Chanteraine

Part 3

Chapter 33,703 wordsPublic domain

Ce même dimanche, lorsque Simon Fontenac vit, à dix heures du matin, ses deux «geais» partir pour Paris en compagnie de Monique, il ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement. Ce voyage mensuel lui assurait une tranquillité parfaite pendant une bonne partie de la journée, et il se promit de la mettre à profit pour commencer la lecture des _Oiseaux chanteurs_, des frères Müller. La prévoyante et consciencieuse Limousine lui avait servi un déjeuner froid dans la salle à manger. Il installa, sur la nappe, le livre broché. Tout en avalant une tranche de pâté, une salade aux œufs durs, une poire fondante de son verger, il s'interrompait pour couper les feuillets vierges de l'ouvrage. Après avoir préparé lui-même et dégusté le café bouillant au sortir de la cafetière russe, il mit sous son bras les _Oiseaux chanteurs_ et fit, dans le jardin, une courte promenade hygiénique. Sous le ciel de septembre, pommelé de légers nuages blancs, on respirait le souffle tiède de l'automne; des haleines de pétunias montaient mollement d'une corbeille qu'ombrageait un robuste cerisier aux feuilles déjà rougissantes; les angélus de midi tintaient aux églises des villages prochains et leurs notes argentines se croisaient dans l'air assoupi. Il y avait, dans la quiétude ambiante, comme une invitation à l'étude et à la méditation.

--Quelle chance, songeait Fontenac, d'avoir à soi cet après-midi de dimanche, pour lire et prendre des notes, sans l'appréhension d'être dérangé...

Il rentra dans son «laboratoire», s'installa commodément dans un fauteuil et étala, sur sa table, le livre des _Oiseaux chanteurs_. Mais il avait à peine tourné les premières pages que la cloche de la grille carillonna et le fit sursauter. Des pas traînants grincèrent sur le sable; la tête de Firmin, le jardinier, s'encadra dans la baie de la fenêtre ouverte.

--Monsieur, dit-il, c'est notre voisin, M. Gerdolle, qui demande à vous parler.

Le pépiniériste Gerdolle était le collègue de Fontenac au Conseil municipal de Fresnes. La première pensée de l'ancien magistrat fut d'envoyer le fâcheux à tous les diables; puis, il réfléchit que le pépiniériste venait, sans doute, l'entretenir de quelque affaire communale et qu'on risquerait une brouille en lui défendant la porte. Il rejeta son livre avec un mouvement d'humeur et répondit en maugréant:

--C'est bon, priez-le d'entrer...

Une demi-minute après, la porte du laboratoire livrait passage au visiteur.

Cyrille Gerdolle avait, à peu près, l'âge de Fontenac. C'était un petit homme trapu, hirsute et rageur. Avec ses sourcils broussailleux, sa barbe mal plantée, sa bouche maussade et ses yeux roux méfiants, il réalisait à merveille le type du «Paysan du Danube». Son caractère ombrageux et agressif, son esprit de contradiction, ses interpellations pareilles à des aboiements de dogue, terrorisaient le Conseil municipal, où il représentait le parti radical socialiste.

Il s'arrêta à quelques pas de la porte refermée par le jardinier, jeta sur un meuble son feutre gris cabossé, et grogna:

--Je vous salue bien, monsieur Fontenac!

--Bonjour, mon cher collègue, répondit distraitement Simon. Quoi de nouveau au Conseil?... J'ai eu le regret de ne pouvoir assister à la dernière séance...

--Pardon, interrompit le pépiniériste, je ne viens pas vous parler des affaires municipales; je sais d'avance que nous ne nous entendrions pas sur ce chapitre-là... Non, au jour d'aujourd'hui, c'est une plainte personnelle que j'ai à vous adresser...

--Une plainte?... A propos de quoi?...

--A propos de vos deux enfants, qui ont le diable au corps... Ils passent des journées sur le mur qui sépare nos propriétés... Ils y mettent tout à sac et se moquent de moi, par-dessus le marché!...

Encore vexé d'avoir été troublé dans sa lecture, Simon Fontenac n'était pas d'humeur endurante, et il répliqua d'un ton impatient:

--Permettez!... Le mur n'est point mitoyen, n'est-ce pas?... Il m'appartient en entier, ainsi que l'établit la disposition du chaperon, qui tombe de mon côté...

--Le mur vous appartient, possible... Mais ce n'est pas une raison pour que vos enfants en fassent un lieu de promenade et de vagabondage, aux dépens des voisins.

--Mon cher monsieur, reprit sèchement Simon, je ne me mêle pas des divertissements de mes enfants; je les ai élevés à agir librement, à leurs risques et périls...

--Beaux principes!... Ils profitent de leur liberté en dévastant mes pruniers... Pourtant, vous qui êtes à cheval sur la loi, vous n'ignorez pas que les parents sont responsables des méfaits de leur progéniture...

--Il suffit, monsieur, déclara l'ancien juge en se levant: si Landry et Clairette ont commis quelque acte répréhensible, je les interrogerai à leur retour et je saurai les punir, au besoin, de leurs fredaines.

--Voler mes quoiches, vous appelez ça une fredaine!... s'écria le pépiniériste furieux; vous avez la manche large!... En tout cas, si le pillage de mes pruniers vous laisse indifférent, peut-être serez-vous plus touché en apprenant comment se conduit votre demoiselle!

--Qu'entendez-vous par cette insinuation? interrogea sévèrement Fontenac.

--J'entends que Mlle Clairette est fort avancée pour son âge et qu'elle est très tendre avec mon garçon... Je vous en avertis charitablement pour votre gouverne... Quant à moi, je m'en soucie peu et je ne suis pas en peine de mon gars: je me contente de vous rappeler le proverbe: «Gare à vos poules, mon coq est lâché!...»

Il ramassa son feutre gris, pirouetta sur ses talons et ajouta d'un ton goguenard, en saisissant le bouton de la porte:

--A bon entendeur, salut! monsieur Fontenac, tant pis pour vous si les choses tournent mal...

Il s'esquiva là-dessus, laissant son interlocuteur tout rêveur et quinaud. Simon était maintenant trop agité pour continuer sa lecture avec fruit. Ce coup de boutoir, lancé au départ par le pépiniériste, l'avait blessé à l'endroit sensible. Le fait signalé par Cyrille Gerdolle corroborait de vagues accusations déjà recueillies et rapportées par Monique. L'ancien juge arpentait nerveusement son cabinet de travail; il constatait de nouveau, avec une plus cruelle déception, que les enfants ne ressemblent ni aux plantes ni aux oiseaux des bois, qu'il ne suffit pas pour les élever, de les laisser pousser à la bonne aventure, et qu'en ce qui concerne les filles surtout, la sollicitude d'une mère tendre et prudente est impossible à remplacer.

--Mais, songeait-il tristement, pour que cette surveillance maternelle soit efficace, elle doit être exercée par une femme dévouée, pourvue de qualités morales solides, et tel n'était point le cas de Mme Gabrielle Cormery... En somme, le divorce n'a remédié à rien, et je me trouve acculé à une impasse...

Tandis qu'il ruminait ces pénibles réflexions, un discret coup de sonnette tinta de rechef à la grille, et le jardinier reparut sur le seuil du cabinet.

--Qu'est-ce encore? demanda l'ornithologue.

--Mme Miroufle désire avoir un entretien avec monsieur.

--Miroufle?... Connais pas.

--C'est la dame qui habite le premier pavillon à main gauche.

--Tous les gens du pays se sont donc donné rendez-vous pour me déranger!... Enfin!... Introduisez-la...

Mme Miroufle fit son entrée. Simon vit s'avancer une dame entre deux âges, de taille moyenne, replète, mais encore agréable à contempler, malgré un embonpoint envahissant. Les yeux bruns, notamment, gardaient une limpidité lumineuse et une flamme provocante; la bouche, petite, découvrait en souriant des dents très blanches. Les traits avaient été jolis, mais ils s'empâtaient, et un maquillage habile ne dissimulait qu'imparfaitement la fanure du teint. Les cheveux paraissaient trop noirs pour que leur couleur fût naturelle. Sanglée dans son corset, elle s'était mise en frais de toilette. Une blouse de soie rouge enveloppait les opulents contours du buste; une jupe de satin noir à longs plis la grandissait; un chapeau de paille, empanaché de plumes cramoisies, sortait de chez la bonne faiseuse et la coiffait très artistement. Elle avait la tournure jeune, et cette assurance, ces mines aguichantes, qui restent comme une marque professionnelle chez les femmes dont la jeunesse s'est passée à galantiser. Elle possédait aussi les mignardes façons, l'aménité un peu banale, l'obséquiosité câline, particulières aux commerçantes parisiennes. En effet, elle avait tenu pendant vingt ans, sur la rive gauche, un magasin de modes fort achalandé, et elle s'était retirée depuis un an, après fortune faite. Prise d'une toquade pour la campagne, elle avait acheté l'un des pavillons de l'avenue de Chanteraine; elle y vivait en compagnie d'une fillette de quinze ans, qu'elle nommait «sa nièce». Elle se disait veuve; mais personne n'avait jamais connu M. Miroufle.

--Prenez la peine de vous asseoir, madame, murmura Fontenac après avoir salué froidement la nouvelle venue, et veuillez m'apprendre ce qui me vaut l'honneur de votre visite.

Mme Miroufle se jeta dans un fauteuil, abattit du doigt les plis de sa jupe, puis, dépliant un éventail de poche et l'agitant devant ses joues poudrerizées:

--Monsieur, commença-t-elle d'une voix embobelineuse, pardonnez ma démarche, qui peut vous sembler incorrecte de la part d'une étrangère... Nous sommes voisins, car j'habite tout près de vous...

--Oui, madame, je sais...

--Permettez-moi, en ce cas, de me présenter moi-même... Mme Alicia Miroufle, ancienne propriétaire de la maison Alicia et Cie: «Modes et Confections...» Le magasin fait le coin de la rue du Dragon et du boulevard Saint-Germain, et vous devez le connaître...

--Parfaitement, répondit Fontenac avec le soupir mélancolique d'un homme qui avait réglé plus d'une facture portant l'en-tête de la maison: «Alicia et Cie...» Mais cela ne m'indique pas le motif de votre démarche...

--Je vais vous le dire, monsieur... A condition, ajouta l'ancienne modiste en minaudant, que vous me promettrez de ne pas vous moquer de moi... J'ai, ou plutôt j'avais, un oiseau dont je raffole... Une tourterelle... Une jolie bête, très bien apprivoisée et à laquelle je suis particulièrement attachée, parce qu'elle me vient de mon pauvre mari. Il me l'avait apportée le jour de ma fête, quelques mois seulement avant de mourir. La chère mignonne me rappelle mon bon temps et un excellent homme, qui m'a beaucoup aimée. Figurez-vous que, depuis hier, ma tourterelle a disparu. Sa fuite m'a tourné les sangs; ce matin, des voisins m'ont affirmé qu'elle s'était envolée dans votre clos, et je vous supplie de m'autoriser à la chercher sous vos arbres; quand elle me verra, bien sûr qu'elle reviendra se percher sur mon épaule, comme elle en a l'habitude...

--C'est entendu, madame, répondit laconiquement Simon...

Il sonna Firmin et lui ordonna de conduire la dame au jardin, et de l'aider dans ses recherches. Celle-ci, après avoir prodigué ses remerciements et ses révérences, s'éloigna sous l'escorte du jardinier. L'ornithologue était resté près de la fenêtre, regardant machinalement le corsage rouge de Mme Alicia paraître, disparaître, puis se remontrer entre les verdures. En même temps, il entendait la voix flûtée de la modiste en train d'appeler la fugitive: «Bébelle! Bébelle!» Mais Bébelle ne donnait aucun signe de sa présence. Au bout d'un grand quart d'heure, Mme Miroufle, lasse et enrouée, surgit d'un massif. Comme elle passait devant la fenêtre, Fontenac s'informa.

--Hélas! monsieur, gémit Alicia, elle ne m'a pas répondu et j'en suis pour ma peine... Enfin, ajouta-t-elle avec un sourire sur ses lèvres peintes et une flamme dans l'œil, à quelque chose malheur est bon, puisque cela m'aura valu l'avantage de faire la connaissance d'un aimable voisin...

--Ne vous désolez pas, répliqua poliment l'ancien juge, mon jardinier continuera les recherches, et, s'il y a du nouveau, il vous en avertira... Vous entendez, Firmin; reconduisez madame...

Il se renfonça dans son laboratoire et reprit sa lecture. Une bonne heure s'écoula dans un parfait recueillement, puis la silhouette du jardinier se profila dans l'embrasure de la fenêtre. Il tenait l'une de ses mains dans la poche de son tablier de toile bleue et souriait d'un air mystérieux.

--Comment?... Encore! s'écria Simon, furieux.

--Pardon!... J'apporte quelque chose à monsieur... C'est pas étonnant, continua-t-il, goguenard, si la tourterelle ne répondait pas aux _vipements_ de la grosse dame... La pauvre bête était morte... Je viens de trouver son corps sous une trochée de fusains...

Il tira de son tablier l'oiseau aux plumes ébouriffées et au bec pendant.

--Elle a déjà des fourmis sur le corps, ajouta-t-il en tendant la bête à son maître, et le coup a dû être fait dès hier...

Fontenac, examinant curieusement le petit cadavre, remarqua, au milieu du poitrail, une place où les plumes manquaient et où apparaissait une éraflure sanguinolente.

--Elle n'est pas morte d'une balle, murmura-t-il, elle a dû être assommée par une pierre...

Tandis que Firmin se retirait, il revint à son bureau, y jeta la tourterelle, se rassit et demeura pensif, le front barré par un pli chagrin.

S'apitoyait-il sur la mort violente de cette inoffensive bestiole qui égayait seule la solitude de Mme Alicia? Faisait-il un retour sur lui-même et sentait-il avec une recrudescente tristesse son propre esseulement? Ou bien, repris par les habitudes de son ancien métier de juge instructeur, se demandait-il quel pouvait être le meurtrier de la tourterelle?

Dans le «laboratoire» assombri, un profond silence régnait; le jardin également demeurait assoupi dans son recueillement dominical. Le soleil couchant commença de teinter de pourpre les hautes branches des marronniers. Un rouge-gorge modula sa courte et délicate mélodie, comme un adieu du soir au verger... Soudain, des voix tapageuses résonnèrent dans le couloir et réveillèrent la maison endormie...

C'était Landry et Clairette que Monique ramenait.

V

Les enfants firent bruyamment invasion dans le cabinet de travail. Clairette, qui était fort démonstrative à ses heures et que les paroles offensantes entendues chez Mme de Cormery rendaient plus tendrement expansive envers son père, sauta impétueusement au cou de Fontenac.

--Oh! papa, s'écria-t-elle, que j'ai trouvé le temps long et comme j'avais hâte de te revoir!

A la grande mortification de l'adolescente, Simon Fontenac détourna la tête pour se dérober à ses caresses, et, dénouant les bras de Clairette, il la repoussa d'un geste irrité.

--Un instant, mademoiselle, grogna-t-il, nous avons d'abord un compte à régler...

Tandis que Clairette, stupéfiée, le regardait avec inquiétude, il aperçut Landry très affairé à enlever l'étui de laine qui enveloppait la carabine.

--Qu'est-ce que c'est que cet engin? interrogea-t-il brusquement...

--Ça, répondit allègrement le Traquet, c'est un fusil de chasse qu'on m'a donné.

--Ha!... Je t'avais pourtant défendu de rien accepter de ta mère.

--D'abord, répliqua le gamin avec son aplomb coutumier, la carabine ne vient pas de maman. C'est un cadeau de mon ami, M. de la Guêpie...

En entendant ce nom, Fontenac eut un haut-le-corps, et ses lèvres, se retroussant de façon à montrer les dents pointues, ébauchèrent une grimace de dogue irrité. Sans se démonter, Landry, recourant à ses expédients de flatterie enjôleuse, poursuivit:

--Et si j'ai accepté le cadeau, c'est que je voulais te rendre service, en tuant des oiseaux pour ta collection... Avec des pierres, tu sais, on manque trop souvent son coup!

Dans le cerveau de l'ornithologue, il y eut soudain une flambée de lumière qui changea ses soupçons en certitude... Ses yeux bleu d'acier devinrent phosphorescents. Il prit, sur son bureau, le petit cadavre ébouriffé, se leva et le mit sous le nez de Landry, qui reculait, décontenancé et mal à l'aise:

--Drôle, c'est toi qui as tué cette tourterelle?

--Quand ce serait moi, confessa à demi le Traquet en reculant toujours avec précaution... Ben, quoi?...

--Meurtrier! lâche!... Tu n'as pas honte?

--En v'là des affaires!... Est-ce que tu as honte, toi, d'étrangler des oiseaux et de les empailler après?

--Impudent vaurien!... Moi, d'abord, c'est dans l'intérêt de la science; et puis, je ne massacre pas les oiseaux des voisins... La tourterelle appartenait à Mme Alicia!

Landry s'était prudemment remparé derrière un fauteuil. Là, il se sentait à l'abri des coups, et, la réflexion lui venant avec la sécurité, il songea que, seule, Clairette connaissait la provenance du volatile et les détails du meurtre. Il lança un regard hostile à sa sœur, et, la menaçant du doigt:

--Ah! sainte nitouche, grommela-t-il furieux, c'est toi qui m'as mouchardé!... Eh bien! tant pis, je vendrai aussi le morceau. Je dirai à papa que tu cours après Jacques Gerdolle et que, tous les matins, tu grimpes sur le mur pour causer avec ton galant!...

Interdite, Clairette n'eut pas la force de protester et devint rouge comme un coquelicot. Alors, la diversion espérée par le Traquet se produisit. Hors de lui, les lèvres crispées, M. Fontenac tourna toute sa colère sur la sœur aînée.

--Ainsi, dit-il d'une voix blanche, ce qu'on m'a conté était vrai!... J'ai une fille qui pousse le dévergondage jusqu'à nouer une intrigue avec le premier garçon venu!... Mes compliments, mademoiselle, vous êtes précoce pour votre âge!... Mes compliments aussi sur votre choix... Jacques Gerdolle, le fils d'un énergumène mal pensant et mal embouché!... Ah! j'ai de la chance, avec mes enfants!

--Papa, balbutia Clairette, les choses ne se sont pas passées comme le prétend le Traquet... Il a menti!

--Ah! j'ai menti! protesta son frère... T'en as, un toupet!... Pas plus tard qu'hier matin, je vous ai surpris ensemble, en train de roucouler... Ose donc le nier, ma belle!

--Silence, tous les deux! commanda Simon, exaspéré.

Les bras croisés, il arpenta rageusement la largeur de la pièce; puis, se campant devant les coupables:

--Vous ne valez pas mieux l'un que l'autre, reprit-il, et vous avez tous les défauts, tous les mauvais instincts de votre pauvre mère... Vous êtes paresseux, menteurs, indisciplinés, dépourvus de sens moral... Quand les animaux sont vicieux, on les entrave et on les fouaille; mais je n'ai ni le courage ni la patience nécessaires pour vous administrer moi-même la correction. Puisque ma bonne volonté est impuissante, je chargerai des étrangers de vous ramener au bien, si c'est possible... A la rentrée d'octobre j'internerai Landry au lycée Lakanal... Quant à vous, mademoiselle, je trouverai, dans les environs, un couvent où vous serez à l'abri des tentations de vagabondage... J'ai dit... Sortez!

VI

Edifié, maintenant, sur le meurtre de la tourterelle et connaissant le coupable, Simon Fontenac fut pris de scrupules. Il avait promis de tenir l'ancienne modiste au courant des recherches effectuées par le jardinier. Le résultat de l'enquête était piteux et engageait sa responsabilité. En droit strict, il se sentait obligé à une démarche personnelle auprès de Mme Alicia, afin de lui présenter ses excuses et de lui offrir une juste indemnité. Cette visite lui était pénible, car elle mortifiait son amour-propre, et, en outre, il se souciait peu d'entrer de nouveau en relations avec la dame. Néanmoins, comme il se piquait de correction et voulait observer les convenances, il résolut de s'exécuter.

Le lendemain donc, dans l'après-midi, ayant fait un brin de toilette, il se dirigea vers la villa occupée par Mme Miroufle. Sur l'un des jambages de la porte grillée, une plaque de marbre était encastrée et on y lisait, gravé en lettres d'or sur fond noir: «Mon Désir.» Fontenac sonna. Une petite servante, aux cheveux mal peignés, vint ouvrir, et il se trouva dans un jardinet où deux tonnelles, enguirlandées de vigne vierge et de clématites, flanquaient une pelouse ovale, ornée de massifs de dahlias. Au milieu de ce gazon tondu à ras, un mince jet d'eau retombait, avec un bruit monotone, dans un bassin où languissaient de maigres poissons rouges.

Aux questions posées par Simon, qui avait remis sa carte, la servante mal peignée répondit que madame était au logis. Après quoi elle introduisit le visiteur dans le salon et annonça qu'elle allait prévenir sa maîtresse.

Fontenac, resté seul, dut s'armer de patience, car on le fit attendre assez longtemps et il eut tout le loisir d'examiner la pièce dont les fenêtres ouvraient sur le jardinet. Elle était prétentieusement meublée de sièges imitant le style Louis XIV, tendus de soie jaune, et dont les bois dorés à neuf tiraient à l'œil. Des rideaux et des portières de brocatelle du même ton, des jardinières en marqueterie à bon marché, une garniture de cheminée Empire, quatre vulgaires lithographies coloriées représentant des scènes de chasse à courre et des vues de la grande Exposition de 1867, complétaient ce mobilier disparate, qui avait dû, précédemment, garnir le salon d'essayage où l'ancienne modiste recevait sa clientèle. Aux encoignures, des socles de bois, décorés également d'un luxe de dorure, supportaient des bustes en plâtre stuqué:--figures mignardes de femmes libéralement décolletées, qui regardaient en louchant un papillon posé sur leur épaule nue, ou becquetaient amoureusement des colombes. Ces déplorables œuvres d'art, qui caractérisaient le goût et les prédilections de Mme Alicia, rappelèrent désagréablement à Simon la tourterelle lapidée par Landry. Au même instant, un frou-frou de jupes traîna dans le couloir et la dame du logis apparut en personne.

Elle avait mis à profit le temps pendant lequel l'ex-juge croquait le marmot. Coquettement drapée dans un peignoir d'un rose trop juvénile; aussi soigneusement coiffée et bichonnée que sa servante l'était peu; maquillée à neuf et étalant tous ses bijoux, elle s'était visiblement mise en frais pour recevoir son visiteur.

L'acquisition de la villa «Mon Désir» par Mme Miroufle avait eu lieu peu après l'installation du juge à Chanteraine. La dame, fort désœuvrée et curieuse, passait une bonne partie de ses journées à la fenêtre, d'où elle épiait indiscrètement les faits et gestes des voisins. Dès les premiers mois, elle s'avisa de la présence de Fontenac, dont elle connaissait le récent divorce. En voyant circuler dans l'avenue ce quadragénaire bien conservé, alerte comme un chat maigre et jouissant d'une belle aisance, elle ne put s'empêcher de remarquer que cet ancien magistrat avait l'étoffe d'un mari très présentable.

Pareille à une imperceptible graine, cette idée s'enfonça dans le cerveau chimérique d'Alicia. Chauffée par un désir de femme mûre et lasse d'un long célibat, la semence germa peu à peu, se développa et poussa des racines tenaces comme chiendent. Tout en s'attifant devant son armoire à glace, l'ex-modiste pensait involontairement à son voisin de Chanteraine et se plaisait à bâtir d'aventureux châteaux en Espagne:--cet homme encore vert devait s'ennuyer de sa solitude et songer à se remarier. Il était divorcé, père de deux enfants, et ces deux cas rédhibitoires le rendraient, sans doute, plus coulant sur le choix d'une seconde femme. Pourquoi ne se mettrait-elle pas sur les rangs? En somme, on avait vu des choses plus impossibles... Elle se contemplait dans son miroir et se trouvait encore fort désirable. Ses cheveux se maintenaient épais et noirs, ses dents étaient irréprochables; ses yeux, estompés au crayon, jetaient un éclat vif et aguichant, qu'elle jugeait irrésistible. De plus, elle gardait un cœur chaud et possédait une jolie fortune, qui s'accroissait encore grâce à des placements avantageux et à d'habiles spéculations. A la vérité, elle possédait aussi une fille d'adoption, Nine Dupressoir, qui vivait avec elle, et qu'elle nommait «sa nièce». Mais, si cette adolescente de quinze ans devenait un obstacle, rien ne s'opposait à ce qu'on la colloquât dans une pension, jusqu'au jour où l'on pourrait lui dénicher un mari. D'ailleurs, M. Fontenac étant affligé de deux enfants, cela mettait les deux parties manche à manche. Ce rêve matrimonial paraissait donc parfaitement réalisable...