Charlie

Part 14

Chapter 143,796 wordsPublic domain

--Blaguez, tant que vous voudrez, mon ami... Vous n'empêcherez pas que Favierres ne soit un des premiers musiciens de son époque...

--C'est possible!... C'est possible! grognait Lahonce, les dents serrées, en considérant machinalement Warner, pour la prendre à témoin de l'outrage que, chez elle, on s'obstinait à lui faire... Oui! Je ne nie pas!

Puis, comme crachant un caillot d'injures qui l'étouffait, lui emplissait la bouche, il clama:

--Oui, c'est possible. Le musicien est sans doute très fort, puisque vous l'affirmez. Mais l'homme? Ah! non... Ah! non!... L'homme est un vilain monsieur, un vilain coco... C'est moi qui vous le dis, cette fois!... Et je vous autorise à le lui répéter, si cela peut vous être agréable, mon cher...

--Voyons, Pierre! implora Warner dont les pommettes citronneuses blanchissaient d'effroi. Voyons, je t'en prie...

--Oui! marmonnait Lahonce assourdi de fureur... Parfaitement, un vilain coco, dans toute l'acception du terme!

Vaumoise insinua d'une voix douceâtre, où passait comme un sifflement d'insulte:

--Tout le monde n'est pas de votre avis!

--Hein! Quoi? interrogeait Lahonce, saisi d'une instinctive méfiance, au ton bizarre de Vaumoise. Quoi!... Qu'est-ce que vous voulez dire?

--Je veux dire, poursuivit de même Vaumoise, je veux dire que je sais des gens qui vous touchent de très près, et qui ne me semblent pas penser comme vous...

--Quelles gens? fit durement Lahonce... Qui cela?...

Vaumoise feignit d'hésiter:

--Beaucoup de gens... Qui vous dirais-je?...

--Parlez... Dites... Nommez, si vous en connaissez tant que cela!...

Vaumoise lâcha lentement:

--Eh bien, par exemple... par exemple, votre fils...

--Mon fils! chuchota Lahonce, avec un recul de la tête comme au choc d'une balle.

--Oui, votre fils que, pas plus tard que ce matin, j'ai rencontré avec Favierres à Neuilly... boulevard Inkermann... Et ce n'est pas la première fois... Toutes les fois que je reviens par là en bicyclette, je suis à peu près certain de les rencontrer ensemble...

Lahonce balbutia d'une voix affaissée:

--Vous m'étonnez beaucoup... J'ignorais... oui, j'ignorais totalement...

Il y eut un silence prolongé, ce silence impartial et attentif dont les spectateurs d'une rixe accueillent l'assommade de l'un des combattants. On se taisait. On observait. On attendait. On laissait à Lahonce comme le loisir de se remettre. Excepté le baron Marroy, Vaumoise et Warner, personne ne possédait les motifs cachés de la querelle, mais chacun devinait que Lahonce venait de recevoir un dangereux coup, d'être touché grièvement. Et, dans cet intermède muet, on ne percevait plus que la voix anglaise de Luggatt, qui profitait de l'accalmie pour tourmenter Neulise, son voisin de table, pour lui enjoindre de dire le coq, le coq et pas le poule.

--Vous allez à Fontainebleau, demain? interrogea enfin le baron Marroy par dévouement amical, par intention de sauver le dîner d'un désastre.

Vaumoise, les regards vers son assiette, la lèvre pincée d'une petite plissure de triomphe, roulait, d'un geste nerveux, une boulette de mie de pain, sans répondre.

--Je vous demande si vous allez aux courses demain, Vaumoise? réitéra bravement le baron Marroy.

Vaumoise affecta de tressauter:

--Ah! c'est à moi que vous parliez?... Oui, j'irai... J'ai même sur la réunion quelques idées qui ne sont pas d'un imbécile, je crois... Je vous les communiquerai, si vous voulez.

J.-L.-R. intervenait, fournissait des renseignements clandestins qu'au bar on lui avait donnés. La conversation, progressivement, reprit, redevint bruyante, confuse, et le dîner se termina en un gai brouhaha, une rumeur anonyme et joviale de causeries particulières.

* * * * *

Dans le hall-vestibule, tout verdoyant de plantes et de palmes, où l'on s'était rendu pour le café, Lahonce s'arrêtait devant chacun des Messieurs, leur tendant, à choisir, deux boîtes: l'une de cigarettes et l'autre de cigares. Il souriait, plaisantait, tapait sur les épaules, s'efforçait comme à rassurer les convives au sujet des suites de sa blessure,--à leur prouver par son entrain, sa bonne humeur, que ce ne serait rien, que c'était passé déjà.

Mais, la tournée achevée, il s'approcha de Warner, occupée avec Loulou Sonnier à servir le café, et lorsqu'elle fut seule il murmura, en feignant de ranger ses boîtes, de chercher des allumettes, de s'appliquer à toutes sortes de menues besognes superflues:

--Tu as entendu ce qu'a raconté Vaumoise?... Hein?... Ce petit coquin de Charlie!... Qu'est-ce que tu dis de cela?

Warner répliqua tout bas:

--Mon Dieu!... C'est étonnant!... C'est très ennuyeux!...

Lahonce poursuivit de même:

--Dis que c'est ignoble!... Du reste, il faut que j'en aie le cœur net, tout de suite... Tu vas me garder ces raseurs et moi je vais rentrer... Je veux lui parler, et raide, à ce mauvais clampin!

Warner, sans élever la voix, protesta:

--T'en aller maintenant?... Tu n'y songes pas!... De quoi cela aurait-il l'air?... C'est impossible... Et puis, à cette heure-ci, tu ne le trouverais pas...

Lahonce allumait, en soufflant, en tirant, son cigare.

--C'est vrai! fit-il... Oui, tu as raison... Seulement, ne les retiens pas... Tâche qu'ils ne filent pas trop tard... Et je ne m'en irai qu'après leur départ...

--Alors, tu ne restes pas ce soir? interrogea Warner d'un ton négligent.

--Non, voyons... puisque je rentre...

--Bien!... Bien!...

Warner s'éloignait, une tasse dans chaque main.

--Vous en avez fait une gaffe, vous! dit-elle en offrant une des tasses à Vaumoise... Vous étiez gris?... Qu'est-ce qui vous a pris?

Vaumoise eut un haussement d'épaules hargneux:

--Tant pis!... Il n'avait qu'à ne pas commencer, qu'à ne pas me dire des impertinences... Une autre fois, il se méfiera!... Est-ce ma faute si sa femme...

--Chut! fit Warner, désignant du regard Loulou qui les rejoignait avec le sucrier.

Puis elle se dirigea, toute souriante, vers Neulise et lui présentant la seconde tasse:

--Tenez! susurra-t-elle, l'œil en garde, de côté... Tenez... Et maintenant, attention!... Le patron ne reste pas ce soir...

--Bono! fit Neulise en son argot d'Afrique.

--Vous partirez en même temps que tout le monde et vous reviendrez une heure après. La porte sera entr'ouverte... Compris?

--Bono! répéta laconiquement Neulise.

Sonnier survenait, puis Lahonce. On s'assit sur un des divans bas qui longeaient le mur du hall et on se mit à causer théâtres, sports, tandis que Tourny, dans le salon, chantait au piano, de sa voix nigaude et parodiste, des chansons d'Yvette Guilbert, dont le Dr Fornereau et Vaumoise entonnaient en chœur le refrain.

A dix heures, Tourny se retira. Le couple Eric Marroy le suivit à peu d'intervalle. D'autres s'esquivaient furtivement, sans prendre congé.

A onze heures et demie, Loulou Sonnier secoua J.-L.-R. qui sommeillait dans un fauteuil et fit ses adieux aux maîtres de la maison.

Lahonce et Antoinette demeuraient seuls dans le vestibule.

--A demain matin, au Bois, sauf pluie! dit Lahonce qui endossait son paletot. S'il pleuvait, je viendrais ici vers deux heures.

Antoinette le raccompagnait à la porte vitrée du vestibule:

--Oui, sans faute, n'est-ce pas?... Cette histoire m'inquiète... Je voudrais savoir ce que l'enfant aura dit... Au moins, ne t'emballe pas, ménage-le... Car ce serait très bien un petit homme à ne rien vouloir dire, si on le brusquait...

--Sois tranquille! répliqua Lahonce en l'embrassant d'un baiser hâtif et distrait... Laisse-moi faire... Je te garantis qu'aujourd'hui ce n'est pas lui qui aura le dernier mot!... Bonsoir!

* * * * *

Dans le fiacre qui l'emportait avenue d'Iéna, Lahonce essaya de se ressaisir, de coordonner ses idées, d'agencer les phrases amicales, bonhommes, par lesquelles il aborderait l'entretien avec Charlie.

Mais il y échouait. Depuis le moment où Vaumoise lui avait asséné cette barbare réplique, ce foudroyant «votre fils», il sentait au dedans de lui comme un ruissellement bouillonnant de douleur, une longue plaie sanglante, une déchirure en écharpe qui le pinçait, le lancinait, de la tête jusqu'au cœur. Depuis cet instant atroce, il avait parlé, marché, agi, sans pensée presque, le crâne bourdonnant d'un unique et sauvage désir de vengeance que ses lèvres avaient proféré, chuchoté toute la soirée, à son insu, et qu'elles marmonnaient derechef:

«Ils me le paieront... Les misérables!... Ils me le paieront!...»

Quand? Comment? De quelle peine le paieraient-ils? Là-dessus, Lahonce eût été bien gêné pour répondre avec exactitude.

Il savait seulement qu'il se vengerait, qu'il les séparerait, les trois complices,--puisqu'ils se trouvaient trois, à présent!--qu'il romprait sans pitié leur scélérate coalition, qu'il les chasserait tous, au besoin, de chez lui, comme une fois, jadis, il avait expulsé l'un d'entre eux.

Cela lui semblait trop révoltant aussi, d'une trop cynique audace, que ce Favierres, après sa femme, lui enlevât son fils!

Bien des fois dans le monde il l'avait rencontré, bien des fois au théâtre il s'était croisé avec lui, et alors il devait se retourner, crisper sa main autour de sa canne, contenir ses nerfs et l'élan enragé de tout son sang, pour ne pas se ruer sur le compositeur, pour ne pas tuméfier, écorcher, écraser cette face haïe, qui persistait à vivre et dont il lui paraissait que ses poings avaient faim, avaient depuis douze ans faim.

Que Favierres revît Hélène ou qu'il ne la revît pas, Lahonce de ces détails ne se souciait guère. Il lui importait peu que cette femme méchante, méprisante, hautaine,--que cette ennemie taciturne qui logeait dans sa maison et se nommait de son nom,--que cette créature hostile et étrangère fût à Favierres ou non.

Mais ce qu'il ne pardonnait pas au musicien, ce dont il lui gardait une haine toujours chaude, toujours vivace et jeune, c'était de lui avoir volé l'autre Hélène, celle d'autrefois, celle d'avant la lettre mauve, cette Hélène Brodin, si belle, si caressante, et qu'il aimait encore à travers les années, en un souvenir idéalisé, comme une épouse morte, une épouse parfaite que Favierres lui eût tuée.

Puis, voilà maintenant que ce même Favierres lui dérobait Charlie! Car il n'y avait pas de doute, Vaumoise ne mentait pas. Tout confirmait ses dires: la vraisemblance du récit, l'assurance du dénonciateur et, de plus, l'extraordinaire froideur de Charlie qui, pardieu! ne pouvait pas prodiguer à son père toute cette tendresse qu'il dépensait ailleurs.

Eh bien! on allait voir! Oui, on verrait cette fois!

La voiture s'arrêtait. Lahonce sauta à terre; sonna d'un violent coup de bras, et s'élançant sous la voûte, devant le portier qui le contemplait effaré, par les petits carreaux de sa loge, il gravit deux à deux, en une ascension galopante, les marches des étages qui menaient chez Charlie.

Arrivé à la porte, il stoppa un moment pour reprendre haleine. Il se remémorait soudain les conseils de Warner. «Soyons habile... Ne le brusquons pas... Conservons notre calme!»

Il entra dans la chambre, tourna le bouton de l'électricité, et comme Charlie s'étirait, en grognant, en demandant la cause de ce bruit, de cette subite intrusion, il répliqua doucement:

--Réveille-toi... Ne te presse pas... J'ai à te parler... Quand tu seras tout à fait réveillé, nous causerons...

Il déposait son chapeau, s'asseyait sur une chaise, au pied du lit, vis-à-vis, juste, du jeune homme.

--Là! fit-il... Prends ton temps... Nous ne sommes pas à une minute près et je désire que tu aies toute ta présence d'esprit pour notre petite conversation...

Charlie s'était dressé sur son séant, ramenait de la main ses cheveux blonds emmêlés, qui lui retombaient, en tignasse, entre les yeux:

--Qu'est-ce qu'il y a? dit-il... Je t'écoute...

Lahonce déclara d'un ton un peu embarrassé:

--Voici... Mais, avant tout, il est entendu, n'est-ce pas? que je suis ton ami, que, dans ce que je vais te dire, je ne souhaite que ton bien, ton bonheur, notre bonheur à tous... Et même si tu t'es trompé... si tu as commis une faute... une bêtise... une maladresse que tu ne devais pas faire... tu sais que tu peux avoir confiance dans mon pardon, dans mon affection...

--Mais oui, papa... Qu'est-ce qu'il y a? répliqua Charlie d'une voix impatiente, inquiète déjà, car il pressentait vaguement à quelle tragique «bêtise» se référaient ces minutieux préambules.

--Eh bien! voici! continua Lahonce... Ce soir au comité, au dîner du comité, quelqu'un m'a affirmé qu'il t'avait rencontré ce matin, qu'il t'avait rencontré plusieurs fois même avec Favierres... Est-ce vrai?...

--Mais je ne me rappelle pas! bredouillait Charlie d'un ton glacial... Je ne m'explique pas... Où m'a-t-on rencontré? Qui est-ce?...

--Allons, mon garçon, fit d'un air encourageant Lahonce... Réponds franchement... Bah! ce serait assez fâcheux, mais ce ne serait pas un crime... Tu es jeune... Tu ne connais pas la vie... Tu as très bien pu te laisser entraîner à fréquenter ce Monsieur, sans te rendre compte de la gravité de la chose... Seulement, tu comprends, il faut que je sache à quoi m'en tenir...

--Et qui t'a dit cela? interrompit sèchement Charlie.

--Là n'est pas la question, fit Lahonce qui s'énervait peu à peu. Le nom de la personne est sans importance... Ce qui nous intéresse, c'est ce qu'on m'a dit... Oui ou non, vois-tu ce Monsieur?... Oui ou non, est-ce vrai?...

Charlie riposta faiblement:

--Mais non!... Je ne le vois pas! Pourquoi le verrais-je?...

Lahonce s'était levé et le fixait droit dans les yeux, d'un regard de sommation:

--Ainsi tu ne le vois pas? Tu m'en donnes ta parole?

--Ma parole!

Lahonce tournait autour de la chambre, puis revenant auprès du lit:

--Soit mon enfant... Je ne doute pas de toi. Cependant je désirerais avoir des preuves de façon... de façon à confondre cette personne quand je la retrouverai. Ses affirmations étaient si absolues, si formelles...

Charlie se récria:

--Quelles preuves?... Je n'ai pas de preuves, moi... Je t'ai juré... Je ne peux rien de plus!

Lahonce semblait se recueillir.

--Je te demande pardon! dit-il au bout d'un instant... Ne t'effarouche pas de ce que je te suggère... C'est pour ton bien, je te le répète, pour notre tranquillité, pour notre bonheur... Si, il y a des preuves!... Tiens, je suppose, tu me confierais tes clefs, tu me permettrais de m'assurer que tu n'as dans tes tiroirs ni lettres de ce Monsieur, ni quoi que ce soit enfin...

Charlie eut un soubresaut d'angoisse et se dominant, simulant un ton de plaisanterie:

--Alors, c'est une perquisition, tout bonnement, que tu voudrais opérer? Tu voudrais fouiller dans mes papiers comme si j'étais un escroc, un bandit, n'est-ce pas?

--Mais non! rétorquait Lahonce... Tu exagères. Tu m'as mal saisi!...

Il y eut une pause. Charlie revoyait, en un pêle-mêle de bleu, de blanc et de mauve, une centaine de lettres de Favierres, que renfermait le tiroir de gauche de son bureau, tout à côté, dans le cabinet de travail voisin. Que faire? Refuser, c'était avouer, et avouer également que de livrer ses clefs. Il ne s'agissait plus d'éluder, de procéder par réponses évasives et serments mensongers. Il fallait se prononcer, choisir ouvertement entre les deux partis.

Et Charlie avait la sensation d'être devant son père comme une femme coupable devant un mari justicier, une sensation toute féminine d'accablement suprême et de surhumain courage à la pensée de perdre l'ami qu'il préférait.

--Voyons, mon garçon, et ces clefs? interrogea Lahonce qui avait repris, autour de la chambre, sa promenade.

Le jeune homme se taisait. Lahonce poursuivit:

--Tu ne veux pas me les donner?... Tu es très décidé?

Charlie se taisait encore.

--Eh bien! prononça Lahonce ne se retenant plus, eh bien! je t'ordonne de me les remettre!... Je t'attends!... Donne!

Il allongeait la main. Charlie, avec un instinctif retrait du buste, balbutia:

--Je suis désolé... Impossible!... Je ne te remettrai rien. J'ai vingt-deux ans... Je ne suis plus un enfant... je ne suis pas un esclave et je ne tolérerai pas...

Lahonce eut un ricanement rauque:

--Ha! Ha!... Tu ne toléreras pas?... Ah çà! où te crois-tu donc?... Chez moi ou chez toi, hein?... Monsieur ne tolérera pas!... Ha!... Ha!... C'est inouï!...

Il se remettait à marcher en clamant plus haut:

--Suffit!... Cela suffit!... Je sais ce que je voulais savoir!... Tu revois ce Monsieur, malgré ce que je t'en ai raconté, cet individu que j'ai flanqué à la porte comme un chien et que je ne salue plus... Ah! c'est du beau!... Même, probablement que ta mère était au courant, t'approuvait!... Charmant!... Charmant!... J'ai une jolie famille!... Ma femme, mon fils, c'est complet!... Et depuis combien de temps ça dure-t-il, ces malpropretés?... Tu ne réponds pas?... Hé! suis-je bête!... Ça dure depuis toujours... Ça n'a jamais cessé!...

Charlie, sans protester, le regardait s'agiter, aller et venir,--refrénant de toute son énergie la meute des ripostes sacrilèges, des outrageantes répliques, qui aboyait en lui, voulait bondir, happer, déchirer l'agresseur. Oui, la guerre était déclarée. Charlie était d'un camp et son père de l'autre. Mais un scrupule dernier de respect filial retenait le jeune Lahonce d'user de représailles, de traiter en ennemi un ennemi pareil; et il se raidissait dans son mutisme comme dans une immatérielle armure, il parait chaque coup d'une parade de silence, il se crispait à ne pas lancer les phrases épouvantables que sa rage tout bas aiguisait.

Lahonce s'était arrêté, se versait un plein verre d'eau. Il l'avala à larges traits, et semblant se maîtriser:

--Ecoute, Charlie! dit-il... Tu m'as causé beaucoup de peine, un gros chagrin qui ne s'effacera pas de sitôt... Et l'humiliation que j'ai reçue ce soir en public ne compte pas pour moi... Ce qui me navre, c'est ce que m'a révélé sur tes sentiments à mon égard cette pénible découverte... Tu m'as fait ce qu'un fils peut faire de pis à son père... Tu t'es lié d'amitié avec un de mes ennemis... Tu l'as vu en cachette... Tu m'as abusé, trahi, et ceci pendant plusieurs années peut-être!... Mais je t'ai promis mon indulgence... Je n'ai qu'une parole et je tâcherai d'oublier... A une condition pourtant, à la condition que tu vas écrire à ce misérable pour rompre définitivement avec lui... Est-ce convenu?...

Il avait proféré cela d'une voix si abattue, si attristée, malgré les éclats de colère où elle se relevait par instants, que Charlie sentait au fond de lui-même comme un faible écho d'attendrissement s'éveiller à ce plaintif appel, comme une sorte de honte d'avoir tellement haï, pendant quelques moments, ce père qui l'aimait tant et pardonnait si vite.

--Eh bien? répéta Lahonce. Est-ce convenu?

Charlie répliqua sans le regarder:

--Oui... C'est convenu... J'écrirai!...

--Bien! fit Lahonce en lui tendant la main... Bien! Je te remercie... J'étais sûr de toi... Tu as été mal conseillé, mal inspiré... On a cherché à t'éloigner de moi... Mais cela n'a pas réussi... Nous revoilà amis, amis pour de bon, pour toujours, n'est-ce pas?

Charlie approuvait d'un hochement de tête.

--Embrasse-moi! fit Lahonce en se penchant vers lui.

Ils s'embrassèrent d'un baiser vigoureux. Lahonce se redressait en exhalant un soupir.

--Et maintenant, ajouta-t-il, fais-moi un plaisir: lève-toi et viens écrire cette lettre... Débarrassons-nous de cette affaire... J'irai, ce soir même, jeter la lettre à la boîte...

Charlie s'écria d'un ton ahuri:

--Tout de suite?

--Oui, tout de suite... Pourquoi retarder?... Le plus tôt sera le mieux... Viens, mon garçon!...

Et il se mit à feuilleter debout un volume illustré, placé sur une table, au milieu de la pièce.

Charlie se glissait hors des draps, enfilait avec lenteur un vêtement du matin. Il se demandait si réellement il allait écrire cette lettre, biffer, anéantir, en une dizaine de lignes, la plus chère de ses amitiés, abandonner Favierres, renoncer d'un seul coup leur vieille intimité, renier sa conduite ancienne, ce qu'il accomplissait par tendresse clairvoyante ou libre réflexion,--tout cela, parce qu'on l'avait pris au piège de l'apitoiement, parce qu'on avait touché sa sensibilité, parce qu'on l'avait ému par un ton d'affliction, parce qu'on avait séduit ses nerfs. Passe encore d'être charitable, d'épargner à son père les affronts, les souffrances de cœur, les peines d'amour-propre! Mais briser avec Fav, mais désoler sa mère, mais les blâmer tous deux par une brusque rupture, c'était trop réclamer de Charlie, trop exiger de sa pitié, la vouloir trop partiale!

Il demeurait assis au bord du lit, les jambes ballantes, le regard vague, comme entendant la voix rebellée du sang maternel, de ce sang dont presque tout entier il était imbu, pétri,--la voix coutumière et captivante qui commandait de rester, interdisait d'écrire.

--Tu es prêt?... Tu viens? questionna Lahonce en se retournant.

Charlie hésita un peu et avec fermeté:

--Non, je ne viens pas... Je ne peux pas venir!

--Tu ne viens pas? s'exclama Lahonce stupéfait. Tu ne peux pas venir?...

--Non, je ne peux pas!... M. Favierres s'est toujours montré excellent pour moi... Je m'occupe de musique avec lui... Il ne m'a jamais rien dit contre toi et je ne l'aurais d'ailleurs pas souffert... Si je me suis abstenu de t'avouer que je le fréquentais, ç'a été par crainte de te froisser... Mais je n'ai aucune raison sérieuse d'écrire cette lettre, et je te prie en grâce de ne pas insister pour que je l'écrive...

Lahonce vociféra d'une voix éraillée rugissante:

--Ah! tu refuses?... Donc, ces promesses, tout à l'heure, ces baisers, c'était de l'hypocrisie, de la comédie... Ah! mon garçon, tu veux revoir ton Favierres, ton excellent Favierres, ta canaille de Favierres... Parfait! tu le reverras... et tout le temps, et tu t'occuperas de musique tant qu'il te plaira... Tu vas décamper d'ici... Tu quitteras la maison... Et tu pourras aller habiter où tu voudras, chez ton Favierres, si tu veux, et lui demander à manger et de l'argent de poche, et de l'argent pour tes vêtements, et de l'argent pour tes livres...

Il avait saisi le volume sur la table et le projetait d'un mouvement forcené contre le mur.

--Oui, oui, il t'entretiendra... il te logera... il te paiera tes chevaux, tes notes... C'est un si brave homme, si excellent!...

Il recommençait à arpenter la pièce, d'un pas piaffeur et lourd, dont le vacarme se répercutait, dans le couloir proche, en sourde canonnade.

Puis soudain, il stoppa court devant Charlie, et les poings brandis au-dessus de sa tête en un geste de menace ou d'imprécation:

--Mais, malheureux, tu n'éprouves donc rien!... Tu ne comprends donc rien!... Tu as donc de l'eau dans le corps à la place de sang!... Tu ne sais donc pas que ce Favierres... Bah! tu es trop niais aussi à la fin!... Il faut que je te l'apprenne... Tu ne sais donc pas que ce Favierres a été l'amant de ta mère?...

Il sembla à Charlie qu'on lui tordait le cœur avec une corde. Il avait envie de crier: «Oui, je le sais!» Mais par un subit revirement, par un besoin de faire face à l'insulte, de braver l'insulteur, de venger sa mère, il hurla, devenu tout livide:

--Ce n'est pas vrai!... C'est un mensonge!...

Lahonce s'était précipité sur lui, l'agrippait des deux mains au collet de son léger veston:

--Que dis-tu, mauvais garnement? Tu dis que ce n'est pas vrai? Tu te permets de me donner un démenti, à moi!...

Ils étaient souffle à souffle, et Charlie apercevait, en une vision fantastiquement grossie par la proximité, les bajoues violettes, les yeux sanguinolents de son père.

--Répète un peu ce que tu as dit! clama Lahonce, le lâchant, le relançant à travers le lit d'une poussée si rude que le jeune homme en chavira à demi... Aie donc l'impudence de le répéter!

Les bras dressés en l'air, il courait, il trottait à petits pas affolés du lit à la porte et de la porte au lit, les jarrets ployant, le plastron de sa chemise tout fripé, se gonflant hors du gilet, en zigzags de cassure.