Part 5
Ils s'acheminèrent lestement vers le logis Gerdolle. Pendant le trajet, on parla des plantations d'automne et de la nécessité de préparer vivement le terrain. Ne voulant pas avoir l'air d'attacher trop d'importance au seul sujet qui l'intéressât, Cyrille affectait de faire dévier la conversation vers les choses du métier; mais, quand on fut installé dans le bureau du pépiniériste et que le vin fut versé, le patron revint, en douceur, à l'objet de ses préoccupations.
--Nom d'une serpe! commença-t-il, je repense à l'état de malpropreté de la Bièvre... Convenez que c'est embêtant d'avoir un voisin qui déverse chez moi toutes ses saletés!
--De vrai, M. Fontenac ne se gêne pas assez... A votre place, moi, je lui flanquerais du papier timbré.
--Ouais!... Mais le papier timbré coûte cher et la justice aussi... Sait-on jamais où ça vous mène?... M. Fontenac est un ancien juge, il a encore des amis dans la boutique à procès; pour peu qu'il leur montre un bout d'écrit, ils lui donneront raison et me condamneront aux dépens...
--Un écrit? repartit Brincard en hochant la tête, je crois qu'il n'y en a point... Et voici pourquoi... Je vas vous dire des choses qui ne me regardent point et dont je ne devrais pas me mêler, mais ça restera entre nous, patron; et puis, je ne suis tenu à rien envers le Fontenac d'à présent... Il m'a fichu à la porte le lendemain de la mort de son père, et je l'ai dans le nez, ce citoyen-là!
Il lampa le contenu de son verre et, s'étant lentement rincé le gosier:
--Pour lors donc, continua-t-il, au temps où je travaillais chez M. Noël, et un jour que M. Simon était venu en visite à Chanteraine, j'ai entendu le père et le fils se chamailler à propos, justement, du cours d'eau... M. Noël voulait le curer et y établir un vivier; M. Simon haussait les épaules et s'écriait que c'était une folie. Ils discutaient ça dans une allée où j'étais en train d'élaguer des arbres et ils avaient haussé la voix. «D'abord, chicanait le juge, es-tu bien sûr de ton droit, dans le cas où la commune te chercherait noise?--Quant à ça, répondait le père, je suis parfaitement tranquille.--As-tu un titre en règle?--J'ai mieux; il y a plus de cinquante ans que la servitude existe à mon profit, et je puis invoquer la prescription...» D'où j'ai conclu que le vieux n'avait pas d'acte... Pour ce qui est de la prescription, le juge hochait la tête et prétendait qu'elle ne servait de rien quand il s'agissait d'une simple tolérance... Je n'ai pas compris grand'chose à ses raisons, mais j'ai tout entendu de mes oreilles et je m'en souviens comme si c'était d'hier... Faites-en votre profit, monsieur Gerdolle, et rapport au titre, vous qui avez vos entrées à la mairie, il vous serait facile de fouiller les paperasses communales... S'il y avait eu un acte, m'est avis que la commune en aurait gardé un double.
--C'est juste, et je m'en assurerai... Vous avez le nez creux, père Brincard, et vous la connaissez dans les coins!
--Oh! répondit le journalier, flatté, j'ai tout bonnement bonne mémoire et un peu de jugeotte...
Le pépiniériste débouchait une seconde bouteille et remplissait les verres. Brincard vida le sien d'un trait et fit claquer sa langue.
--Ça passe comme un velours, c'est du chouette vin! déclara-t-il avec une lueur gourmande dans ses petits yeux larmoyants.
--Ainsi, reprit Gerdolle, au cas d'une enquête, vous pourriez témoigner de ce que vous venez de me raconter?
--Je le pourrais censément... Mais là, vrai, j'aimerais autant pas... Entre l'arbre et l'écorce, faut point mettre le doigt.
--Encore un verre?
--Volontiers, ce sera le dernier!... Voyez-vous, patron, bégaya-t-il, déjà passablement éméché, un pauvre diable comme moi ne gagne rien à se fourrer dans des affaires qui ne le regardent pas... D'ailleurs, j'ai horreur des potins... Quand on sert chez les autres, on apprend à être discret... Tout voir, tout entendre et ne rien dire: v'là ma devise... Ah! si j'étais bavard, j'en connais des histoires, et de drôles!... Tenez, pas plus loin qu'à Chanteraine, j'ai été témoin d'une aventure dont je n'ai jamais soufflé mot, et cependant, à cette époque-là, il y avait des gens qui m'auraient payé cher mon secret... Mais je ne voulais pas trahir M. Noël Fontenac, qui était un brave homme et que j'aimais beaucoup... Je suis resté muet comme une carpe, et personne ne se doute de rien.
--Pas même Simon Fontenac?
--Oh! celui-là serait trop heureux de savoir ce que je sais et je me garderai bien de le lui dire!
--Et à moi, murmura le pépiniériste très intrigué, le direz-vous?
--A vous pas plus qu'à un autre... C'est sacré!
--Voyons, père Brincard, ça ne sortirait pas d'ici... Je n'ai aucune raison d'être agréable au propriétaire de Chanteraine et je vous jure de ne pas vous trahir. Vous pouvez parler à cœur ouvert et en toute sûreté; même, si votre secret m'intéresse, vous ne perdrez pas votre peine et vous n'aurez pas affaire à un ingrat!...
L'ivrogne fixait sur son patron ses petits yeux allumés; on devinait qu'il était partagé entre un reste de méfiance et une violente démangeaison de parler. La mine perplexe, il vidait son verre nerveusement. Son secret commençait peut-être à lui peser; peut-être réfléchissait-il aussi qu'il s'était trop avancé pour reculer... Alléché par les vagues promesses du pépiniériste et cédant à un coup de griserie, il finit par se déboutonner brusquement.
--Bah! s'écria-t-il, je me fie à vous, m'sieu Gerdolle; vous êtes un brave homme, plein de sens, et fin comme un renard... Et vous me baillerez un bon conseil!... En deux mots comme en cent, v'là mon histoire:
«C'était après la déclaration de la guerre, dans le milieu d'août 1870; nous venions d'être battus en Alsace et en Lorraine et le bruit courait partout que les Prussiens marchaient sur Paris. Comme tout le monde, M. Noël Fontenac passait son temps à lire les journaux. A mesure que les mauvaises nouvelles se répandaient, il devenait plus inquiet, plus soucieux, et il y avait de quoi!... Vous savez, ou vous ne savez pas, que le précédent propriétaire de Chanteraine était ce qu'on appelle un «collectionneux». Il aimait les antiquailles et les enfermait dans des vitrines qui garnissaient son salon. Là se trouvaient, en rang d'oignons, des tas d'ustensiles d'or et d'argent, et son domestique de confiance, Antoine, affirmait que toutes ces vieilleries valaient des mille et des cents. Or, les Prussiens avaient la réputation d'être d'effrontés voleurs et de mettre à sac les maisons qu'ils occupaient. Vous comprenez si M. Noël avait le trac, en songeant à ses collections et en apprenant que l'ennemi s'avançait sur la capitale à marches forcées. Tous les matins, il tenait des conciliabules avec Antoine, et on voyait le maître et le valet affairés à ficeler leurs bibelots dans de vieux torchons de laine.
«Un jour, M. Noël m'appela et me commanda de creuser un trou dans une grande corbeille de géraniums qui se trouvait à proximité de la maison.
«--Tu arracheras soigneusement les fleurs, qu'il me commanda, puis tu établiras une tranchée de trois mètres de profondeur sur un mètre de large et trois de long... Mets-toi vivement à la besogne et tâche que tout soit fini ce soir.
«Je me mis donc à remuer la terre vivement. Le soir, le trou était fait et, comme j'enlevais les dernières pelletées, à la brune, on apporta une sorte de malle, haute d'un mètre, plus longue que large, ressemblant quasiment à un énorme cercueil, et on la déposa dans le salon.
«--Maintenant, que me dit M. Noël, tu as bien travaillé, tu peux t'en aller et ta journée te sera comptée double...
«Je suis assez curieux de ma nature, et vous pensez que tout ce micmac m'avait intrigué. Je grillais de savoir ce qu'on allait enterrer là-dedans... Ma foi, après avoir fait semblant de filer, je guettai le moment où ils mangeaient leur dîner pour me cacher dans une resserre où on logeait les grenadiers en hiver, et j'attendis... J'attendis longtemps, en grignotant un quignon de pain qui me restait de mon déjeuner, et je commençais à m'embêter ferme, quand, sur le coup de dix heures, j'entendis ouvrir la porte du salon qui donnait sur le jardin. Pour lors, je sortis de la resserre, à pas de loup. Il y avait de la lune et je vis distinctement mes deux particuliers qui transbordaient la caisse avec précaution et se dirigeaient vers la fosse pratiquée dans la plate-bande. Ils en avaient leur charge, je vous réponds! Ils marchaient à petits pas, ni plus ni moins que des croque-morts qui portent une bière. Arrivés devant le trou, ils y descendirent leur fardeau à l'aide de cordes qu'ils faisaient glisser avec précaution.
«Quand l'objet eut touché le fond, Antoine versa, dans son tablier, plusieurs panerées de déblais et les étendit fait à fait au-dessus du coffre, de façon à obtenir une couche assez épaisse, sur laquelle ils piétinèrent tous deux soigneusement; puis, ils regagnèrent tranquillement la maison. J'en avais assez vu pour être fixé... C'étaient les bibelots précieux qu'ils venaient d'enterrer par peur des Prussiens... Je sautai par-dessus un petit mur de clôture, donnant sur les champs; je me hâtai d'aller retrouver ma bourgeoise qui était fort en peine, et qui m'agonisa de sottises, sous prétexte que je m'étais arrêté au cabaret...»
--Et après? demanda Cyrille Gerdolle, qui avait écouté ce récit avec un intérêt fort vif.
--Le lendemain, je revins à Chanteraine, comme si de rien n'était, et je trouvai M. Noël Fontenac qui montait la garde près du trou, au fond duquel on ne voyait plus que de la terre foulée, mais qui avait singulièrement diminué de profondeur. Mon patron me montra un tout jeune cerisier, qu'on avait déposé près du massif et qui venait probablement de votre pépinière, m'sieu Gerdolle: «Brincard, qu'il me dit, tu vas planter ce cerisier dans la tranchée, que tu rempliras ensuite avec de bonne terre, et, comme il ne faut rien perdre, tu replaceras, tout autour, tes pieds de géraniums.» Fait et dit, je n'eus pas l'air de m'apercevoir de la diminution de la fosse, je plantai le cerisier et les géraniums, et personne, pas même M. Noël, ne put se douter que je connaissais par le menu toute la manigance... Les Prussiens sont venus; ils ont occupé une partie de la maison jusqu'à la signature de la paix; le cerisier avait parfaitement repris et commençait déjà à bourgeonner quand ils sont partis; ils n'y ont vu que du feu.
--Mais, objecta le pépiniériste rêveur, une fois les Allemands décampés, le bonhomme a, sans doute, retiré du trou les objets qu'il y avait enfouis?
--Nenni, le terrain n'a pas été fouillé; M. Noël remettait, probablement, l'opération à des temps plus calmes; et quand il est mort d'un coup de sang, à la fin de 1871, l'arbre était encore dans la corbeille--très dru et bien portant, preuve qu'on n'avait touché à rien...
--Croyez-vous que le fils Fontenac n'ait pas eu connaissance de la cachette?
--Il n'y a pas apparence; il était absent lors du décès de son père, et le vieux est mort subitement, sans avoir eu le loisir d'écrire ses dernières volontés. D'ailleurs, lorsque Simon Fontenac m'a renvoyé, en 1872, le cerisier était encore en place. Comme il n'y avait que moi pour renseigner l'héritier et que je me suis bien gardé de piper, il ne sait rien du tout.
--Pardon; Antoine, le domestique du défunt, a pu parler.
--Non pas, et pour une bonne raison... Pendant le siège, il s'était enrôlé dans les mobilisés et il a été tué à Buzenval...
--Ha! ha!... Alors, le cerisier est toujours au milieu du massif?
--Ça, par exemple, j'en ignore... Ayant été brutalement congédié par Simon Fontenac, je ne me souciais guère de remettre les pieds à Chanteraine... Mais c'est pas difficile de s'en assurer... V'là toute l'histoire, m'sieu Gerdolle... Elle est curieuse, hein? qu'en pensez-vous?
Le pépiniériste la trouvait curieuse, en effet, et attachante au plus haut point... Le récit de l'aide-jardinier lui découvrait des horizons insoupçonnés et lui suggérait des idées tout à fait neuves; mais il n'en fit rien paraître. Il affecta, au contraire, l'indifférence et dit, en secouant la tête:
--Je pense que c'est grave, père Brincard, et que vous vous êtes exposé à de gros risques, en ne révélant pas à Simon Fontenac l'existence de la cachette.
--Allons donc! se récria Brincard en vidant son verre, pourquoi voulez-vous que je fasse plaisir à un grincheux, qui m'a jeté à la porte sous prétexte que j'étais un fainéant et que je ne gagnais pas le pain que je mangeais?... Malheur! Est-ce qu'il sait seulement ce que c'est que de gagner son pain, ce méchant empailleur d'oiseaux?... Non, non, je ne dirai rien. Je ne suis pas payé pour lui rendre service!
--A votre aise, ça vous regarde! répliqua Gerdolle en se levant; mais, pour votre gouverne, je vous conseille alors de continuer à rester bouche cousue, car maintenant, si vous parliez, Fontenac pourrait vous accuser de l'avoir lésé et vous faire des misères... Quant à ce qui me concerne, votre histoire n'a rien à démêler avec ma plainte au sujet du cours d'eau... Fontenac a-t-il un titre, oui ou non?... Puis-je compter sur votre témoignage au cas d'une enquête? Voilà ce qui m'intéresse... Réfléchissez-y, père Brincard, et, si vous avez du nouveau, venez me trouver... En attendant, tenez, voilà une pièce de cent sous pour votre temps perdu... Retournez à votre besogne et, surtout, gardez votre langue dans votre poche!
Quand son ouvrier se fut éloigné, le pépiniériste demeura longtemps en méditation. Il se grattait complaisamment la barbe et poussait, parfois, de sourdes interjections.
--Allons, allons, se pourpensait-il, l'affaire prend une tournure nouvelle... J'ai eu raison de faire causer cet imbécile, et je ne regrette ni mes deux bouteilles de vin vieux ni ma pièce de cent sous!...
IX
Simon Fontenac avait tenu ferme.--Après s'être abouché avec le proviseur du lycée Lakanal et avec la supérieure des Dames de la Croix, il signifiait aux deux «geais» que, le 3 octobre, ils entreraient comme pensionnaires, Landry à Lakanal, et Clairette au couvent d'Antony. Il déclarait en outre à cette dernière que, pour prévenir le retour de fréquentations fâcheuses et pour couper le mal à la racine, elle ne quitterait sa pension qu'aux grandes vacances. Donc, le jour de la rentrée, les enfants furent impitoyablement conduits à leur nouveau gîte: Fontenac escorta le Traquet à Sceaux, afin de le recommander tout particulièrement au prône; Clairette fut confiée à Monique, qui pleura bruyamment à l'heure de la séparation et revint à Chanteraine le cœur gros.
Le régime de l'internat, avec sa règle méthodique et sa discipline rigide, parut très dur aux nouveaux pensionnaires. Il différait tellement de leur précédent mode d'existence, fait de rêveries paresseuses, de vagabondages en plein air et de libre fantaisie!--Clairette, surtout, en souffrit. Tendrement expansive comme elle l'était, elle se sentit froid au cœur dans cette maison glaciale où on l'avait cloîtrée. En dépit de ses rébellions et de ses irrévérences de langage, elle aimait sérieusement son père et ne pouvait se consoler d'avoir baissé dans son estime et son affection. Elle avait la nostalgie de Chanteraine, du «laboratoire» encombré de livres et d'oiseaux empaillés; elle regrettait amèrement tout ce qui appartenait à sa vie passée: les emportements rageurs de Fontenac, les gronderies bougonnes de Monique, même les querelles et les bourrades du Traquet. Malgré tout, elle avait un faible pour ce vaurien de frère, si égoïste et vaniteux, si sournois et si lâcheur, mais, en même temps, si agile de corps et d'esprit, si drôle et si enjôleur!... Sa turbulence et ses taquineries lui manquaient. Désorientée, au milieu des bonnes sœurs en cornettes et des élèves aux mines de saintes nitouches, elle demeurait inabordable, méfiante et farouche comme un animal sauvage. Pendant les heures de récréation, elle se terrait dans un coin; elle y occupait ses loisirs à regarder les nuages que le vent d'Ouest emportait dans la direction de Chanteraine; elle fermait les yeux, revoyait le mur où, masquée à demi par le feuillage léger du cytise, elle guettait l'apparition de Jacques Gerdolle derrière les poiriers du clos voisin. Elle pensait à Jacques avec une tendresse d'autant plus persistante que le fils du pépiniériste avait été la cause involontaire de sa claustration à Antony. Ces amours de la quinzième année sont pareilles aux herbes folles qui repoussent plus denses et plus obstinées à mesure qu'on s'acharne à les détruire. Elles ont la sève vivace et sans cesse renouvelée de ces liserons qui font le désespoir des jardiniers et qui, cependant, sont si charmants, délicats et purs. La sympathie qui inclinait Clairette vers Jacques Gerdolle était tout instinctive et innocente. Il n'y entrait encore aucun élément de sensualité dont elle eût à rougir. Elle le trouvait beau comme un héros de roman, et cette admiration ingénue suffisait à remplir son cœur d'adolescente. Son unique délectation, pendant les heures de solitude, consistait à se rappeler, par le menu, leurs brèves entrevues d'autrefois, et à se répéter, comme une délicieuse musique, les paroles, le plus souvent insignifiantes, qu'ils échangeaient: elle, juchée parmi les branches du cytise; lui, campé au bas du mur. Son unique réconfort était de songer que le lycéen étudiait, comme externe, à Lakanal, et qu'il aurait occasion de s'y rencontrer avec le Traquet...
Quant à ce dernier, il avait, tout d'abord, désagréablement pâti de sa réclusion au lycée; mais, comme il possédait un bon fonds de légèreté et d'insouciance, il s'était plus rapidement habitué que sa sœur au régime de l'internat et avait pris philosophiquement le parti de s'accommoder aux mœurs de ses compagnons. Il détestait la solitude et ne se souciait pas de faire longtemps bande à part. Au bout de quelques jours, il se mêlait déjà familièrement aux bruyants plaisirs des élèves de sa cour. Ses camarades, au début, ayant essayé de le brimer, avaient très vite acquis la conviction que le «nouveau» ne se laissait pas intimider et rendait coup pour coup. Après deux ou trois empoignades, d'où Landry s'était victorieusement tiré, toute la cour avait déclaré que Fontenac était un «chic type». Les drôleries du gamin, ses grimaces de clown et les bons tours qu'il jouait aux pions, le haussaient vite dans l'estime des copains et lui valaient une popularité dont il s'enorgueillissait. Il n'était donc pas trop à plaindre; moins sévèrement traité que sa sœur, il pouvait sortir tous les dimanches lorsqu'il n'était pas consigné, ce qui arrivait, malheureusement, au moins deux fois sur quatre. Et puis, comme fiche de consolation, il y avait les bonnes aubaines, c'est-à-dire les visites mensuelles de Mme de Cormery. Celle-ci, pour jouer son rôle de mère dévouée et pour se faire bien venir de Landry, ne manquait pas d'apparaître au parloir chargée d'un copieux «fardeau» de licheries qu'on partageait, ensuite, entre les camarades, et que le Traquet payait par de flagorneuses et vives démonstrations d'amour filial.
M. Fontenac, également, se montrait, de temps en temps, au lycée; mais les entrevues du père et du fils ne donnaient, ni à l'un ni à l'autre, de notables satisfactions. Avant de faire appeler Landry, Simon se rendait d'abord chez le proviseur, et là on lui communiquait les plaintes des professeurs au sujet de la dissipation et de l'insubordination de l'élève Fontenac, de sorte que la visite paternelle se passait en reproches et en récriminations véhémentes. Le Traquet courbait le dos sous l'orage et abrégeait, autant que possible, l'entretien, qui se terminait généralement, de sa part, par un «ouf!» irrespectueux. Un jeudi, jour de parloir, Simon venait de quitter Landry et causait dans le hall avec le censeur, lorsqu'il vit entrer Mme de Cormery, parée d'une toilette tapageuse et les mains chargées de friandises. Au même moment, le gamin, qu'on était allé prévenir et qui croyait son père parti, se précipita impétueusement vers sa mère, la débarrassa des paquets, la remercia avec forces embrassades et cajoleries, puis l'entraîna, en riant, dans le salon. L'ancien juge, qui n'avait reçu de sa progéniture qu'un accueil sournois et réservé, fut profondément blessé de cette mortifiante palinodie. Brusquement, il tourna les talons et s'éloigna, plein d'amertume.
--Cet enfant, songeait-il, est politique et rusé comme un vieux diplomate; ses caresses intéressées ne s'adressent qu'aux gens qui flattent sa vanité ou ses vices; les embrassades qu'il prodigue à ceux dont il espère tirer quelque profit ne sont que comédie pure.
Il s'en revint écœuré et, pendant longtemps, s'abstint de toute visite au lycée.
Pâques ramena Landry, pour quinze jours, à Chanteraine; mais il n'y trouva pas l'agrément qu'il espérait. Ces jours de congé, passés solitairement en tête à tête avec Simon Fontenac, lui parurent absolument maussades. Clairette, avec ses espiègleries, sa gaillarde franchise, son goût pour les équipées aventureuses, ses rebuffades même, Clairette lui manquait. Sans elle, la maison lui donnait froid dans le dos. Aussi quand, le lundi de Pâques, Monique s'apprêta pour aller voir «la petite» à son couvent, le Traquet manifesta-t-il chaleureusement l'intention de l'accompagner.
L'adolescente, en apercevant Landry au parloir, poussa un cri de joie et lui sauta au cou. Elle laissa Monique en dévote conversation avec les sœurs et obtint la permission d'emmener son frère au jardin. Quand ils furent seuls en plein air, elle l'embrassa de nouveau fougueusement.
--Que je suis aise de te voir, mon mignon! déclara-t-elle; il me semble que tu apportes, avec toi, un peu de l'air et du soleil de la maison.
--La maison! répondit dédaigneusement le Traquet, elle n'est pourtant pas rigolo depuis que tu n'y es plus. Mince de plaisirs!... Ma parole, j'aime encore mieux le _bahut_.
--Alors, interrogea Clairette, flattée, tu te plais à ton lycée?
--Ma foi, oui!... On y fait de fameuses parties de barres, on embête les pions, on se promène en fraude dans le parc avec les copains... A propos, je rencontre de temps en temps, à la gymnastique, ton amoureux.
--Jacques! s'écria étourdiment la jeune fille.
--Oui, le beau Jacques... Nous sommes devenus une paire d'amis; il me prête sa bécane les jours de sortie et nous parlons souvent de vous, mademoiselle...
--Vraiment, il se souvient de moi? murmura-t-elle en baissant les yeux.
--Il t'adore toujours, il en devient bête... à tel point qu'il a écrit des vers pour toi... C'est idiot; mais il m'a prié de te les remettre, et chose promise, chose due... Je les ai là...
Il prit, dans sa poche, un portefeuille de basane où il serrait ses rares exemptions et en tira un papier rose plié en quatre.
--Donne! s'exclama impétueusement Clairette.
Et, sans attendre, elle s'empara du carré de papier.
Elle le lut hâtivement, en se dissimulant derrière un massif de fusains. Il contenait de pauvres vers à la mesure boîteuse et aux rimes indigentes, mais tout imprégnés d'une tendresse enthousiaste. L'adolescente les savoura comme un fruit exquisement parfumé et devint rouge de plaisir.
--Je les garde, déclara-t-elle en repliant le papier rose et en le cachant dans son corsage.
--Sapristi, comme ça t'émotionne! observa le Traquet... Puisque ce galimatias te fait tant de plaisir, tu devrais bien remercier mon grand ami par un bout de billet.
--Je n'oserai jamais...
--Va donc... Jacques y compte un peu et j'ai promis de lui rapporter une réponse... Hein? c'est convenu?... Je reviendrai samedi, avec Monique, et je me chargerai de ton poulet...
Clairette se décida à écrire, et, quand Landry renouvela sa visite au couvent, elle profita d'un moment où ils étaient seuls pour lui glisser dans la main une petite enveloppe cachetée:
--Mets ma lettre en poche et recommande bien à Jacques de la déchirer dès qu'il l'aura lue...