Charlie

Part 13

Chapter 133,696 wordsPublic domain

Car elle aussi aimait Charlie. Jamais son cœur perclus, dompté, atrophié, ne lui avait soufflé la moindre haine contre le fils de celle qu'elle sentait sa rivale. Enfant, elle l'admirait pour ses gracieuses manières, pour sa gaieté bruyante et pour l'affection qu'il marquait à Favierres. Puis plus tard cela l'avait amusée, honorée de traiter chez elle, à sa table, en ami, ce jeune homme élégant, ce convive délicat. Elle croyait même alors présider comme un de ces repas mondains d'où on l'avait toujours bannie, un de ces dîners luxueux qu'on lui interdisait; et, dans cette illusion flatteuse, elle oubliait souvent ses déboires, toutes les meurtrissures faites à sa vanité.

Le déjeuner allait finir. Mme Favierres demanda d'un air solennel, mystérieux:

--Prendrons-nous le café au jardin, messieurs? Dites, cela vous va-t-il?

--Parfaitement, firent les deux hommes.

On se levait. Mme Favierres passa devant, suivie un peu après par Charlie et Favierres.

Mais comme ils entraient dans le salon, ils la virent arc-boutée à la porte-fenêtre, poussant, geignant, tapant sur le battant de droite qui refusait de s'ouvrir.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea Favierres.

--Il y a... il y a que cette sale porte... Haa!... Aïe donc!...

La porte cédait, s'ouvrait toute grande. Instinctivement le musicien et Charlie se regardèrent. La même pensée sans doute leur était à tous deux venue, le même souvenir peut-être: le souvenir d'une fraîche journée de novembre où derrière cette sale porte, comme disait Mme Favierres, des choses s'étaient passées que l'un savait, l'autre ignorait--des choses sûrement indécentes et coupables.

--Tu fumes, n'est-ce pas? dit Favierres qui fouillait activement dans un tiroir pour dissimuler son malaise.

Charlie prit le cigare que son ami lui offrait. Puis le maître ayant allumé sa grosse pipe en écume toute culottée de roux, ils descendirent le perron et s'assirent des deux côtés d'un petit guéridon de fer où le café était servi.

Mme Favierres tournait dans le jardin picorant à terre, comme une vieille poule, les brindilles de bois et les feuilles tombées qui jonchaient l'allée circulaire.

Et Charlie, de sa place, l'observait avec une sorte de pitié curieuse, ainsi que la veille, à table, il observait son père.

«Pauvre femme! songeait-il!... Pauvre vieille!... C'est l'autre... leur autre victime!... Elle a dû en voir de rudes, celle-là!»

Mais sur-le-champ, en un naïf regain d'orgueil filial:

«Peuh! tout de même... Il n'y a pas à dire... Maman est mieux, joliment mieux!...»

Et, pour rompre un peu le silence, il interrogea:

--Irez-vous à la première de _Falstaff_, Fav?

--Oui, je pense! fit Favierres... Je pense que j'irai...

--J'ai lu la partition, continua Charlie... Cela ne me plaît guère. C'est sautillant... C'est dansatoire, c'est «airs de cirque»... Et puis, c'est de la musique spirituelle, à prétentions comiques... Moi, j'ai horreur de cela.

--Possible! répliqua le compositeur... Moi non plus, je ne raffole pas du genre. Seulement, c'est de la musique tout de même, vois-tu, mon petit... Oui, c'est de la musique, de la pâte musicale un peu soufflée... mais c'est de la bonne pâte bien pétrie!

Charlie esquissa un geste d'inaptitude. Et ils recommencèrent à se taire, à fumer en silence, comme des consommateurs, l'un de l'autre inconnus, réunis, par hasard, à une table de brasserie. Ils contemplaient le ciel d'un bleu criard et neuf, les feuilles juvéniles des arbres qui se pressaient, roulaient, frémissaient sous la brise; et l'on n'entendait plus que les tramways cornant au loin, les fusées de fumée que projetait Favierres ou les lapements claquants de ses lèvres sur la pipe.

Il semblait que le secret les engourdît tous deux, obstruât à la fois leur pensée et leur gorge, les empêchât de parler s'ils ne parlaient de lui; et c'était aussi lui qui les retenait ensemble, qui, par un attrait douloureux, les enchaînait, là, côte à côte, jusqu'à ce qu'ils se fussent dit ce qu'ils avaient à se dire. Oui, un jour il faudrait certainement s'expliquer. Mais comment faire? Et qui se risquerait? Et qui entreprendrait l'attaque?

Ah! si Charlie eût pu, comme auprès de sa mère, s'abstenir de discours, s'en remettre aux baisers, employer, pour achever ses phrases inachevées, le langage symbolique et parfait des caresses muettes où les âmes fusionnent! Et si même il eût pu, comme à un camarade, à quelqu'un de sa génération, énoncer à Favierres avec calme et tendresse ses résolutions réfléchies, les raisons cordiales et claires de sa conduite!

Seulement tout les séparait: l'instinct parcimonieux qui réserve les baisers pour l'amour, pour ceux qu'unit le lien de la chair ou du sang,--et l'âge aussi, le temps qui, d'année en année, crée des races d'hommes nouvelles, étrangères aux précédentes et dont les suivantes s'étonneront.

Enfin, à bout d'énergie, d'expédients, Charlie proposa discrètement:

--Voulez-vous que nous fassions un peu de musique, dites, Fav?

Le compositeur vidait sa pipe en la cognant contre la table:

--Ça va!... Ça va! fit-il.

Et ils rentrèrent dans le salon, s'installèrent au piano, se mirent à jouer un alerte concerto de Grieg.

Le morceau fini, ils décidèrent d'en jouer un autre, une symphonie de Beethoven, la _Symphonie pastorale_.

Favierres, courbé en deux, cherchait le recueil dans un casier placé à droite du piano, tandis que Charlie, les yeux vers le plafond, parcourait le clavier de nonchalants arpèges.

--Dis donc! s'écria soudain Favierres, toujours courbé, la tête toujours cachée... Dis donc, à propos!... Et hier, vous êtes bien rentrés?...

--Oui, oui, très bien! fit Charlie sans interrompre ses arpèges.

Il sentait son cœur s'affoler en sauts désordonnés et comme un étouffement aigu pointer dans sa poitrine. Le combat, l'assaut, commençait. Favierres attaquait. Ce serait pour maintenant, pour tout à l'heure, pour tout de suite!

Le maître se relevait et, feuilletant la partition, il reprit d'un ton négligent:

--C'était assez curieux cette rencontre, n'est-ce pas? assez inattendu...

Charlie, comme s'il n'entendait pas, exécutait d'une main les premières mesures de sa partie, le visage obstinément penché vers la musique.

--Figure-toi, continua Favierres l'imitant, figure-toi que je traversais les Champs-Elysées... do... do... sol... ré... ré... quand tout à coup j'ai aperçu ta mère qui me faisait signe, qui m'appelait de sa voiture... Do... mi... la, sol... ré, ré... ré...

Sa voix tremblotait en chantonnant les notes:

--Au début, je ne la reconnaissais pas, je croyais que c'était... Madame... Madame... celle dont le mari s'occupe de médailles... Madame... Voyons, tu sais bien?...

--Non, je ne sais pas, riposta sèchement Charlie qu'agaçaient toutes ces manœuvres puériles, ces vaines parodies de vérité.

Il s'était arrêté de jouer et fixait Favierres d'un mâle regard d'attente presque provocatrice.

--Mon petit, fit Favierres d'un ton de reproche, pourquoi me réponds-tu ainsi?

--Mais, disait Charlie, je vous réponds comme d'habitude...

--Non, non, pas du tout! poursuivit nerveusement le musicien... Du reste, assez de simagrées entre nous!... Depuis que tu es arrivé, cela dure... J'en suis malade, moi!... Parlons net... Tu as de mauvaises pensées, Charlie, des pensées indignes...

--Moi! s'écria Charlie qu'effarait la brusquerie de l'agression.

--Oui, toi... Ne nie pas, c'est inutile!... Tu es un homme... Tu me comprends à demi-mot, je suppose... Je te répète que tu as des pensées odieuses...

Charlie perdait tout flegme. Il riposta d'un ton conciliant,--d'un ton amical et lassé à la fois:

--Fav!... Vous vous trompez, je vous assure... Je ne vous comprends pas... Et puis, même vous comprendrais-je, pourquoi parler de tout cela?... Nous ne pourrions que nous faire du mal, de la peine... Je ne pense qu'une chose, c'est que je vous aime bien... Je désire demeurer toujours votre ami... Je suis revenu, je reviendrai... Que demandez-vous de plus, vraiment?...

--Ah! tu vois! s'exclama Favierres... Tu vois, tu avoues!... J'en étais convaincu... Eh bien! soit, mon petit... On ne reparlera plus de rien, tu m'entends, de rien... puisque tu t'y opposes... Seulement, par exemple, je ne veux pas que tu aies de ces mauvaises pensées... Je veux que tu me jures de croire ce que je vais te dire...

--Je vous le jure! fit Charlie mollement.

Et Favierres déclara d'une voix toute basse, toute veloutée d'émotion:

--Eh bien! je te donne ma parole que je n'ai jamais eu pour ta mère qu'une vive sympathie... une sympathie que, hélas! je n'ai guère pu souvent lui prouver... Je te donne ma parole qu'elle a droit à tout ton respect, à tout ton amour, la charmante femme!... Et tu sais que je ne mens pas, n'est-ce pas, mon petit?...

Il tendait affectueusement ses deux mains à Charlie. Le jeune homme les saisit en murmurant sans assurance:

--Oui, je sais, Fav!... Je vous remercie... je vous remercie...

Et par amicale forfanterie, dans la joie de leur soulagement, ils restèrent un instant à se considérer, à se montrer leurs regards que teintaient, malgré eux, les ombres vacillantes du mensonge accepté.

Puis, comme trois heures sonnaient à la pendule, Charlie demanda d'un accent de prière affable:

--Fav, il va falloir que je m'en aille, que je rentre travailler. Vous permettez?...

--Comment donc, mon petit! fit le compositeur en abandonnant les mains du jeune homme... Attends une minute, je vais prévenir Mme Favierres que tu pars...

Dans le vestibule, Charlie avait repris sa canne et son chapeau.

Il songeait, en regardant les dalles roses et blanches:

«Voilà!... Ç'a été dur, mais c'est fait!... C'est accompli!... C'est comme hier, comme avant, comme quand je ne savais rien! Il ne nous en a coûté que deux petits faux serments!... Et dire que j'ai failli ne plus revenir, faire d'un coup deux malheureux!... Aurait-ce été méchant, imbécile et ingrat, tout de même!...»

Mme Favierres accourait, dans un fracas de galoches claquantes:

--Vous vous en allez, monsieur Charlie!... Et à quand?... A quand?... Qu'on vous arrange un bon petit déjeuner!...

Charlie réfléchissait:

--A la semaine prochaine... Mardi, si vous voulez...

--Entendu! dit Favierres.

--Alors, à mardi, Madame! fit Charlie en descendant le perron.

La petite femme désignait d'une grimace son mari qui marchait devant:

--Espérons qu'il sera de meilleure humeur!

--Bah! ce n'est rien... Tout le monde a ses nerfs! répliqua le jeune homme en réprimant un sourire.

Ils parvenaient à la grille. Favierres serra la main de Charlie avec force, et d'un ton persuasif:

--A mardi... Tu n'oublies pas ce que je t'ai dit, mon petit?... Tu n'oublies pas?...

Charlie rendait étreinte pour étreinte. Il répondit vaguement, le regard un peu fuyant:

--Mais oui... Mais oui... Au revoir, Fav!...

--Au revoir!...

La porte s'était refermée sur lui.

--Il est gentil, cet enfant! prononça Mme Favierres en manière de flatterie à l'égard du maître.

--Oui, très gentil!... répéta distraitement Favierres... Très... très gentil!...

Puis, à mi-voix, il ajoutait, comme s'adressant à sa conscience:

--Il sait tout, mais quoi! j'ai dit tout ce que j'ai pu! j'ai fait tout mon devoir!...

Et il rentra dans le salon pour écrire, sans tarder, à Mme Lahonce.

VI

Juin touchait à sa fin. L'air de la ville avait vieilli, et la nuit même, sous le ciel bleui d'étoiles, il ne soufflait plus, par les rues, qu'une haleine comme défraîchie, fatiguée, usée par trois mois de travail et d'excès printaniers.

Ce soir-là, Antoinette Warner quitta le Bois vers cinq heures et se fit directement reconduire chez elle, à son hôtel de la rue de Prony; car elle voulait surveiller les préparatifs du dernier grand dîner, du dîner de clôture qu'elle offrait à ses amis, avant de partir pour Aix-les-Bains où elle allait soigner ce commencement de rhumatismes qu'elle avait.

A sept heures et demie tout était prêt; et les convives arrivèrent un à un, annoncés, dès la porte, par le timbre retentissant de l'hôtel.

Le premier fut Lahonce qui avait prétexté, pour s'échapper poliment de l'avenue d'Iéna, un dîner du comité de l'_Orphelinat Germain-Lahonce_, fondé en 1869 par les soins du ministre défunt; un comité fort actif, s'il fallait en juger par la fréquence des réunions auxquelles Lahonce, deux ou trois fois par mois, se prétendait contraint d'assister.

Il félicita Warner de sa toilette, une étrange gaine décolletée, en toile de soie safran, dont les reflets jaunissaient davantage l'ocre de ses joues, de ses bras, de sa poitrine,--faisant d'elle une espèce de petite femme surette d'extérieur, acide, une espèce de petit citron humain.

Et les invités se succédèrent rapidement.

Des couples d'abord, les dames en peau, les messieurs en habit et cravate blanche, des couples qui entraient avec une allure d'être mariés, solidement unis par des liens durables et riches, la femme jeune, jolie, pénétrant la première; l'homme élégant et plutôt mûr, suivant derrière ainsi qu'un époux effacé et courtois: Berthe Mangin, une brune à bandeaux plats, et le baron Eric Marroy, le propre oncle d'Alain Marroy, un beau vieux, à tête de général fêtard;--Mariette Bresson, grande, les cheveux blond roux, les narines retroussées, volontaires, renifleuses, et M. Allry, le fameux coulissier, un petit bonhomme noiraud, maigre, à mine de tzigane timide et meurt-de-faim;--Lucie Darceaux, une autre blonde, la figure mince et pâle, les joues caves, le nez busqué, mécontent, rageur, et son ami M. Lesseigne, le grand industriel, le grand fabricant de fer, un gros bourgeois à brefs favoris teints, à visage optimiste, tout réjoui d'avoir toujours si bien vécu.

Puis des célibataires jouant, là comme ailleurs, leur rôle équivoque de mâles dépareillés, et dont on ne pouvait guère déterminer s'ils venaient soit en spectateurs, en curieux hostiles ou sympathiques, soit dans des intentions de fraude, de larcin, de détourner un peu de ce luxe de femmes comme ils avaient leur part de ce luxe de festin; des célibataires sans emploi avéré, sans liaison publique: le docteur Fornereau, un long garçon décoré, à moustache poivre et sel, à perpétuel ricanement sous son épais lorgnon de fer; Legavray, un jeune juge au Tribunal civil; Guernier, un avocat obscur mais bon plaideur; le vicomte de Leystrade, un individu grave, à tournure de reître décati, qui s'occupait d'entraînement, dirigeait la jeune et malchanceuse écurie d'Allry; M. Lardois, un fonctionnaire à barbe noire, chef de division à la Préfecture de police, une utilité celui-là, et obligeant comme pas un; Tourny, le peintre sportif, célèbre pour ses muscles d'acrobate; et enfin Sermet de Vaumoise, ancien auditeur au conseil d'État pendant le Septennat, ancien candidat à la députation, actuellement homme de main, de tout métier, lanceur d'affaires, intermédiaire, tripoteur, remisier le matin à la Bourse, l'après-midi faiseur d'échos dans les journaux mondains, le soir juge arrogant dans les couloirs de première, raté, aigri, besoigneux et jaloux, portant à travers sa face de chat bilieux à la moustache ébouriffée et rare, dans les rides qui croissaient ses tempes et rapetissaient les paupières dures de ses yeux gris, dans son renversement de tête narquois, dans la démarche sautillante de ses petits pieds juchés sur des talons pointus,--portant en tout son être, en toutes ses manières, cette assurance spéciale et agressive de certains boulevardiers nerveux, jouisseurs et aux abois, que chaque échec rend d'apparence plus résolus, plus insolents, plus satisfaits d'eux-mêmes.

Chacun en arrivant saluait les maîtres de la maison; puis des groupes s'organisaient, des conversations s'engageaient. On parlait légèrement, intimement, à mi-voix, avec des temps, des arrêts, des sourires d'entente; et dans ce bruissement cordial, sous les lueurs roses des lampes électriques, avec ces dames décemment décolletées, à peine poudrées un peu et aux gestes aisés, ces messieurs aux types de clubmen corrects ou aux visages parisiens et connus, le salon de Warner prenait un aspect vraiment de salon mondain, un aspect légitime et presque conjugal.

C'était bien à cela du reste, à des mises en scène de ce genre, que travaillait constamment Warner.

Par un heureux effet du sort ou par le résultat de sages combinaisons, ni elle ni ses camarades n'avaient jamais pâti de la misère qui rabaisse, de la détresse qui courbe à tout, et non plus elles n'avaient jamais couru les aventures, cherché la gloire bruyante, la fortune tapageuse. A distance égale des demoiselles galantes, des femmes de théâtre et des femmes du monde, elles constituaient, de longue date, un étroit petit club d'amies où nulle n'était reçue qui y aurait fait tache. Aux courses, au théâtre, au Bois, partout elles ne frayaient, ne causaient qu'ensemble. Elles avaient toutes des noms d'honnêtes roturières, des noms modestes et démocratiques. Elles fuyaient la réclame, elles évitaient l'ostentation, et au besoin elles demandaient qu'on ne les citât pas dans les échos des feuilles. Elles vivaient entre elles avec leurs jeunes, mûrs ou vieux amis une vie cossue, paisible, régulière, sans folies de passion, sans transports délicieux, mais sans cahots par contre et sans inquiétudes. Elles ne se permettaient de caprices qu'en cachette, prudemment, à intervalles lointains, lorsqu'elles étaient très sûres de la loyauté du complice et qu'elles ne risquaient rien en se livrant à lui. Au sortir du couvent, de la famille ou même de la scène, elles avaient, chacune, choisi leur ami, intelligemment, froidement, après enquête financière, débats nets et fermes promesses. Elles lui apportaient en échange, dans le contrat verbal de cette liaison de raison, outre l'usage de leur personne, leur charme de distinction, leur élégance, leur discrète tenue, l'équivalent en esprit, éducation, bonnes façons, de ce qu'il rencontrait chez les dames de son entourage. Et, comme disait Vaumoise, elles étaient bien au-dessus du plus fier demi-monde, elles formaient une autre caste; elles étaient ce qu'il appelait: la demi-haute bourgeoisie.

* * * * *

--Eh bien! questionna tout à coup Lahonce... Eh bien! on ne se met pas à table?... Nous sommes au complet, il me semble?...

--Pas du tout! fit Warner... Il manque encore M. de Neulise et les petits!

Warner désignait sous ce nom familier le couple tout récemment accordé de Loulou Sonnier et du jeune J.-L.-R. Luggatt, le fils du milliardaire américain, que, seules, sa vénérable immense fortune et la toute-puissante amitié de Sonnier avaient pu faire admettre dans cette bande close de vieux Parisiens maniaques, antipathiques aux nouveaux venus et surtout à l'extrême jeunesse.

--M. de Neulise? interrogea Vaumoise, se haussant sur ses talons en forme de toupie... Qui est-ce, cela?

--C'est un capitaine! répliqua Warner... Un capitaine de dragons en garnison à Corbeil... Leystrade l'a présenté dimanche à Pierre... Un très aimable garçon... Il monte en courses... Vous devez le connaître, voyons... Il était aux spahis avec un de vos cousins, à ce qu'il m'a dit!

--Non, non, je ne connais pas! fit Vaumoise grincheusement.

Le timbre de l'hôtel sonnait deux coups vibrants.

--Tenez, c'est peut-être lui! dit Warner.

La porte s'ouvrait, et «les petits» entrèrent: Loulou Sonnier, d'abord, en simple robe de mousseline rose, avec un rang de grosses perles au cou,--et ensuite un jeune homme de vingt-trois ans environ, J.-L.-R. Luggatt, qui s'avançait d'un pas un peu indécis, en tortillant fiévreusement, de sa main gantée de blanc, l'indistincte moustache courte et pâle qu'on eût dite collée, rapportée à sa ronde figure lisse de lad rougeaud, trop bien nourri.

--Bonjour, mon chou! fit Warner embrassant Sonnier. A quelle heure tu arrives!

--Oh! ne m'en parle pas! grommela Loulou en lui rendant son baiser. Depuis six heures, je me fais une bile... Croirais-tu que J.-L.-R. ne voulait plus venir?... Il avait bu trop de cocktails à un de ses sales bars... Et ça lui tapait sur la tête, sur le cœur. Il était malade, malade!... Il a fallu que je l'habille moi-même... Enfin nous voilà!...

J.-L.-R.,--on nommait ainsi le jeune Luggatt, dans la bande, pour abréger censément,--J.-L.-R. attendait avec patience son tour de saluer.

--Allô, J.-L.-R.! fit d'un accent camarade Antoinette, en s'approchant de lui... Allô, nous avons donc été souffrant?

Luggatt s'inclinait, lui baisait la main respectueusement; puis se redressant, il la fixa d'un œil de défi et il commanda:

--Dites le coq, le coq, et pas le poule!...

Warner exécutait l'ordre en souriant.

--Nô, nô, répétait Luggatt... Dites coq, le coq, et pas le poule!...

Et comme Warner, complaisamment encore, cédait à ses exigences, il commença, parmi des éclats de rire stridents, à expliquer son énigme, sa «scie», recueillie dans il ne se souvenait plus quel bar,--à expliquer comment on devait, après le mot «coq», se garder de prononcer le mot «poule».

On s'attroupait autour d'eux. Il lança à chaque convive son impérieux défi de dire «le coq, le coq et pas le poule». Personne ne devinait. Et alors J.-L.-R. reprenait abondamment ses explications.

--C'est stupide!... s'exclama d'un ton bourru le baron Marroy, que les plaisanteries d'outre-Manche agaçaient... Non, moi je trouve ça idiot...

Le timbre de l'hôtel retentit de nouveau. M. de Neulise faisait son entrée, s'excusait de son retard. Il avait été retenu au quartier, avait même failli manquer le train. Warner le présenta. C'était un grand gaillard à dents larges et blanches, avec un teint cuivré de soldat d'Afrique, un nez fin, aquilin, une rêche moustache noire; et son frac le pinçait aux hanches comme une tunique.

--Il n'est pas mal, le militaire! murmura Vaumoise à l'oreille de Warner.

--Oui, pas mal! fit-elle d'un ton indifférent.

Puis, le maître d'hôtel criant que Madame était servie, Antoinette prit le bras du baron Marroy, et l'on passa dans la salle à manger où l'air ample du soir se mêlait, par les fenêtres ouvertes, aux senteurs des guirlandes qui tapissaient la table.

* * * * *

Peu à peu, la conversation, d'abord traînante et froide, s'animait, s'échauffait, quand, soudain, dans un demi-silence, tandis qu'on desservait les sorbets, on entendit la voix aigre de Vaumoise qui proférait solennellement un véhément verdict d'éloges:

--Favierres? Je crois bien! Grand talent!.. Grand artiste!... Et il n'est que temps que l'Opéra nous donne quelque chose de lui...

Lahonce jetait à Warner, placée en face de lui, un involontaire coup d'œil de contrariété.

--Alors, demanda M. Lardois, de son ton affable de haut fonctionnaire, alors, Monsieur, selon vous, ce serait pour la saison prochaine?...

--Oui, Monsieur, poursuivit avec autorité Vaumoise. Du moins, le directeur de l'Opéra me l'a assuré... Et, je vous le répète, il n'était que temps... Quand on songe que voici un homme qui est l'auteur d'_Hymnis_, des _Cariatides_, d'_Amyntas_, d'une foule de chefs-d'œuvre, et que...

Lahonce fougueusement éclata, interrompit le développement:

--Comment Vaumoise!... Vous vous y connaissez aussi en musique, maintenant?... Vous devenez mélomane!... C'est trop cocasse!.... Ainsi, sérieusement, cela vous plaît, la musique de ce Favierres?...

--Mais, mon cher, protestait Vaumoise d'un ton vexé.

--Cela vous plaît? continuait Lahonce gouailleusement... Vous allez peut-être me dire que vous y comprenez quelque chose à ce brouillamini, à ce charivari?... Non pas à moi, n'est-ce pas?... Tenez, ce qui vous convient, Vaumoise, c'est du bon Rossini, du bon Auber, du bon Verdi... du bon opéra classique, comme il en faut à de vieux abonnés tels que nous... Mais du Favierres, du Favierres?... Non, mon cher, ce n'est pas de votre âge!...

Il ricanait, le visage tout violacé de sang, le front tout luisant d'une sueur de haine. Vaumoise, dont les yeux gris étincelaient sous leurs épaisses paupières, riposta avec calme: