Part 7
Simon Fontenac, après avoir jeté rageusement sa démission au nez des conseillers municipaux, s'achemina, à grandes enjambées, vers Chanteraine. Le mauvais procédé de ses anciens collègues le blessait plus grièvement qu'il ne voulait se l'avouer. Il en souffrait moralement et même physiquement. Tandis qu'il regagnait son logis à une allure désordonnée, il fut plusieurs fois arrêté par une brusque douleur interne: il lui semblait que des doigts aigus lui pinçaient brutalement le cœur. Il rentra chez lui sans échanger une parole avec Monique, monta tout droit dans sa chambre, située au premier étage, et alla s'accouder tristement à l'appui de la fenêtre. La lune, déjà à demi rongée, émergeait au-dessus des platanes de l'avenue et semait de taches lumineuses les pelouses du jardin. Le faible glouglou de l'eau de la Bièvre lui remit plus vivement à l'esprit la méchante querelle suscitée par Février et Gerdolle. «Je ne me laisserai pas tondre la laine sur le dos, grommela-t-il; ces imbéciles veulent la guerre, eh bien! je me défendrai!... Je leur montrerai que j'ai bec et ongles...»
Pourtant, au fin fond de lui-même, il n'était pas trop rassuré. Il dormit mal et, le lendemain, dès le matin, il s'en alla à Paris consulter un avocat de ses amis. Celui-ci, après que Simon lui eut raconté tout au long l'histoire du litige, hocha la tête et ne dissimula pas que l'affaire lui paraissait mauvaise: «Au lieu de plaider, conseilla-t-il, tu agirais plus sagement en terminant cette contestation à l'amiable et en obtenant, moyennant une indemnité raisonnable, la confirmation de tes droits à la jouissance de la Bièvre.--Mettre les pouces! s'écria Fontenac, jamais! Si j'ai l'air de céder devant ces gens-là, ils s'enhardiront et me chercheront d'autres chicanes... Il y a là, pour moi, une question de dignité, et j'irai jusqu'au bout.
--Tu veux plaider, reprit l'avocat en le voyant s'entêter dans ses dispositions combatives, soit!... Dans ces affaires de cours d'eau, il y a toujours à boire et à manger... Attendons l'enquête; ensuite nous trouverons peut-être un biais pour établir tes droits à invoquer la prescription...»
L'enquête eut lieu, vigoureusement poussée par Gerdolle et Février. Parmi les témoins produits, on entendit le père Brincard, qui raconta la conversation surprise par lui entre Noël Fontenac et son fils. Ce dernier, à la vérité, demanda l'audition du propriétaire du moulin de Berny, qui affirma, au contraire, que la dérivation du bras de la Bièvre au profit du clos de Chanteraine était antérieure à la Révolution. Mais Gerdolle et Février récusèrent le témoignage en démontrant que le meunier avait intérêt à faire cette déposition, attendu que lui aussi jouissait indûment de la dérivation de la rivière. Bref, après bien des dits et contredits, après de nombreux incidents qui mirent la patience et les nerfs de Simon Fontenac à une rude épreuve, l'enquête fut close. Ainsi que Février l'avait prévu, les commissaires conclurent à l'introduction d'une instance contre leur ancien collègue et choisirent le marchand de curiosités pour rapporteur.
Des mois et des mois furent dépensés en paperasserie et en formalités: délibération du conseil déclarant qu'il y avait lieu à assigner le propriétaire de Chanteraine; instruction de l'affaire dans les bureaux; approbation préfectorale autorisant la commune à ester en justice... Tout cela prit du temps, car la machine administrative marche lentement; tout cela accrut aussi l'irritation de l'ancien juge et contribua fort à altérer sa santé. Avant que l'affaire fût en état, il ressentait déjà les premiers symptômes d'une affection grave. Les mouvements du cœur devenaient précipités et irréguliers; il semblait que l'organe soudainement accru envahît toute la cavité de la poitrine; la succession trop rapide des pulsations gênait la respiration; Simon pâlissait, s'angoissait et était soudain pris de défaillance.
Enfin, dans le courant de 1890, le dossier de l'instance fut mis entre les mains de l'avoué de la commune et le papier timbré commença de pleuvoir à Chanteraine. Fontenac ne décolérait pas et usait de tous les moyens dilatoires que lui fournissait l'arsenal de la procédure. Par suite de ces divers ajournements, l'affaire ne put être jugée avant l'époque des vacances. Elle resta au rôle jusqu'en novembre. De remises en remises, de renvoi en renvoi, elle ne fut plaidée que vers la fin de décembre, et le tribunal ne se prononça que dans la première quinzaine de janvier 1891. Le jugement, déclarant le défendeur non fondé à invoquer la prescription, le mettait en demeure de payer à la commune une redevance annuelle de 100 francs et, dans le cas où il s'y refuserait, autorisait les demandeurs à faire exécuter, aux frais de la partie adverse, les travaux nécessaires pour rendre la Bièvre à son cours naturel; en outre, Fontenac était condamné à tous les dépens.
Furieux, le propriétaire de Chanteraine ne voulait d'abord rien entendre et jurait qu'il irait en appel. Néanmoins, effrayé par les fâcheux pronostics de son médecin, qui lui interdisait toute nouvelle agitation morale et le menaçait d'une dangereuse aggravation de son état maladif, il finissait par obéir aux conseils désintéressés de son avocat et se résignait à acquiescer au jugement. Abreuvé de dégoûts par la perte de ce procès, il se cloîtrait dans son logis de Chanteraine et y passait son temps à maudire ses juges et à récriminer contre l'ingratitude des habitants de la commune. Sa misanthropie farouche et ses humeurs noires étaient encore accrues par de cruelles déceptions domestiques. Il ne pardonnait toujours pas à Clairette son ancienne et enfantine passion pour le fils de Gerdolle. S'obstinant dans sa rancune, il décourageait, par de méfiantes rebuffades, les élans affectueux de la jeune fille et se privait ainsi stoïquement des consolations qu'aurait pu lui apporter cette tendresse filiale. D'un autre côté, son amour-propre souffrait des échecs universitaires de Landry, qui venait d'être refusé pour la seconde fois au baccalauréat. Aussi l'avait-il interné dans une «boîte à bachot», en lui signifiant qu'il n'en sortirait que pourvu de son diplôme.
Pendant que ces cruels déboires assombrissaient la maison de Chanteraine, le pépiniériste Gerdolle se félicitait du succès de ses combinaisons. Avant de commencer les hostilités et de porter l'affaire devant le conseil municipal, il s'était prudemment empressé d'éloigner son fils. Il savait que les amoureux sont de leur nature très expansifs et prompts à la tentation. Il ne se souciait pas que le jeune homme, se retrouvant avec les enfants Fontenac et subissant les séductions de Clairette, fût amené involontairement à contrecarrer les manœuvres paternelles. Sans mettre à exécution ses menaces d'exil, il s'était contenté d'installer Jacques à Versailles et de lui interdire jusqu'à nouvel ordre, dans l'intérêt de ses études d'arboriculture, le séjour de l'avenue de Chanteraine. Le garçon, persuadé qu'en cas de résistance Gerdolle serait homme à abuser des lettres de Clairette et à les montrer à Simon Fontenac, avait obéi scrupuleusement et s'était tenu coi. De sorte que le Traquet, après s'être à deux reprises cassé le nez contre la porte du pépiniériste, avait renoncé à cultiver une amitié qui se dérobait. Facilement rebuté et facilement oublieux, il ne s'était plus inquiété de son ancien copain, et Clairette était restée sans nouvelles de Jacques.
Tranquillisé sur ce point, Cyrille Gerdolle avait pu se donner tout entier à la mise en train de ses projets de vengeance. Sa manœuvre avait réussi à souhait; maintenant que l'ennemi était à terre et la bataille gagnée, il se frottait les mains et jubilait. Toutefois, toujours réservé, il triomphait silencieusement et attendait avec patience l'occasion de tirer profit de sa victoire. «Le fruit est noué, se disait-il en son langage professionnel, mais il faut le laisser mûrir. Quand il sera à point, je n'aurai qu'à l'effleurer du doigt et il me tombera tout bellement dans la main.»
Et le temps recommença à couler doucement, lentement comme l'eau de la Bièvre; le mois de février arrosa de ses pluies les pépinières effeuillées; mars, avec son vent de galerne, sécha les prairies inondées; avril y fit épanouir les premiers coucous et les premières violettes. Simon Fontenac continua de broyer du noir dans sa maison vide où Monique déplorait l'absence des enfants. Gerdolle ne bougeait toujours pas; il se bornait à surveiller ses plantations du printemps et à activer au conseil municipal l'exécution du jugement rendu au profit de la commune. Enfin, un beau matin de mai, il endossa en sifflotant son veston des dimanches et se dirigea, sans se presser, vers la grille de Chanteraine.
Ce fut Firmin, le jardinier, qui lui ouvrit et qui alla prévenir son maître de cette visite inattendue. Pendant ce temps le visiteur, demeuré seul, longeait distraitement le canal de la Bièvre à demi tari par les travaux de dérivation qu'avait commencés la commune. Mais ce n'était pas ce lit desséché qui attirait son attention; ses regards se fixaient obstinément sur la plate-bande de pétunias, au centre de laquelle se dressait un robuste cerisier où des bouquets de fleurs blanches apparaissaient encore, et la vue de cet arbre fruitier lui remémorait le mystérieux récit du père Brincard: «Bon, pensait-il avec un mouvement de secrète satisfaction, le cerisier est resté en place et aucune fouille n'a été faite... Les bibelots précieux sont toujours là...» Il contemplait, sourdement ému, ce tertre ovale et bombé en manière de tumulus et voyait, en imagination, la caisse enfouie sous la terre, pleine d'objets d'or et d'argent. Son cœur se gonflait de convoitise à l'idée de ce trésor insoupçonné...
Il fut interrompu dans sa méditation par une voix rageuse qui sifflait derrière lui:
--Que me voulez-vous?... Est-ce pour examiner votre œuvre et pour me narguer que vous venez ici? lui criait Simon Fontenac.
--Pardon, monsieur Fontenac, répondit-il en se retournant flegmatiquement, vous faites erreur... Je viens chez vous, au contraire, avec des intentions absolument conciliantes, pour vous proposer une solution qui vous sera peut-être agréable... Mais nous serons mieux dans votre cabinet pour causer sérieusement, et si vous voulez bien me montrer le chemin...
--Soit... Suivez-moi!... répliqua Simon en l'introduisant dans son «laboratoire» du rez-de-chaussée... Qu'avez-vous à me dire? ajouta-t-il brusquement, quand la porte se fut refermée sur eux.
--Monsieur Fontenac, reprit Gerdolle en se découvrant, je comprends que vous soyez vexé de la décision du tribunal. Il est certain que le nouvel état des choses déprécie grandement votre propriété; mais l'intérêt de la commune avant tout!... J'ai conscience d'avoir rempli mon devoir de conseiller, en aidant à détruire un abus... Pourtant, je ne suis pas un méchant homme, et je regrette d'avoir été la cause indirecte de la moins-value subie par votre terrain. J'ai des scrupules et je suis prêt à vous offrir, en ce qui me concerne, un dédommagement.
--Un dédommagement? Vous? grommela ironiquement l'ancien juge... En vérité, voilà un scrupule qui me surprend!
--C'est pourtant comme ça, répliqua le pépiniériste, et voici l'objet de ma visite... J'ai besoin d'étendre mes plantations, et votre terrain étant dans mon voisinage immédiat, j'aurais envie de l'acheter... La maison me sera inutile, la propriété ne vaut plus ce qu'elle valait, mais j'aurai encore avantage à ce que ma pépinière soit d'un seul morceau, et je suis décidé à être coulant... En un mot, voulez-vous me vendre Chanteraine? Je ne lésinerai pas sur le prix... Cinquante mille francs payés comptant, le jour de la passation de l'acte.
--Cinquante mille francs? répéta sarcastiquement Fontenac.
--Oui, en espèces sonnantes... Au jour d'aujourd'hui, vous ne trouveriez pas à vous défaire de votre immeuble à de pareilles conditions.
--Et où prenez-vous que je cherche à m'en défaire? s'écria Simon en éclatant... Ma propriété n'est pas à vendre... Le fût-elle, je préférerais la donner pour rien que de faire affaire avec vous!... Monsieur Gerdolle, continua-t-il en ouvrant les deux battants de la fenêtre, regardez bien Chanteraine, c'est la dernière fois que vous le voyez, et vous n'y remettrez plus les pieds!
--Pas besoin de vous emporter, monsieur Fontenac. Vous ne voulez pas vendre?... A votre aise, n'en parlons plus... Et, poursuivit Gerdolle d'un ton goguenard, pour vous prouver que je suis un brave homme et que je ne pars pas fâché, je vais vous faire une restitution amiable...
Il tira de sa poche un paquet de lettres qu'il jeta sur le bureau.
--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Simon, interloqué.
--Ce sont des billets doux de votre demoiselle.
Pâle, les dents serrées, l'ornithologue s'était saisi du paquet dont il dénouait fébrilement la faveur rose. Du premier coup d'œil, il avait reconnu l'écriture de Clairette et il froissait les lettres dans sa main.
--Lisez-les, continuait le pépiniériste avec une affectation de bonhomie, c'est une lecture intéressante et elle vous amusera comme elle m'a amusé... Elle écrit gentiment, la petite, et elle a tapé dans l'œil de mon garçon!... Hé! hé! puisque nous ne nous sommes pas entendus pour Chanteraine, il y aurait peut-être encore un moyen d'arranger les choses en mariant ces deux jeunesses-là...
Il n'eut pas le loisir d'achever: exaspéré, Simon Fontenac s'était jeté sur lui et, l'empoignant à la cravate, le serrait violemment, au risque de l'étrangler:
--Drôle, grognait l'ornithologue entre ses dents, je t'ôterai l'envie de te moquer de moi... Va-t'en, ou je te tords le cou comme à une mauvaise bête!
Aux cris de putois poussés par Gerdolle, Monique et Firmin accoururent et restèrent ébahis à la vue de leur maître qui hochait le pépiniériste ni plus ni moins qu'un prunier. En apercevant ses domestiques, Simon eut honte de son emportement et lâcha sa victime, qui avait la face cramoisie et les yeux hors de la tête.
--Vous autres, dit Gerdolle d'une voix enrouée, vous êtes témoins des violences de ce fou furieux... Vous en déposerez en justice, car je vais de ce pas porter plainte à la police...
Il ramassa son feutre, Firmin l'emmena dehors et il s'éloigna en montrant le poing. Quant à Fontenac, il s'était affaissé sur un fauteuil et haletait à son tour. La colère avait provoqué une crise; il défaillait, et tandis que Monique s'empressait à son secours, il sentait au dedans de lui comme une griffe qui lui déchirait la poitrine.
XII
Les jours continuèrent de couler, lents ou rapides, suivant l'âge des gens; car si le temps paraît fuir avec la vélocité d'une hirondelle lorsqu'on touche à la maturité, en revanche, il ne marche jamais assez vite au gré des jeunes. Quand nous sommes enfants, il nous semble que nous n'arriverons jamais à la vingtième année. Une fièvre impatiente nous agite, et l'impatience, comme l'insomnie, allonge démesurément les heures. C'est sans doute aussi pour cette raison, qu'au début de la vie les impressions se gravent plus profondément dans notre cerveau.
Au fond de son couvent d'Antony, Clairette, en particulier, était en proie à cette illusion de l'allongement infini des heures. Elle touchait à sa vingtième année; mais la rigueur ombrageuse de son père la tenait dans un isolement pénible. La rancune de Simon Fontenac s'était encore exaspérée à la lecture des lettres que Gerdolle avait, lors de leur dernière entrevue, déposées perfidement sur son bureau. Aigri par ses déboires et par son état maladif, Simon pardonnait moins que jamais à sa fille cette innocente passion pour le fils de son ennemi. Il la considérait comme une créature encline à mal faire et dont le couvent pouvait seul refréner la perversité précoce. Aussi, aux dernières vacances de septembre, n'avait-il autorisé que pendant une quinzaine sa présence à Chanteraine et, depuis cette époque, il avait sévèrement maintenu Clairette loin de la maison. Pourtant, le danger qu'il redoutait était purement chimérique, car Jacques Gerdolle ne se montrait que rarement au logis paternel, et toutes relations étaient interrompues entre lui et la jeune fille. Le Traquet lui-même, lors de ses rares visites au couvent, n'apportait plus aucune nouvelle de son ancien ami et l'accusait d'être un «lâcheur». Clairette se croyait donc complètement oubliée et ne pensait qu'avec un sentiment de contrition mélancolique à ce premier et unique amour évanoui. Il ne lui apparaissait maintenant que comme un de ces éblouissants météores qui traversent le ciel d'une nuit d'été, y jettent une exquise lueur d'aube et s'éteignent brusquement à l'horizon.
Dans ce cœur aimant, débordant de sève printanière, dans cette nature impulsive, l'oublieuse indifférence de Jacques et la persistante rancune de Simon Fontenac produisirent une évolution inattendue. Trompée par les affections humaines, Clairette se rejeta violemment vers l'amour divin. Sa tendresse purement profane se changea en une mystique ferveur religieuse. Elle ne lisait plus que des livres pieux: l'_Imitation_, l'_Introduction à la Vie dévote_, la _Vie de Marie Alacoque_. Pendant les heures de récréation, on la voyait fréquemment se glisser dans la chapelle. Agenouillée, la tête plongée dans les mains, elle s'absorbait en de mystiques adorations. Elle se confessait souvent, communiait tous les dimanches et, au réfectoire, s'imposait de rigoureuses privations. Cette conversion inespérée chez une enfant autrefois si indisciplinée et si entreprise par les préoccupations charnelles, édifia d'abord les religieuses de la Croix, qui y virent un coup de la grâce; mais l'exagération même de ce zèle dévot leur donna à réfléchir; elles craignirent que ce brusque changement de régime n'altérât la santé de leur élève, et la Supérieure crut devoir avertir le père des nouvelles dispositions de sa fille. Simon Fontenac répondit que Clairette avait un esprit fantasque et tombait facilement d'un excès dans un autre. «Toutefois, ajouta-t-il, je préfère encore cette piété exaltée aux frivolités et aux dissipations d'autrefois; si elle a réellement la vocation monastique, je ne suis pas homme à m'opposer à ce qu'elle entre en religion. Je suis persuadé, au contraire, que le régime du cloître sera, pour cette nature mal équilibrée, plus salutaire que la vie mondaine. Je suis donc d'avis que ma fille passe toutes les vacances prochaines au couvent. Si elle persévère dans ses nouvelles idées, comme elle atteindra bientôt sa majorité, vous jugerez vous-même, ma mère, si elle est mûre pour la vie religieuse et si elle peut subir l'épreuve du noviciat.»
Rassurées par cette épître paternelle, qui leur laissait carte blanche, les bonnes sœurs n'hésitèrent plus à encourager les pieux élans de cette jeune âme et à la diriger dans les voies de la perfection chrétienne, c'est-à-dire vers le cloître. Elles s'y employèrent avec délectation pendant les derniers mois de l'année. Mais alors ce fut Clairette qui se sentit tourmentée par des scrupules de conscience. A la veille de se séparer du monde et de s'enfermer dans le cercle étroit de la règle conventuelle, elle éprouvait de sourdes terreurs. Toute sa jeunesse protestait contre cette immolation; les souvenirs de ses libres et tumultueuses années d'adolescence lui revenaient au cœur avec de confus regrets. Elle essayait de les chasser comme des suggestions de l'Esprit du Mal et elle se réfugiait à la chapelle pour y mieux résister à la tentation. En dépit des agenouillements et des oraisons jaculatoires, elle avait des heures de sécheresse qui lui inspiraient de pénibles doutes sur la solidité de sa vocation. Seules, l'approche des sacrements, l'intime poésie des cérémonies rituelles, les voix pures des religieuses chantant au chœur, la musique de l'orgue, la réconfortaient dans sa foi, redonnaient l'essor à ses envolées religieuses, lui faisaient honte de sa tiédeur et de sa pusillanimité.
Au milieu de ces alternances d'aridité et de ferveur les mois s'enfuyaient. Soudain, Clairette fut rappelée à la réalité et jetée hors de la vie méditative par un coup imprévu. Un matin, Monique accourut, apportant à Antony une grave et terrifiante nouvelle. Simon Fontenac, terrassé par une angine de poitrine arrivée à sa dernière période, redemandait sa fille. Il fallut obéir au plus vite et, sans même attendre le départ du tramway, la servante et sa jeune maîtresse firent à pied la demi-lieue qui les séparait de Chanteraine.
--Ah! ma mignonne, gémit Monique, dès qu'elles cheminèrent toutes deux sur la grande route pavée, de chaque côté de laquelle des files d'ormeaux jaunis frissonnaient sous la brume d'octobre; ma chère mignonne, ça va mal chez nous et votre papa est en train de tomber en abouit... Il est maigre quasiment comme une trique et il ne peut plus rattraper son souffle. Ce matin il suffoquait cruellement et j'ai cru qu'il allait passer...
--Que dit le médecin? questionna Clairette dont les yeux se mouillaient.
--Rien... Il hoche la tête comme un âne ennuyé par les mouches et il prétend que la maladie vient du cœur... Mais moi je soutiens qu'elle vient surtout de la tablature donnée à mon maître par ce _chetit_ gas de pépiniériste.
--Monsieur Gerdolle? murmura la jeune fille, qu'a-t-il fait à papa?
--Des misères... Ils étaient tous deux en bisbille rapport à l'eau de la Bièvre, et un jour ils ont eu une explication chez nous... Faut croire que le pépiniériste a lâché quelque insolence, car votre papa, qui n'est point endurant, lui a sauté à la gorge... Il l'aurait, ma fi, étranglé si Firmin et moi nous n'avions réussi à bouter dehors le gas Gerdolle. Pour lors, ce méchant drôle s'est plaint au commissaire, qui a dressé procès-verbal, et ils ont assigné votre père en police correctionnelle. M. Fontenac, malgré les conseils de ses amis, s'est entêté à ne point aller au tribunal, et dame, comme il n'était pas là pour se défendre, les robes noires l'ont condamné par défaut à deux jours de prison et trois cents francs d'amende... C'est-il Dieu possible! un ancien juge!... Cette avanie-là l'a achevé... Il s'est mis au lit et il y a souffert ainsi qu'un damné... A c't'heure, il n'y a plus d'huile dans le _chaleuil_ (la lampe). Il s'en doute bien, le pauvre monsieur!... On l'a administré hier et il m'a commandé d'aller vous _quéri_ dare dare...
--A-t-on prévenu mon frère? demanda Clairette entre deux sanglots.
--On n'en a pas eu besoin... M. Landry était revenu chez nous depuis l'avant-veille, ayant enfin passé son _baclauréat_... Ah! bonnes gens, faut que mon pauvre cher maître soit chu bien bas, pour que c'te bonne nouvelle ne l'ait point seulement tiré de sa _languition_... Il s'en va, hélas! il s'en va, et grand train...
Elles étaient arrivées à Chanteraine. La grille leur fut ouverte par Landry qui les attendait. Le Traquet avait la mine consternée et les traits tirés. La terrible image de la mort le hantait pour la première fois et bouleversait toutes ses idées.
--Ah! Landry, sanglota Clairette en le serrant dans ses bras, quelle épreuve!... Est-ce que vraiment papa est aussi mal que Monique l'a dit?
--Ça ne va pas, répondit le Traquet, viens vite là-haut... Il ne cesse de te demander.
Ils gagnèrent le premier étage. La porte de la chambre à coucher était restée entre-bâillée. Ils s'avancèrent sur la pointe des pieds jusqu'au lit de fer où le malade, accoté à une pile d'oreillers, se tenait assis dans une demi-somnolence. A la violente crise du matin succédait une torpeur fiévreuse. Il restait là, les yeux clos, la poitrine soulevée à chaque instant par une courte respiration, et sa pâleur, son amaigrissement, étaient tels qu'il semblait déjà frôlé par l'aile de la mort...
Clairette s'agenouilla et baisa tendrement la main exsangue, émaciée, qui pendait hors du lit.
--Papa! murmura-t-elle, me voici!...
Simon entr'ouvrit ses paupières alourdies: