Part 10
Elle s'asseyait près de la fenêtre, qu'elle tenait ouverte depuis que le printemps commençait et que l'atmosphère s'attiédissait. Au dehors, de lourds chariots cahotaient sur le pavé de la route; des cyclistes filaient, dans les contre-allées, avec des tintements de grelot ou des sons de trompe. Lorsque le silence se rétablissait, on entendait des pépiements de moineaux et des gazouillis de rouges-gorges. Entre deux nuées pluvieuses, un rayon de soleil irisait les gouttes d'eau suspendues aux arbres encore sans feuilles. Clairette relevait la tête et ses regards rencontraient, parfois, la crête du mur mitoyen, qui se dressait en pleine lumière entre le jardin de Chanteraine et le clos du pépiniériste. Hélas! le temps était loin où, adolescente dégingandée et indisciplinée, Clairette se perchait à chevauchons sur le chaperon, pour voir le fils du pépiniériste surgir entre les quenouilles des poiriers!... La confuse image de Jacques Gerdolle semblait elle-même perdue en un lointain brumeux! Qu'était-il devenu?... Une rougeur montait brusquement aux joues pâles de la jeune fille et elle secouait la tête comme pour chasser une obsession. Elle avait honte de ces profanes souvenirs et se réfugiait dans la lecture de l'_Introduction à la Vie dévote_, devenue son livre de chevet. Le samedi suivant, jour de confessionnal, elle s'accusait du vagabondage de sa pensée et, le dimanche, elle s'approchait de la table de communion avec une contrition fervente.
Les pratiques de piété soulageaient son cœur et adoucissaient l'amertume des déceptions causées par la conduite du Traquet. Si tout d'abord, pendant une semaine, elle avait cru à la conversion de son frère et en avait remercié le ciel, ses illusions s'en étaient allées depuis déjà plusieurs mois; elles s'étaient dispersées aux quatre coins de l'horizon, comme ces graines duvetées des peupliers, que le vent de mai emporte dans toutes les directions. Le coup avait été rude et la déconvenue cruelle. Maintenant, Landry partait de la maison dès le matin et n'y rentrait plus que fort tard dans la nuit. Clairette le soupçonnait de fréquenter de nouveau chez Mme de Cormery et de s'y plaire mieux qu'à Chanteraine. Ce fut un crève-cœur pour son affection fraternelle. Elle se résignait cependant, ayant scrupule d'empêcher le Traquet de rendre visite à leur mère. Elle passait condamnation et croyait de sa dignité de n'adresser aucun reproche à ce garçon léger et oublieux. Mais, peu après, quelques paroles échappées étourdiment la mirent sur la trace d'une faute plus grave; elle devina que, malgré ses promesses, Landry revoyait M. de la Guêpie et s'était lié familièrement avec lui. Des demandes d'argent plus nombreuses semblèrent à la jeune fille des indices trop certains de cette déplorable liaison et des dangereuses dissipations qui en résultaient. Alors, elle s'indigna. L'ancienne Clairette reparut avec ses impétueuses colères d'adolescente. Si Landry se fût trouvé là, il eût passé un mauvais quart d'heure. Avec la réflexion, néanmoins, la charité chrétienne apaisa peu à peu ce bouillonnement tempétueux. L'Évangile ne prêchait-il pas le pardon des offenses, et Jésus n'avait-il pas dit: «Bienheureux les doux?» Elle reprit son sang-froid et crut plus sage d'attendre une occasion favorable pour sermonner sévèrement son frère et lui reprocher ce manque de dignité, cet inexcusable oubli de ses promesses et de ses devoirs. Mais le Traquet, ayant conscience de ses méfaits, se dérobait au tête-à-tête et aux explications. Dès que sa sœur croyait le tenir et l'amener à jubé, il lui glissait dans les mains comme une anguille.
Un matin, cependant, par extraordinaire, il resta à Chanteraine pour le déjeuner. Il se montra même aimable, empressé et plus communicatif. Tandis qu'il dégustait longuement les fraises de son dessert, Clairette l'étudiait à la dérobée, s'étonnait de son humeur expansive. Le voyant en de si bonnes dispositions, elle résolut de profiter de cette rare opportunité.
--Mon ami, commença-t-elle dès que Monique les eut laissés seuls, je voudrais causer sérieusement avec toi...
--Tiens, comme ça se trouve, répliqua bénévolement le Traquet, moi aussi...
--Alors, tant mieux! car, sans reproche, depuis quelque temps, nous avons rarement l'occasion de nous entretenir tous deux à cœur ouvert, ainsi qu'autrefois, et tu ne chômes guère au logis... Landry, j'ai des raisons de penser que tu te dissipes beaucoup et que tu ne travailles pas à ton droit.
--Ben, tu te mets rudement le doigt dans l'œil, ma bonne sœur! Je pioche mon premier examen et, afin de n'être pas retoqué, je prends des leçons particulières tous les soirs... Voilà l'unique raison pour laquelle je dîne à Paris et rentre tard à Chanteraine... Même, ajouta-t-il avec aplomb, ça me coûte les yeux de la tête, et c'est à ce propos que je désirais te parler... J'ai besoin d'argent pour payer mon répétiteur, et tu serais bien gentille de m'avancer quelques fonds sur mon revenu annuel...
--Je t'ai fait plusieurs avances, déclara Clairette en fronçant les sourcils et en hochant la tête; ton revenu est déjà fort écorné... Landry, est-ce bien vrai, ce que tu me contes là?... Il m'est revenu, de divers côtés, qu'on te rencontrait souvent en compagnie de M. de la Guêpie... Méfie-toi! Cet homme-là est un oisif, un viveur, et ce n'est pas lui qui te donnera de bons conseils...
--Elle est forte, celle-là! s'écria le Traquet avec une indignation artistement jouée. Quels sont les idiots qui t'ont monté un pareil bateau?... Moi, j'appelle ça une infamie!... Et puis, tu sais, j'en ai assez d'être mouchardé et soupçonné... Tu n'as pas confiance en moi, à ton aise... Je vais congédier mon répétiteur, puisque je ne peux pas le payer, et, si je suis refusé à mon examen, ça ne sera pas ma faute... Bonjour!
Il s'était levé et cherchait son chapeau. Cette vertueuse colère en imposait à Clairette et éveillait ses scrupules.
--S'il disait vrai, pourtant? songeait-elle, quels reproches n'aurais-je pas à m'adresser? Landry! protesta-t-elle, je ne veux pas que nous nous quittions fâchés... Voyons, combien te faudrait-il?
--Dame, dit le bon apôtre en calculant sur ses doigts... Il y a, d'abord, les répétitions à dix francs par leçon, et j'ai un mois en retard, mettons six cents francs... Et puis, pour les repas que je suis forcé de prendre depuis deux mois à Paris, faut bien compter, avec les menus frais, une vingtaine de louis... Ça fait en tout un billet de mille, quoi!...
--Je vais chercher l'argent là-haut, soupira la jeune fille; mais Landry, tu me jures que tu l'emploieras à payer ce que tu dois!
--Tiens, je me _coupe_, repartit le Traquet en esquissant, d'un geste de gamin, une croix sur sa poitrine... «Paille de feu, paille de fer; si je mens, j'irai en enfer!...» D'ailleurs, je t'apporterai les reçus... Mais dépêche; si je manque mon train, je manquerai aussi mon cours...
Clairette redescendit, tenant dix billets bleus que le Traquet empocha. Il s'esquiva avec un grand merci et s'achemina, tout guilleret, vers la station.
En rentrant pour desservir, Monique trouva l'orpheline les coudes sur la table et le front dans les mains. A présent que Landry était loin, elle doutait de nouveau, se reprochait d'avoir été trop faible, s'effrayait pour l'avenir et se laissait envahir par de pénibles pressentiments.
--Qu'as-tu, ma mignonne? demanda la servante, te voilà _éberlobée_ et mélancolieuse comme un rossignol en cage...
Dans l'isolement où elle vivait, Clairette s'était habituée à traiter Monique comme une amie. Elle lui confiait volontiers ses tracas. Ce matin, plus que jamais, elle éprouvait le besoin de se dégonfler le cœur et elle lui confessa ce qui venait de se passer. La vieille Limousine poussa un grognement sourd; elle n'avait pas la moindre confiance dans le Traquet; elle savait, par les commérages de l'avenue, que Landry fréquentait chez Mme Alicia, et, depuis lors, elle l'avait pris en grippe.
--Ah! s'exclama-t-elle, pauvre âme simplette du bon Dieu! En voyant ton écervelé de frère s'en aller gai comme pinson, j'aurais dû me douter qu'il t'avait joué quelque méchant tour... Ça n'est pas le premier, ce ne sera point le dernier... Ma fille, il faut être bonne, mais il ne faut point être dupe!... Et, par ainsi, tu lui as donné de l'argent?
--Naturellement; il assure qu'il en a besoin pour ses examens; je me serais fait conscience de nuire à ses études et de l'obliger à interrompre ses cours.
--Ses études? grommela Monique, elles sont jolies, ses études! Monte un peu dans sa chambre et regarde les livres qu'il a empilés sur sa table; ils ne sont même pas coupés!... C'est point dans le droit qu'il travaille, c'est plutôt dans le travers; c'est point ses cours qu'il suit, c'est les cailles coiffées!...
--Oh! Monique!...
--C'est bon! Je ne suis ni aveugle ni sourde, merci à Dieu! Si je ne dis point ce que je vois et ce que j'entends, c'est que je n'aime point à _brenasser_ dans les affaires des autres. Chacun son métier et les vaches seront bien gardées... N'empêche qu'à mon avis ton frère n'a que du vent dans la tête et pas beaucoup de cœur dans la poitrine... Au lieu de s'acoquiner avec ce La Guêpie, il ferait bien mieux de prendre pour modèle son ancien ami...
--Quel ami?
--Eh! le fils Gerdolle, donc!... Je n'aime point le pépiniériste, qui est un méchant drôle; mais, du fils, je ne puis dire que du bien... La vérité avant tout!... Voilà un garçon de bon sens et de bonne conduite, qui a profité de ce qu'il a appris aux écoles... Et, avec ça, un travailleur, qui ne perd point son temps à _berlauder_ dans les rues.
--Qu'en sais-tu? demanda Clairette, émue et intriguée.
--Pardi, je le vois de mes yeux, depuis deux mois que le gas est rentréchez son père... Je m'étonne que tu ne l'aies point, des fois, rencontré en allant à l'église!... Il a obtenu son diplôme d'_architéque-paysagiste_... Je ne sais point au juste ce que ça veut dire; paraîtrait, tout de même, que c'est un bon métier et où on gagne gros... Le père et le fils demeurent ensemble; mais le jeune homme s'absente souvent, parce que sa besogne l'appelle dans les châteaux du voisinage...
Clairette ne poussa pas plus loin ses questions; elle craignait que Monique ne devinât son trouble. Elle remonta, toute songeuse, dans sa chambre. En passant devant une glace, elle s'y regarda involontairement et fut confuse en constatant l'insolite animation de son visage. Ses yeux noirs brillaient et une soudaine rougeur était montée à ses joues. Pendant sa dernière année de couvent et depuis la mort de son père, son évolution religieuse, son détachement des choses mondaines, joints à sa douleur filiale, l'avaient laissée indifférente à la coquetterie féminine aussi bien qu'aux questions de toilette. Elle ne se préoccupait plus de plaire ni de paraître belle,--et, cependant, elle embellissait davantage chaque jour. Son corps s'était élancé; sa taille s'était amincie et assouplie; le modelé du buste et des épaules s'arrondissait en lignes harmonieuses et pures; sous les vêtements de deuil, la peau prenait des blancheurs de lait; les traits du visage s'étaient allongés; le feu des yeux noirs, le sourire d'une bouche spirituelle, leur donnaient une vivacité, un éclat tout printaniers. En la voyant, on pensait à la grâce des matinées de mai, au charme des muguets des bois.
Cet après-midi, après avoir quitté Monique et s'être arrêtée devant la glace, Clairette, pour la première fois depuis des mois, eut conscience de sa beauté. En même temps, elle s'aperçut de la splendeur que juin tout flambant répandait sur la campagne. Une chaude lumière faisait planer de blondes poussières de pollen sur les prés mûrissants et les seigles onduleux: l'eau de la Bièvre jetait des éclairs à travers les saules; le feuillage palpitant des peupliers était tout grouillant de scintillements argentés; les cerises rougissaient dans les vergers; du fond des blés encore verts, les alouettes à l'essor montaient avec de légers bercements d'ailes et, tout là-haut dans le ciel bleu, chantaient invisibles...
La jeune fille savourait cette joie éparse dans l'air. Ses yeux erraient sur les jeunes frondaisons des pépinières, sur les cerisiers vermeils, sur la crête du mur mitoyen où s'épanouissaient des joubarbes et de frêles coquelicots. Ainsi, Jacques était de retour; il vivait à quelques pas d'elle! Peut-être, à ce même moment, se promenait-il sous les arbres fruitiers, de l'autre côté du mur semé de plantes fleuries! Depuis longtemps déjà, elle était persuadée que Jacques l'avait oubliée; elle-même, dans la ferveur de son prosélytisme religieux, s'était efforcée d'effacer le jeune garçon de sa mémoire, de l'immoler sur l'autel du Dieu jaloux qu'elle voulait uniquement servir; mais, malgré tout, les propos de Monique venaient de réveiller les sensations d'autrefois. La petite herbe du premier amour n'était pas morte et Clairette en sentait remuer les minuscules racines, demeurées vivaces au tréfonds de son cœur.
Pendant les jours qui suivirent, l'idée de la présence de Jacques occupa plus que de raison son esprit et lui fit envisager la vie sous de moins sombres couleurs. Dès le matin, en poussant les persiennes, elle fixait plus curieusement ses regards sur le clos du pépiniériste et, involontairement, elle les y attardait avec l'espoir confus d'apercevoir le jeune homme au détour d'une allée. Un matin, elle eut la satisfaction de le voir. Il se promenait, en rêvassant, au long des plantations de poiriers, et elle put l'examiner à loisir sans qu'il se doutât qu'on l'épiait. Elle le trouva grandi et embelli dans le complet de cheviote bleue qui lui composait une toilette très simple, mais très seyante. L'adolescent gauche et imberbe d'autrefois avait pris du corps, de l'aisance, et portait une barbe châtaine taillée en pointe. Il était devenu un joli garçon, à la tournure virile, aux traits fermes et fins, à la mine sérieuse. Un moment, comme s'il eût deviné qu'on l'observait, il releva la tête dans la direction de Chanteraine, et Clairette, pour ne pas être surprise, n'eut que le temps de se reculer brusquement dans l'intérieur de sa chambre. Elle rougit jusqu'aux oreilles, eut honte de sa faiblesse et se reprocha comme un péché la complaisance qu'elle avait apportée à cet acte de curiosité, ainsi que la troublante émotion qu'elle en avait reçue.
Son âme devait être troublée plus grièvement encore quelques jours après. Pendant les longs après-midi d'été, elle s'était imposé la tâche de mettre en ordre la pièce qui avait servi de «laboratoire» à son père, et d'y classer pieusement les notes d'histoire naturelle prises par l'ornithologue. Un soir qu'elle était occupée à vider un tiroir encombré de fiches, elle aperçut au milieu des paperasses un paquet de lettres nouées par une faveur d'un rose fané, et, violemment, son cœur sursauta: elle venait de reconnaître sa correspondance enfantine avec Jacques Gerdolle. Comment ces lettres, que Jacques affirmait avoir soigneusement cachées, étaient-elles tombées entre les mains de Simon Fontenac? Pas un moment elle ne songea à accuser son ancien ami d'une trahison; elle eut, sur-le-champ, l'intuition de ce qui avait dû se passer: le père Gerdolle avait, sans doute, fouillé le pupitre du lycéen, et sans vergogne, pour satisfaire une basse vengeance, il avait livré la correspondance à l'ancien juge. Cette mortifiante découverte atterra Clairette. Elle était prise d'un tel tremblement que la liasse glissa d'entre ses doigts et que les lettres s'éparpillèrent sur le parquet. Elle comprenait, maintenant, ces rigueurs paternelles dont l'apparente injustice l'avait si souvent révoltée. Elle faisait amende honorable à son père et se désolait d'avoir douté de son affection. Elle rassembla hâtivement les papiers épars, afin de les jeter au feu; mais elle ne put résister à la tentation de les relire. A mesure qu'elle parcourait ces billets, où toute sa naïve tendresse d'adolescente s'était épanchée, une flamme lui brûlait les joues et, en même temps, tout le passé revivait devant ses yeux:--ses joies ingénues en écrivant à la dérobée ces protestations d'amour; son unique rendez-vous avec Jacques, au pied de la meule... Elle se représentait l'indignation de Fontenac, lisant les compromettantes effusions de sa fille; la joie mauvaise du pépiniériste, attisant cette première explosion de colère. Une inexprimable confusion accablait Clairette; il lui semblait que tout le pays devait être instruit de sa précoce perversité et qu'elle n'oserait plus sortir de Chanteraine. Elle se regardait comme la cause de tous les chagrins qui avaient précipité la mort de Simon. La complaisance avec laquelle, depuis quelques jours, sa pensée se reportait vers Jacques, lui apparaissait comme un odieux sacrilège. Elle jurait, cette fois, de bannir à jamais le jeune Gerdolle de son souvenir et, malgré tout, les lettres accusatrices lui devenaient plus chères; elle ne se sentait pas le courage de les anéantir...
V
Sous la tonnelle de houblons du pépiniériste, Février et Cyrille Gerdolle se rafraîchissaient en vidant une bouteille de vin blanc. On était en pleine canicule; le soleil de juillet tombait en rayons brûlants du haut d'un ciel implacablement bleu; d'insupportables vols de mouches bourdonnaient parmi les feuilles alanguies; le long des plates-bandes grillées, des sauterelles bruissaient, stridentes; l'air qu'on respirait semblait sortir de la gueule d'un four.
--Hein, mon vieux, ça chauffe! disait le marchand de curiosités en lapant à petites gorgées le contenu de son verre; on passerait volontiers sa journée au fond d'une cave.
--Oui, approuvait Gerdolle, c'est un temps qui donne la _flemme_; heureusement, nous autres, nous sommes en morte-saison.
--Moi aussi, déclara Février; il n'y a plus personne dans Paris et je ne vendais pas même pour mes frais de déplacement... Ma foi, j'ai clos la boutique et j'ai collé, sur les volets de la devanture, un carré de papier: «Fermé pour cause de voyage.» Je ne rouvrirai, comme l'Odéon, qu'au 1er octobre...
--Où iras-tu? demanda le pépiniériste, goguenard; aux bains de mer?
--Pourquoi pas?... Mme Miroufle est au Tréport et elle m'a invité... Peut-être irai-je l'y voir!
--Alors, tout le monde file; l'avenue deviendra un désert... Il n'y restera plus que moi et les gens de Chanteraine.
--A propos de Chanteraine, observa Février en goguenardant à son tour, ton fameux plan a raté et tu n'as pas réussi à faire déguerpir les Fontenac... Te voilà refait, mon camarade, et tu as tiré les marrons du feu pour la commune!
--Qu'en sais-tu? grommela Cyrille en se hérissant; patience, rira bien qui rira le dernier!... Feu Fontenac n'a pas laissé une grosse fortune, et j'ai en idée que la maison sera bientôt trop lourde pour les épaules des héritiers: la fille n'entend rien aux affaires; quant au garçon, c'est un fainéant qui aura vite fricassé sa part d'héritage.
--Oui, le jeune drôle a un furieux appétit de plaisir et il est entre les mains d'une petite personne qui le mènera bon train... Mais pour ce qui est de la fortune, ajouta Février, tu pourrais bien te tromper, mon vieux... J'ai ouï dire, à des connaisseurs sérieux, que le grand-père Fontenac possédait, dans sa collection d'objets d'art, deux pièces rarissimes, qui vaudraient à elles seules, au bas mot, plus de deux cent mille francs à l'Hôtel des Ventes. Par conséquent, la succession serait beaucoup plus considérable que tu ne le crois... Seulement...
--Seulement? répéta Gerdolle, dont les petits yeux roux s'allumèrent.
--Seulement, voilà le _hic_... L'aïeul Fontenac, qui était méfiant, a si bien caché les objets en question qu'on ne peut plus les retrouver et qu'on les cherche encore...
--Vraiment! reprit le pépiniériste en affectant un air détaché... L'ancien les aura peut-être tout bonnement _lavés_...
--Je ne crois pas... On ne lave point de pareilles pièces sans que ça fasse du bruit... Dans le monde de la curiosité tout se sait, et, après informations prises près des gens du métier, personne ne se souvient d'une vente de cette importance...
--Après tout, je m'en fiche, repartit Gerdolle avec indifférence, j'ai d'autres chiens à fouetter... Encore un verre, mon vieux, et bon voyage, si tu vas à la mer!... Quant à moi, je te quitte pour mettre mes écritures à jour...
Ils se séparèrent là-dessus et, après que le brocanteur eut disparu dans l'avenue, le pépiniériste, debout sous l'arceau de la tonnelle, resta longtemps pensif, sans se soucier du soleil qui tapait d'aplomb sur son chapeau de paille...
Il n'avait pas perdu un mot des propos tenus par Février et les avait précieusement emmagasinés dans l'arrière-fond de son cerveau. Maintenant, il se délectait à les y rouler et à les faire tinter comme autant de rares pièces d'or.
--Ha! ha! se pourpensait-il, deux objets d'art valant, au bas mot, deux cent mille francs!... Bonne affaire!... Et ils sont introuvables, on ignore ce qu'ils sont devenus et on les cherche encore?... On les cherchera longtemps! Je le sais, moi, où ils sont!... Ils dorment tranquillement sous le cerisier de Chanteraine!... C'est à présent qu'il va falloir mettre les fers au feu et jouer serré.
Machinalement, il avait enfilé la grande allée de poiriers en quenouille qui aboutissait au pied du mur séparant son clos du jardin Fontenac. En dépit de la chaleur caniculaire, il allait et venait, la tête dans les épaules, l'esprit affairé à chercher un moyen de remettre l'affaire sur pied.
--Il faut, se disait-il, il faut que Chanteraine soit à moi... J'y emploierai le vert et le sec... J'ai été un sot de lâcher à Simon Fontenac les lettres de sa fille... Si je les avais encore en mains, je pourrais m'en servir pour rendre la demoiselle moins rétive... Quant au garçon, j'en viendrai facilement à bout... Il mène joyeuse vie, il a donc besoin d'argent et il ne rechignerait pas à palper une forte somme en belles espèces sonnantes... Seulement, voilà le diable: il est encore mineur...
Il en était là de sa méditation, quand il entendit un bruit de pas et aperçut son fils qui débouchait de l'avenue.
Jacques Gerdolle revenait d'un château des environs de Longjumeau, dont il était chargé de dessiner les jardins. Le tramway d'Arpajon l'avait déposé à Berny et il rentrait au logis pour l'heure du déjeuner. Il ne paraissait pas trop éprouvé par la grande chaleur. A l'abri d'un chapeau de paille à larges bords, son visage au teint mat, ambré par le hâle, ne portait aucune trace de fatigue; à peine une faible moiteur perlait sur les tempes. Dans un complet d'étoffe légère, son corps robuste et souple se mouvait librement. En le voyant, d'un pas ferme et comme rythmé, se diriger vers le vestibule, le père Gerdolle eut un mouvement d'orgueil. Il s'étonnait presque d'avoir procréé ce rejeton bien râblé, ce mâle à la tournure aisée et élégante. Tandis que ce sentiment de fierté lui faisait relever la tête, une soudaine inspiration lui illumina le cerveau.
--C'est ce beau gars-là, songea-t-il, qui, mieux que toutes mes manigances, aura raison des résistances de Mlle Fontenac...
Et il résolut d'avoir ce matin même, avec son fils, une explication à ce sujet.
Seulement, la matière était délicate et le pépiniériste ne savait trop comment s'y prendre pour entamer la conversation. Le temps était loin où il traitait son fils en petit garçon et où il lui intimait sèchement ses ordres. Depuis que Jacques était devenu un maître en l'art du jardinier-paysagiste, la situation s'était modifiée totalement. Les rapides succès du jeune homme, l'estime où le tenaient ses confrères, la clientèle toujours croissante et les honoraires toujours grossissants, imposaient au père Gerdolle une crainte respectueuse. Il adoucissait, maintenant, son humeur despotique et n'osait plus se permettre, avec Jacques, ses coups de boutoir habituels.