Part 12
Douze mois s'étaient écoulés sans modifier la vie des hôtes et des voisins de Chanteraine, du moins en apparence. Ces petits coins de la banlieue parisienne du sud, avec leur physionomie somnolente, leurs habitudes casanières, leur train-train d'existence monotone, n'ont pas l'air à première vue de subir l'action du temps. Comme les vergers et les bouquets de bois des entours, il semble qu'ils végètent et verdoient en restant identiques à eux-mêmes. Mais ce n'est qu'un trompe-l'œil. Tout se transforme incessamment au dedans et au dehors de nous, et le poète se leurre lorsqu'il nous dit:
_Quand tout change pour toi, la nature est la même..._
La vérité est que si les arbres reverdissent et refleurissent chaque année, ce sont d'autres feuilles qui les revêtent, d'autres fleurs qui les parent, d'autres oiseaux qui chantent dans leurs ramures. Un invisible travail se fait à chaque instant dans les cœurs et dans les plantes, et les modifie imperceptiblement.
La route de Versailles, qui longe Chanteraine, est toujours traversée chaque dimanche par des caravanes de bicyclistes qui l'égaient du bruit de leurs grelots et du son de leurs trompes; mais combien de ceux qui y filaient l'autre année, rapides comme des flèches, s'y retrouvent-ils encore? Combien ont déjà disparu? Combien de nouveaux venus les remplacent dans la course insoucieuse vers les châtaigniers de Robinson? Dans la pépinière des Gerdolle, le père et le fils vivent toujours ensemble; mais un sourd sentiment de méfiance les sépare et creuse chaque jour un fossé plus large entre eux. Cyrille a renoncé à endoctriner Jacques et à se servir de lui pour arriver plus vite au but de ses convoitises. Il n'a pas jugé à propos de lui parler du prêt fait au fils Fontenac. Il se tient coi dans son bureau ou surveille silencieusement les travaux de sa pépinière. De temps à autre, seulement, il regarde d'un air de défi les ombrages de Chanteraine et sifflote, en enfonçant ses mains dans ses poches. Jacques, dont la clientèle augmente, paraît complètement absorbé par sa besogne. Il est plus que jamais affairé à dessiner des perspectives de paysages, à calculer des vallonnements et à courir les routes; cependant, sa pensée, pareille à une hirondelle printanière a parfois de brusques revirements; elle revole avec plus de complaisance vers les toits du logis Fontenac.
En octobre, Mme Alicia Miroufle est revenue du Tréport, toujours souriante et précieusement maquillée; néanmoins... est-ce l'effet des embruns de la mer, est-ce la marque laissée par la griffe féline de l'âge?... aux coins des lèvres et des paupières, de petites rides transparaissent sous le frottis de la crème Simon; les joues s'affaissent de chaque côté du menton, comme pour se confondre avec les chairs molles d'un cou qui se plisse. Landry a opéré sa rentrée, à peu près à la même époque. Lui aussi s'est modifié. Aux angoisses, aux sautes d'humeur, provoquées par les soucis pécuniaires, ont succédé un aimable enjouement et une triomphante sécurité. Il a reconquis les bonnes grâces de Nine et il se croit irrésistible; il a de l'argent dans ses poches et il s'imagine qu'il en est le légitime propriétaire; il a oublié totalement que cet argent a été emprunté et qu'il faudra le rendre à une date qui se rapproche tous les jours. Il a la mine plus avantageuse, l'aplomb plus bruyant; il trouve qu'il fait bon vivre et, comme le bonheur rend indulgent, il a pardonné à sa sœur la rigueur de ses refus. De loin en loin, il se montre à Chanteraine et y fait amende honorable. Même, pour prouver qu'il est homme à tenir ses promesses, et aussi sans doute pour être dispensé du service de trois ans, il s'est réellement inscrit à l'École des Langues Orientales et il y suit assez assidûment les cours de japonais; si bien que Clairette, tout en conservant un reste de méfiance, se radoucit et, pour encourager les bonnes intentions du Traquet, consent à meubler avec ses économies l'entresol loué rue de Monsieur, à deux pas du domicile de La Guêpie.
Du reste, chez Mlle Fontenac elle-même, une transformation s'est peu à peu opérée. Sa tristesse intransigeante s'est tempérée d'une tendre mélancolie. Elle est devenue moins indifférente aux joies du monde extérieur. Depuis le commencement du printemps sa jeunesse s'est réveillée; elle reprend le goût de vivre, elle ne borne plus ses promenades à l'église et au cimetière, mais s'attarde à jouir de la fraîcheur des matinées fleuries et de la splendeur des soirées de juin. Elle est tout étonnée à l'aspect des prairies qui mûrissent et des blés verts qui ondulent jusqu'au bord de l'horizon. Elle s'écrierait volontiers, comme Mme Guillon, au sortir d'une grande douleur causée par l'abandon du président Le Cogneux: «Ah! voilà de l'herbe, voilà des moutons... Avant cela, je ne voyais plus ce que je voyais!...»
Parfois, dans ses courses à travers champs, il lui est arrivé de rencontrer Jacques Gerdolle; il l'a saluée timidement, elle lui a rendu son salut en rougissant; longtemps encore, après que le jeune homme a disparu au tournant de la route, elle est restée troublée et pensive. Maintenant, lorsque au cimetière elle entretient le jardinet qui décore la tombe paternelle, son attention n'est plus tout absorbée par les regrets. D'autres souvenirs se mêlent inconsciemment à ceux du défunt. Ses regards errants contemplent la vallée verdoyante, le frisson argenté des avoines, le bleuâtre moutonnement des bois de Verrières, et reviennent invariablement se fixer au détour du chemin où ils ont vu passer le fils du pépiniériste. Presque aussitôt, il est vrai, elle se reproche cette infidélité au passé, cette coupable distraction qui la détourne de ses devoirs de fille. Mais il n'en est pas moins évident que le mort n'est plus l'unique préoccupation de son cœur et qu'elle l'oublie par instants pour penser à ceux qui vivent.
Ah! les pauvres morts, il leur faut être indulgents. Comment peuvent-ils espérer qu'ils seront toujours la pensée dominante des survivants, quand ceux-ci mêmes, en pleine vie, sont obligés de s'agiter et de mener grand bruit pour ne pas être oubliés par leurs meilleurs amis? Ils sont cruellement vrais, ces vers du poète anglais Thomas Hood, dont voici à peu près le sens:
... _La réelle mort qui frappe d'épouvante Les jeunes et les vieux, le débile et le fort, C'est l'oubli, c'est l'amère et navrante pensée Que les affections et les regrets pieux Reviendront chaque jour en foule moins pressée Pleurer sur un tombeau morne et silencieux;_
_Et que, sur les défunts, lorsque l'herbe nouvelle Durant deux frais printemps à peine aura fleuri, Leur souvenir moins vert et moins vivace qu'elle, Au cœur des survivants sera déjà flétri..._
Quand on nous parle des morts qui ne veulent pas être oubliés, si nous étions moins hypocrites nous répondrions: «O morts, je me souviendrai de vous pendant un peu de temps, jusqu'à ce que je rencontre un vivant plus jeune et plus charmant, et alors fatalement je vous oublierai...»
Ce revif de jeunesse, cette sève soudain remontante, Clairette les dépensait généreusement en bonnes œuvres, en visites aux indigents et aux malades du village. Elle espérait de cette façon apaiser ses confuses agitations et en même temps se faire pardonner les profanes dissipations de son esprit. Elle s'ingéniait à découvrir autour de Chanteraine les misères cachées, les pauvretés honteuses, les douleurs inconsolées, afin de satisfaire un besoin plus impérieux de dévouement et de tendresse. Elle pénétrait en d'obscurs taudis, où l'on souffrait de la faim et du froid, s'asseyait au chevet des moribonds, se penchait sur des lits d'enfants anémiés ou fiévreux. Partout, elle distribuait des aumônes, apportant ici de quoi confectionner un pot-au-feu, là, quelques bouteilles de vieux vin, faisant exécuter elle-même, chez le pharmacien, les ordonnances trop coûteuses du médecin, répandant partout des paroles réconfortantes. Les malheureux sont en plus grand nombre que les âmes charitables, et bientôt elle eut une notable clientèle de miséreux et de grabataires, éparpillés dans tous les coins de la commune.
En tête de ces clients besoigneux et intéressants figuraient la femme et les enfants de notre vieille connaissance Ildevert Brincard. Ils habitaient entre Larue et Fresnes, à la lisière d'un champ de fraisiers, une bicoque croulante, adossée à une sablière. Cette cabane, construite en torchis, écrasée sous un toit de tuiles à demi effondré, comprenait un faux grenier et une chambre, servant de cuisine et de dortoir à toute la famille, qui y grouillait pêle-mêle. D'ordinaire, la Brincarde faisait des ménages, mais elle était rhumatisante et souffrait depuis un mois d'une tumeur blanche au poignet droit, ce qui la forçait à renoncer à ses journées. La fille aînée qui courait sur ses dix-sept ans et un garçon qui en avait quinze travaillaient dans une féculerie; les deux plus jeunes, pareils à des moineaux pillards, vagabondaient dans les champs et y vivaient de maraude. Quant à Brincard, qui gagnait de bonnes journées, mais qui en buvait une partie au cabaret, il avait eu des malheurs. Un matin, au petit jour, Gerdolle, qui soupçonnait son ouvrier de décimer à son profit les jeunes plants de sa pépinière, s'était fait escorter du garde champêtre, et Brincard avait été pris la main dans le sac. Furieux, le pépiniériste avait dénoncé son délinquant au parquet. Depuis quelque temps on volait un peu partout aux environs et il fallait faire un exemple:--enlèvement nocturne d'arbustes avec cette circonstance aggravante que le voleur était employé chez le propriétaire;--le tribunal, bien décidé à _saler_ le coupable, prononçait une condamnation à six mois de prison, que le malchanceux Brincard était en train de purger...
La femme, incapable de tout travail, le mari sous les verrous, il ne restait plus pour sustenter la maisonnée que les maigres salaires des deux aînés. Mais quand la guigne tient les gens, elle ne les lâche plus. Peu de jours après l'emprisonnement du père, vers la mi-novembre, le garçon attrapait une mauvaise fièvre dans sa féculerie et était obligé de s'aliter. Mlle Fontenac, qui depuis longtemps secourait la famille endettée, avait été immédiatement avisée de la nouvelle épreuve que subissait ce logis. Elle visitait maintenant assidûment les Brincard; elle leur avait amené un médecin, avait approvisionné de pain et de bois la huche et le bûcher vides. Chaque soir, elle apparaissait comme une bonne fée, chargée de provisions, et s'installait auprès du garçon malade.
VII
Un après-midi, retenue chez elle par une circonstance imprévue, Clairette n'avait pu quitter Chanteraine qu'assez tard. Enveloppée dans une cape de laine, sous laquelle elle dissimulait un panier garni de viandes froides et de grappes de raisin, elle se hâtait vers la fraisière, car le jour baissait, et un rouge soleil d'hiver s'enfonçait parmi les nuées pluvieuses du couchant. Quand elle pénétra dans l'unique chambre déjà presque enténébrée, elle fut étonnée d'apercevoir, au lieu de la femme Brincard, une silhouette masculine se dessinant dans la pénombre. Elle hasarda encore quelques pas, puis une soudaine émotion la cloua immobile au milieu de la pièce. Ses yeux, s'habituant à l'obscurité, venaient de constater que cet étranger n'était autre que Jacques Gerdolle. Elle ne put retenir une exclamation:
--Vous?...
Jacques l'avait reconnue également. Il était sans doute instruit des visites journalières de Mlle Fontenac; sa surprise fut moins grande, mais l'émotion qu'il éprouva fut plus forte encore que celle de Clairette.
--Pardon, mademoiselle, balbutia-t-il comme s'il eût cherché une excuse, le médecin sort d'ici... Il avait préparé une ordonnance, et la Brincarde est allée chez le pharmacien de Fresnes. Alors, j'ai attendu son retour pour ne pas laisser seul le jeune malade.
D'abord Clairette effarée avait été tentée de déposer son panier et de s'enfuir; mais elle eut honte de ce mouvement de nervosité; se débarrassant de ses provisions, de son chapeau et de sa cape, elle murmura comme si elle se répondait à elle-même:
--Il faut que j'attende, moi aussi; je veux savoir ce qu'a dit le médecin.
--Je suis venu chez les Brincard, reprit le jeune homme, pour remplir un devoir et réparer des torts qui ne sont pas les miens... Toutefois, si ma présence vous gêne ou... vous est pénible, je vais me retirer...
--Non, non, protesta-t-elle en rougissant jusqu'aux tempes et en rendant grâce à l'obscurité croissante qui empêchait Jacques de remarquer son trouble.
L'ombre pourtant n'était pas si dense qu'on ne pût distinguer les yeux brillants du malade, qui se fixaient alternativement sur les deux interlocuteurs. Clairette surprit ce regard allumé et curieux, et se tournant vivement vers le lit:
--Charlot, demanda-t-elle, comment ça va-t-il?
--Pas trop bien, mam'selle, voici l'heure où l'accès revient.
--Alors, ne gardez pas ainsi vos bras hors du lit, renfoncez-vous sous vos couvertures... Car il fait froid et on a laissé tomber le feu.
--C'est ma faute, avoua humblement Jacques Gerdolle, mais je ne savais où trouver du bois.
--Là, dehors, sous un appentis à droite de la maisonnette, répliqua la jeune fille... Ayez l'obligeance d'y prendre des margottins et des bûches...
Elle avait allumé un bougeoir et rangeait sur le buffet le contenu de son panier, quand Jacques reparut avec une falourde:
--Savez-vous faire le feu? interrogea-t-elle avec une moue d'incrédulité.
--Je crois que oui, repartit-il en souriant.
Il se mit à la besogne et bientôt une flamme pétilla gaîment dans l'âtre. Clairette remplit d'eau une bouilloire qu'elle posa entre les chenets. En un clin d'œil elle eut remis un peu d'ordre dans la chambre, bordé les couvertures, battu les oreillers qu'elle replaçait avec précaution sous la tête du malade.
--Puis-je vous aider à quelque chose? dit Jacques, confus de rester oisif, tandis qu'elle allait et venait, active comme une abeille.
--Merci, voilà qui est fait! déclara-t-elle.
L'eau chantait doucement dans la bouilloire; dès que l'ébullition fut complète, Mlle Fontenac y jeta un paquet de petite centaurée et après quelques minutes d'attente silencieuse décanta l'infusion, la versa dans une tasse, sucrée au préalable, et l'apporta à Charlot qui commençait à grelotter sous l'action de la fièvre. Elle lui soutenait maternellement la nuque tandis qu'il buvait avec une grimace l'amère tisane fébrifuge.
Assis au coin de la cheminée, Jacques suivait les mouvements agiles de Clairette. La lueur vacillante de la bougie mettait en valeur tantôt la taille souple de la jeune fille penchée vers le lit, tantôt le pur et ferme profil aux cils à demi rejoints, aux coins des lèvres malicieusement retroussés. Comme aux saisons de l'adolescence, il la trouvait charmante, et il ne put s'empêcher de manifester son admiration:
--Quelle exquise sœur de charité vous êtes, mademoiselle! Qui donc vous a enseigné l'art de si bien soigner les malades?
--Cela est venu tout seul, répondit-elle... Puis avec une intonation plus grave, elle ajouta:
--Quand on est soi-même dans la peine, on apprend vite à soulager les souffrances des autres...
Ces dernières paroles résonnèrent comme un reproche aux oreilles de Jacques Gerdolle. Il savait trop quel était le principal auteur des chagrins de cette adorable fille; il se souvenait d'avoir eu sa part involontaire dans ces peines auxquelles elle faisait allusion. Il se sentait le cœur plein de compassion et de tendresse, mais il n'osait plus articuler un mot de peur de rouvrir une blessure à peine fermée. De son côté, Clairette repensait à ses lettres d'adolescente, tombées entre les mains du pépiniériste, et mises cruellement sous les yeux de Simon Fontenac. Une rougeur lui montait aux joues et elle craignait de rencontrer les yeux de son interlocuteur. Un silence profond s'appesantit sur eux, un silence oppressif que soudain traversa un soupir échappé des lèvres du jeune homme...
La porte s'ouvrit brusquement, et la Brincarde parut tout essoufflée. C'était une grande femme maigre, maladive et geignarde. Elle se confondit en excuses de s'être attardée si longtemps, mais l'apothicaire n'en finissait pas de cacheter ses drogues.
--Le docteur est venu, interrompit Clairette, comment trouve-t-il votre malade?
--Ni mieux ni pis, mam'selle, il dit que ça sera long... Ah! quel malheur, n'est-ce pas?... Un garçon qui commençait à gagner un peu d'argent... Nous ne sortons d'un tracas que pour tomber dans un autre... La misère grêle sur nous... Heureusement qu'il y a encore de braves gens, mam'selle Fontenac! Qu'est-ce que nous deviendrions sans vous? Que Dieu vous le rende!
Clairette demanda à voir l'ordonnance, expliqua avec soin à la mère les prescriptions médicales, recommanda de les exécuter strictement, puis déclara qu'il se faisait tard et qu'elle était forcée de partir. Elle se recoiffa rapidement, s'enveloppa de sa cape, jeta un coup d'œil sur Charlot qui s'assoupissait et rouvrit la porte. Elle avait déjà mis le pied sur le seuil; Jacques, après avoir glissé vingt francs dans la main de la Brincarde, s'avança à son tour.
--La nuit est très noire, observa-t-il timidement, et vous ne pouvez pas vous aventurer seule dans de mauvais chemins... Permettez-moi de vous accompagner jusqu'à Chanteraine, mademoiselle...
Au sortir de la chambre éclairée, l'obscurité semblait si épaisse que la jeune fille fut prise de peur; elle accepta et ils s'éloignèrent ensemble.
Pendant qu'ils s'attardaient chez les Brincard, une averse était tombée. Maintenant le ciel s'éclaircissait; les étoiles y brillaient d'un éclat phosphorescent; mais la terre détrempée rendait la marche pénible, et l'on risquait de trébucher dans des ornières pleines d'eau. Jacques, le premier, rompit le silence:
--Le sol est glissant et on ne sait où poser les pieds d'aplomb... Ne voulez-vous pas accepter mon bras?
--Merci, la nuit n'est pas aussi noire que je croyais et j'y vois assez pour me diriger... D'ailleurs, je n'ai pas l'habitude de donner le bras, et ça me gênerait plutôt...
Ce refus de Clairette fut suivi d'un nouveau silence. On n'entendait plus que le bruit des pas sur le sentier pierreux, et là-bas, au long de la route d'Orléans, le rythme cahotant des voitures de maraîchers...
--Comment va votre frère? questionna derechef le jeune homme, qui voulait à toute force ranimer l'entretien.
--Très bien... Je le suppose, du moins, car nous ne nous sommes pas vus depuis un mois.
--Il n'habite donc plus avec vous?
--Non, il s'est installé à Paris, dans un petit appartement, rue de Monsieur... Il prétend que c'est nécessaire pour son travail!
L'ironie attristée qui soulignait ces derniers mots frappa le fils du pépiniériste; il regarda Clairette et remarqua, à la lueur des étoiles, le scintillement mouillé de ses yeux bruns:
--Voilà la vie! soupira-t-il: après avoir passé des années côte à côte, intimement serrés l'un contre l'autre, comme des oiseaux dans un nid, on se sépare, on se disperse, et quand on se rencontre plus tard, c'est à peine si l'on se reconnaît... Où est le temps où nous courions tous trois dans les champs moissonnés et où nous causions amicalement à l'ombre des meules?...
Mlle Fontenac secouait la tête:
--A quoi bon remuer ces souvenirs-là?... Ils font penser à trop de choses navrantes... Nous les avons oubliés tous deux, et c'est tant mieux!
--Mademoiselle Clairette, répliqua gravement Jacques en se rapprochant d'elle, puisqu'un hasard nous a ramenés l'un près de l'autre, laissez-moi vous parler à cœur ouvert... D'abord, si notre amitié d'autrefois vous a amené de grands ennuis, croyez-bien que j'ai pâti autant que vous d'être la cause involontaire de vos chagrins. Vos lettres, que j'ai eu le tort de conserver, m'ont été soustraites, et mon père m'a menacé, si j'essayais de vous revoir, de remettre cette correspondance à M. Fontenac...
--Il ne s'est pas gêné pour le faire! interrompit amèrement la jeune fille.
--Oui, et je n'ai connu que plus tard sa trahison... Mon père n'est pas méchant au fond, mais il est emporté et ne sait pas résister aux suggestions de sa colère... C'est ce qui l'a poussé à nuire à M. Fontenac; c'est ce qui vient d'arriver encore à l'occasion de ce malheureux Brincard... J'essaye autant que je peux de remédier aux funestes effets de son humeur vindicative, et j'aurais donné beaucoup pour réparer le mal qu'il vous avait fait... Mais là, j'étais impuissant... Après le procès de la Bièvre, après la plainte en police correctionnelle, je n'osais plus reparaître devant vous... Je comprenais quel devait être votre ressentiment...
--Je n'ai pas de ressentiment... contre vous, du moins, murmura Clairette en baissant la tête.
--J'aurais tant voulu, continua-t-il, vous convaincre que j'étais resté digne de votre affection!... J'étais désespéré que vous puissiez me croire un ennemi... ou un indifférent.
--Indifférent... oui, je l'ai cru longtemps, avoua-t-elle.
--Et aujourd'hui?
--Aujourd'hui, je crois que vous êtes un brave cœur, et je regrette mes jugements téméraires...
--Alors, dit-il encouragé, vous ne vous offenserez pas si je continue mes visites chez les Brincard, et vous me permettrez de m'associer au bien que vous faites à ces pauvres gens?
--J'aurais mauvaise grâce à refuser votre concours, déclara-t-elle en souriant malicieusement, puisque ce serait au préjudice de la Brincarde.
--Est-ce là votre unique raison? insista Jacques d'une voix suppliante; ne me rendrez-vous pas votre amitié?
--Elle ne vous serait guère profitable.
--Qu'en savez-vous?... Elle me réchaufferait comme un rayon de soleil... Ma vie est si terne, si privée d'affection, si froidement solitaire!
--Pas plus que la mienne! balbutia-t-elle avec un soupir.
A ce moment la lune déjà échancrée surgit au-dessus des bois de Verrières; son croissant baigna de molles clartés les prairies de la Bièvre et fit luire les toits humides des maisons éparses. Jacques et Clairette descendaient plus lentement le sentier qui dévalait vers la grande route. Ils savouraient la joie intérieure qui leur gonflait la poitrine et les empêchait de parler. Il leur semblait que, comme la lune émergeant à l'horizon, le jeune amour d'autrefois remontait en eux et les inondait de sa blonde lumière.
--Alors... amis? demanda timidement Jacques, quand ils se trouvèrent à l'entrée de l'avenue des platanes.
--Soit! chuchota très bas Clairette, à condition que vous ne m'accompagnerez pas plus loin...
--Je vous obéis, répondit-il, mais je ne rentrerai qu'après vous avoir vue en sûreté derrière la grille de Chanteraine...
Il lui tendait une main que Clairette serra hâtivement, puis, avec plus de hâte encore, elle gagna le fond de l'avenue et disparut derrière la porte vivement refermée.
IX
Le lendemain, après un long bain de sommeil, Clairette s'éveillait avec une joie confuse, une sensation d'allégement qu'elle n'avait plus depuis bien longtemps goûtée. Il lui semblait qu'elle était bercée par de matinales chansons de printemps. Les yeux à peine ouverts, l'esprit encore à demi endormi, elle cherchait paresseusement d'où lui venait cette insolite allégresse. Tout à coup, dans son cerveau embrumé une lumière jaillit, pareille à un premier rayon de soleil; elle se remémora les incidents de la veille et comprit que toute cette joie lui venait d'avoir fait la paix avec Jacques Gerdolle.
Elle souleva le rideau de sa fenêtre. Au dehors le ciel était gris et un froid brouillard de novembre rasait la terre nue. Mais peu lui importaient la bise et les brumes du dehors; elle avait au dedans d'elle un foyer de chaleur aux flammes pétillantes et claires. Peu lui importaient la couleur du ciel et l'alternance des saisons. Elle ne possédait plus la notion de la fuite du temps. Sa réconciliation avec Jacques avait relié ses heures d'adolescence à ses heures de jeunesse par un pont magique, jeté sur l'abîme où disparaissaient les mauvaises années intermédiaires.