Part 15
--Pas vrai!... Il dit que ce n'est pas vrai!... Oh! cela c'est trop!... Mais veux-tu que j'aille chercher ta mère?... Elle te dira, elle, si ce n'est pas vrai... Elle te dira comme elle m'a trompé, comme elle m'a chassé de son lit, quelle vie elle m'a faite à cause de votre crapule de Favierres... Oui, c'est indigne de te parler de ces choses-là... Mais tu m'y contrains, comme ta mère m'a contraint à prendre des maîtresses! Je n'ai plus personne, ni femme, ni fils! Je suis seul... Je dois bien me défendre!...
Il trébuchait à un pli du tapis. Il se laissa choir dans un fauteuil et, à bout de forces, il fondit en sanglots, les mains contre le visage, bégayant d'une voix d'enfant abandonné:
--Je suis seul... Je suis tout seul!...
Charlie, muet, immobile, confondu, examinait de loin son père. Il n'avait le courage ni de discuter, ni d'excuser sa mère, ni d'objecter Warner, ni de proclamer son droit d'aimer ceux qu'il aimait. Lui si hardi à riposter, à rendre injure pour injure, il se trouvait tout bouleversé de regrets, tout gauche contre cette sincère douleur. Par quelles odieuses imprécations répondre à ces sanglots, par quel lâche surcroît de duretés aggraver cette détresse? Il se sentait vaincu pour avoir triomphé. Son père était le plus fort, puisqu'il souffrait, puisqu'il pleurait.
--Papa! murmura-t-il timidement, de sa place. Papa!
Lahonce, les mains au visage, continuait à sangloter.
Charlie s'approcha, lui appuya la main sur le bras, en susurrant d'un ton câlin, ému:
--Voyons, papa!... Voyons!...
Lahonce, les mains toujours au visage, se dégageait d'un tour d'épaule:
--Papa?... Laisse-moi donc tranquille! fit-il d'une voix hoquetante de pleurs... Papa? Mais tu ne sais seulement pas ce que c'est qu'un père!... Tu n'en as pas idée!...
La porte de la chambre s'ouvrait. Tous deux tournèrent la tête et, sur le seuil, ils virent surgir la haute stature de M. Brodin. Venait-il en conciliateur ou en observateur uniquement? Lui-même, sans doute, l'ignorait. Mais avec sa scintillante barbe blanche, sa longue robe de chambre bleu marin serrée d'une grosse cordelière, ses pieds nus en des sandales jaunes, il avait une silhouette de pacificateur, l'air d'un respectable vieux moine de quelque ordre inconnu, accouru au tapage pour prêcher la concorde.
Il questionna en déposant son bougeoir sur la table du milieu:
--Pierre... mon ami... Que se passe-t-il? Que signifie ce bruit?... Vous m'avez réveillé... Pas moyen de dormir avec ces cris...
Lahonce s'avançait vers lui, les joues encore zébrées de la jugulaire des larmes:
--Ce qui se passe? C'est que j'en ai découvert de belles... M. Charlie qui est l'ami intime de votre monsieur Favierres... bien plus, qui refuse de rompre avec lui!!! Hein, c'est du propre, cela?... Qu'est-ce que vous en pensez?...
--Comment, Charlie! fit M. Brodin d'un air atterré et provocateur à la fois.
Charlie gardait le silence.
--Du reste, reprit Lahonce... Du reste, tout ce qui arrive, c'est votre faute!...
--Ma faute? s'écria M. Brodin en se frappant la poitrine de l'index.
--Parfaitement!... Si dans le temps vous ne m'aviez pas empêché de faire ce que je voulais, si vous m'aviez laissé lui casser les reins, lui crever la peau, à ce Favierres, il est probable qu'aujourd'hui votre galopin de petit-fils ne serait pas à tu et à toi avec ce polisson!... Il est probable aussi que votre fille...
--Cependant, ma fille, je vous affirme qu'elle...
--Vous m'affirmez! interrompit Lahonce d'un ton goguenard... Vous m'affirmez quoi?... Qu'est-ce que vous en savez de votre fille, qu'est-ce que vous en avez jamais su?... Taisez-vous donc!... Vous n'avez rien à affirmer... Vous ne savez rien... Je suis roulé, archiroulé, par vous, par elle, par lui, par tous les miens!...
Il virait de nouveau, à travers la pièce, de ses petits pas pressés et vacillants de sanglier captif. Et soudain, comme soulevé par un regain de furie, il clama, cognant du poing, à chaque phrase, le lit, les meubles, les murs comme autant d'adversaires abhorrés:
--Et puis j'en ai assez!... J'ai assez de vous tous... J'ai assez de cette sale maison..... J'ai assez de cette existence de crétin et de dupe que vous me faites mener depuis vingt ans... Oui, fini tout cela!... Je m'en irai... J'irai vivre n'importe où... avec des honnêtes gens... des gens qui, du matin au soir, ne seront pas à me mentir, à me fourrer dedans, à m'exploiter et à se moquer de moi par derrière... Ah! vous m'avez poussé à bout!... Ah! vous avez cru me tenir par le monde, la crainte du scandale et toutes vos balivernes!... Eh bien! nous allons rire!... Et le monde rira aussi... Et ce ne sera pas de moi, je vous le garantis!... Tant pis pour vous, mes bons amis!... Vous l'aurez voulu!... Adieu!... Bien le bonsoir!...
Il s'enfonçait son chapeau tout de travers, d'un geste exaspéré, et gagnait la porte. M. Brodin, les bras écartés, lui barra la route:
--Pierre... Ne commettez pas de folies, je vous en supplie... Où allez-vous?
--Alors, cela va recommencer? cria Lahonce... Vous recommencez la scène d'autrefois, la scène de la rue de Lisbonne?... Non, non! Je vais où cela me plaît... Laissez-moi passer, je vous prie!...
--Pierre! implora M. Brodin... Vous êtes injuste!... J'ai toujours été pour vous... Je n'ai jamais cessé de vous soutenir... Maintenant même, je suis indigné de la conduite de Charlie... Je vous promets qu'il en changera... Patientez!... Ne cédez pas à la colère... Réfléchissez, mon ami!...
--C'est tout réfléchi! repartit brutalement Lahonce... Oui ou non, me laisserez-vous passer?...
M. Brodin rétrograda un peu et tandis que Lahonce sortait:
--A votre guise!... Vous êtes maître de vos actes... Pourtant, reconnaissez...
--Je ne reconnais rien! glapit, du couloir, Lahonce.
On entendait ses pas descendre lourdement à tâtons l'escalier noir, descendre, descendre encore.
--Charlie! ordonna d'une voix étouffée M. Brodin... Charlie, rattrape vite ton père... jette-toi à ses genoux!... Ramène-le à tout prix!... J'ai peur d'un malheur...
Le jeune homme s'élança dans le couloir. M. Brodin, la main en cornet contre son oreille, l'écoutait dévaler le long des marches. Mais tout à coup un sourd fracas ébranla le sol, fit résonner toute la maison. C'était la porte de l'hôtel qui se refermait dans un vacarme de détonation lointaine.
Une minute après, Charlie reparut, tout essoufflé, tout pâle.
--Parti? demanda M. Brodin qui suffoquait.
--Oui! fit Charlie.
Il y eut un temps. M. Brodin considérait d'un œil fixe la flamme de la bougie qui brûlait sur la table.
Il saisit enfin le chandelier et levant la main en une attitude de désespoir:
--Ah! mon enfant!... Qu'est-ce que tu as fait là?... Dieu veuille que tu ne t'en repentes pas!...
Sur le seuil il se retournait, semblait questionner le plafond:
--Où peut-il être allé, ce pauvre homme?...
Charlie et lui se regardèrent tous deux, puis subitement ils baissèrent la tête. Car, dans leurs yeux, ils avaient lu même irrévérente et rassurante réponse: chez sa maîtresse, chez Warner.
VII
Après un sommeil fiévreux, torturé de cauchemars confus et indicibles, Charlie s'était réveillé presque à l'aube, et depuis deux heures déjà, étendu sur le dos, les bras repliés en coussin sous la tête, dans le demi-jour doré qui filtrait par les rideaux disjoints, il rêvassait amèrement à la poignante scène de la nuit, aux moyens de calmer son père, d'éviter un divorce, un éclat scandaleux, de réparer tout le mal que, par emportement et par loyauté, par indépendance d'esprit et de cœur, il avait accompli la veille.
Il tâchait d'apaiser les inquiétudes qui le travaillaient, d'entrevoir d'heureuses solutions:
«Peuh! Cela s'arrangera peut-être!... Tout s'arrange!... Les drames, les catastrophes, c'est l'exception, c'est l'accident... C'est la ressource des tout jeunes gens ou des trop pauvres diables... A cinquante ans, quand on est riche, quand on est du monde, on ne refait pas son existence... On l'accepte comme elle est, on la maquille, on la recrépit, on la drogue... Mais on ne la recommence point!...»
Un bruit de pas dans le couloir lui fit froncer le sourcil. Les pas se rapprochaient, s'arrêtaient devant la porte; et on frappa:
--Qui est là? cria Charlie d'un ton surpris.
--C'est moi, Monsieur... Julien...
Le valet de chambre entrait, allait ouvrir les rideaux, puis, revenant près du lit, il tendit au jeune homme une enveloppe blanche, sans adresse:
--Une dame qui est en bas... qui m'a remis cette lettre pour Monsieur. Elle dit que c'est très pressé, qu'elle voudrait que Monsieur la reçoive tout de suite.
--Une dame!... A cette heure-ci!... A sept heures!...
Charlie déchirait l'enveloppe et lut, sur une carte de visite; ANTOINETTE WARNER. Dans le coin, on avait écrit au crayon: _Urgent_.
Il eut une impression de feu aux joues. Il sentait quelque chose se détraquer en lui, tomber comme tranché; et il ordonna d'une voix distraite, fléchissante:
--Dites de ma part à cette dame qu'elle vous dise... dites-lui... ou plutôt dites-lui de monter... chez moi... dans mon cabinet de travail...
--Bien, Monsieur!
Charlie avait sauté à bas du lit, passait vivement un pantalon, un veston,--de deux coups de brosse se redressait les cheveux; et il pénétra dans le cabinet au moment même où Julien y introduisait Warner, en gracieuse tenue du matin, voilette blanche et costume de drap beige.
Le domestique sortait. Ils se saluèrent brièvement puis, de dessous son épaisse voilette à fleurs qui se plaquait contre son nez, lui faisait comme un masque pointu de plâtre translucide, un méchant masque aigu de mauvaise déesse, de fantastique louve blanche, Warner, sans s'asseoir, déclara:
--Monsieur, vous m'excuserez d'être ici... d'être venue jusque chez vous... C'était indispensable... Votre père est au plus mal et le médecin m'a conseillé...
Charlie questionna impérieusement:
--Mon père?... Où est-il?... Qu'est-ce qu'il a?
--Il est chez moi, Monsieur!... Il a eu une attaque... une apoplexie... Le médecin... mon médecin, le docteur Fornereau, appelle cela une hémorragie cérébrale... C'est lui qui m'a conseillé de venir vous informer, vous chercher...
Et elle ajouta, en achevant du geste sa subversive maxime:
--Il y a des cas où les convenances...
--Mais, Madame, bégayait Charlie, comment est-ce arrivé? C'est terrible!... Le malheureux!... Alors il est au plus bas?...
--Hélas! oui, Monsieur... Si vous voulez, je vous donnerai les détails en route... J'ai une voiture... Je descends et je vous attendrai...
Elle marchait vers la porte. Charlie la lui ouvrit en s'inclinant:
--Je vous remercie, Madame... Je vous rejoins à l'instant...
Resté seul, il sonna, réclama ses vêtements; et tout en s'habillant, avec une frénésie de hâte, il songeait, dans un tumulte de noires et sanglantes pensées:
«Ça y est!... Il est perdu... Il va mourir... C'est moi qui l'ai tué!... C'est la scène d'hier!»
Il était prêt, dégringolait l'escalier, puis, filant au pas de course sous la voûte, il tapa d'un poing furieux à la vitre de la loge où le concierge finissait tranquillement de se raser:
--La porte... La porte, nom de D...!
Il s'était élancé dans la voiture dont Warner discrètement avait fait baisser la capote.
--Cocher, d'où nous venons! dit Antoinette.
Et le fiacre s'en alla vers la rue de Prony, par les grandes avenues désertes où la vie à peine s'éveillait dans la torpeur dominicale.
Jusqu'à la place de l'Étoile, ils gardèrent le silence. Parfois des officiers, des cavaliers matinaux les croisaient, s'inclinaient, intrigués, pour mieux distinguer ce jeune couple suspect que formaient, sous l'obscurité de la capote, Antoinette et Charlie--ce gentil jouvenceau imberbe avec cette petite femme à voile blanc, qui couraient les rues en cachette à une si étrange heure; et Warner aussitôt se rejetait pudiquement au fond, comme par une crainte mondaine d'être reconnue. Enfin, la place de l'Étoile franchie, elle se décida à parler la première, elle murmura:
--Eh bien! Monsieur, il faut tout de même que je vous dise comment ce malheur s'est produit...
--Si vous voulez bien! fit Charlie mollement.
--C'est que c'est très délicat, remarqua Warner.
Puis, après un temps, à mots mesurés, timorés, décents, elle reprit en toussotant:
--Hum!... Hum!... Vous êtes au courant, n'est-ce pas? de l'amitié qu'avait pour moi votre père... de l'espèce d'amitié qu'il avait... Je n'ai pas besoin d'insister, je suppose?...
Charlie acquiesça d'un geste de la main.
--Hier il a dîné chez moi avec quelques amis... Il est parti à onze heures et demie, de très mauvaise humeur... Il avait eu une discussion avec un des invités à votre sujet... Mais passons!... C'est ici que commencent mes responsabilités... Je ne sais vraiment pas comment vous dire...
Charlie ne bougeait pas, ne la regardait pas, semblait égaré, loin de là, dans des songeries vagues.
--Donc votre père était parti, poursuivit Warner... Du moins je le croyais parti... Quand tout à coup, vers deux heures du matin, on frappe à la porte... J'éprouve le pressentiment que ce doit être lui--il avait toujours la clef de l'hôtel--et je ne réponds pas... parce que... parce que... je n'étais pas seule... Vous savez ce que c'est qu'une femme, Monsieur... Je l'avoue, j'avais eu la grave inconséquence de retenir un de mes amis, de le faire revenir... Ah! j'en suis assez désolée aujourd'hui, j'en ai assez pleuré... Mais aussi, pouvais-je deviner qu'il reviendrait?... C'est une guigne, une calamité!... Votre père frappe, frappe plus fort, crie, hurle, donne des coups de poing, des coups de pied dans la porte... Dame! à la fin j'ai ouvert!... Il est entré... et lorsqu'il a vu Neulise, tant pis, j'ai lâché le nom, vous connaissez peut-être?... Non?... Où en étais-je?... Ah! oui, lorsqu'il a aperçu Neulise qui se rhabillait près du lit, il a fait un ou deux pas avec des yeux de fou, sa canne levée, et puis il est tombé en avant, sur le nez, comme si on l'avait assommé. Je l'ai relevé. Neulise m'aidait... Nous l'avons couché dans le lit, le pauvre homme!... Il avait la figure toute noire. Il ne parlait plus... il respirait comme avec un poids de deux cents kilos sur la poitrine... J'ai fait appeler Fornereau... Le docteur et moi nous l'avons soigné toute la nuit... Ce matin, il a eu l'air de se réveiller, et il s'est mis à vomir des injures, des atrocités contre moi, contre Neulise, contre vous, contre ce M. Favierres, à cause de qui il s'était disputé à table... Le grand délire, quoi! et il a tout le côté gauche paralysé!... Ah! Monsieur, si j'avais su! Un si bon garçon, si brave homme!... Voilà, c'est ça, la vie!
Elle fouillait en arrière, dans sa poche, cherchant son mouchoir pour essuyer les larmes qui lui jaillissaient des yeux, fonçaient de gouttes sombres les blanches floraisons de sa voilette, et comme Charlie ne répliquait pas, elle questionna encore:
--Vous m'en voulez beaucoup, n'est-ce pas, Monsieur?... Il y a de quoi!... Je comprends... Oui, certainement je suis cause de tout!!!... Seulement, pour une fois que j'ai manqué à mes devoirs, car tous les amis de votre père pourront vous affirmer si, pendant huit ans, je ne me suis pas bien tenue, si je ne lui étais pas dévouée à votre père, et fidèle et affectueuse,--pour une fois, je suis fièrement punie, convenez-en!...
--Oui, oui, chuchota poliment Charlie avec un soupir.
A chacune de ces lamentations, de ces excuses, il ressentait comme un élan de remords bavard, une tentation de couper la parole à Warner, de faire à son tour des aveux, de lui déclarer: «Taisez-vous!... Non, ce n'est pas vous, c'est moi!» Et il se contraignait à ne pas parler, par peur d'en trop dire, tout absorbé, en une obsession de criminel, à se figurer la terrifiante entrevue avec l'agonisant, la confrontation proche avec sa victime, le funèbre spectacle où on le menait, les infâmes imprécations que sûrement il allait, dans un instant, subir.
Warner rabaissa sa voilette, se rencoigna silencieusement dans l'angle de la voiture.
Déconcertée par le mutisme de Charlie, elle cherchait à quoi l'attribuer. A la nature de «petit rossard» que Lahonce si souvent lui avait décrite comme celle de son fils? Ou, au contraire, à la bienséance, au respect de soi-même, à ce que se devait, en une aussi difficile circonstance, un vrai jeune homme du monde, un vrai fils de famille? Elle penchait même finalement pour l'approbation:
«Ce pauvre enfant! Il a raison... Qu'est-ce qu'il pourrait me répondre?... Il se trouve gêné avec moi... La maîtresse de son père, peuh! ce n'est pas commode!»
Mais elle sursauta en entendant la voix de Charlie qui interrogeait:
--Enfin, Madame, qu'est-ce qu'il dit? Quelles sont ces atrocités auxquelles vous faites allusion?
Il avait lâché cette question, malgré lui, comme à bout d'imagination, par une frayeur inapaisable de ce qui se criait là-bas peut-être sur sa mère, sur Favierres, devant des domestiques, des étrangers, dans la sauvage franchise du délire.
Warner répliqua avec hésitation:
--Mon Dieu!... Je ne puis guère vous le répéter... Ce sont des injures... des mots... des mots... des gros mots... vous savez bien...
Le fiacre ralentissait, stoppait auprès de l'hôtel. Elle ajouta vivement, d'un ton soulagé:
--Du reste, nous voilà arrivés... Si vous permettez, je vous montrerai le chemin...
Ils gravirent deux étages. Warner montait en avant et, parvenue au second, elle s'arrêta:
--Attendez un peu, je vous prie, Monsieur... Je vais informer le docteur que vous êtes ici...
Et elle disparut dans un petit corridor obscur, parmi un bruissement de soieries intimes.
Charlie se promenait impatiemment à travers le palier; et chaque fois qu'il faisait volte-face, il discernait, dans l'entre-bâillure lumineuse d'une porte voisine, une mince tache rose, un morceau indécis de visage humain: quelqu'un qui l'épiait sans doute, une bonne, un fournisseur, curieux d'apercevoir le jeune fils de Monsieur, le grand fils du patron.
Il y eut un bruit de pas. Warner revenait avec Fornereau toujours souriant, qui rajustait, par contenance, son épais binocle de fer. Les deux hommes échangèrent une poignée de mains. Charlie questionna:
--Comment va-t-il?
Fornereau eut une grimace mécontente:
--Pas bien... Pas bien du tout!...
--Je peux le voir?...
--Oui... Par exemple, nous irons prudemment... Vous ne vous approcherez que lorsque je vous ferai signe...
Ils s'acheminèrent, sur la pointe des pieds, vers la chambre d'Antoinette, et, un à un, ils entrèrent, le docteur d'abord, Charlie ensuite, puis Warner.
Deux lits jumeaux, confortables, bas, en bois ciré, à forme droite, élégante et simple, deux lits d'époux anciens, allongeaient parallèlement leurs rectangles blancs au milieu de la pièce. L'un d'eux était vide. Dans l'autre, étendu face au plafond, un homme geignait: Lahonce, hideux, méconnaissable, avec une figure bleuâtre, presque noire, une figure convulsée de nègre bleu. Il ne criait pas, il se plaignait péniblement, d'une voix lourde, saccadée; et ses gémissements râleurs semblaient couler de lui, suinter par lents jets successifs comme le fil de bave que distillait sa bouche torve et distendue. Il murmurait dans un effort acharné à dompter les syllabes rétives, à soulever cette langue de plomb qui lui pesait aux dents:
--Ah! les c...ochons!... Ah! lll...es... mmm...isérables!... Ah! lll...es... ccc...ochons!
Et à chaque mot prononcé, vaincu, à chacun de ces mots qui, sans désigner nul coupable, les marquait tous en bloc d'une commune flétrissure, son cou, ses joues, ses lèvres tremblaient comme après la secousse d'une prodigieuse poussée. Charlie accolé au mur, en un involontaire retrait d'horreur, regardait Fornereau s'avancer dans l'intervalle des lits, se pencher vers le malade.
--Lahonce, articula nettement le docteur, Lahonce, votre fils est là... Voulez-vous le voir?
--Mon ff...ils? gémit Lahonce... Où?... Où est mon fff...ils?
Fornereau, d'un clignement, appelait le jeune homme.
--Où?... Où?... questionna Lahonce en essayant de se retourner, en s'appuyant sur sa main droite, sur son bras droit replié.
Charlie s'approchait et saisissant la main gauche de son père qui gisait aplatie le long des draps, il la porta à ses lèvres.
--Ah! c'est toi Chhh...arlie! fit sourdement Lahonce, toujours à demi retourné, supportant de son coude droit l'autre portion pétrifiée de son corps, l'autre partie déjà morte de lui-même... Tu vvv...ois, je suis ttt...rès mmm...alade, mon ggg...arçon!
Il le fixait de son œil droit, un œil larmoyant, rouge et avide de borgne, de bête blessée,--car sur le gauche, la paupière pendait molle comme un petit rideau noirâtre aux ressorts brisés. Charlie répliqua en tapotant tendrement la main de son père entre les siennes:
--Mais non, papa!... Ça ne sera rien... Tu te remettras!
--Si... si... bégayait de sa voix cahotée Lahonce Jjj...e suis tttr...ès mmm...alade...
Puis, brusquement, une lueur de rage fulgura dans son œil solitaire. L'angle droit de sa bouche s'abaissa en un rictus de nausée. Il se souvenait soudain. Et de sa main valide arrachant à Charlie le bras insensible qu'il retenait, Lahonce hurla:
--Vvvv...a-t'en!... Pppp...etit gggg...redin!... Fff...ous-moi le camp!... Fff...ous-moi le camp ddd'...ici!
Il était retombé en arrière, sur le dos, et son bras droit, par-dessus son buste, se raidissait dans un geste d'expulsion, de malédiction, l'index pointé vers la porte de la chambre.
Il répéta en un chuchotement rauque:
--Fff...ous-moi le camp, mmmi...sérable!
Charlie pas à pas reculait, entraîné par Fornereau qui murmurait:
--Allez-vous-en, Monsieur... Puisqu'il paraît mal disposé contre vous, mieux vaut ne pas le surexciter... Demeurez à côté... je vous rappellerai, s'il y a lieu...
Mais d'un trait il s'arrêta, pinçant l'épaule du jeune homme:
--Attendez donc!... Chut!... Ecoutez!...
Un bruit de respiration rapide, de souffle sifflant et raclant, fusait de la bouche de Lahonce, emplissait la pièce d'un ronflement au rythme galopant, sinistre.
Fornereau colla son oreille à la poitrine du malade et, se relevant, il l'examina attentivement, la figure devenue grave, le front plissé d'une petite ride d'anxiété.
--Il râle? interrogea Charlie... C'est l'agonie, n'est-ce pas?
Le médecin s'écartait sans répondre. Charlie s'agenouilla devant le lit, et les lèvres de nouveau serrées sur la main rigide de son père, il se mit à sangloter, la nuque basse, agitée aux durs chocs des sanglots.
Warner aussi s'était agenouillée au pied du lit, et le front contre le bois, les yeux clos, les mains jointes, elle priait.
Elle proposa à mi-voix, au bout d'un instant, dans une pensée de correction:
--Peut-être qu'il faudrait chercher un prêtre...
Charlie approuva d'un signe. Elle sortit donner les ordres. La respiration de Lahonce se faisait plus lente, comme accrochée au passage par une accumulation incessante d'aspérités touffues, de spongieux ou liquides obstacles, comme refoulée partout par l'invasion du sang et se frayant sa route à travers le sang même. Fornereau, à sa droite, observait studieusement le moribond, la main en bracelet autour de son poignet qui battait faiblement ses suprêmes secondes de vie.
Et tout à coup, au moment où Warner rentrait, d'un bond de son côté droit, Lahonce se redressa, échappa des mains de Fornereau qui s'efforçait de le soutenir. Ses lèvres noircies se parèrent, aux coins, de deux petits panaches ronds d'écume blanche, son œil rayé de rouge s'écarquilla désespérément, toute sa face se contracta en un palpitant spasme. Il voulait parler, formuler quelque chose de haineux, de définitif. Il ne put qu'aspirer une immense bouffée d'air, puis il se laissa aller dans les bras du docteur, la tête roulant sur la poitrine, comme une boule inerte. Il était mort.
Fornereau soigneusement replaçait le cadavre en sa pose étendue. Charlie lança au docteur un regard incrédule encore, Fornereau eut une moue résignée: