Chanteraine

Part 13

Chapter 133,727 wordsPublic domain

La maladie du fils de la Brincarde, en se prolongeant, fournit aux deux jeunes gens l'occasion de se retrouver sous le toit croulant de la maisonnette adossée à la sablière. Leurs rencontres n'étaient jamais préméditées, mais elles se produisaient souvent, favorisées par la mystérieuse influence magnétique qui agit à notre insu sur nos déterminations. En quittant le chevet du garçon malade, Jacques et Clairette s'en revenaient ensemble à la nuit tombante; dans l'intimité d'un innocent tête-à-tête, leurs cœurs s'accordaient chaque soir davantage. Décembre, janvier, février passaient avec leurs froids noirs, leur neige et leurs averses. Les deux amis n'en avaient cure:

_Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux._

Clairette était redevenue enjouée et doucement malicieuse comme au temps jadis. La jeunesse reprenait le dessus et mettait en relief le charme de cette nature prime-sautière, qui se remontrait dans sa grâce et son éclat de fleur épanouie. A mesure que l'hiver reculait et cédait la place au printemps, Clairette recouvrait sa vivacité et son exubérance. Elle semblait même plus accessible à des sentiments de coquetterie. Ayant quitté le deuil, elle égayait volontiers ses robes grises d'un ruban aux couleurs tendres ou d'un bouquet de violettes. La vieille Monique, étonnée et réjouie en constatant ce renouveau inattendu, ce reverdissement des qualités et même des mignons défauts de sa jeune maîtresse, ne pouvait se tenir de manifester son contentement:

--Comme te voilà brave, fraîche et joliment atournée! s'écriait-elle en l'admirant dans une neuve toilette printanière; tu as mis au rancart tes robes de nonne, et c'est tant mieux: la plume ne fait pas l'oiseau, mais elle ne le _dégence_ pas... Ça me rajeunit de te voir _affriquelée_ (frétillante) comme une bergeronnette d'avril. Tu sais: il y a un temps pour pleurer et un temps pour s'ébaudir!... Quand tu seras une vieille bique comme moi, tu auras du loisir assez pour t'_angouësser_ et porter du noir... Il y a longtemps que je priais tous les saints du ciel de te tirer de tes mélancolies... Heureusement, il y en a un qui m'a entendue, et si je savais lequel je lui brûlerais un cierge de bon cœur!...

Clairette l'écoutait en souriant. Mieux que la vieille servante, elle était renseignée sur le personnage qui avait opéré ce miracle de rajeunissement. Il n'avait rien à démêler avec les habitants du paradis; il s'appelait Jacques, ses yeux étaient de couleur noisette et il portait sa barbe châtaine en pointe. Quand elle pensait à lui, et depuis six mois cela arrivait à toute heure, elle croyait respirer une tiède haleine qui aurait passé par-dessus les champs de violettes de la vallée; un vert jardin d'amour s'épanouissait dans sa poitrine, une atmosphère de tendresse l'enveloppait et elle se sentait heureuse de vivre.

Cette félicité sans nuage fut brusquement traversée par un coup de foudre.--Un matin, Landry apparut à Chanteraine, hagard, la contenance piteuse et le visage bouleversé. Déjà, lors d'une précédente visite, Clairette avait remarqué ses airs préoccupés et son humeur morose; mais cette fois il était complètement affolé, blafard, les yeux battus, le dos courbé; son effondrement était tel que sa sœur crut qu'il couvait quelque grave maladie:

--Mon Dieu! s'écria-t-elle effrayée, tu as une mine de déterré... Es-tu souffrant?

--Moralement... oui, répondit le Traquet d'une voix morne; je suis perdu!

Clairette, connaissant la faiblesse de caractère et la légèreté de son frère craignit qu'il ne se fût compromis dans une fâcheuse affaire:

--Comment, perdu? répéta-t-elle... Landry, aurais-tu commis quelque action déshonorante?

--Non, protesta-t-il en se redressant, l'honneur est sauf... jusqu'à présent; mais je n'en suis pas moins un homme à la mer... J'ai des dettes et les huissiers vont me saisir..

La sœur aînée respira... L'accablement de Landry lui avait fait redouter de pires mésaventures.

--Je m'en étais toujours doutée, soupira-t-elle. Malheureux, explique-toi!... Quel est ton créancier?

--J'en ai plusieurs, déclara piteusement le Traquet, mais le plus impitoyable est ce damné pépiniériste d'à côté...

--Gerdolle!... C'est honteux!... Voyons, reprit-elle impétueusement, plus de réticences!... Dis-moi toute la vérité!

Alors le Traquet entra, comme on dit en style judiciaire, «dans la voie des aveux». Il conta comment, mis au pied du mur, il avait cherché à emprunter; comment, par l'intermédiaire de Février, il s'était trouvé en rapport avec Cyrille Gerdolle, qui lui avait avancé dix mille francs payables à sa majorité. Comptant sur la complaisance du pépiniériste, qui semblait d'abord très coulant, il s'était laissé acculer au jour de l'échéance; puis, à bout de ressources, il avait joué dans un cercle où La Guêpie l'avait présenté. Complètement décavé, il avait obtenu du gagnant un délai pour s'acquitter, mais ce délai était à la veille d'expirer; bref, il ne savait plus de quel bois faire flèche, et Gerdolle le poursuivait l'épée dans les reins...

Ce qu'il ne racontait pas et qui cependant lui tenait le plus au cœur, c'était le _lâchage_ de Nine Dupressoir. Ayant largement profité de l'aubaine des dix mille francs prêtés par le pépiniériste et pressentant que le Traquet était à sec, elle lui avait brusquement tourné le dos. Elle venait d'acheter un fonds de modiste, grâce à la munificence d'un protecteur sérieux; elle se souciait peu de traîner derrière ses jupes un garçon compromettant et désargenté, et elle lui avait brutalement fermé sa porte. Ce congé humiliant aggravait notablement les déboires de l'infortuné Landry et donnait à son désespoir un accent plus tragique. En achevant sa confession, il pleurait comme un gosse.

--C'est fini, sanglotait-il, je suis à terre et je ne m'en relèverai pas... Il ne me reste plus qu'à devancer l'appel et à m'engager dans un régiment...

--Tais-toi! s'écria Clairette, touchée de ses larmes, cela ne remédierait à rien et n'arrêterait pas les poursuites... Combien dois-tu en tout?

--Avec les billets Gerdolle, ma dette de jeu et les mémoires de mes fournisseurs, environ vingt mille francs, murmura humblement Landry... C'est le tiers de mon héritage, gémit-il, puisque nous ne devons pas toucher à Chanteraine... Ah! Clairette, je suis un grand misérable!

Chanteraine!... La jeune fille demeurait silencieuse et fort perplexe. Par la fenêtre large ouverte, ses yeux se fixaient sur le jardin plein de soleil où les lilas et les cytises déjà s'épanouissaient, où les ramures du cerisier à bigarreaux se paraient de boutons blancs et de folioles d'un jaune d'or. Elle songeait combien la vieille maison lui était plus que jamais chère. Tout en se rappelant sa promesse de ne point aliéner le domaine paternel, elle se disait aussi que Simon Fontenac tenait surtout au bon renom de la famille et que, sans doute, il n'eût pas hésité lui-même à vendre pour sauver l'honneur de son fils...

--Quand nous nous lamenterions, s'exclama-t-elle brusquement, cela ne nous tirera pas d'embarras... L'important est de prendre une décision avant que ta déconfiture ne devienne la fable du pays... Nous ne pouvons pas entamer notre capital mobilier qui constitue notre seul revenu... Chanteraine, au contraire, est d'un entretien coûteux et ne rapporte rien... C'est donc Chanteraine qu'il faut sacrifier...

--Quoi, petite sœur, tu te résignerais?... Ah! décidément, tu vaux mille fois mieux que moi! s'écria le Traquet, sincèrement ému. Puis, tout à coup, redevenant pratique:--Mais, objecta-t-il, le temps presse, et tu ne trouveras pas un acquéreur du jour au lendemain.

--J'en connais un qui conclura l'affaire dès demain, si je veux.

--Ah! bah!... Qui donc?

--Ton propre créancier, Cyrille Gerdolle! répliqua sarcastiquement Clairette; il m'a déjà fait des offres...

--Oh! le gredin, s'écria Landry, suffoqué, je comprends où il en voulait venir et il m'a joué sous jambes... Et tu consentiras à traiter avec une pareille canaille?...

--Aimes-tu mieux attendre la saisie? riposta énergiquement sa sœur; ce n'est plus le moment de faire le dégoûté!... Je suppose que tu ne te soucies pas de retourner à Paris... Tu vas t'installer ici, y rester coi et me laisser le soin de tout arranger...

Le jeune coq baissait la crête; il était trop endolori pour se hasarder à jouer le Tranche-Montagne et le Rodomont.

--Clairette? demanda-t-il en larmoyant.

--Quoi encore?

--Laisse-moi au moins t'embrasser et te remercier.

--Tu peux, répondit-elle tristement en lui tendant la joue, tu ne sauras jamais à quel point ce sacrifice me navre... Va-t'en et tâche de ne plus pécher!...

Une fois seule, elle s'assit à son bureau et griffonna nerveusement un billet que Monique fut chargée de remettre immédiatement à Jacques Gerdolle.

«Mon ami, lui écrivait-elle, il y a quelque temps votre père m'a manifesté le désir de se rendre acquéreur de Chanteraine, et j'ai dû décliner ses offres. Aujourd'hui, j'ai changé d'avis et je suis disposée à vendre. Ayez la bonté d'en prévenir M. Gerdolle et de lui demander de me répondre aussitôt que possible.

«Bien affectueusement à vous,

«CLAIRETTE.»

X

Quand, le même soir, Jacques communiqua à son père la lettre de Mlle Fontenac, le pépiniériste, en déchiffrant ce laconique billet, éprouva une vive satisfaction intérieure, qu'il se garda bien de montrer. Il se borna à le lire et à murmurer d'un ton gouailleur:

--Hum!... Je suis flatté de voir que tu réussis mieux que moi près des demoiselles; ça ne m'étonne pas: elles préfèrent les jolis garçons à de vieux singes de mon espèce...

Il relut la missive de Clairette et la commentant railleusement:

--«Mon ami...» «Bien affectueusement à vous...» On se dit des douceurs... Paraît que vous avez renouvelé connaissance?

--Oui, repartit brièvement Jacques, nous nous sommes rencontrés par hasard près d'un malade auquel nous nous intéressons tous deux...

--Et alors ça a _rebiché_ entre vous... Je ne m'en plains pas... Seulement, c'était pas la peine de faire la petite bouche et de monter sur tes grands chevaux, pour en arriver au point où je désirais t'amener il y a deux ans... Enfin!... Tout est bien qui finit bien... Tu peux répondre à ton «amie» que j'irai demain chez elle sur le coup de dix heures...

En effet, dix heures tintaient à l'horloge du haras de Berny, lorsque Monique ouvrit la grille de Chanteraine au visiteur qu'on attendait. Tête haute, sans se presser, se mettant à l'aise comme s'il était déjà chez lui, Gerdolle suivait la servante le long de l'allée principale du jardin. En passant, il salua d'un coup d'œil familier le cerisier planté au milieu d'une corbeille de giroflées. «Toi, mon vieux, semblait-il lui murmurer _in petto_, nous aurons bientôt affaire ensemble, et je saurai ce que tu caches sous tes racines...»

Monique introduisit le pépiniériste dans le cabinet de travail où jadis Simon Fontenac l'avait si outrageusement malmené. Cette fois, les rôles étaient intervertis et il allait prendre sa revanche!... Clairette, très grave, se tenait debout près du bureau; le Traquet, rencoigné dans un angle de la bibliothèque, y demeurait coi, selon la recommandation de sa sœur. Il ne bougea même pas à l'entrée de son farouche créancier. Celui-ci se découvrit d'un geste brusque, salua gauchement et, comme s'il n'eût pas remarqué la présence de Landry, s'adressa tout de go à la jeune fille:

--Mademoiselle, j'ai pris communication de votre lettre et je vous apporte ma réponse. J'espère qu'en y mettant chacun du nôtre, nous arriverons à nous entendre... Je n'irai pas par quatre chemins. Ainsi que je vous l'ai écrit dans le temps, Chanteraine me plaît, je sais qu'il n'est grevé d'aucune hypothèque... C'est un bon petit lot qui me permettra de m'agrandir et de loger commodément mon fils Jacques quand il songera à se marier... Voici mon offre: cinquante mille francs payés comptant; entrée en jouissance le jour de la passation de l'acte... Voyez si ça vous va.

--Pardon, monsieur, répliqua Clairette, interdite, si j'ai bonne mémoire, c'est soixante mille francs et non cinquante que vous m'offriez dans la lettre que vous m'avez écrite...

--Et que vous m'avez renvoyée avec un refus, interrompit ironiquement Gerdolle... Possible; mais de même que vous avez changé d'avis, les choses ont changé de tournure. Jadis, c'était moi qui offrais; aujourd'hui, c'est vous qui demandez. En outre, depuis qu'il est question de bâtir des prisons à Fresnes, le prix des propriétés d'agrément a baissé; la vôtre se trouve dépréciée comme les autres, et, si vous tardez, vous risquez de la voir encore diminuer de valeur... Cinquante mille francs... C'est à prendre ou à laisser!

Mlle Fontenac, indignée de cette mauvaise foi, avait bonne envie de regimber. Mais en jetant les yeux sur la physionomie flegmatique et froidement résolue de son interlocuteur, elle comprit qu'elle et son frère étaient entre les mains de cet homme, et qu'il abuserait de sa situation de créancier pour imposer despotiquement ses volontés.

--Soit, murmura-t-elle en courbant la tête, nous ne discuterons pas avec vous et nous acceptons ce prix très inférieur... Reste à fixer la date du paiement.

--Oh! ce sera bien simple, répondit Gerdolle en tirant un dossier de sa poche, vous savez ou vous ne savez pas que monsieur votre frère me doit dix mille francs... Les billets souscrits sont là... Il y a en plus les frais de recouvrement: protêt, dénonciation, assignation, signification de jugement, sommation, saisie... Mettons cinquante louis en chiffres ronds... Total: onze mille francs dont je me paierai tout d'abord par compensation...

--Onze mille francs! s'exclama le Traquet abasourdi, quand je n'en ai touché réellement que huit mille, c'est raide tout de même!... En bon français, ça s'appelle de l'usure!

Le pépiniériste fixa dédaigneusement les yeux vers le coin où s'agitait Landry, puis reprit de son ton de pince-sans-rire:

--Mademoiselle, priez donc ce jeune homme de ne point m'injurier... Je pourrais lui river son clou... J'aime mieux me taire et discuter tranquillement avec une personne raisonnable.

--Landry, supplia Clairette, souviens-toi de ce que tu m'as promis!... Mon frère, ajouta-t-elle fermement en se retournant vers Gerdolle, a le droit d'assister à notre entretien puisqu'il est majeur et co-propriétaire de Chanteraine... Mais il se possède moins que moi et sa jeunesse le pousse à se révolter contre certains procédés...

--Oui, riposta Cyrille en goguenardant, il est encore vert, ainsi que les circonstances l'ont prouvé... Mais, revenons à notre affaire... Si nous sommes d'accord, j'arrêterai aujourd'hui même les poursuites et je vous remettrai le dossier que voici... Quant aux trente-neuf mille francs restant, je vous les compterai en espèces sonnantes le jour où nous signerons l'acte... Est-ce oui ou non?...

--Je suis disposée à me soumettre à vos exigences, soupira Clairette; toutefois, avant de dire oui, je veux être fixée sur un dernier point. Vous avez tout à l'heure parlé d'entrer en jouissance immédiatement. Je désire, moi, ne quitter Chanteraine qu'en octobre prochain, après l'anniversaire de la mort de mon père. Il s'agit de bien nous entendre là-dessus afin de prévenir toute équivoque.

--Qu'à cela ne tienne, je suis coulant et je ne m'oppose pas à retarder de quelques mois l'entrée en jouissance, pourvu qu'il soit clairement stipulé dans l'acte, que je suis dès maintenant propriétaire du domaine vendu... Est-ce accepté?

--Nous acceptons, n'est-ce pas, Landry?

Le Traquet répondit par un grognement affirmatif.

--En ce cas, déclara le pépiniériste d'un air gaillard, je suis d'avis qu'en affaires comme en cuisine il faut servir chaud... Votre parole me suffit, mademoiselle Fontenac... Voici le dossier Gerdolle contre Fontenac, en échange duquel vous me donnerez tous deux un petit reçu... Maintenant je vais de ce pas chez mon notaire... Quel jour signons-nous? Voulez-vous que nous nous donnions rendez-vous ici demain soir?

--Demain soir, soit! répliqua Clairette avec un douloureux serrement de cœur, je pense, comme vous, qu'il faut en finir le plus tôt possible...

--Parfaitement. Je cours mettre les fers au feu... Serviteur!... Mademoiselle, je vous présente mes civilités...

Cyrille Gerdolle était un homme expéditif et ponctuel. Le lendemain, à six heures de relevée, il arrivait à Chanteraine, escorté de son notaire, Me Rabourdin. Il trouva le frère et la sœur qui l'attendaient mélancoliquement dans le cabinet de travail de feu Simon Fontenac.

Le notaire s'installa devant une table ronde, tira de sa serviette la minute de l'acte et commença à lire d'une voix blanche et monotone. Rien n'y était oublié et le pépiniériste avait veillé à ce qu'on mît les points sur les _i_. Sur sa requête, le notaire avait inséré la clause suivante: «L'entrée en jouissance n'aura lieu que le 15 octobre prochain, mais il est bien entendu que, dès aujourd'hui, l'acquéreur est considéré comme plein propriétaire et que l'immeuble vendu, fond et superficie, est acquis de droit au dit acheteur, conformément aux articles 546, 552 et 1583 du Code civil.» La lecture achevée, Me Rabourdin passa la plume à Clairette et à Landry, qui apposèrent leurs noms au bas de l'acte. Gerdolle signa le dernier et agrémenta sa signature d'un paraphe triomphant.

--Maintenant, dit-il gaiement en tirant de son portefeuille une liasse de billets de banque, je suis rond en affaires, moi, et voici la somme convenue... Veuillez vérifier!

Clairette compta d'une main tremblante les trente-neuf billets de mille francs; puis le notaire, après un cérémonieux salut professionnel, se retira, suivi du nouveau propriétaire de Chanteraine. Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls dans le cabinet de travail, que le jour déclinant attristait déjà d'une ombre froide.

--Voilà une pénible cérémonie terminée, murmura le Traquet, en suivant du regard Clairette occupée à serrer la liasse de billets dans un des tiroirs du secrétaire.

Il éprouvait un réel soulagement à la pensée que le péril était passé; en même temps la soudaine possession de ces trente-neuf mille francs en espèces lui causait une joie confuse et réconfortante. Pourtant, malgré sa légèreté, l'aspect du visage altéré de sa sœur, la conviction qu'il était l'unique auteur de ce bouleversement des habitudes et de la vie intime de la jeune fille, réveillaient en lui un troupeau de remords. En outre, tout meurtri des coups de boutoir de Gerdolle et des railleries qu'il avait dû subir sans pouvoir se rebiffer, mortifié plus encore par ses déboires d'amoureux, il se sentait rapetissé, aplati, jeté à terre, et sa vanité blessée, sa conscience bourrelée, le prédisposaient à une contrition mêlée d'attendrissement. Aussi, quand Clairette revint près de lui avec des yeux gros de larmes, il se jeta à son cou:

--Oh! petite sœur, balbutia-t-il, je suis honteux, je suis navré du mal que je te fais!

Elle lui rendait silencieusement ses baisers, n'osant parler de peur d'éclater en sanglots.

--Landry, murmura-t-elle enfin, je n'ai jamais si cruellement souffert que pendant la lecture de ce maudit acte... Il me semblait que notre pauvre père surgissait devant nous pour nous reprocher d'avoir livré Chanteraine à des étrangers... Oh! poursuivit-elle d'une voix étranglée, penser que dans quelques mois je sortirai pour toujours de cette maison où j'ai été élevée, où les moindres choses me rappellent des heures de joie ou de tristesse, c'est trop dur, je ne sais comment je supporterai le coup!

--Pleure pas, répétait le Traquet, nous resterons ensemble, je ne te quitterai plus et tu verras, va, je travaillerai!

Elle s'était assise très lasse et elle l'écoutait d'un air moitié touché moitié sceptique. Ils demeurèrent longtemps ainsi, l'un en face de l'autre, dans cet état d'accablement qui succède aux émotions trop vives, tandis que le crépuscule emplissait d'ombre la chambre muette...

Monique, entrant brusquement une lampe à la main, les surprit dans cette attitude de morne affaissement:

--Vous ne pouviez pas, bougonna-t-elle, sonner pour avoir de la lumière au lieu de rester là comme des corps sans âme?... Allons, secouez-vous!... D'abord, ma mignonne, il y a dans ma cuisine un homme qui demande après toi.

--Un homme? fit Clairette surprise... Il ne t'a pas dit son nom?

--Si fait, il s'appelle Brincard... Faut-il le laisser entrer?

--Mais oui... Le malheureux! son enfant est peut-être plus malade!

Un instant après, Ildevert Brincard était introduit. Il s'avança lourdement, un peu gêné. Sa face ronde, rasée, bouffie de cette graisse blafarde des gens qui ont vécu longtemps dans la réclusion, le rendait quasi méconnaissable.

--Pardon, excuse, commença-t-il d'une voix éraillée, vous ne me remettez peut-être pas, mam'selle? Je suis Brincard, le père de ce garçon que vous avez soigné... Je sors de prison, voyez-vous. Je viens de _tirer_ les six mois que cette canaille de Gerdolle m'a fait attraper pour dix mauvais plants de pêchers... Si c'est pas une pitié!... Malheur! mais le pépiniériste me le paiera... Je lui revaudrai ça!... Pour lors, j'ai voulu vous visiter la première, pour vous remercier de toutes vos bontés envers la bourgeoise et les gosses...

--Comment va votre garçon? interrompit Clairette.

--Mieux... Et, s'il en réchappe, ça sera bien grâce à vos bienfaits, mam'selle; vous pouvez vous flatter de nous avoir sauvés de la misère des misères... C'est des choses qu'on n'oublie pas et je les garde là, au mitan du cœur, bon Dieu!... Aussi pour vous montrer que je ne suis pas un ingrat, je vas vous dire un secret qui vous intéresse, mam'selle Fontenac!

--Un secret?

--Oui-da, et qui vaut son pesant d'or, affirma le père Brincard... Il s'arrêta, jeta un coup d'œil soupçonneux vers Landry, qui dressait l'oreille.

--Je peux-t-y parler sans crainte?

--Certainement, monsieur est mon frère.

--Ben alors, allons-y, je vais soulager ma conscience. J'aurais dû, il y a bel âge, raconter mon affaire à défunt M. Fontenac, mais quoi? nous étions brouillés, et je lui gardais une dent parce que je suis rancuneux... Mais y a pas de mal, puisque le cerisier est encore debout... Donc, v'là l'histoire...

Tandis que les deux jeunes gens, ébaubis, l'écoutaient d'abord avec des mines incrédules, le manœuvre narra le plus nettement qu'il put les inquiétudes du grand-père Fontenac lors de l'arrivée des Prussiens en 1870, la fosse creusée par lui, Brincard, l'enfouissement nocturne du coffre rempli de bibelots précieux, la plantation du bigarreautier dans le terre-plein de la corbeille...

--Parbleu! s'écria Landry en sursautant, les objets d'art dont parlait La Guêpie devaient être dans le coffre, et il paraît qu'il y en avait pour cher... Seulement, dans l'intervalle on a peut-être découvert la cachette?

--Nenni, le cerisier est là, solide et bien vigoureux, ainsi que je m'en suis assuré tout à l'heure... Par conséquent, la caisse est toujours sous la terre et le trésor avec... Et tout ça est à vous, monsieur et mam'selle, puisque Chanteraine vous appartient.

--Vous arrivez trop tard, mon pauvre homme, soupira Clairette; la propriété n'est plus à nous; nous l'avons vendue précisément à M. Gerdolle et l'acte est signé depuis ce tantôt.

--Gerdolle!... Tonnerre de Dieu, jura Brincard tout fumant de colère, le gueux n'a pas perdu de temps!...

--Sacrebleu! nous sommes roulés... Il connaissait donc l'histoire de la cachette? s'exclama à son tour le Traquet, déconfit.

--Hélas! avoua l'ouvrier, je lui en avais touché un mot dans le temps, et ça n'est point chu dans l'oreille d'un sourd... N'importe, il n'a aucun droit sur le contenu de la caisse, puisque les bibelots viennent de votre grand-père... Vous ne pensiez pas à les lui vendre, puisque vous ne saviez pas qu'ils existaient... Un enfant comprendrait ça... Donc, vous pouvez marcher et je suis à votre disposition... J'ai été bon pour creuser la cachette, je serai encore bon pour déterrer le magot.