Charlie

Part 12

Chapter 123,751 wordsPublic domain

Il avait beau chercher, plonger en sa mémoire, évoquer le voyage de Londres, évoquer Paris ou Neuilly, il ne se rappelait qu'un Favierres toujours affable, toujours ravi qu'il vînt, toujours affectueux, intéressant, enjoué, quoi qu'en eût dit cette gale de Marroy.

«Pauvre Fav!... pauvre Fav!... murmurait Charlie ainsi que d'un mort. Pauvre Fav! Qu'est-ce qu'il m'a fait?...»

Il s'arrêta de marcher, comme ahuri, confondu par la témérité de cette involontaire réflexion. Une éclaircie subite déchirait l'ombre en son esprit. Par-dessus le chaos de bataille où luttaient pêle-mêle ses préjugés et ses désirs, enfin une question lucide dominait tout de sa clarté.

Il répéta à haute voix, d'une voix violente et de défi:

«Eh bien oui, qu'est-ce qu'il m'a fait, en somme?»

Et il ajouta, il précisa:

«Oui, qu'est-ce qu'il m'a fait à moi?... à moi?...»

Il pesait sur ces derniers mots; il avait l'intuition que sa raison agile renaissait du néant, que son intelligence, enfouie sous des ruines, se dégageait, se redressait, toute vaillante, recommençait à le servir avec indépendance méthode et netteté.

«A moi, à moi? Il ne m'a rien fait!... Il ne m'a fait que du bien... Il n'a fait que m'aimer!..»

Et en lui jaillissait tout un flux d'arguments généreux, de déductions plus fortes et de preuves plus pressantes, à l'appui de ses sentiments.

Ce que Favierres avait fait? Charlie le savait bien. Mais est-ce que ça le regardait, ces affaires, ces amours? Mais avait-il donc le droit, le devoir et la charge de venger l'honneur conjugal, l'honneur de mari de son père? Etait-ce lui qu'on avait insulté? Etait-ce lui qu'on avait trompé? Et fallait-il qu'en tout ceci il prît hautement sa part de succession, sa part de déshonneur et de rancune jalouse? Fallait-il donc qu'il optât pour son père et contre sa mère, fatalement? Fallait-il donc qu'il détestât le plus cher de tous ses amis, parce qu'à cet ami sa mère s'était donnée et même que cet ami avait aimé sa mère? Et quelle loi, quelle autorité pouvait lui ordonner de modifier son cœur et de haïr quelqu'un qu'il ne haïssait pas?

«Voilà! songeait-il en reprenant fiévreusement sa marche... Voilà!... Toute la question est là!... Agir selon les convenances, les préjugés, l'usage... Ou agir humainement, simplement, franchement en être intelligent et libre... Eh bien, oui ou non, est-ce que je déteste Favierres?.. Oui ou non, malgré tout, est-ce que je lui en veux?... Est-que je puis même lui en vouloir?...»

Il n'osait se répondre, s'avouer d'un mot sa préférence. Il n'osait d'un seul mot trahir ainsi son père, le trahir davantage, cet homme qui était son père, son père au demeurant, il s'excitait à le redire,--l'excellent père à qui il devait tout: la vie tranquille et luxueuse, l'argent qu'il dépensait, le savoir qu'il avait,--le père dévoué qui chaque jour, depuis l'enfance, s'efforçait à lui plaire, à capter sa tendresse fuyante, à devenir aussi son confident et son ami.

Des phrases de mélodrame traversèrent sa mémoire, des tirades sur la voix du sang; et ses lèvres se soulevèrent d'un rictus aussitôt effacé.

Certes il n'osait pas se faire la réponse, se dire l'audacieux «non» que sa question appelait; seulement au fond de lui, une voix le proférait. Et cette voix n'était pas l'impérieuse voix du sang; la voix rapidement tue qui, l'après-midi, dans la rue, criait, par tout son être, revanche et flétrissure. Ou plutôt c'en était une autre. C'était la voix familière et magique, la voix du sang maternel triomphant, celle qui toujours l'avait guidé, celle qui se révoltait furieuse et blessée, quand, comme Marroy, rien qu'un peu, on critiquait Favierres, celle à qui, de tout temps, Charlie avait cédé, celle à qui il cédait encore.

Car sans rien conclure, sans rien résoudre, il pressentait confusément qu'il irait chez Favierres; il était convaincu qu'il y retournerait.

Machinalement il s'approcha de la lettre déposée au milieu du bureau. Il la palpait, la relisait et, d'un trait, il allait pour la déchirer.

Un restant de scrupule le retint. Il reculait comme ces femmes qui vont s'abandonner, mais que l'exécution effraie. Il s'imaginait le lendemain son arrivée chez Favierres, comment il lui serrerait la main, comment en sachant tout il le regarderait, et il se demandait ce que Fav peut-être penserait bien de lui, ce qu'il croirait peut-être.

«C'est égal... Ce sera raide... ce sera bizarre d'y aller!...»

L'hésitation le ressaisissait. Il aurait souhaité qu'on l'aidât, qu'on l'approuvât, qu'on le soutînt par des conseils. Il avait envie de consulter, fût-ce en mystère, sous forme de problème, sans désigner personne, et d'obtenir des avis impartiaux sur ce cas.

Mais à qui se confier? Des noms surgirent, les noms de ses plus proches.

Se confier à son grand-père qui tomberait en garde pour sauver la famille de ce nouveau danger, pour sabrer, à coups de discours, les impies inventeurs de ce nouvel attentat? A Germaine qui s'excuserait, la pauvre petite, par des baisers et des caresses, d'avoir mal écouté cette histoire anonyme, cette histoire compliquée de gens qu'elle ignorait? A Marroy l'impassible, à Marroy qui jugerait l'affaire avec dilettantisme, n'en serait pas ému, touché un seul instant, et par principe, par _fun_, conseillerait froidement les solutions extrêmes?

Tous répondraient en égoïstes, tous répondraient sûrement en ne songeant qu'à eux.

Charlie eut un haussement d'épaules agacé:

«Mais je suis fou!... Je suis stupide!... Est-ce que j'ai besoin d'eux?... Est-ce que, cent fois mieux qu'eux, je ne sais pas ce que j'ai à faire?... Est-ce qu'il y a quelqu'un qui le sache mieux que moi, qui y ait plus réfléchi? Allons donc!... Assez d'enfantillages, assez de faiblesses comme ça!... J'ai décidé d'aller chez Fav!... Ma conscience me le permet. Mon cœur le désire... Cela suffit. J'irai, voilà tout, c'est bien simple!...»

Il déchirait nerveusement la lettre en morceaux menus, menus, plus menus.

«Là, ça y est!» fit-il en ouvrant la fenêtre et en lâchant, par l'avenue noire, la poignée voltigeante des petits papiers morcellés.

Une fraîcheur qui fleurait la terre moite, l'humide verdure des arbres et la nuit, pénétra dans la chambre. Charlie aspira longuement cette forte brise nocturne et, penché au balcon, il examinait les blancs panaches des marronniers, se balançant parmi les feuilles, sous la lueur carrée que projetait la pièce.

Il éprouvait une molle impression de lassitude tranquille et de lutte finie. Il n'aurait plus à discuter, à se débattre avec lui-même, à séparer et à dompter ses sentiments déchaînés et contraires. Il pouvait rêver au hasard, se reposer enfin.

Il se souvenait de soirs semblables, de soirs identiques de printemps, où en bas, dans le hall, il surveillait sa mère, assise près du balcon de pierre, assombrie, la poitrine oppressée--et contemplant fixement, par delà les ténèbres, il ne sauvait quel être caché et attirant.

Il demandait alors:

--A quoi penses-tu, maman?

Mme Lahonce tressautait:

--A rien, mon enfant, à rien!

Charlie devinait maintenant à quoi, il devinait maintenant vers qui se tendaient jadis ces regards assidus. Pauvre mère! Pauvre Fav! Ils n'avaient guère été heureux sans doute! Toujours guettés, persécutés, traqués, se méfiant toujours de tout le monde, des amis et des inconnus, ils avaient dû s'aimer comme des faussaires, des assassins, comme des scélérats qui s'unissent en tremblant pour des forfaits ignobles. Leurs journées, durant ces quinze ans, s'étaient passées, craintives et prisonnières, dans des sortes de repaires d'amour, donnant sur des rues tristes, en des quartiers déserts; et la nuit, aux heures sombres de volupté pour tous, quand tous s'aimaient en paix, même les plus honnis et même les plus gueux, ils étaient demeurés exilés l'un de l'autre, attendant le lendemain, le moment de se rejoindre et de s'emprisonner ensemble.

«Et c'est cela leur crime!... C'est cela qui m'imposerait de mépriser maman, de la traiter de haut et de rompre avec Fav comme avec un gredin!... Oui, ce serait là le devoir, le véritable esprit de famille, la conduite d'un bon fils, la conduite comme il faut... Eh bien! non, je ne peux pas!... Je ne pourrai jamais!... Ces façons de justicier, de magistrat implacable, ce n'est pas dans mes cordes!... Qu'ils s'aiment donc, puisqu'ils s'aiment, puisque pendant quinze ans leur amour a résisté à tout!...»

Il eut malgré lui un sourire. Il comparait avec ses opinions anciennes, avec son dédain pour les gens passionnés et ce qu'il s'en disait, quelques heures plus tôt, en marchant par l'avenue d'Antin. Il murmura:

«Bah! j'ai changé! C'est tout ce que ça prouve... Est-ce ma faute d'ailleurs, si je me trompais? Est-ce ma faute si mon histoire avec Germaine ne m'avait rien appris, si ce n'est qu'une petite passade, un tout petit collage mondain? Est-ce ma faute si j'étais, avant d'avoir souffert et vu, dans l'état d'esprit de tous ceux de mon âge, dans l'état d'esprit de Marroy par exemple... si j'étais uniquement sur fond de théories?»

Il énonçait cela sérieusement, comme un vieillard qui parle de sa naïve jeunesse, d'erreurs lointaines et oubliées, de camarades d'antan dépassés de beaucoup.

Puis il ferma la fenêtre, tourna le bouton de l'électricité, et, entrant dans sa chambre, il se mit lentement à se déshabiller.

Au moment où il se glissait au lit, une voix en bas, une voix rude, cria:

--Porte s'il vous plaît!...

Et tout l'hôtel vibra du grondement de la voiture de Mme Lahonce qui rentrait sous la voûte.

«C'est maman! songeait Charlie... Va-t-elle venir?... Montera-t-elle me dire bonsoir comme d'habitude?»

Il attendit dix minutes, un quart d'heure, vingt minutes, les yeux ouverts dans l'ombre, l'oreille au guet. Mais nul bruit ne craquait dans la maison dormante.

«Oh! si elle venait, chuchotait Charlie, si elle venait, comme je l'embrasserais, cette pauvre maman, comme je lui ferais sentir par mes baisers qu'elle est toujours ma bonne dame, ma bonne dame que j'adore... que j'aime autant qu'avant!...»

Il ralluma pour regarder sa montre.

«Une heure! Elle ne viendra plus... Elle a peur de moi... Est-ce navrant!»

Il éteignit, s'enveloppa dans sa couverture, se pelotonna contre le mur, en une posture toute rassemblée.

Ses mains lui brûlaient moins. Sa tête lui pesait moins. Il s'en alla vers le sommeil avec une sensation de légèreté sereine, de claire et douce sécurité, comme on fait, à la veille des lendemains bien réglés et certains. Il n'était plus anxieux. Il connaissait son rôle, il savait comment le remplir.

Car l'indulgence qu'il aurait, ce ne serait ni l'indulgence pédante, philosophique et froide qu'inspirent les systèmes, l'idée que rien n'est mal et que tout est permis; ni celle que nous suggèrent, dans les moments de drame, notre sensiblerie douillette ou nos nerfs éprouvés.

Ce serait la ferme et clairvoyante indulgence virile, l'indulgence du cœur qui aime et qui comprend.

V

Le lendemain matin, sitôt rentré du Bois, Charlie grimpa vite dans sa chambre, pour changer de vêtements.

Il était aussi résolu que la veille, dans les mêmes intentions envers Mme Lahonce. Il ferait jusqu'au bout ce qu'il avait arrêté de faire. Mais, tout en s'habillant pourtant, à mesure qu'il venait à la réalisation, au moment de revoir sa mère, puis Favierres, il se sentait plus agité, plus ému; il avait cette hâte maladive d'en finir qu'exaspère, à l'approche des instants mauvais, la lenteur ponctuelle du temps.

Les mains tremblantes et chaudes de fièvre, il se pressait, il jetait en désordre par la pièce ses vêtements retirés, et à onze heures un quart, il avait achevé sa toilette. Il descendit un étage, puis frappant légèrement à la chambre de Mme Lahonce:

--C'est moi, Charlie! cria-t-il.

--Attends, attends un peu... je t'ouvre tout de suite...

--Bien, bien, maman! fit Charlie.

Une minute seulement, plus qu'une minute de grâce! Il s'appuya, sans le vouloir, au bouton de la porte, la tête basse, les yeux brouillés de vertige. Il avait la trouble intuition qu'un drame recommençait, un nouvel acte du drame, et qu'il allait entrer en scène! Un glissement huileux de fer dégagea la serrure. La porte s'ouvrit et Mme Lahonce, avec un faible sourire demanda:

--Tu m'excuses, mon chéri!

Elle agrafait prestement la large matinée de linon rose qu'elle avait endossée pour ouvrir.

--Tu vois! reprit-elle... Je flânais... Je n'étais pas prête. Tu m'excuses!

Charlie l'embrassait lentement, tendrement, à droite du cou, à gauche, au-dessus de l'échancrure du col de guipures blanches.

--Si je t'excuse!... Naturellement que je t'excuse!... Mais, maintenant que je t'ai dit bonjour, maman, je vais te dire au revoir!

Elle questionna d'une voix étonnée, ou qui affectait de l'être:

--Au revoir!... Pourquoi? Tu sors?... Tu ne déjeunes pas ici!...

Charlie riposta, balbutia entre deux baisers:

--Non, voyons! Je déjeune chez... Je déjeune à Neuilly, tu sais bien!

--Ah! oui, c'est vrai! fit Mme Lahonce en s'écartant un peu de Charlie, l'air songeur, les deux mains posées aux hautes épaules de son fils.

Il allait à Neuilly!... Etait-ce donc peut-être qu'il n'avait pas deviné, qu'il ne devinait rien et qu'il la jugeait sans reproche?

D'un vif mouvement, elle redressa vers lui la tête, elle darda dans ses yeux un impérieux regard, un regard fouilleur, instinctif et qu'une flamme d'espoir intrépide avivait.

Mais brusquement Charlie s'était détourné d'elle, rougissant, tout gêné, incapable de feindre sous ce regard sincère qui réclamait la vérité, qui si bravement s'exposait.

Mme Lahonce implora:

--Charlie!...

Il ne répondait pas, ne trouvait quoi répondre. Elle ne se contint plus. Elle souffrait trop, depuis la veille, de cette incertitude muette et impatiente qui lui harponnait le cœur de questions continues. Elle s'écria au hasard, elle bredouilla d'une voix entrecoupée:

--Ecoute, Charlie!... Ecoute mon enfant!... A présent, nous n'avons pas le temps... A présent, ce n'est pas le moment... Mais aujourd'hui, ce soir ou demain, plus tard enfin, je désire que nous causions, je désire que nous ayons une conversation sérieuse... Tu comprends, mon enfant, hier il s'est passé un accident... un incident qui pourrait te faire croire des choses... des choses qui ne sont pas... Et cela, je ne le veux pas, tu entends, Charlie?... Je t'aime tant!... Tu sais, n'est-ce pas, comme je t'aime? Alors, si tu ne m'aimais plus, si pour une raison ou une autre, tu m'aimais moins, si tu... Oh!... oh!... Mon chéri, mon chéri!...

Elle éclatait en larmes, elle sanglotait, la tête contre la poitrine de son fils, tandis que de ses mains crispées, elle lui griffait les bras d'une emprise passionnée.

--Voyons, maman!... Voyons maman!... Mais c'est absurde!... protestait Charlie en l'embrassant au front, en embrassant doucement ses frisons argentés... Mais pourquoi t'aimerais-je moins?... Mais je t'adore!...

Et, comme elle sanglotait toujours, il ajouta:

--Maman, je t'en prie, calme-toi, écoute-moi aussi!... Tiens, veux-tu que je te parle franchement, à cœur ouvert?...

--Oui, oui... c'est cela... je veux bien! balbutia Mme Lahonce comme un enfant en pleurs que l'on console.

--Eh bien! je te jure, je te jure sur ce que j'ai de plus cher, je te jure sur ta vie, qu'il n'y a pas de raison au monde qui puisse faire que je t'aime moins... que c'est impossible... que c'est de la folie d'en parler seulement... Là, me crois-tu?... Es-tu rassurée?...

Mme Lahonce se serrait plus à lui, et d'une voix grave, hochant la tête, rêveusement:

--Oui, je te crois... je te crois, mon chéri..

Puis avec un soupir:

--Ah! cela m'a fait du bien de pleurer un peu! dit-elle en lâchant Charlie. J'étais énervée ce matin.... J'avais le spleen, oh! un spleen!...

Il reprit de son ton de plaisanterie coutumière:

--Alors, cela va mieux, ma bonne dame?... Alors, on est guérie?... On n'aura plus besoin de conversation sérieuse?... Je puis m'en aller tranquille?... Vous serez sage?... Vous ne pleurerez plus?...

Mme Lahonce se tamponnait les yeux, en essayant de sourire:

--Non, non, je te le promets... Je serai sage... Je ne pleurerai plus jamais, jamais... excepté...

--Excepté? interrogea Charlie.

--Excepté quand il m'arrivera d'avoir par trop le spleen et que tu me permettras de pleurer un peu...

--Ça dépend... On ne sait pas! fit Charlie d'un accent important, paternel.

Et embrassant de nouveau sa mère dans le cou, de longs baisers affectueux comme tout à l'heure, lorsqu'il entrait, il murmura:

--Au revoir, ma bonne dame!... Je me sauve... On m'attend... Au revoir, à ce soir!... Et surtout, que je vous retrouve avec des yeux bien nets, bien gais,--vous savez, les bons yeux contents que j'aime!...

Il ramassa son chapeau, tombé à terre, tandis que Mme Lahonce sanglotait en ses bras.

Puis sur le seuil, il se retourna encore pour envoyer à sa mère, du bout des doigts, un dernier et galant baiser:

--A tantôt, ma bonne dame!...

* * * * *

Dehors, il demeura quelques minutes devant la porte, au bord du trottoir, sans héler les fiacres vides qui remontaient et descendaient l'avenue.

Il restait tout abasourdi par ce bref dialogue émouvant où l'on avait tant dit en si peu de mots vagues; tout stupéfait aussi de la façon rapide, inconsciente, imprévue, dont l'entente secrète, le pacte inexprimé de silence pour l'avenir s'était si simplement conclu entre sa mère et lui.

Il se rappelait ces phrases innocentes qu'il avait préparées, et ces airs de candeur, d'ignorance, dont il se proposait de masquer son visage. Mais tout s'était autrement fait. Il n'avait prononcé aucune de toutes ces phrases. Il n'avait eu aucun de tous ces airs subtils. Au gré du dialogue, des regards, des baisers et des larmes, les questions désolées, les répliques attendries s'étaient d'elles-mêmes enchevêtrées pour établir l'accord souhaité, discrètement, sans mensonges hypocrites, sans nulle explication. Et Charlie se demandait si là-bas, chez Favierres, l'entrevue se passerait avec autant d'aisance, si leurs yeux à tous deux les aideraient de même à se dire ce que leurs voix pudibondes et méfiantes n'oseraient peut-être pas proférer.

«Bah!... Nous verrons bien!... A quoi bon me tourmenter, à quoi bon présager ce que je vais savoir dans un instant, dans une heure?...»

Il appela un fiacre ouvert, donna l'adresse:

--Vous prendrez par l'avenue de la Grande-Armée et Neuilly... Au galop, n'est-ce pas? Je suis en retard.

Et comme machinalement il relevait la tête, il aperçut à la fenêtre du premier, derrière la vitre à treillage blanc, Mme Lahonce qui le regardait partir, qui s'efforçait de lui sourire, de ses lèvres indociles et lourdes de chagrin.

* * * * *

Le fiacre s'en alla à une paisible allure d'été, une allure que le dos affaissé et maussade du cocher semblait approuver et proclamer normale.

--Voyons! s'écria Charlie. Ce n'est pas un train, cela... Dépêchez-vous, nom d'un chien!...

Le dos rond du cocher ne bronchait pas, persistait en son affaissement hostile et dédaigneux.

--C'est bien! ordonna d'un ton furieux le jeune homme... Arrêtez!...

Il descendit, et tandis que le cocher démarrait au grand trot, il monta dans une autre voiture.

Celle-là marchait un peu mieux. Mais tout de même, il était plus de midi un quart quand elle atteignit la lointaine rue de Chézy où flottaient, mélangées, des odeurs tièdes de verdure et de cuisines en pleine action.

«Bigre! fit Charlie qui consultait sa montre... Je ne suis guère en avance!...»

Il sonna à la grille grise. Les regards baissés vers les gros pavés roses du trottoir, il se remémorait avec une mélancolie de regret, des attentes pareilles, quand il venait pour visiter son ami Fav, sans rien connaître, rien soupçonner, et qu'il trépignait dans la porte parce qu'on ouvrait trop lentement.

Aujourd'hui, il avait, hélas! plus de patience. Il n'était pas pressé. Il reverrait toujours assez tôt son ami, ce pauvre Fav, que, malgré lui, il se représentait encore, comme la veille, les joues blêmes, les yeux effarés, la main tendue et suppliante.

Des pas grincèrent sur les cailloux, des pas menus, précipités. La porte tournait en arrière, et Mme Favierres, qui ouvrait, dressa ses bras au ciel, dans un geste bourgeois de triomphe:

--Ah! j'en étais bien sûre!... J'étais sûre que vous viendriez... Vous imaginez-vous que M. Favierres disait que non, qu'il a voulu se mettre à table?... Ah! bien, je ne suis pas fâchée, non, je ne suis pas fâchée... Cela lui apprendra... c'est bien fait!...

Elle ajouta à mi-voix:

--Du reste, depuis ce matin, il vous est d'une humeur!... Non, je vous assure, monsieur Lahonce, il était temps que vous arriviez!...

Ils pénétraient dans le vestibule, où Charlie déposait sa canne, son chapeau.

--Tenez, monsieur Lahonce, dit de sa même voix confidentielle Mme Favierres... Entrez donc!... Moi, je vais à la cuisine pour annoncer que vous êtes là...

Charlie poussa la porte entre-bâillée de la salle à manger, et Favierres, à sa vue, se leva automatiquement, se leva d'un élan courtois, empressé, comme pour un étranger, pour un invité peu intime. Il serrait la main du jeune homme:

--Ah! ah! C'est toi... Tu me pardonnes de m'être mis à table?... Je croyais...

Il ne put terminer. Quelque chose l'étranglait. Il saisit son verre sur la table, avala une ou deux gorgées.

Charlie se dégantait sans le regarder et il bredouilla:

--Oui, je suis en retard, je sais... C'est ma voiture... Ces sacrés fiacres...

Il s'arrêta court, la figure empourprée, la voix tranchée soudain par ce terme maudit, par ce mot évocateur, défendu, maladroit. Favierres s'était rassis et toussotait:

--Hum!... Hum!... Oui, oui... il n'y a pas de mal d'ailleurs... Assieds-toi... Nous commencions à peine...

Puis il se retourna, lançant un regard d'appel, un regard désespéré, vers la porte entr'ouverte. Mais Mme Favierres, comme exprès, demeurait dans la cuisine, ne revenait pas, les laissait seuls.

Favierres, le buste toujours de travers, cria d'un ton menaçant:

--Valérie... Valérie!...

--Quoi, mon ami?... interrogea une voix au loin.

--Eh bien?

--Je viens... Je viens... J'apporte les œufs... Voilà... Voilà.

Elle rentrait en effet, plaçait devant Charlie des œufs tout crépitants, tout gémissants dans leur friture bouillante.

--Et Sophie? questionna sévèrement Favierres... Qu'est-ce qu'elle fait?... Elle ne peut donc pas servir elle-même?... C'est bizarre, cette manie que tu as de te déranger tout le temps, de faire le travail de ta bonne!...

Mme Favierres ne répliqua point. Elle s'assit en jetant à Charlie un prompt coup d'œil d'intelligence. Et le déjeuner continua sous la sauvegarde enfin de sa présence rassurante.

Charlie essayait de causer, de parler comme de coutume, de raconter sa promenade au Bois, les personnes rencontrées ou ce qu'il avait lu, le matin, dans les feuilles. Et Favierres, de son côté, s'appliquait à répondre, à discuter, à juger les uns et les autres. Mais lorsque, par inadvertance, leurs regards se croisaient, lorsqu'ils s'entre-heurtaient, ces regards déserteurs, errant aux mêmes régions de rêveries inavouables, aussitôt le dialogue cessait. On eût dit un congé qu'ils s'accordaient tous deux après ce choc pénible, une sorte d'armistice à la lutte intérieure qu'ils soutenaient chacun contre le secret débordant, Ils se taisaient durant quelques instants, ils se recueillaient, ils cherchaient des sujets indécis, généraux, toute une matière informe de conversation banale, pour combler ces vastes minutes de silence, où le secret se démenait plus vaillamment en eux, les obsédait plus fort de ses sourdes clameurs. Alors Mme Favierres intervenait, vantait sa cuisinière, reproposait des plats. Et si Charlie en reprenait, elle était toute joyeuse, l'encourageait, le remerciait presque:

--A la bonne heure!... A la bonne heure!...