Part 11
Et il souriait, se rappelant la voix d'oiselet craintif dont Mme de Fleur lui demandait continuellement:
--Tu m'aimes?... Tu m'aimes?... Dis, tu m'aimes?
«Bien entendu! bien entendu!» murmura-t-il railleusement, en tournant à droite, dans une rue transversale.
Puis, la place François-Ier passée, il s'engagea dans la rue Jean-Goujon, dont la solitude l'attirait.
Elle avait en effet, à cette heure tardive, avec sa chaussée vide, ses trottoirs vides, tout le grisâtre de son bitume et de ses pavés déserts, l'aspect morne et dormant des rues de Paris à l'aube, quand le ciel commence à blanchir et qu'on voit les hauts becs de gaz, inaperçus dans la foule, durant le jour, dresser l'un derrière l'autre, à la file, leurs minces silhouettes humaines, leurs fines statures de demoiselles maigres. Au fond, les arbres de l'avenue Montaigne bouchaient la rue comme d'une immense meule d'herbes vertes; et les passants, auprès, dans le lointain, semblaient des flâneurs noctambules.
«J'aime mieux cela que les Champs-Elysées!» murmurait Charlie, lorsque tout à coup, un roulement de roues, un piaffement de fers contre le pavé, le fit se retourner.
Un fiacre approchait, un vieux fiacre tiré par un pur sang hors d'âge, un antique pur sang déclassé, décharné, qui galopait d'un petit trot d'habitude, poussif, râlant, épuisé; et, aux vitres de devant, Charlie distingua tout de suite les deux larges bandes rouges de deux stores abaissés. Il continuait son chemin en haussant les épaules.
«Sans doute qu'on en fait aussi de propres, là dedans!»
Mais il n'eut pas le temps d'en penser plus. Un tambourinement frénétique aux vitres du fiacre, et la voiture s'arrêtait, les roues raclant le trottoir, la bordure en grès, si près de lui, si brusquement, qu'il dut bondir de côté pour éviter le choc de la portière ouverte et ballante.
Instinctivement, il avançait la tête au passage, jetait à l'intérieur un coup d'œil indiscret. Et une stupeur brutale le secoua tout entier, le maintint sur place, blémissant, avec la sensation qu'on lui arrachait le cœur comme une dent.
Car en cette voiture, ceux qui avaient baissé les stores, ceux qui se cachaient tellement, c'était une jolie dame à frisons argentés, à gracieux visage de marquise d'antan, c'était un monsieur mûr, à cheveux blancs également, à tournure militaire, et dont la cravate blanche tranchait sur le paletot; c'étaient, assis côte à côte, dans l'ombre rose des stores, Mme Lahonce, sa mère et son ami Favierres.
Ils se tenaient immobiles, écartés vivement l'un de l'autre, la bouche toute de travers pour tenter de sourire, les traits sabrés, démolis d'effroi. Et en voyant l'expression égarée, hébétée de leurs deux regards qui le fixaient vaguement comme un spectre de mort, Charlie sentit ses yeux se charger d'un pareil glacis d'épouvante.
Il n'osait bouger, interroger, saluer,--ni leur rien demander, ni leur tendre la main. Il ne pouvait que demeurer là, les contempler là, en silence. Comme eux, plus qu'eux, il avait peur.
Enfin Mme Lahonce balbutia, tandis que Favierres descendait en s'appuyant à la portière:
--D'où venais-tu, mon enfant?... Est-ce que tu rentres à la maison?
Ses yeux, à l'éclat diffus, incertain, semblaient comme fêlés, griffés, déchirés par l'angoisse; et ses lèvres pâlies qui s'obstinaient à feindre le sourire, restaient seulement tirés en une oblique grimace de douleur.
Charlie répliqua:
--Oui, je rentre... Je rentrais...
Mme Lahonce poursuivit d'une voix qu'elle rendait exprès nonchalante, pour en dissimuler les halètements briseurs:
--Eh bien, je vais te ramener... J'avais rencontré Fa...
Elle se reprit ingénument:
--J'avais rencontré M. Favierres qui allait dîner Cours-la-Reine, à côté d'ici... Alors je lui ai proposé l'hospitalité dans ma voiture... Maintenant qu'il est arrivé, tu peux le remplacer, tu peux prendre sa place... Viens-tu Charlie?
A bout d'efforts, elle se taisait, et, en arrière du buste, sa main travaillait furtivement à décrocher un des stores dénonciateurs, le store rouge de droite, que les ressorts usés laissaient pendre à moitié flottant. Peu à peu le rideau se releva et Mme Lahonce répéta:
--Viens-tu, mon enfant?
Il y eut, de nouveau, un long silence. Les yeux dirigés vers une de ses bottines vernies qu'il faisait rêveusement pivoter autour du talon, Charlie ne répondait pas, paraissait hésiter, les joues livides, frémissantes, la bouche crispée, ramassée, en rond, comme retenant de ses lèvres serrées et plissées tout un noir flot d'outrages ou de reproches furieux qu'il voulait et ne voulait pas dire. Il revoyait clairement tout le passé, tout ce passé de mensonge, tous ces douze ans de hontes secrètes où l'on avait si perfidement employé, exploité, en de viles besognes de complice, sa candide amitié pour Favierres. Il revoyait soudain transformés, expliqués, dévoilés de mystère, certains obscurs épisodes d'autrefois, certaines scènes d'enfance naguère touchantes et tendres qui, sous la dure lumière de vérité, devenaient indignes ou grotesques. Il se rappelait Londres, le petit hôtel, la villa de Neuilly, les promenades clandestines dont on se cachait tous les trois. Il se rappelait surtout, en une vivacité de sensation toute neuve, l'étrange scène de _Kempton's Hotel_, ces baisers si fougueux dont Favierres l'embrassait, ces dramatiques baisers dont un frisson de froid lui courait alors aux épaules. Et il comprenait quel sachet à baisers sa chair avait été, quelle naïve transmetteuse de caresses. Il comprenait comme on l'avait bien dupé jusqu'ici, dans quel but, pour quels intérêts; et il aurait souhaité n'être plus là, s'anéantir, n'avoir jamais rien su de ces ignominies.
--Voyons, mon enfant, implora Mme Lahonce d'un ton plaintivement impatient... Viens, je t'en prie!
Charlie redressa le front et, d'un regard grave, farouchement attentif, d'un regard d'homme trahi et qui mesure le traître, il examina des pieds à la tête Favierres.
Le musicien s'offrait loyalement, crânement, au supplice de cette inspection muette. Mais lorsque le regard de Charlie parvint à la hauteur de son visage, lorsqu'il sentit près de ses yeux effarés, dont il n'était plus maître, la pointe de ce regard de fer, il perdit contenance, il baissa la tête, il bégaya de son mieux, la main présentée en un timide geste de paix et d'amitié:
--Au revoir, Charlie!... A demain, n'est-ce pas?
Le jeune homme avait eu un imperceptible mouvement de recul, puis, aussitôt, se dominant, il toucha, effleura, d'une preste pression, la main tendue, la main mendiante de son vieil ami; et sans ajouter de réponse:
--Avenue d'Iéna, 15, dit-il au cocher, en montant dans le fiacre.
Favierres, très pâle, refermait la portière d'une main, pendant que de l'autre il soulevait son chapeau.
--Au revoir, Madame! murmura-t-il, comme la voiture s'ébranlait.
--Au revoir, Monsieur, fit à mi-voix Mme Lahonce, s'inclinant en avant de Charlie disparu, renfoncé dans l'encoignure.
Et le fiacre indifférent emporta la mère et le fils, au lent petit galop de son pur sang étique.
* * * * *
Au bas de la pente du Trocadéro, la voiture avait pris le pas.
--Tu permets que j'ouvre? dit Charlie en baissant la glace poussiéreuse.
Et il se mit à considérer distraitement les passants, le long de l'avenue montante et verdoyante: des ouvriers revenant du travail, de bons vieux à faces molles qui rentraient pour dîner--et des mères avec leurs enfants, avec de petits garçons en marin, tout semblables à lui, jadis, d'autres petits Charlie peut-être, qu'un jour le hasard féroce instruirait.
Il pencha la figure dehors davantage. Les pommettes lui brûlaient. Il étouffait. Il aurait aimé respirer un autre air que celui-là, l'air plus léger et plus pur d'un autre monde surnaturel où on l'eût transporté par miracle. Seulement, ce dont il souffrait, ce n'était plus du passé révolu, accompli. C'était le présent qui le torturait maintenant, l'idée obsédante que Favierres restait encore, venait d'être tout à l'heure, sans doute, l'amant de Mme Lahonce, oui, l'amant de sa mère.
Il se le redisait fiévreusement, il se le répétait comme un cri machinal de douleur:
«Il est son amant!... Il est son amant, son amant!...»
Et ce mot n'évoquait pas en lui ces pensées abstraites ou poétiques, ces pensées incertaines ou badines qu'il suggère d'habitude. Ce mot affaibli, déformé, ne lui représentait pas uniquement un Favierres galant, courtiseur, empressé à satisfaire tous les caprices, toutes les volontés de Mme Lahonce qui le chérissait en cachette.
Non, après le rendez-vous avec Mme de Fleur, au sortir du lit même, des baisers, des caresses épuisantes, Charlie se souvenait trop nettement, d'une façon trop sauvage et trop positive, pour s'abuser, s'illusionner sur ce qu'être un amant signifiait.
Non, Favierres était bien cela. Favierres, l'instant d'avant, sûrement, avait fait comme lui. Il avait reçu Mme Lahonce dans une chambre louée. Il l'avait ensuite presque entièrement dévêtue. Il avait couvert de baisers ses seins nus. Il l'avait poussée doucement vers un lit. Il l'avait...
«Oh!... oh!...»
Avec un frisson d'horreur, Charlie se rejeta en arrière, comme pour ne pas voir, comme pour fuir le spectacle de ces profanations.
Il n'avait plus de colère contre Mme Lahonce, ni contre Fav, ni contre leurs complots anciens.
Il éprouvait plutôt de la répulsion, un dégoût terrifié, une folle révolte de pudeur offensée, à revoir sans cesse, malgré lui, sa mère prise, sa mère nue, sa mère insoupçonnable et bien-aimée souriant de malice ou pâmée de plaisir entre les bras fervents de Favierres.
Il essaya de chasser l'image tenace, de la maîtriser, de s'en débarrasser par des raisonnements. Il ne pouvait pas.
Au dedans de lui, dans cet esprit si prêt, si bien muni, si fier, c'était le désordre, la dévastation, la mêlée des idées en déroute. Aucune ne subsistait. Au premier choc, au premier combat de la vie, toutes les défenses provisoires et les fragiles philosophies,--opinions, doctrines, systèmes, il semblait que tout eût d'un trait cédé, fléchi, sauté, en confus désarroi. Et à la place, à présent, il ne retrouvait plus qu'une douleur bourgeoise, une vulgaire angoisse, un sentiment vainqueur, puissant comme la nature: la honte que sa mère eût failli.
Un soupir de Mme Lahonce le fit tout à coup tressaillir. Il crut qu'elle allait s'expliquer, s'excuser, se plaindre,--dire quelque chose enfin sur la terrible chose.
Mais non, elle se taisait. Et dans le carreau de la voiture qui la reflétait mouvante, cadavérique et glauque, Charlie, en se retournant, l'aperçut avec sa même expression du départ, sa même tragique figure de la rencontre, sa même bouche oblique, comme tordue de paralysie, et ses mêmes yeux au ciel, ternis et déchirés d'une étrange déchirure de deuil.
«Comme elle souffre! songeait-il, comme elle est malheureuse!...»
Toute sa tendresse filiale un instant refoulée par la pudeur native, par les instincts décents et les principes moraux, se rebellait, lui refluait au cœur en flots amollissants. Il avait un remords de n'avoir point parlé. Il regrettait son silence sans pitié, ces longs instants taciturnes où Mme Lahonce devinait certainement en quels rêves de souillure s'absorbait son mutisme opiniâtre. Il saisit la main de sa mère et murmura:
--Maman!... maman!...
--Quoi, mon enfant? fit Mme Lahonce d'une voix mourante.
Charlie ne répliqua pas. Il la regardait dans la vitre incolore, il voyait ses yeux éperdus reluire peu à peu sous le cristal des larmes.
--Maman! reprit-il... Maman... ne pleure pas!... Je t'en supplie, ne pleure pas!
Mme Lahonce lui pressa la main d'une étreinte écrasante. Il l'attirait, l'embrassait de légers baisers sur ses joues où les larmes faisaient une trace claire. Il répétait:
--Maman... Maman... Ne pleure pas... Ne pleure pas... Je t'adore!...
--Non, non, je ne pleure plus, mon chéri! balbutiait Mme Lahonce en se serrant nerveusement contre lui, comme contre un amant, un époux retrouvé.
Mais un cahot les sépara. Le fiacre s'arrêtait devant la maison.
Charlie sauta sur la chaussée, courut vite de l'autre côté, pour aider Mme Lahonce à descendre.
Puis il demeura à payer le cocher, tandis que sa mère sonnait, d'un geste las, à la haute porte massive de l'hôtel.
IV
Lorsque, un peu avant dîner, Charlie pénétra dans le hall où Lahonce, en habit noir et cravate blanche, lisait, debout, un journal déployé, M. Brodin, en tenue de soirée aussi, accueillit son petit-fils par une exclamation stupéfaite:
--Comment! tu n'es pas habillé?... Tu ne viens donc pas avec nous au Français?...
--Non, je n'irai pas... Je suis souffrant! fit Charlie en serrant la main de son grand-père.
--Et qu'est-ce que tu as? insista M. Brodin.
Charlie s'excusait négligemment:
--Je suis fatigué... Je ne sais ce que j'ai... C'est le printemps, le changement de saison, je suppose...
M. Brodin haussa les épaules:
--Le printemps, le printemps!... Probablement que si c'était pour aller à ton _Théâtre-Libre_ ou à ton autre théâtre, ton théâtre--comment appelles-tu cela?--ton théâtre de l'_œuvre_, oui, probablement que tu en viendrais à bout du printemps, que tu ferais un effort... Mais non, tu t'ennuies au Français, c'est bien simple.... Tu t'ennuies en famille!... Nous t'ennuyons, quoi!... De mon temps, quand mon père m'offrait de...
--Oh! grand-père, je t'en prie! interrompit Charlie d'un ton excédé.
--C'est bon, c'est bon! fit M. Brodin. C'est cela!... Je t'assomme, n'est-ce pas?... Les parents, père et mère, la famille, des rengaines?... Oui, va, je sais ce que tu penses...
Mme Lahonce entrait toute pâle, avec cette figure blanchie, apprêtée, réparée des femmes qui ont pleuré--et où la poudre cache mal les meurtrissantes morsures des larmes.
--Croirais-tu que Charlie ne vient pas au théâtre! s'écria Brodin en se tournant vers elle.
Puis, comme Hélène ne répondait pas, affectait d'arranger studieusement, devant une glace, la dentelle-bordure de son corsage ouvert, M. Brodin s'adressa à Lahonce:
--Au moins, vous, Pierre, vous nous accompagnez? Vous ne nous lâchez pas?...
Lahonce grommela de derrière son journal:
--Oui, oui, je viendrai... pendant un acte ou deux... je viendrai!...
Le maître d'hôtel annonçait que Madame était servie, et l'on passa dans la salle à manger.
* * * * *
Le dîner fut plus morose, plus silencieux que de coutume.
M. Brodin, sous le coup de la colère que lui avait causée Charlie, semblait, par ses grimaces rageuses, mâchonner, en même temps que les aliments, des réflexions au goût amer et vénéneux. Lahonce, qui formait le projet de s'échapper vers dix heures et de finir la soirée chez Warner, ne disait rien, se contentait de songer, entre les services, à sa maîtresse, aux alezans récemment achetés, à certains changements qu'exigeaient les harnais. Et quant à Charlie, quant à Mme Lahonce dont les affectueux et gais propos remplissaient toujours d'habitude, fût-ce à mi-voix, les intervalles fréquents de la boiteuse causerie des repas,--ils se taisaient, ils ne se parlaient qu'à eux-mêmes, ils détournaient vivement la tête quand, par hasard, leurs regards se croisaient, se surprenaient à s'épier, à vouloir déchiffrer ce que chacun pensait derrière la trompeuse transparence des prunelles. Alors Charlie, instinctivement, dirigeait les yeux vers son père, le fixait âprement, inspectait un à un tous ses traits, tous les détails connus de sa physionomie, comme pour y découvrir peut-être les défauts repoussants, les raisons de sa disgrâce, tout ce qui avait fait qu'on cessât de l'aimer.
--Ah çà! s'exclama Lahonce, apercevant soudain ces coups d'œil scrutateurs. Ah çà! Charlie, qu'est-ce que tu as à me regarder? Quoi?... Qu'est-ce que j'ai?... J'ai une tache?...
Et, plissant la ride grasse de son double menton, il inspectait l'ovale intact de son plastron luisant comme de la porcelaine.
--Mais non! protesta Charlie avec un sursaut... Non, je t'assure, je te regardais en rêvant... sans savoir...
Le dîner était achevé. On rentra dans le hall pour le café. Puis Charlie, sa tasse bue, s'avança au-devant de Mme Lahonce qui redescendait, toute fanfreluchée, toute légère et l'aspect plus d'autrefois, plus «marquise» encore, sous sa vaste houppelande Watteau en soie claire et ses dentelles blanches mêlées à ses cheveux blancs.
--Bonsoir, maman! dit-il en lui donnant sur le front un baiser lent et appuyé.
Il sentait contre lui la poitrine de sa mère qui se gonflait d'un soupir sanglotant.
--Bonsoir, mon enfant!... Bonsoir, mon Charlie! chuchota Mme Lahonce.
Les mains agrafées à ses épaules, elle l'étreignait, l'embrassait, le visage de profil, les paupières baissées; elle l'embrassait de toute son énergie défaillante, espérant exprimer, par ces caresses muettes, sa gratitude d'avoir été absoute et sa crainte inavouée d'un retour de mépris.
--Allons, Hélène! appela M. Brodin... Viens donc!... La voiture nous attend...
Mme Lahonce s'enhardit, d'un élan, à subir franchement le regard de Charlie, à lui montrer de face ses grands yeux éplorés; et, comme une prière, une espèce de supplication où elle eût, peureusement, pour tout imploré grâce, elle murmura en soupirant derechef:
--Bonsoir, mon enfant!... Bonsoir, mon pauvre enfant!...
Elle sortait sans se retourner. Il y eut sous la voûte un grondement onduleux de voiture qui s'éloigne. Et Charlie, resté seul, monta, à petits pas, dans son cabinet de travail.
* * * * *
Arrivé chez lui, il tourna le bouton de l'électricité qui éclaira, du coup, la pièce d'une ample et égale lumière jaune.
Puis il prit un cigare, il s'assit devant son bureau et se mit à réfléchir en fumant, la tête renversée, accotée au large dossier du fauteuil.
Il était plus apaisé depuis le dîner. Il discernait dans son esprit moins de confusion, moins d'incohérence, moins de vide,--et, parmi ses pensées embrouillées, l'ordre semblait se rétablir.
Pendant le repas, d'abord, il s'était déjà promis de ne jamais reparler à sa mère de ce que, hélas! il avait vu,--de ne jamais la torturer d'une barbare scène d'explications.
Et tout à l'heure, quand elle partait, quand il la tenait dans ses bras et qu'il sentait s'arracher d'elle ces soupirs si loin venus,--quand il avait compris par quel héroïsme pudique elle s'imposait d'aller à ce théâtre, de ne dire mot de son chagrin, de feindre que rien ne fût changé,--il s'était alors raffermi dans sa volonté de pardon.
Elle souffrait bien assez, la malheureuse femme, sans qu'il accrût sa peine, sa honte et ses regrets par d'humiliantes questions ou des reproches superflus.
Il voulait même la choyer plus que de coutume, redoubler envers elle de tendres prévenances, lui faire oublier, jour par jour, à force d'affection et d'égards attentifs, qu'il savait le secret dernier de son cœur.
Mais, par contre, il avait résolu aussi de rompre avec Favierres.
Dès le premier moment de calme, cette séparation lui était apparue comme nécessaire, inévitable, et à présent, tout en fumant, il méditait les termes d'une lettre de rupture, d'une lettre très simple et très courte, qu'il se proposait d'écrire, d'envoyer tout de suite à Neuilly.
Enfin, il se décidait, et saisissant une feuille de papier, il commença ainsi:
«Monsieur,
«Après ce qui s'est passé tantôt entre nous, vous pensez bien...»
Il s'interrompit. La formule du début lui semblait trop classique, et ce «Monsieur» hautain, d'un ton trop théâtral. Il déchira la première feuille et sur une seconde écrivit:
«Mon cher Fav,
«Vous m'excuserez si je ne viens pas déjeuner demain, comme vous me pardonnerez, j'espère, de ne plus retourner chez vous à l'avenir. Je suis très affligé de renoncer pour toujours à un ami tel que vous, que je m'étais habitué à aimer comme le premier, le plus précieux et le plus cher de mes amis. Mais il est des circonstances où certaines amitiés deviennent impossibles. Vous le reconnaîtrez, mon cher Fav, sans que j'aie besoin d'en ajouter plus. Et vous croirez, j'en suis sûr, au profond chagrin que j'éprouve à vous dire ici un définitif adieu.
«CHARLIE.»
Sa lettre achevée, il la relut à haute voix. Il la trouvait enchevêtrée et louche,--trop froide par endroits et par endroits trop sympathique.
Il reposa le papier sur la table. Il était tout troublé d'avoir entendu sa voix proférer ces paroles d'adieu. Le sourcil froncé, la mine grave d'émotion, il se représentait Favierres avec son feutre noir, ses cheveux blancs, sa figure rouge de militaire; il le voyait ouvrant cette cruelle lettre, le lendemain, au réveil, lisant dans le jardin ces lignes meurtrières; il le voyait pâlir, d'une pâleur de détresse, comme là-bas, près du fiacre, quand il tendait sa main timide. Il s'imaginait de quel choc cet abandon brutal, avéré, déclaré, écraserait son ami, cet ami paternel de tant et tant d'années.
Et du plus obscur de lui-même, des retraites les plus closes de sa pensée intime, s'élevaient des questions informes, des «pourquoi?» à peine perceptibles, des «pourquoi?» à peine lumineux, dont la lueur fragile et vague graduellement s'indiquait plus.
Oui, pourquoi faisait-il cela? Pourquoi écrivait-il cette lettre de rupture? De quel droit reniait-il son ami?
Une réponse banale, immédiate, se dressa. Parce qu'il le fallait. Parce que c'était obligatoire. Parce que la morale, le devoir, les convenances, parce que tout le commandait.
Charlie écarta un peu son fauteuil, comme pour réfléchir plus à l'aise, dans une liberté de gestes plus large.
«Evidemment, songeait-il en lissant du bout de ses doigts sa fine lisière de moustache blonde, évidemment... Pas moyen de faire autrement!»
Pourtant, au dedans de lui, son antique tendresse pour Favierres s'insurgeait, n'acceptait pas toutes ces raisons, répétait le têtu et grandissant «pourquoi?»
Il se leva. Il ne pouvait rester assis. Toute une vapeur d'idées extraordinaires et surchauffées le forçait à marcher, l'empêchait de rester en place.
Il essayait de retrouver ce dégoût et cette indignation des tout premiers instants qui avaient suivi la surprise. Il essayait de se retracer encore ces scènes abominables, ces écœurants tableaux, ces visions horribles et exactes qui, dans le fiacre, l'atterraient.
Mais elles filaient, elles s'échappaient. Elles disparaissaient indécises. D'autres images favorables, d'autres attendrissantes et douces, une à une, les remplaçaient. Et Charlie ne se défendait plus, se laissait peu à peu entraîner à revivre toutes ces bonnes heures d'amitié où le ramenaient les souvenirs.
Il revenait au début, bien loin, bien loin, en arrière, au temps de la rue de Lisbonne, au temps où son grand ami Fav, si souvent était là et lui chantait des chansons si drôles, des refrains si amusants en s'accompagnant au piano ou bien en le faisant galoper sur ses genoux.
Puis, c'étaient, à Neuilly, les leçons du jeudi, les leçons dans le grand salon pauvre. Et en été, quand le soleil égayait tout, des promenades ensuite, le long de la berge, le long de la Seine, seul à seul avec Fav, tandis que Nanette attendait, rue de Chézy, leur retour. En face, même en semaine, on entendait partir des îles voisines des airs tristes de danses populaires, joués par de maigres violons et de rauques pistons pleurnicheurs,--on apercevait des noces de petites gens, une robe blanche de mariée, des hommes en bras de chemise qui tournaient collés à leur dame. Et plus bas, vis-à-vis de ces énormes chênes dont les racines saillantes et rondes boivent, comme de gros serpents, l'eau noire de la rivière, il y avait un marchand de gaufres, des gaufres délicieuses, parfumées de vanille, et dont le sucre en poudre vous montait aux narines, vous desséchait la gorge...
Puis, avec l'âge, plus de Nanette. Des visites à Favierres quand cela lui plaisait. Des leçons de métier, de contrepoint, de fugue, des causeries amicales ou d'actives séances de piano à quatre mains.