Chanteraine

Part 4

Chapter 43,780 wordsPublic domain

On sait combien vite une idée fixe, ruminée chaque jour, prend de la vigueur et du corps. A force de penser à ce mariage éventuel, Mme Alicia le voyait déjà en train de se conclure. Du haut de sa croisée, elle lorgnait, d'un regard plein de convoitise, les bouquets d'arbres et la façade renaissance de Chanteraine. Ce logis quasi seigneurial surgissait, aux yeux de Mme Miroufle, comme le signe représentatif de la respectabilité qui lui manquait. En imagination, elle s'y installait déjà, elle y régnait comme une maîtresse majestueuse et imposante et elle y jouait le rôle de «la dame du château». Pendant l'un de ses voyages à Paris, elle alla consulter une tireuse de cartes. La devineresse, ayant lu dans le _grand jeu_, annonça qu'un événement heureux et un changement de position se préparaient pour sa cliente, et Alicia revint persuadée que son mariage avec Fontenac entrait dans les vues de la Providence.

Il ne s'agissait plus que de trouver un biais pour nouer des relations avec le propriétaire de Chanteraine. Là gisait la difficulté. Simon était sauvage, peu accessible et médiocrement soucieux de se lier avec les gens du pays. Il défendait à ses enfants de voisiner et fermait obstinément sa porte aux étrangers. Pendant longtemps, la dame s'ingénia en vain à pénétrer dans le gîte de cet ours mal léché. Au moment où elle désespérait d'y réussir, l'envol de sa tourterelle vers le jardin de Fontenac ranima soudain ses espérances. Elle interpréta cette fuite comme l'incident heureux prédit par la tireuse de cartes et se hâta de profiter de l'occasion. Bien que l'accueil de Fontenac eût été aussi cérémonieux que peu engageant, elle sortit néanmoins de Chanteraine plus gaillarde et plus entêtée dans sa chimère. La glace était rompue et elle se flattait d'avoir fait quelque impression sur son voisin. Aussi ne manifesta-t-elle pas trop de surprise lorsque la petite bonne lui apporta la carte de Simon. Elle dissimula prudemment sa joie. Sans souci de mettre à l'épreuve la patience du visiteur, elle s'enferma dans sa chambre et n'en descendit qu'après avoir préparé minutieusement sa toilette de combat.

Elle entra pimpante dans le salon, avec une caresse dans l'œil et un gracieux sourire sur les lèvres.

--Oh! monsieur Fontenac, dit-elle en minaudant, que je suis confuse!... Merci mille fois de votre visite et de votre aimable empressement!... Prenez donc la peine de vous asseoir.

Mais Simon persista à rester debout et déclara froidement:

--Ne me remerciez pas, madame, je m'acquitte simplement d'un devoir de conscience... Je vous avais promis que mon jardinier continuerait ses recherches; c'est ce qui a eu lieu, et elles ont produit un résultat... inattendu!...

--Votre jardinier a retrouvé ma Bébelle? interrompit Alicia.

--Oui, madame; seulement, il l'a retrouvée morte.

--Ah! mon Dieu!...

Elle s'accrochait au bras de l'ex-juge et paraissait prête à s'évanouir:

--Madame! revenez à vous!... Je suis vraiment désolé...

Mais la tête de la dame se penchait de plus en plus sur l'épaule de son interlocuteur... Elle persistait dans sa pâmoison, et Fontenac, fort embarrassé, dut la déposer dans un fauteuil, où elle s'affaissa lourdement.

--Madame, reprit le juge, effaré et cherchant des yeux une sonnette, permettez-moi d'appeler votre domestique!...

Alicia, alors, rouvrit ses paupières et, d'une voix mourante:

--Non, non, gémit-elle, cela va se passer... Pardon! je sens combien je suis ridicule... mais c'est plus fort que moi... Ma pauvre Bébelle qui m'aimait tant et qui, seule, me consolait de ma solitude!... C'est moi qui lui préparais son manger, monsieur, et elle buvait dans mon verre...

Elle roulait son mouchoir en tampon et le passait avec précaution sur ses yeux.

--Dire que je n'ai pu assister à ses derniers moments! continua-t-elle dans un sanglot; est-elle morte, au moins, de sa belle mort?

--Hélas! non, madame, elle a été tuée d'un coup de pierre.

--Assassinée!... Quelle scélératesse!... Et d'un coup de pierre!... Vrai, c'est trop cruel et j'en ferai, pour sûr, une maladie...

Les sanglots redoublaient, et Fontenac, fort ennuyé de cette scène larmoyante, répétait en s'apitoyant:

--Je vous en prie, madame, calmez-vous... Je déplore que cet accident soit arrivé chez moi, et, ce qui m'est encore plus pénible, c'est que le coupable soit mon propre fils...

--Ah! voilà qui m'achève! soupira-t-elle. Faut-il que cette peine me vienne d'une famille vers laquelle je me sentais si fortement attirée?...

--Mais je connais mes devoirs, interrompit l'ancien magistrat, et vous me permettrez, madame, de vous indemniser du dommage causé.

Elle se leva dolente et, saisissant l'une des mains de Simon dans les siennes:

--Y pensez-vous, monsieur? protesta-t-elle... Non... Je ne suis pas une femme d'argent... D'ailleurs, comme le disait mon pauvre défunt Miroufle, qui était un homme de sens, «il y a des plaies que l'argent ne peut guérir»... Quant à votre garçon...

--Oh! quant à Landry, affirma résolument Fontenac, je ne le ménagerai pas... Je le punirai de façon à lui ôter l'envie de recommencer.

--N'en faites rien, monsieur! supplia Mme Miroufle, en retenant plus étroitement la main qui essayait de se désemprisonner, vous m'affligeriez davantage... Il sera suffisamment puni par ses remords et je vous demande sa grâce.

--Vous êtes trop indulgente, madame, répliqua Simon, que l'étreinte enveloppante de son interlocutrice mettait mal à l'aise. Vous ne savez pas à quels diables déchaînés j'ai affaire, je ne puis les mater qu'à force de sévérité...

--Ce n'est pas de la sévérité, mais de la tendresse qu'il leur faudrait... insinua doucement Alicia.

Elle ne lâchait pas la main de Simon et le conduisait vers le canapé, où elle l'obligeait de s'asseoir avec elle...

--Oui, ajouta-t-elle en levant ses yeux vers le plafond, les malheureux petits sont plus à plaindre qu'à blâmer... Feu Miroufle avait coutume de répéter que les soins affectueux d'une femme sont aussi nécessaires aux enfants que le pain quotidien... Et il avait raison!... Les hommes, en général, ne savent pas manier ces jeunes créatures délicates... Leurs affaires les absorbent; ils deviennent ou trop rigides ou trop tolérants... Les femmes, au contraire, sont, par nature, dévouées, patientes et sensibles... Elles ont la maternité dans la peau, quoi! Et c'est une femme qui pourrait, seule, éduquer et assouplir vos deux gamins, monsieur Fontenac.

--Je suis d'accord avec vous, madame, acquiesça le propriétaire de Chanteraine; mais les circonstances ont séparé prématurément mes enfants de leur mère; la loi me les a confiés et j'avoue que la tâche est bien rude pour moi...

--En ce cas, pourquoi ne songeriez-vous pas à remplacer celle que la justice a déclarée indigne des fonctions maternelles? Pourquoi ne vous remarieriez-vous pas? Vous êtes libre, vous êtes bien portant, vigoureux, dans la force de l'âge, et vous trouveriez plus d'une femme qui serait fière et heureuse de vous aider dans votre tâche!...

Tout en parlant, elle se rapprochait et lui coulait une de ces luisantes et chaudes œillades qu'elle croyait irrésistibles.

--Ah! continua-t-elle plus tendrement, s'il m'était permis de vous visiter quelquefois à Chanteraine, avec quelle joie, avec quel cœur je me plairais à m'occuper de vos chers petits et à les rendre dignes d'un père pour lequel j'ai la plus vive sympathie!...

Fontenac n'était point sot et ne manquait pas de perspicacité. Il comprit promptement où la dame en voulait venir. Son amour-propre en fut humilié, la moutarde lui monta au nez.

--Grand merci, madame, déclara-t-il en se rebiffant et en se levant tout d'une pièce, ma solitude me plaît et l'expérience d'un premier mariage me suffit... Chat échaudé craint l'eau froide!... Quant à mes enfants, ils entreront, au mois d'octobre, chacun en pension... Ils n'auront donc pas le temps de recevoir vos visites qui, permettez-moi de le dire, seraient plus compromettantes qu'efficaces...

--Monsieur, s'écria Mme Alicia, déconvenue et furieuse de se voir devinée, qu'entendez-vous par des visites «compromettantes»? Vous vous trompez singulièrement sur mon compte... Je ne suis pas d'humeur à me jeter à la tête des gens et, ce que j'en disais, c'était par pure obligeance... En vérité, vous le prenez d'un ton!...

--Je le prends du ton qu'il faut, riposta Fontenac, et, si vous m'en croyez, nous en resterons là... J'ai bien l'honneur de vous saluer.

Il ramassa son chapeau et sortit sans se retourner; mais, lorsqu'il eut atteint le couloir, il put constater, à la façon dont la porte claqua sur son dos, dans quel état d'exaspération il laissait Mme Miroufle.

Alicia, debout au milieu du salon, déchirait de rage son mouchoir. Une glace lui renvoya l'image de sa bouche crispée et, de ses yeux fulgurants:

--Goujat, grommelait-elle, tu me le paieras!

VII

Pendant les derniers jours de septembre, la température s'était subitement relevée; le ciel n'avait pas un nuage et il faisait chaud comme en juillet. Il semblait qu'en entrant dans le signe de la Balance le soleil voulût se donner encore une fête estivale.

Coiffé d'un large chapeau de paille, le pépiniériste Gerdolle sortit de chez lui en s'épongeant le front et se hâta de traverser la chaussée pour cheminer dans la bande d'ombre qui coupait obliquement l'avenue. Au moment où il longeait le mur de «Mon Désir», il fut hélé par une voix flûtée, qui partait de l'intérieur d'une tonnelle.

--Eh! monsieur Gerdolle, roucoulait la voix, où courez-vous si vite par cette chaleur?... Arrêtez-vous une minute et venez boire une chope avec notre voisin Février!

Cyrille Gerdolle stoppa en reconnaissant cet organe féminin.

--Bonjour, madame Miroufle, répondit-il; ma foi, c'est pas de refus et, si vous voulez bien m'ouvrir...

La porte s'entre-bâilla et le pépiniériste se glissa dans le jardinet, où, à l'abri des vignes vierges déjà rougissantes, Mme Alicia, en peignoir rose, attablée en face de M. Février, débouchait une seconde bouteille de bière.

--Salut à la compagnie! dit Gerdolle en s'asseyant sans façon dans un fauteuil d'osier, c'est vrai qu'il fait soif par cette température de serre chaude!

--Hein! ajouta Alicia, en remplissant le verre que venait d'apporter la petite bonne échevelée, on boirait la mer!

--Les hommes sont comme les plantes, déclara sentencieusement Cyrille, ils ont besoin d'être arrosés... A votre santé, belle dame! A la tienne, voisin!

Il lampa sa bière, et, d'un revers de main, essuya la mousse qui humectait sa barbe.

--Ha! ça vous rafraîchit la gargoulette! murmura-t-il en reprenant haleine, n'est-ce pas, mon vieux Février?

Février esquissa un sourire qui ressemblait à une grimace. Cette épithète de «vieux», appliquée à sa personne, sonnait désagréablement à ses oreilles. Bien qu'ayant quarante ans au moins, il se flattait de passer encore pour un jeune homme; ses yeux, d'un bleu d'ardoise, sa moustache retroussée en chat fâché, sa barbe en pointe, son teint frais et ses airs de matamore s'efforçaient de justifier cette prétention. Il portait un veston gris très court, avec le gilet et le pantalon pareils; des bottines jaunes chaussaient ses pieds cambrés. Alfred Février avait débuté par gérer une agence qui tenait, à la fois, du cabinet d'affaires et du bureau de placement; mais il s'était trouvé dans l'obligation de céder après certains démêlés avec la justice. Depuis, il avait vécu d'expédients et frôlé la misère noire. Mme Alicia, qui l'avait connu lorsqu'il était vraiment jeune, intervint alors providentiellement pour le tirer de l'ornière où il s'embourbait. Elle appréciait son esprit de ressources, son flair et son bagout. Elle lui avança de l'argent pour acheter, rue de Rennes, un fonds de marchand d'antiquités et de tableaux. En réalité, il gérait seulement cette boutique, et partageait les bénéfices avec l'ancienne modiste. De plus, le sachant très retors et ferré sur le Code, elle le chargeait du recouvrement de ses factures restées en souffrance et lui confiait certaines opérations de prêts légèrement usuraires, qu'elle n'osait effectuer en son propre nom. Février, qui n'était point dégoûté, en endossait complaisamment les risques. Pour être plus à portée de sa patronne, l'agent avait loué un des pavillons de l'avenue et il y venait coucher chaque soir. Il faisait partie de ces Parisiens nomades dont la masse s'accroît tous les ans et qui grossissent la population de la banlieue de leur immigration turbulente. Il figurait sur les listes électorales de la commune et, ayant réussi, grâce à sa faconde, à se faire nommer au Conseil municipal, il y représentait, avec Gerdolle, le parti radical avancé.

A la familière interpellation de son collègue, il répliqua railleusement:

--Possible que je sois aussi vieux que toi, pépiniériste, mais je le montre moins... Et autrement, comment vas-tu?

--Je suis outré, grommela Cyrille en se versant une nouvelle rasade, outré contre mes maudits voisins de Chanteraine. Il n'est pas de tours qu'ils ne me jouent: le gamin saccage mes arbres, la gamine débauche mon garçon; le père, naturellement, soutient ses drôles et se moque de moi!

--Ah! ces enfants de Chanteraine, quelle engeance! amplifia Mme Alicia, qui avait sur le cœur les rebuffades dédaigneuses de Fontenac, j'en sais quelque chose!... Pas plus tard que la semaine dernière, ces deux garnements ont massacré, à coups de pierre, ma tourterelle qui s'était envolée dans leur jardin... Du reste, tout le voisinage a maille à partir avec eux... Le frère et la sœur sont des effrontés, le père est hautain et méprisant; il marcherait volontiers sur le monde...

--Oui, renchérit à son tour Février, ce Fontenac est un aristo et un enragé réactionnaire... Quand il était juge, il m'a salé, autrefois, pour une peccadille; mais je lui garde un chien de ma chienne!...

--Ces gens-là se croient les maîtres de l'avenue, reprit Alicia, ils s'imaginent que tout leur est permis... Si ça continue, la place ne sera plus tenable.

--Ça ne continuera pas, je vous en donne mon billet, grogna Gerdolle; faudra que ça cesse ou que ça casse...

--Ma parole! minauda l'ex-modiste, j'embrasserais de bon cœur celui qui trouverait le moyen de nous débarrasser de ces fléaux-là!

--Pas facile! objecta malignement Février, qui aimait à jeter de l'huile sur le feu, le Fontenac tient à sa propriété autant qu'à la prunelle de ses yeux; bien malin qui pourra l'obliger à mettre la clé sous la porte!

--Savez-vous? insinua finement Mme Miroufle, le mieux serait d'inventer un truc pour le dégoûter de Chanteraine.

--Ça, c'est une idée, approuva le pépiniériste; mais ce n'est pas tout d'avoir levé le lièvre, il faut le tuer et savoir l'accommoder proprement... Comment manœuvrer pour forcer Simon Fontenac à déguerpir?

Il plongea son nez bourgeonné dans sa chope, comme pour y puiser une inspiration. Après être resté un moment dans cette attitude méditative, il vida son verre et le reposa tranquillement sur la table.

--Je crois, poursuivit-il en baissant le ton, que j'entrevois le truc désiré... Ça n'est pas encore machiné et mis au point; mais, quand je vous aurai expliqué la chose, Février, qui est un homme de loi, m'aidera à perfectionner le mécanisme.

--Voyons, répliqua Février, volontiers sceptique et blagueur, développe-nous ton plan et espérons qu'il sera plus fort que celui de Trochu!

Mme Miroufle déboucha une troisième bouteille et les trois têtes se rapprochèrent.

--D'abord, reprit Gerdolle en mettant une sourdine à sa voix de trompette, il est bon de vous dire qu'un bras de la Bièvre passe dans le jardin de Fontenac et qu'il s'en sert pour son usage personnel, à condition de me rendre l'eau à la sortie de son terrain...

--Oui, ajouta l'agent d'affaires en citant doctoralement l'article du Code: «Celui qui a une source dans son fonds, peut en user à sa volonté, sauf le droit que le propriétaire du fonds inférieur pourrait avoir acquis par titre ou par prescription.» C'est connu... Après?

--Il ne s'agit pas d'une source, rectifia aigrement le pépiniériste, mais d'un bras de la Bièvre... Comment ce dérivé a-t-il été détourné de son cours naturel, au profit des propriétaires de Chanteraine, et en vertu de quel droit?... Voilà la question.

--Fontenac peut exhiber un titre pour justifier sa jouissance, observa Février; dans tous les cas, tu n'es pas autorisé, toi, propriétaire du fonds inférieur, à lui intenter une action, du moment qu'il n'aggrave point la servitude de ton terrain... C'est une affaire qui ne te regarde pas.

--Mais elle regarde la commune, qui est propriétaire du cours d'eau, et je puis appeler, là-dessus, l'attention du Conseil municipal... Ha! ça te la coupe!

--Possible; seulement, si Fontenac te met sous le nez un acte établissant son droit de jouissance, tu en seras pour ta courte honte.

--Savoir!... Dans ces questions d'écoulement des eaux, il y a à boire et à manger... Je pourrai toujours le chicaner sur l'état dans lequel il me rend l'eau à la sortie de chez lui... Mais j'ai en idée que je n'aurai pas besoin de recourir à cette extrémité... D'après les on-dit des anciens du pays, il paraît probable que mon chien de voisin ne possède aucun titre et qu'il jouit de l'eau par pure tolérance... Quand la dérivation a été pratiquée, Jean Fontenac, le grand-père de notre homme, avait acheté pour pas cher la propriété de Chanteraine; il était maire de la commune sous la Révolution et y faisait la pluie et le beau temps. Il y a gros à parier qu'il a profité de sa toute-puissance pour détourner ce bras de la Bièvre et l'introduire abusivement dans son clos.

--Ça, c'est à approfondir et à prouver... Je te conseille de prendre des renseignements précis avant de te servir de ton petit truc, qui pourrait bien te craquer dans la main...

Ils furent interrompus par Mme Alicia, que cette dissertation juridique ennuyait prodigieusement.

--Oui, dit-elle en étouffant un bâillement, Février a raison... D'ailleurs, je ne vois pas bien comment cette histoire d'eau peut amener M. Fontenac à se dégoûter de Chanteraine.

--Ah! vous ne voyez pas?... riposta le colérique Gerdolle, ça montre que, si vous avez de beaux yeux, vous n'avez pas la vue longue... Ne comprenez-vous pas que ce procès embêtera considérablement le voisin? Une supposition qu'il soit condamné à supprimer son cours d'eau: il jettera le manche après la cognée et s'empressera de déguerpir.

--Il y a tout de même du vrai dans ce que dit notre ami le pépiniériste, assura Février en se caressant le nez et en lissant ses moustaches... Il s'agit de mener, sous main, une enquête, de compulser les archives de la mairie, et, si nous acquérons la certitude qu'il n'existe aucun acte, nous pourrons aller de l'avant... Il y a encore des gens qui ont connu le grand-père et le père de Fontenac et qui se rappellent comment les choses se sont passées... Il conviendra de les faire causer... Et, à ce propos, je te recommande un homme qui a été au service de Noël Fontenac et qui est, maintenant, ton aide-jardinier: le père Brincard. Il a été renvoyé par Simon Fontenac, et il ne le porte pas dans son cœur. Il ne renâcle pas devant un verre de vin, et, si tu sais t'y prendre et lui délier la langue, il t'en apprendra peut-être long sur ce qui t'intéresse.

--Brincard! grogna Gerdolle, un sournois, un ivrogne et un fainéant!

--Fais donc pas la petite bouche! ricana Février, c'est précisément parce que tu as affaire à une fripouille, que tu en tireras tout ce que tu voudras... S'il était un honnête homme, il t'enverrait coucher!

--C'est bon... Demain, je m'aboucherai avec lui et je saurai ce qu'il a dans le ventre.

--Surtout, passe-lui la main sur le dos et ne ménage pas la liqueur!... Avec des particuliers de son espèce, il faut jouer au plus fin et ne point les brusquer... Quand tu seras bien fixé et suffisamment renseigné, avertis-moi et nous marcherons... A la prochaine session, je soulèverai la question de la prise d'eau; au nom de mon comité, j'interpellerai le maire et je demanderai la justification des titres du sieur Fontenac... Il sera bien obligé de s'expliquer et, pour peu qu'il prête le flanc, en avant la musique!... Nous réclamerons une enquête, on nommera une commission, dont nous ferons naturellement partie, toi et moi, et alors je me charge de retourner le Conseil municipal comme un gant...

--A la bonne heure! s'écria Mme Alicia, voilà qui est clair, et, cette fois, je comprends... Vous allez tricoter les côtes de Simon Fontenac et lui donner du tintouin... Ce sera pain bénit... Je ne peux pas le sentir, moi, ce bonhomme-là, et, le jour où vous réussirez à nous débarrasser de sa personne, je vous paierai un dîner au champagne.

--Ainsi soit-il, dit Février en goguenardant.

Elle remplit de nouveau les verres, on trinqua au succès de l'entreprise, puis le pépiniériste prit congé.

--Soyez tranquilles, affirma-t-il en se coiffant crânement de son volumineux chapeau de paille; dès demain, je mettrai les fers au feu!

VIII

Le lendemain, dès huit heures, Cyrille Gerdolle s'était rendu à sa pépinière. Sur la plaine onduleuse, les plantations alignées en longues files occupaient plus d'un hectare et prospéraient dans la terre noire et riche en humus. Leurs frondaisons subissaient déjà l'action des nuits de plus en plus fraîches et prenaient des teintes automnales. Les jeunes quenouilles de poiriers revêtaient de tendres couleurs aurore, les cerisiers devenaient cramoisis, les abricotiers et les pêchers jaunissaient, tandis que les pruniers du Japon, les hêtres sanguins, les noisetiers pourprés, résistaient encore et se détachaient en vigueur parmi la verdure foncée et persistante des fusains, des lauriers-cerises, des épicéas. Tous ces arbustes de rapport ou d'ornement étalaient à profusion la bigarrure de leurs feuillages mouillés par la rosée du matin, et les nuances s'avivaient aux rayons du soleil de septembre, qui commençait à percer la brume.

Cyrille trouva bientôt, non loin du bras de la Bièvre, l'ouvrier qu'il cherchait et qui était préposé au binage et au désherbage. Pour le quart d'heure, ce manœuvre se reposait énergiquement, appuyé au manche de sa serfouette et regardant couler l'eau. Son feutre en cloche abritait une face finaude, couperosée comme une feuille de vigne en octobre; sa blouse était tachée de terre, son pantalon de velours déteint s'enfonçait en des bottes percées. Il fumait une courte pipe de terre, fortement culottée et qui ne quittait guère le coin de ses lèvres.

--Eh bien! père Brincard, cria le pépiniériste, qu'est-ce que vous avez donc à reluquer la Bièvre?

--Excusez, monsieur Gerdolle, répondit le sarcleur, pris en flagrant délit de flânerie, cette sacrée rosée du matin est morfondante et je venais d'allumer une pipe pour me remettre en train... Tout en tirant une bouffée, je me demandais ce que votre voisin de Chanteraine peut bien trafiquer en amont! L'eau roule, chaque jour, des boyaux et des tas de pourritures... Jamais je ne l'ai vue si sale et si puante!

Cette remarque de Brincard tombait à pic et Gerdolle la ramassa. Elle lui offrait une transition toute naturelle pour arriver à l'interrogatoire qu'il méditait.

--Oui, grogna-t-il, M. Fontenac en prend trop à son aise; il empoisonne la rivière avec ses immondices et, si ça continue, je porterai plainte... Mais, auparavant, j'aurai besoin de quelques renseignements que vous pourrez probablement me donner, vous qui étiez en service chez le père du propriétaire actuel... Au fait, puisque la rosée vous a transi, venez boire un verre de vin avec moi, père Brincard, ça vous réchauffera, et nous causerons en vidant une bouteille... Qu'en dites-vous?

--Je dis que vous êtes bien honnête, patron, et qu'on ne refuse jamais un verre de vin.

--Alors, en route!