Chanteraine

Part 6

Chapter 63,711 wordsPublic domain

Désormais, à chacune de ses visites, le Traquet, qui y trouvait son profit, servit de messager entre le fils du pépiniériste et Clairette. Il amusait les religieuses par ses espiègleries, son bavardage, ses câlineries; elles le choyaient et lui laissaient toute liberté de se promener dans le jardin avec sa sœur. Chaque fois, il apportait un billet de Jacques, et, chaque fois, Clairette, enchantée, lui confiait une réponse. Dans ces lettres griffonnées à la hâte, l'adolescente épanchait, à tort et à travers, son enfantine passion; son gentil cœur de fille étourdie s'y montrait dans toute sa grâce prime-sautière. Jacques, enthousiasmé, savourait avec délices ces billets d'amour candide. Il était trop amoureux lui-même pour avoir égard aux recommandations de son amie, et, loin de déchirer les lettres, il les enfermait comme autant de trésors dans un pupitre dont il gardait la clé suspendue à son cou.

On atteignit ainsi l'époque tant désirée des grandes vacances, et Clairette revint à Chanteraine, le cœur joyeux, tout gonflé de confuses espérances. Mais Simon Fontenac, devenu méfiant, la tenait de court, et Monique, surtout, exerçait une grondeuse surveillance. La jeune fille ne pouvait voir Jacques qu'à la dérobée, lorsqu'il rôdait près de la grille. Elle n'osait plus se risquer sur le mur, de peur d'éveiller les soupçons paternels. Elle était heureuse, néanmoins, heureuse de se sentir tout près de son bon ami et de respirer le même air que lui. D'ailleurs le Traquet servait de trait d'union, et la correspondance des deux amoureux ne chômait pas. Pour la première fois depuis que le frère et la sœur vivaient côte à côte, une affectueuse paix régnait entre eux; jamais un nuage ne troublait leur entente cordiale. Monique n'en revenait pas. Simon Fontenac, qui avait redouté, pendant cette période des vacances, le retour des querelles coutumières, se félicitait de pouvoir enfin se livrer à ses chères études sans en être distrait par les tapageuses prises de bec des deux «geais», et devenait moins ombrageux. Clairette, réjouie des bonnes dispositions de Landry, qu'elle attribuait naïvement à une recrudescence d'amitié, comblait son frère d'attentions et de petits cadeaux; celui-ci, que Jacques choyait également, se louait fort du nouvel état des choses et s'employait de son mieux à servir sa sœur et son ami. Comme la surveillance de M. Fontenac se relâchait, il résolut même de leur ménager une entrevue. Un après-midi où Monique s'était absentée, il emmena Clairette au fond du jardin, déverrouilla une porte à claire-voie qui donnait sur la campagne, et, sous prétexte d'une promenade à travers champs, longea, avec sa sœur, le sentier qui limitait la pépinière de Gerdolle.

La moisson était terminée. Les chaumes, dépouillés, étendaient au soleil leurs blondes ondulations, semées, çà et là, de floraisons violacées, où bruissaient des sauterelles. De distance en distance, des meules en forme de soupières dressaient, en pleine lumière, leur massive architecture de javelles couleur d'or. Tout à coup, au détour d'une de ces meules, ils se trouvèrent face à face avec Jacques Gerdolle.

--Heureux hasard! s'écria le Traquet en goguenardant, ou, plutôt, heureuse surprise que Bibi a arrangée... Maintenant, je vous laisse, vous devez avoir à causer... Je vais en griller une et je viendrai vous reprendre dans une heure.

Une fois seuls, Clairette et Jacques demeurèrent d'abord gauches et silencieux. Ce tête-à-tête, qu'ils avaient si ardemment souhaité, les laissait craintifs et décontenancés.

--Il y a un peu d'ombre au pied de la meule, commença enfin le rhétoricien; ne voulez-vous pas vous y asseoir?

--Comme il vous plaira, répliqua t-elle.

Ils s'adossèrent à la base du tas de gerbes et le silence retomba entre eux. Très haut dans l'air, au-dessus des champs moissonnés, d'invisibles alouettes chantaient, et leurs notes vibrantes semblaient la mystérieuse musique de l'azur.

--Quel beau temps! reprit Clairette.

--Nous en avons pour jusqu'à la fin des vacances, affirma Jacques. Hélas! Comme les jours filent... Dans une semaine ce sera déjà la rentrée... Est-ce que vous retournerez au couvent?

--Sûr que oui!... Et vous, rentrerez-vous au lycée?

--Non, papa prétend que, dans notre métier, on n'a pas besoin d'être bachelier... J'irai à Versailles suivre des cours d'arboriculture.

Une tristesse ennuagea les yeux de Clairette:

--Alors, je... Nous n'aurons plus de vos nouvelles?

--Si fait... Je reviendrai tous les soirs à la maison et je verrai toujours Landry aux sorties... S'il est consigné, par hasard, ajouta Jacques en riant, j'irai le visiter à Lakanal, et je lui donnerai mes lettres... Mais, vous, continuerez-vous à m'écrire, mademoiselle Clairette?

--Pourquoi ne m'appelez-vous pas Clairette tout court, comme autrefois? demanda la jeune fille, en tortillant dans ses doigts un brin de paille.

--Je n'osais pas... de peur d'être rabroué, comme une fois, quand vous me parliez du haut de votre mur.

--Dans ce temps-là, nous nous connaissions à peine... Mais, maintenant que nous sommes devenus de bons amis, je vous le permets... Alors, mes lettres vous font plaisir?

--Elles sont ma seule joie... Avez-vous lu _Bérénice_, de Racine?

--Non; on ne nous tolère, au couvent, qu'_Athalie_ et _Esther_.

--Dans _Bérénice_, il y a deux vers que je me répète toujours en pensant à vous:

_Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois..._

Eh bien! avec une légère variante, il en est de même de vos lettres: depuis six mois, je les lis et crois toujours les lire pour la première fois...

--Comment, interrompit Clairette, contente et inquiète, vous ne les avez donc pas déchirées?... Je vous l'avais pourtant bien recommandé!

--Je n'en ai pas eu le courage... Mais, ne craignez rien, personne ne les lira que moi... Elles sont enfermées en lieu sûr et à l'abri des curieux.

--C'est égal, dit-elle, boudeuse, vous ne tenez pas vos promesses, et on ne peut se fier à vous.

--Clairette, protesta Jacques, ne soyez pas fâchée... Je vous aime tant!

Il avait saisi une main que Clairette ne retirait pas; mais il n'osait ni la serrer dans la sienne, ni encore moins la porter à ses lèvres, bien qu'il en eût grande envie. Jacques était un timide. Élevé soigneusement par une mère très tendre, morte deux ans auparavant, il avait gardé, de cette éducation, des délicatesses toutes féminines, et baiser la main d'une jeune fille lui semblait une privauté trop audacieuse, presque inconvenante.

Ils furent surpris dans cette situation par le retour du Traquet.

--Méfiance! dit le gamin, je viens d'apercevoir le père Gerdolle dans sa pépinière... Si vous ne voulez pas être pigés, brusquons les adieux et cavalons-nous!...

Cette fois, les deux mains se serrèrent précipitamment, les yeux échangèrent un regard tendrement douloureux; puis le frère et la sœur s'esquivèrent, et Jacques resta pensif au pied de la meule...

En affirmant que ses lettres étaient en lieu sûr et que personne ne les lirait, le pauvre garçon se trompait cruellement. Depuis le commencement des vacances, Cyrille Gerdolle, instruit de la présence de Clairette à Chanteraine, surveillait de très près les faits et gestes de son garçon. L'intimité de Jacques avec Landry, malgré la différence d'âge, lui parut d'abord suspecte. Sans en avoir l'air, il redoubla d'attention, épia les allées et venues du Traquet et acquit la conviction qu'une correspondance clandestine était établie entre son fils et la fille de Simon Fontenac. Continuant habilement son métier d'espion, il suivait Jacques comme son ombre, et quand le rhétoricien se retirait dans sa chambre, le pépiniériste le guettait en appliquant un œil au trou de la serrure; si bien qu'un beau matin il vit son héritier extraire d'un pupitre un paquet de lettres nouées par une faveur rose. Le rhétoricien les parcourait lentement l'une après l'autre; quand il fut au bout de sa lecture, il réintégra le paquet dans la cachette, soupira et ferma le pupitre à double tour.

Cyrille Gerdolle n'était pas gêné par les scrupules, et, d'ailleurs, il se croyait tout permis, au nom de l'autorité paternelle. Le jour même du rendez-vous préparé par le Traquet, le pépiniériste, ayant constaté l'absence de son garçon, s'introduisit dans la chambre de travail et se dirigea tout droit vers le pupitre. A l'aide d'un ciseau, il fit sauter lestement la serrure, s'empara de la correspondance de Mlle Fontenac et s'en alla, sans remords, la lire parmi les arbres de sa pépinière.

* * * * *

Après s'être séparé de ses amis, Jacques regagna lentement le logis et gravit l'escalier qui menait à sa chambre. Encore tout entrepris par les ivresses du tête-à-tête, il éprouvait le besoin de continuer son extase d'amour, en se délectant à la lecture des lettres de Clairette. Mais à peine eut-il jeté un coup d'œil sur sa table qu'il s'aperçut du désastre. La serrure avait été forcée et les lettres avaient disparu. Suffoqué, indigné, mais ne soupçonnant pas quel pouvait être l'auteur de cette violation de domicile, il bondit dans l'escalier et arriva au seuil du jardin, juste au moment où Cyrille Gerdolle revenait de sa promenade en sifflotant.

--Papa! s'écria-t-il, hors de lui.

--Eh bien! quoi? interrogea flegmatiquement le pépiniériste, est-ce qu'il y a le feu?

--Non, mais on m'a dévalisé, on a cambriolé mon pupitre!...

--Fais pas tant de raffut! repartit Gerdolle en regardant son fils dans le fond des yeux; le cambrioleur, c'est moi!

--Toi?

--Parfaitement.

Il saisit le bras de Jacques et le poussa dans la pièce qui lui servait de bureau:

--Entre ici... Je te dois une explication... Je vais te la donner.

Il ferma soigneusement la porte, puis, se plantant en face de son fils effaré:

--Mon garçon, continua-t-il, j'aime pas les cachotteries. Depuis un bout de temps, je soupçonnais qu'il se manigançait quelque chose entre toi et les gens de Chanteraine. Ta grande amitié pour ce morveux de Landry, qui a quatre ans de moins que toi, m'a paru louche, et je me suis demandé si tu ne cultivais pas le frère pour galantiser plus à ton aise avec la sœur...

--Oh!...

--Ne te récrie pas et laisse-moi finir... Comme tu ne te pressais pas de me raconter tes affaires, j'ai voulu m'édifier moi-même sur la nature de tes relations avec la demoiselle de Fontenac... Tu es mineur, je suis responsable de tes actes, et c'était mon devoir de me renseigner... Donc j'ai ouvert ton pupitre--un peu violemment, je te l'accorde--et, comme je m'en doutais, j'y ai trouvé les lettres de ton amoureuse... Je viens de les lire. Bigre! mon fiston, tu lui as donné dans l'œil, à cette petite!... Elle t'adore, et elle te le chante sur tous les tons... Une gentille personne, cette Clairette!... Tout feu, tout flamme, et un peu avancée pour son âge, par exemple, mais un joli brin de fille... Mes compliments, tu es un heureux gaillard!

--C'est une indignité! protesta Jacques, exaspéré; rends-moi les lettres que tu m'as volées!

--Je m'en garderai bien, répliqua ironiquement Gerdolle; elles sont trop intéressantes!... Je suis en train de me brouiller avec le père Fontenac et j'aurai besoin de faire flèche de tout bois pour venir à bout d'un pareil mauvais coucheur... Non seulement, reprit-il avec un accent plus bref et plus impérieux, je ne te rendrai pas cette correspondance, mais tu vas me jurer ici de cesser absolument tout rapport avec la jeune fille et avec son garnement de frère.

--Et si je refuse? riposta le rhétoricien, révolté.

--Si tu refuses, déclara froidement le pépiniériste, aussi vrai que je m'appelle Gerdolle, je t'expédie à soixante lieues d'ici, dans une ferme-école où tu auras le temps de te calmer, et, de plus, je remets aujourd'hui même les lettres de la demoiselle entre les mains du père... Ha! ça te jette un froid, mon jeune coq!... Je ne dis pas, ajouta-t-il en se radoucissant, que je désapprouve ton goût et que Mlle Clairette ne serait pas une bru à mon gré... Mais nous avons, pour le quart d'heure, d'autres chiens à fouetter... Fontenac va devenir mon adversaire, et je ne veux point que tu entretiennes des relations avec mes ennemis. Laisse-moi jouer ma partie et ne te mets point, comme un étourneau, en travers de mes projets... Entendu, n'est-ce pas?... Là-dessus, remonte dans ta chambre et tiens-toi tranquille; sinon, il t'en cuira!...

Jacques s'en alla, désespéré et la tête basse. Quand il fut dehors, le pépiniériste prit dans sa poche le mignon paquet des lettres de Clairette et l'enferma à double tour dans l'un des tiroirs de son bureau.

--Maintenant, murmura-t-il, nous pouvons marcher...

X

On touchait à la mi-mai de l'année suivante, et le Conseil municipal avait été convoqué à l'occasion de la discussion du budget. La séance était pour huit heures et demie, et le soleil couchant glissait encore quelques rayons obliques dans la grande salle du premier étage quand les premiers conseillers y pénétrèrent. Cette pièce oblongue, éclairée par quatre fenêtres, n'offrait, pour tout décor, que deux faisceaux de drapeaux tricolores et un buste de la République. Une barrière en bois blanc la coupait dans sa largeur. D'un côté, en avant de la cheminée, régnait une table ovale, tendue d'un tapis vert, autour de laquelle siégeaient les conseillers, avec le maire et l'adjoint au centre; l'autre partie était réservée au public, ordinairement clairsemé. Mais, cette fois, comme il s'agissait de l'examen des finances communales, l'assistance s'y entassait nombreuse et un peu bruyante. L'assemblée municipale se trouvait elle-même au complet. Parmi les membres assis autour du tapis vert, on distinguait la tête hirsute de Cyrille Gerdolle, la mine provocante et la moustache en croc de Février, le visage mobile et la bouche canine de Simon Fontenac. Après que le maire--un gros cultivateur, homme prudent et méticuleux--eut déclaré la séance ouverte; après qu'on eut procédé à la lecture du procès-verbal, on attaquait le budget des recettes quand Gerdolle demanda, de son air bougon, à faire une observation préalable.

--J'ai, dit-il, une interpellation à adresser à monsieur le maire. Je désire savoir pourquoi l'administration, sans avoir égard aux plaintes des habitants de l'avenue Chanteraine, s'obstine à ne pas installer le gaz dans cette partie de la commune. Les riverains de l'avenue paient l'impôt comme les autres, et ils ont droit, comme les autres, à être éclairés.

Le maire, que les continuelles plaintes du pépiniériste avaient le don d'agacer, répondit brièvement que les ressources municipales ne permettaient pas encore cette amélioration coûteuse.

--Si la commune n'a pas de ressources suffisantes, grommela Cyrille, c'est qu'elle le veut bien. Elle trouverait de l'argent si, comme c'est son devoir, elle exigeait une redevance annuelle des citoyens qui détournent indûment le cours de la Bièvre pour irriguer leur terrain... Moi-même, qui n'ai rien détourné, mais qui subis une servitude imposée par les propriétaires des fonds voisins, je suis prêt à payer pour le cours d'eau qui arrose ma pépinière.

Simon Fontenac s'agitait sur sa chaise.

--Tout ça est étranger à la discussion du budget, déclara-t-il. Je réclame la question préalable.

--Je demande la parole!

C'était la voix coupante d'Alfred Février, qui résonnait comme un coup de clairon. En même temps il se levait et, sans se soucier des murmures de quelques collègues, il jetait sur l'assemblée récalcitrante un regard de défi.

--Quoiqu'on prétende le contraire, affirma-t-il, la motion du citoyen Gerdolle se rattache étroitement à l'examen du budget, et je suis chargé par mon comité d'appeler l'attention de monsieur le maire sur une situation irrégulière, abusive, qui se prolonge aux dépens des intérêts de tous. Il s'agit d'une question de justice autant que d'une question financière. Certains propriétaires se sont permis de détourner à leur profit le cours de la Bièvre. On s'en émeut dans le pays; on s'étonne que ce qui est défendu à de pauvres diables soit toléré de la part de quelques administrés plus riches et plus influents. Les membres de mon comité et moi cherchons en vain la raison d'une inégalité aussi anormale et antidémocratique... M. Fontenac, qui m'écoute en ricanant, pourrait-il me répondre?

--Puisqu'il plaît à M. Février de me mettre en cause, répliqua sèchement l'ancien juge, je vais l'édifier en deux mots: je n'ai pas détourné le cours de la rivière, j'ai trouvé les choses en état lorsque je suis devenu propriétaire de Chanteraine, et j'ajoute que, si un bras de la Bièvre coule chez moi, il y coule légalement, en vertu d'une servitude créée au profit de mes ancêtres.

--M. Fontenac, riposta Février ironiquement, parle de ses «ancêtres» comme un véritable seigneur féodal; mais moi, qui ne suis qu'un simple populo, je me permets de lui demander s'il peut produire un titre établissant cette servitude?

--Je n'ai point de titre à vous montrer, avoua Fontenac après une seconde d'hésitation; mais je puis invoquer une prescription plus que trentenaire, et cela vaut titre...

Si, à ce moment, le propriétaire de Chanteraine eût pris le temps d'observer les physionomies de ses collègues et l'attitude du public, il se fût vite aperçu que, pour la majorité des auditeurs, son argumentation paraissait médiocrement satisfaisante. Chez les esprits simplistes, autant l'exhibition d'un acte est réputée probante, autant l'invocation de la prescription éveille de méfiance. Ils la considèrent volontiers comme un expédient équivoque et non comme une justification. La réponse hésitante de Fontenac fit une impression plutôt fâcheuse. Une prévention d'une autre sorte modifiait également les dispositions des assistants: pour ces villageois, la plupart nés dans le pays, l'ancien magistrat était le «Parisien», l'homme de la ville, antipathique au paysan, et les insinuations de Février venaient de ranimer une hostilité latente. Ce dernier, qui gardait son sang-froid et étudiait son entourage, devina, à certains symptômes, qu'il gagnait du terrain. Le maire lui-même, malgré ses bons rapports avec Fontenac, tenait, avant tout, à ménager l'opinion publique et semblait perplexe. Pourtant, mû par le désir de tout concilier, il essaya d'abord de rompre les chiens.

--L'incident est clos, bredouilla-t-il; messieurs, revenons à l'ordre du jour!

--Pardon, objecta l'orateur, tenace, pardon, monsieur le maire, l'incident n'est pas clos le moins du monde et je n'ai pas fini... M. Fontenac a parlé de prescription... En sa qualité d'ancien juge, il devrait mieux connaître la loi. Je me vois obligé de lui rappeler un article du Code civil dont je vais donner lecture...

Il tira de sa poche un volume in-trente-deux, qu'il feuilleta tranquillement; après quoi, il déclama de sa voix perçante:

--Article 2.232: «Les actes de pure faculté et ceux de simple tolérance ne peuvent fonder ni possession ni prescription.»

Il y eut, dans le public, des murmures et une excitation que le langage parlementaire traduit par ces mots: «Mouvement prolongé.» Février sentit qu'il était en train de conquérir ses auditeurs. Frappant son Code du plat de la main, il continua avec plus d'aplomb:

--Voilà la loi, messieurs, elle est claire... Je prétends que l'usage d'un bras de la Bièvre, par les _ancêtres_ de notre collègue, ne se justifie que par une tolérance regrettable de la part de la commune; par conséquent, la prescription ne peut être invoquée...

--Prouvez-le! interrompit rageusement Fontenac.

--Certainement nous le prouverons! Nous en appellerons au souvenir des anciens du pays; nous vous amènerons des témoins qui ont entendu le propriétaire de Chanteraine exprimer lui-même des doutes sur la validité de cette prescription, dont il cherche à exciper aujourd'hui... Oui, monsieur Fontenac, nous vous opposerons des témoins sérieux et que je vous mets au défi de récuser!

Simon haussait les épaules; mais, en même temps, il rougissait, et une gêne visible crispait ses traits mobiles. Ses collègues avaient remarqué son embarras; ils éprouvaient une sourde joie à le voir poussé au pied du mur par cet enragé de Février, et ils commençaient à douter de son bon droit.

--Oui, poursuivait implacablement l'agent d'affaires, nous le prouverons; mais, pour que nous puissions établir régulièrement nos preuves, une enquête s'impose. Cette enquête, nous la devons à la commune lésée, à nos électeurs, à la conscience publique... Au nom de mon comité, je vous demande de la voter dès ce soir!

Au milieu des rumeurs croissantes, un conseiller fit signe qu'il voulait parler. C'était un entrepreneur de maçonnerie, nommé Bourdaine, dont Fontenac avait fait réduire le mémoire et qui en gardait rancune à l'ornithologue.

--Messieurs, dit le maître-maçon Bourdaine, j'ai écouté d'abord avec méfiance les accusations de M. Février, parce que je connais sa manie de suspecter constamment les intentions de ses collègues. Néanmoins, ses paroles m'ont ému et inquiété... Je ne sais encore qui a tort et qui a raison; mais il me semble que, dans l'intérêt de l'administration et dans l'intérêt de M. Fontenac lui-même, il y a lieu d'éclaircir cette affaire. Nous ne pouvons pas rester dans le doute; je me joins donc à un collègue dont je suis loin de partager toutes les opinions et je demande la nomination d'une commission de cinq membres, chargée d'ouvrir une enquête et d'adresser, ensuite, un rapport au Conseil...

On approuva la proposition et on allait procéder à l'élection des commissaires, quand Février réclama de nouveau la parole.

--Citoyens, déclara-t-il, je ne veux pas influencer le vote de mes collègues, mais je tiens à ce que l'enquête soit consciencieuse et approfondie; je vous propose donc de nommer, au nombre des commissaires enquêteurs, MM. Gerdolle et Bourdaine, qui sont des enfants du pays, très expérimentés et ayant une parfaite connaissance du terrain litigieux. Quant à moi, je n'ai pas l'habitude de me mettre en avant; cependant vous penserez peut-être qu'ayant pris l'initiative du débat, j'ai quelque droit à figurer parmi les membres de la Commission. Dans tous les cas, je pose ma candidature...

Les audacieux en imposent toujours aux indécis. Février fut nommé, ainsi que Gerdolle et Bourdaine. Tandis que le secrétaire proclamait les noms des commissaires élus, Fontenac, pâle, nerveux et les lèvres plus que jamais agressivement retroussées, avait attiré à lui une feuille de papier sur laquelle il écrivait hâtivement quelques lignes.

Le maire allait lever la séance, quand l'ancien juge lui saisit le bras:

--Un instant, monsieur le maire! Je regarde le vote d'une enquête comme une mesure de défiance prise contre moi. Voici ma démission, vous la transmettrez au préfet...

Il se coiffa rageusement de son chapeau et quitta la salle, tandis que des groupes tumultueux discutaient encore...

Peu après la séance, Gerdolle et Février se retrouvèrent autour d'une table du café voisin.

--Ç'a été chaud, dit le pépiniériste en choquant son verre contre celui de son copain, mais l'affaire est dans le sac; à ta santé, mon vieux, et mes compliments!... Tu as bellement rivé son clou au Fontenac.

--Oui, répliqua modestement Février, je crois que ça marchera... Nous voilà tous deux de la Commission; avec Bourdaine, que je me charge de convertir, nous formerons la majorité et je me ferai nommer rapporteur... Je conclurai, naturellement, à ce que la commune intente un procès à l'empailleur d'oiseaux, et ça sera bien le diable si nous n'arrivons pas à le dégoûter de sa propriété.

--En tout cas, ça lui donnera du tintouin et ça dépréciera Chanteraine, conclut Gerdolle en vidant son bock... Après, qui vivra verra!

XI