plus convenable... Et puis, je présume que ce que je lui communiquerai ne te serait pas très agréable à entendre... Tu as eu en tout ceci un rôle assez... assez fâcheux, pour ne pas dire plus... Mais je ne tiens pas à t'accabler aujourd'hui... Nous recauserons plus tard... Pour le moment, attends-moi... Tu iras voir ta mère lorsque j'en serai revenu...

Et il gagna la porte en maugréant, avec un continu hochement de tête:

--Chez une Mademoiselle Warner!!!... Oh!... Oh!...

* * * * *

Il reparut au bout d'un quart d'heure, l'air plus offusqué, plus abattu qu'au départ, et sèchement, il commanda:

--Descends chez ta mère... Elle est informée... Tu remonteras aussitôt... Nous n'avons pas une minute à perdre pour régler les funérailles... Va!...

Charlie sortit docilement. Il descendit un étage et frappa à la porte de sa mère. On ne répondait pas. Il ouvrit.

Agenouillée sur une chaise basse, la tête dans ses mains, Mme Lahonce paraissait prier. Elle se redressa au bruit. Son visage, aux sourcils froncés, n'exprimait ni la désolation ni le recueillement. Ses yeux étaient secs, résolus, sans trace de larmes ou de défaillance. Elle avait sa farouche figure de dédain mauvais, d'agacement, celle que, dans leurs rares discussions, Lahonce appelait sa figure d'hyène; et, à la voir, on devinait que l'entretien avec M. Brodin s'était passé en violentes et rancunières querelles.

Hélène quittait la chaise, marchait vers Charlie, s'astreignant à déguiser sous un air attristé la colère dont elle pantelait encore; et, attirant son fils, elle murmura:

--Embrasse-moi, Charlie! Quel malheur pour lui, pour nous! Quelle affreuse mort!...

Ils s'embrassèrent longuement. Puis Mme Lahonce, d'un ton inassuré, comme récitant une leçon imposée, déclara:

--Ton grand-père m'a tout raconté, mon enfant... Tu trouveras, à la rigueur, que ce n'est pas à moi de te sermonner... Mais tu as commis là une faute impardonnable... Ton père t'aimait profondément... Il ne méritait pas tant de dureté de ta part...

Charlie bredouillait timidement:

--Je sais, Maman... Je ne croyais pas si mal faire!...

Il s'arrêta. Mme Lahonce aussi se taisait et, à la dérobée, elle contemplait son fils. La même complicité leur verrouillait la bouche. Femme adultère, fils adultère, pareillement souillés d'un même méfait secret, qui des deux pouvait donc blâmer l'autre ou se plaindre, qui aurait la grotesque audace de s'ériger en juge de l'autre? Et comme malgré elle, rejetant cette barre de gêne, s'excusant de ce mutisme forcé, Mme Lahonce balbutia:

--Oui, Charlie... Nous sommes bien coupables tous les deux!... Nous avons eu de grands torts!...

Elle avait des deux mains agrafé les bras de Charlie, et, se reposant sur lui, elle ajouta d'un ton vraiment contrit, d'un ton ému de morne confession:

--J'ignore ce qu'il t'a dit de moi cette nuit, pendant cette scène... Mais, si atroce que ce soit, il était presque dans son droit, le pauvre homme... Je ne l'ai pas rendu heureux!... Et il ne m'avait rien fait, je n'avais rien à lui reprocher... non, rien, sinon que je ne l'aimais plus...

Un bref sanglot lui coupa la voix, ses joues frissonnèrent sous l'impulsion des larmes, et avec une ferveur d'inquiétude, en se rapprochant de son fils:

--Ecoute, mon enfant... Je t'en prie... Dis-moi ce qu'il t'a dit... Je veux tout savoir!... Dis-moi tout!...

Charlie, hésitant, regardait sa mère, ces yeux humiliés, suppliants, qui eussent dû le condamner au lieu de l'implorer. Il eut pitié et il répliqua dans un baiser:

--Il m'a dit ce que je savais... Rien de plus, Maman!... Ne pleure pas!...

Il y eut derechef un silence. Mme Lahonce, distraitement, examinait les dessins des tentures, rebaissait sur Charlie ses regards endoloris, semblait recommencer, à travers l'espace incolore, sa poursuite incertaine des outrages enfuis que par charité le jeune homme lui cachait.

On cogna à la porte. Charlie doucement se dégageait; et un domestique entra:

--C'est M. Brodin qui demande Monsieur!...

--Je viens! fit Charlie.

Puis, la porte refermée, il dit en saisissant les deux mains de sa mère:

--Avant de m'en aller, Maman, il me reste une petite prière à t'adresser... Je vais peut-être te contrarier... te faire de la peine... Mais je suis décidé à ne plus revoir Favierres...

Mme Lahonce, à cette imprévue désertion, dissimula un haut-le-corps, et avec un calme factice:

--Parfaitement, mon enfant... Tu feras comme il te plaira... comme tu croiras bon... Seulement te suis-je bien utile là dedans... Tu es libre... Je n'ai ni à t'approuver ni à te désapprouver!...

Charlie répliqua:

--Si, Maman, tu peux m'aider, m'éviter une explication douloureuse...

Mme Lahonce, de nouveau, tentait de s'esquiver:

--Comment cela?

--Voilà... si tu... si tu le rencontres, je désirerais que tu le préviennes... Je n'ai pas l'énergie d'écrire... Et quant à retourner chez lui, ce me serait impossible, je te le jure!... Je suis sûr que Fav comprendra...

Dehors, dans l'escalier, on entendait la voix de M. Brodin qui criait:

--Charlie!... Charlie!...

--Eh bien, Maman, questionna le jeune homme... Puis-je compter sur toi?...

--Soit, je le préviendrai, fit avec froideur Mme Lahonce en embrassant son fils d'un baiser nonchalant.

Elle avait soudainement repris sa physionomie maussade, courroucée, et comme Charlie se retournait sur le seuil, il la vit qui portait son mouchoir à ses yeux.

Elle pleurait encore. Mais de quoi, cette fois? De chagrin, de honte ou de rage?

VIII

Comme après déjeuner, ils s'asseyaient au jardin, devant le perron, pour prendre le café, Mme Favierres demanda à son mari:

--Ah! au fait, hier, dans la maison où tu as dîné, on ne t'a rien raconté sur cette mort?... On n'en a pas causé?

Favierres riposta glacialement en dépliant un journal:

--Non, pas un mot... Qu'est-ce que tu veux que l'on en raconte?...

Mme Favierres continua d'un ton obstiné:

--Dame! on aurait pu te raconter des détails... Ça n'est pas une mort ordinaire... Les journalistes ont écrit dessus... Il y en a même un, tu te rappelles, qui prétendait que ce M. Lahonce s'était tué chez sa maîtresse...

Favierres grommela:

--Je t'ai déjà dit que tout cela, ce sont des affaires de chantage... Et puis, tu m'ennuies à la fin avec cette mort... Tous les jours et tous les jours tu es à me rebattre les oreilles de ces potins... Assez, n'est-ce pas? Laisse-moi tranquille!...

Mme Favierres n'insista point. Depuis la mort de Lahonce, en effet, à chaque repas, elle tourmentait son mari de questions sournoises sur ce décès obscur--aguichée à la fois par une curiosité naïve de lectrice de feuilletons, par un goût romanesque pour les affaires étranges, et aussi par l'amusement de taquiner Favierres, de le voir se contracter d'énervement ou rougir de malaise quand elle nommait ce nom, symbole de double trahison, et qu'ensanglantait presque cette mort mystérieuse.

Elle acheva d'écraser le sucre au fond de sa tasse et tout en avalant le café, à petites gorgées, la tête renversée, elle recommença:

--C'est égal!... C'est drôle!...

--Quoi?... Qu'est-ce qui est drôle?...

--Eh bien, ce petit Charlie... Voilà trois semaines qu'il n'a pas mis les pieds à la maison... Tu étais brouillé avec son père, bon!... Mais ce n'est pas une raison, parce que son père est mort, pour nous négliger à ce point-là... Est-ce notre faute à nous?

Favierres se taisait. Elle déposa sa tasse et reprit:

--Ça ne te semble pas drôle à toi, ni extraordinaire qu'il ne soit pas revenu, qu'il ne t'ait pas écrit, qu'il n'ait pas donné signe de vie?...

Favierres haussa les épaules:

--Si, je trouve cela très drôle!... Et ensuite?... Que veux-tu que j'y fasse?... Veux-tu que je coure chez lui et que je le ramène ici par l'oreille?... S'il ne vient pas, c'est, je suppose, qu'il a ses motifs pour ne pas venir...

Mme Favierres marmonnait:

--Je ne dis pas... Mais tout de même, c'est curieux... je n'aurais jamais cru...

La sonnette de la grille l'interrompit de son tintement chevrotant.

--Tiens! s'écria-t-elle... A cette heure-ci, qui cela peut-il bien être?...

Et elle se leva pour aller voir.

Favierres distraitement prêtait l'oreille. Il eut un moment de surprise en entendant Mme Favierres qui d'un ton déférent, bizarrement attendri, indiquait le chemin à quelqu'un qu'elle ramenait.

--Par ici, Monsieur... M. Favierres est au jardin...

Une voix répliqua:

--Bien, Madame!...

Favierres eut un sursaut. C'était la voix de Charlie.

Brusquement le musicien avait quitté son siège, et, au même instant, le jeune Lahonce parut sur le perron.

Il tenait à la main son chapeau de paille noire; et ses sombres et mats vêtements de deuil le grandissaient, l'affinaient davantage, semblaient faire plus pâle sa mince figure hautaine, sous l'épais encadrement de ses cheveux dorés.

--Bonjour, mon petit! balbutia Favierres en lui serrant les mains... Tu sais si je suis heureux de te voir! Nous avons tous les deux pris une sincère part...

Mme Favierres lui coupa la parole:

--Oui, je l'ai déjà dit à M. Charlie... Il m'a répliqué qu'il serait venu plus tôt si des tas d'affaires de famille ne l'avaient pas retenu... Et je lui ai répondu que nous nous en doutions bien, que nous n'avions pas songé à lui en vouloir une minute, n'est-ce pas, Vincent?...

Elle clignait de l'œil d'un air d'indulgence, comme pour calmer son mari, éviter à Charlie une scène de reproches.

--Certainement! fit Favierres, ripostant par un regard vexé, un impérieux regard d'injonction au silence.

Mais la petite femme se détournait, affectant de ne pas saisir, et sitôt qu'on se fut assis, elle repartit en une série de nouvelles condoléances, tellement diverses et abondantes, proférées d'une voix tellement dolente et candide, qu'il était impossible de discerner si elle parlait tant par malice narquoise ou par tristesse vraie.

--Oh! oui, disait-elle... Nous vous plaignions beaucoup... Ces morts subites, ça vous frappe comme la foudre... C'est épouvantable... Moi, j'ai continuellement peur de mourir de cette façon-là... Et madame votre mère comment a-t-elle supporté ce malheur?... Et votre pauvre grand-père?... Tenez, celui-là, je n'ai pas cessé de penser à lui...

Charlie, de son mieux, fournissait la réplique, glissait des monosyllabes approbateurs dans l'interstice de ces questions accumulées, de ces exclamations.

Enfin elle s'arrêta. Favierres essaya de la remplacer, de prononcer à son tour quelques paroles de sympathie. Il n'avait pas sa verve compatissante. Il s'enchevêtrait, cherchait ses mots et la conversation languissait, épuisée. Alors Mme Favierres se leva et rangeant sa chaise:

--Vous me pardonnez, monsieur Charlie? dit-elle... Mon potager me réclame!

--Faites donc, madame! murmura le jeune homme.

Ils la regardèrent s'éloigner vers le fond du jardin. Elle était arrivée dans le potager et, son vaste chapeau de paille grossière rabattu sur les yeux, elle s'agenouillait comme une femme des champs, pour gratter la terre, sarcler les sillons, arracher d'invisibles herbes.

Charlie prononça à mi-voix:

--Vous êtes étonné, Fav, de me revoir ici?... Avouez-le!...

--Assurément! fit le musicien d'un ton ému... Après ce que m'avait dit ta mère, après la commission dont tu l'avais chargée auprès de moi, je ne m'attendais plus à ta visite...

Il y eut un temps. Charlie se recueillait. Favierres revoyait donc sa mère! Il en était bien sûr. Et toutefois, de le savoir positivement, d'entendre matériellement confirmer ses soupçons, cela l'avait un peu troublé. Il poursuivit encore à mi-voix, par crainte de Mme Favierres:

--Nous partons ce soir pour les Chaumettes avec mon grand-père... Nous y resterons trois mois et je désirais ne pas partir avant de vous avoir dit adieu, puisque, jusqu'à présent, je n'ai pas eu le temps de vous rendre cette dernière visite...

--Le temps? grommela sceptiquement Favierres.

--Le temps ou si vous préférez le courage... Oui, en dépit de ce que j'avais annoncé à ma mère, je m'étais promis que nos relations ne finiraient pas sans que je vous eusse revu... Mais chaque jour, je retardais... C'est si pénible de rompre irrévocablement une amitié telle que la nôtre!... Au moins, vous êtes convaincu, Fav, n'est-ce pas, que mes sentiments envers vous n'ont pas varié?... Vous n'êtes pas fâché?...

--Peuh! fit évasivement le musicien.

Charlie interrogea avec vivacité:

--Comment?... Vous ne me comprenez pas?... Vous trouvez que j'ai tort?... Vous voudriez que, malgré ce drame, je continue à vous fréquenter?...

Favierres dressa la main en un impartial geste d'incompétence:

--Je ne veux rien, mon petit... Tu fais ce que tu crois devoir faire... Tu te conduis selon ce que tu sens... Et ce n'est certes pas moi qui t'en détournerai, surtout en une circonstance aussi... aussi délicate...

Charlie objecta:

--Cependant, Fav..., si je vous demandais votre avis?... Si je vous priais de me dire ce que vous pensez de ma conduite?...

Le compositeur hésita un instant, puis, d'un ton grave à la fois et bonhomme:

--Mon Dieu! fit-il... Je n'ai guère qualité pour te conseiller... Je ne suis qu'un pauvre bêta de musicien, moi... Je ne possède pas sur la vie, sur la morale, des idées bien nettes, bien fixées... Seulement, j'ai pas mal vécu... Et vois-tu, mon petit, j'ai toujours remarqué que les plus forts, les plus malins et les plus honnêtes agissaient tous à peu près de même, au petit bonheur, à l'aveuglette, sans bien savoir où ils allaient, en faisant ce que, sur le moment, ils avaient envie de faire... On a, comme cela, en soi, une espèce de fonds de morale qui ne demeure jamais égal, qui hausse, qui baisse, que l'on modèle, à son insu, au gré des événements... Ainsi, autrefois, tu venais chez moi sans remords... Tu avais pris des arrangements avec ta conscience... Aujourd'hui, ça t'inspire au contraire de la répulsion!... Tu es sous l'impression d'une mort récente, d'une mort particulièrement lamentable à laquelle tu as involontairement participé... Et, c'était à prévoir, tes dispositions ont changé... Tu as des pensées noires, des pensées de deuil, comme tes vêtements... Dureront-elles plus ou moins longtemps qu'eux? Je l'ignore... Mais ce dont je suis, hélas! persuadé, c'est que nous sommes tous de pauvres diables... de pauvres bougres qui avons bien de la peine à nous débrouiller ici-bas entre ce qu'on appelle le bien et ce qu'on appelle le mal...

Charlie rétorqua avec fermeté:

--Il existe pourtant des gens qui ne se trompent pas, qui vont droit leur voie... Ce sont les gens qui agissent par devoir!...

Favierres se récria:

--Le devoir!... Le devoir!... Mais il n'y a pas un devoir, il y en a cent... il y en a mille... Et tous se contredisent! Et tous se font la concurrence!... Comment donc s'y retrouver, comment choisir, deviner quel est le bon, le meilleur, le devoir des devoirs?... Tiens, moi, j'ai été pour ta mère l'ami le plus dévoué, je puis le proclamer, le plus irréprochable... Et dis-moi, par contre, ce que je vaux comme mari... Pas grand'chose... Moins que rien!... Oui, celle-là...

Il indiquait d'un mouvement de tête sa femme, ce petit être sans sexe, sans âge,--diminué, asservi, fouillant la terre dans une bestiale posture d'esclave, et il reprit:

--Oui, celle-là... elle n'est pas morte, mais ne crois-tu pas que je l'ai tuée... que j'ai détruit en elle toute joie, tout fier sentiment, tout agrément de vivre?... Et pour toi, même histoire!... Fils parfait à l'égard de ta mère, plein d'affection, de tendre délicatesse... Envers ton père... juste l'opposé!... Pourquoi?... A cause de quoi?... Je te le répète... On ne sait pas... On fait de son mieux... Et d'habitude le résultat est déplorable!...

Il allumait une cigarette, puis il ajouta:

--Si, tu as peut-être raison... Il existe des gens qui n'obéissent qu'au devoir... Ce sont des saints... Ce sont les saints... Mais par exemple, ils se hâtent pour y obéir, de se retirer du monde... Parce qu'ils sentent bien que s'ils y restaient, ils ne pourraient pas remplir constamment leur vœu... qu'il y en a trop de devoirs dans le monde, et qu'ils ne s'y reconnaîtraient plus!... Ce que je pensais?... Voilà mon petit!...

Charlie considérait rêveusement, au milieu des cailloux, une fourmi qui se dépêchait, trottant vers son gîte: