Champavert: contes immoraux

Part 7

Chapter 73,697 wordsPublic domain

—Ecoute, Abigail, une femme qui amollit un homme fort, c’est une basse femme! Crois-tu que tes charmes soient assez puissans pour me clouer à toi? crois-tu que je varierai à des larmes? Non! tes embrassemens sont vains! Je veux, Quasher a dit: Je veux! sois confiante en lui, il t’a donné son amour, il t’es resté fidèle, sur Dieu et sa parole, il est à toi pour la vie. Ne sois ni soupçonneuse ni jalouse, et c’est à tes pieds qu’il viendra déposer cet or....... Pleure, pleure, n’espère pas m’amollir. Adieu!...

III

HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT

Restée seule, Abigail se leva brusquement, mue par une profonde jalousie et l’intime sentiment de la perte de son amant. Elle redoutait, et sans doute avec raison, connaissant sa fière ambition et son audace, ou qu’il perdît la vie dans un pareil combat, ou que, vainqueur, recevant la grosse somme promise, il ne se livrât à tous ses goûts effrénés, à ses penchans glorieux, et que, tuméfié d’orgueil et d’opulence, il ne détournât la tête à son appel; qu’il ne la repoussât de sa case neuve, elle pauvre esclave noire et bonne, pour ces grandes dames à beaux dehors qui colportent des cœurs secs, des âmes basses et vénales, chez tous les jeunes hommes dont elles convoitent le bien, comme le scorpion sa proie, ou que, plus sage, il ne se hâtât de faire choix parmi les filles fortunées pour s’engraisser encore de quelque large patrimoine, de quelque large dot. Cette pauvre enfant voyait son abandon inévitable, et cette pensée déchirante l’accablait.

* * * * *

Au lieu de reprendre la route qui ramenait à l’habitation, comme après une soudaine résolution, elle s’enfonça dans les savanes, marchant sans cesse, se dirigeant vers les montagnes, se cachant à l’approche des insulaires, évitant surtout la rencontre des marrons et des _cudjos_. Ce pénible pélerinage par les monts, les fondrières, les ravines, les bois vierges, la harassait. Ses pieds endoloris par la marche refusaient de toucher le sol. Elle n’avait pris pour toute nourriture que quelques pommes des acajous couvrant ses montagnes, et bu de l’eau des torrens, où elle baignait ses jolies jambes enflées par la marche sur ces terres brûlantes.

* * * * *

Le troisième jour, vers cette heure de l’après-midi, appelée solennellement crépuscule par les faiseurs de romances à forté-piano, et simplement, _entre chien et loup_, par madame de Sévigné: à cette heure à laquelle la nature s’assombrit, et, mystérieuse, se voile comme une belle dame qui abat le tulle de son chapeau, et rend sa beauté douteuse aux regards avides, à cette heure où les couleurs s’évanouissent et les contours se découpent nettement comme des ombres phantasmagoriques sur une haute-lice azurée. Par une sente rapide et pierreuse bordée ou plutôt embarrassée de mélèzes, Abigail, tête baissée appuyée sur une branche flexible, se traînait comme ces pauvres voyageurs, qu’on voit arriver le soir dans les faubourgs cherchant d’un œil éteint l’enseigne consolatrice d’une auberge; la sueur ruisselait sur son front; elle soupirait violemment, et jetait quelquefois des plaintes quand son pied heurtait des cailloux. Ce sentier montait droit à une roche ardue qu’il pourtournait; au sommet de ce rocher, quelqu’un moins lassé, moins pensif, aurait remarqué un corps alongé, noirâtre, immobile, semblant le mât rompu d’un navire coulé, ou plutôt, un peulvan druidique des dunes armoricaines de la vieille Gaule. Abigail était à peine à trois cents pas de cet être mystérieux, quand soudainement il fut éclairé par un phosphore accompagné d’une détonation semblable à celle d’une arme à feu, qui gronda long-temps dans les plaines; elle poussa un cri lamentable et tomba la face sur terre. Aussitôt, avec la vélocité d’un lévrier qui se précipite sur le gibier atteint par le chasseur, le gnôme noir descendit la roche et la sente, volant droit à Abigail; à son aspect il recula consterné, laissant tomber ce mot:—Une femme!—Se heurtant la poitrine et s’agenouillant il la souleva et l’étendit sur des herbes. Ce fantôme était simplement un noir d’une haute stature, portant une longue carabine comme les Bédouins, un grand sabre et un coutelas à la ceinture.

—Femme, femme! vous êtes blessée! répétait-il, tâchant d’adoucir la raucité de sa voix.

Mais Abigail restait muette en sa douleur; la balle l’avait frappée dans les chairs de la jambe. Le noir, écartant sa robe, et accolant ses lèvres sur la plaie, pompait le sang épanché. Un voyageur témoin de cette scène si effroyable en apparence, sans doute, aurait pensé voir un vampire se repaissant d’une femme. Puis ensuite il versa l’eau-de-vie de sa gourde sur des feuillages, ceignit cette compresse sur la blessure, et lui frotta les tempes du reste de la liqueur. Bientôt, Abigail rouvrit les yeux et les égara autour d’elle.

—Femme n’ayez peur, l’homme que vous avez près de vous est votre ami.

—C’est vous qui m’avez tuée cependant, répondit-elle, se soulevant et s’adossant contre un arbre.

—Ne m’en voulez pas, femme! Jack a tant d’ennemis, qu’il ne peut laisser aborder sa retraite. La faible lueur du couchant m’a trompé, j’ai cru frapper un homme. Pardonnez-moi, ce sont les hommes que je hais, parce qu’ils sont lâches et féroces, d’autant plus féroces qu’ils sont d’autant plus lâches. Consolez-vous, la blessure n’est pas grave.

—N’avez-vous pas nom _Jack Three Fingered_?..... Oh! béni soit Dieu! je vous trouve enfin, je vous cherchais.

—Eh! pourquoi?

—Je suis Abigail, avez-vous souvenance d’elle?

—Non.

—Vous rappelez-vous cette femme que vous sauvâtes, il y a deux ans, des _pikarouns_ qui l’emportaient?

—Quoi, c’est vous!

—Jack, votre tête est à prix.

—Je le sais.

—Je vous dois la vie, et si je suis venue dans ces montagnes vous chercher, c’est pour acquitter cette dette; tenez-vous sur vos gardes, Quasher, pour remporter le prix de votre sang, viendra ces jours-ci vous pourchasser et vous tuer.

—Me tuer..... redit froidement Jack.

—Evitez-le bien, mais ne me le tuez pas, je vous prie!

—Femme, je te remercie, oublie le mal que je t’ai fait malgré mon cœur.

—Oh! si je vous pardonne! ne vous dois-je pas la vie? Vous avez disposé de votre bien.

—Femme, maintenant, que veux-tu que je fasse de toi? Veux-tu venir reposer dans mon repaire?

—Il y a trois jours que j’ai quitté l’habitation de mon maître, il doit être bien inquiet; si je n’étais blessée.....

—Oh! si ce n’est que cela, reprit Jack, tiens, prends cela en souvenir de moi, porte-le toujours sur toi, avec cela, tu seras forte.—C’était un sachet _obien_.—Et, levant doucement Abigail, il la chargea sur ses épaules robustes, descendit le sentier et disparut sous les acajous.

* * * * *

Le jour commençait à poindre, cependant tout dormait encore aux environs de Sainte-Anne, quand parut, devant l’habitation, _Three Fingered Jack_ chargé d’Abigail. Il la portait aussi légèrement qu’une jeune fille porte son urne à la fontaine. S’étant approché de la case, il la déposa à l’entrée.

—Adieu, Abigail!

—Adieu, Jack, veillez bien sur vous!

L’_obi_ heurta rudement la porte de son coutelas et s’enfuit prompt comme un cerf.

Hatsarmaveth Abraham Westmacot sortit accompagné, rencontrant du pied cette femme étendue et sanglante, il jeta un cri d’effroi.

—Calmez-vous, n’ayez peur, mon maître; c’est votre servante Abigail!

—Abigail!...

—Oui!... des marrons, après m’avoir blessée, m’avaient emmenée dans les montagnes, et m’ont rejetée à votre porte.

IV

TIRESOME CHAPTER

Avant d’aller plus avant, comme j’ai déjà parlé _d’obi_, _d’obiman_ et de sachet _obien_, il est bon que je dise à vous autres Européens ce que c’est qu’un _obi_.

Quant aux érudits qui croiront le savoir, ou qui auront lu ce qui suit dans le docteur Mosely, ils n’auront qu’à passer ce chapitre pédantesque et académiquement fastidieux.

Le docteur Mosely, auquel je dois cette histoire jamaïcaine, prétend gravement, dans son Traité du Sucre, _Treatise of Sugar_, que l’_obi_ et la filouterie ou le jeu sont les seuls exemples qu’il ait pu découvrir chez les natifs de la terre d’Afrique, dans lesquels un effort de combinaisons d’idées ait jamais été démontré.

Ah! master doctor Mosely, vous n’étiez pas négrophile!

Pauvre bon homme! il ne se doutait guère, en écrivant à la Jamaïque sur ses cannes à sucre, qu’il se faisait une postérité, et qu’il serait question de lui, de son _Treatise of Sugar_, et de son récit de Jack, en 1832. O incompréhensible _encatenation_ des événemens! Il a fallu pour en venir là qu’un montagnard alpestre naquît, descendît, et cherchant à user sa vigueur parmi les hommes de la plaine, se prît à farfouiller un bouquin anglais.

* * * * *

Généralement, le mot _obi_ désigne doublement la magie et le magicien; cependant, dans les colonies anglaises, on dit un _obiman_. Je n’offrirai d’autres probabilités étymologiques, sur l’origine et la signification de ce mot importé d’Afrique par les noirs dans le monde de Christophe Colomb, que celle-ci: _nobi_, en arabe, veut dire prophète, et, certes, il y a un grand rapport entre ces deux mots; retranchez par corruption au singulier la nasale initiale comme les Arabes le pratiquent pour le pluriel, et vous aurez le mot pareil; je ne donne pas cela comme article de foi: cependant, je crois être, modestie à part, assez agréable étymologiste; ayant fait force recherches paléographiques et paléologiques, entre autres, à l’âge innocent de seize ans, un gros in-folio, digne des bénédictins de Saint-Maure, sur l’origine des noms propres d’hommes et de lieux, petit puits artésien de science et d’érudition; je n’avais plus que quinze années de travail pour arriver à son parachèvement, et pour éditeur, en perspective, que l’imprimerie royale qui n’imprime pas, quand je l’abandonnai pour des œuvres plus digérées et beaucoup plus en harmonie avec notre époque vernissée, que l’étude de Pasquier, Fauchet, Ménage et P. Borel, etc., etc.

Après tout, je crois sincèrement que cette étymologie en vaut bien d’autres, même celle de M. Arouet de Voltaire qui prétend que boulevart vient de ce qu’on y jouait aux boules, et que c’était vert. Voir son Dictionnaire philosophique, au mot philosophique _Boulevart_.

* * * * *

La science de l’_obi_ est très étendue, plus étendue que la pharmacologie et la pharmacochimie, et, s’il y avait un examen à passer pour être reçu _obi_, plus d’un de nos brillans pharmacopoles aurait le nez cassé et serait bouté hors; je ne connais de profondément dignes, que M. _Roux_ avec son _paraguai_, maître _Guérin_ avec sa mixture, et le parabolain _Labarraque_ avec son chlore; tous trois passés maîtres en _obi_, et que pourtant d’ignares envieux voudraient voir précipiter, pierre au cou, dans le protoxide d’hydrogène séquanique.

L’_obi_, qui a pour but l’ensorcellement du pauvre monde, ou la consomption par des maladies de langueur, le spleen, se fait de boue de fosse, de cheveux, de dents de requins et d’autres créatures, de sang, de plumes, de coquilles d’œufs, de figures de cire, de cœurs d’oiseaux, de racines puissantes, d’herbes et de ronces inconnues encore aux Européens, que les anciens employaient aux mêmes usages. Certains mélanges de ces ingrédiens sont calcinés, ou enfoncés très profondément dans la terre, ou appendus à la cheminée, ou placés sous le seuil de la porte de celui qui doit subir le charme, avec accompagnement d’incantations et d’imprécations, proférées à minuit, ayant égard aux phases et aspects de la lune.

Un nègre qui se croit ensorcelé par l’_obi_, s’adresse à un _obiman_ ou _obiwoman_, de même qu’un malade, malade par son médecin, s’adresse à un apothicaire.

Des lois doucereuses ont été échafaudées dans les Indes occidentales pour punir de mort les pratiques _obiennes_; elles sont restées sans effet. Stupides législateurs! ce ne sont pas vos lois de sang faites dans vos Indes, qui sauront anéantir l’effet d’idées, dont l’origine est dans le centre de l’Afrique où vous allez moissonner vos esclaves!

Notre vieux docteur Mosely, et toujours dans son Traité du Sucre, _Treatise of Sugar_, dit avoir vu l’_obi_ du fameux nègre, voleur comme il l’appelle, _Three Fingered Jack_, terreur de la Jamaïque en 1780 et 1781, et que les marrons qui l’avaient tué, lui apportèrent. Cet _obi_ consistait en un bout de corne de bouc, remplie d’une compotion de poussière de tombeau, de sang d’un chat noir et de graisse humaine, le tout broyé en manière de pâte—ce n’est qu’après une savante et longue analyse, qu’il a pu formuler ainsi ce programme—. Un crapaud desséché, une patte de chat, également noir, une queue de porc, une bande de parchemin de peau de chevreau, sur laquelle étaient tracés des caractères avec du sang, se trouvaient aussi dans son sac _obien_.

Ces choses, avec un sabre émoulu et deux fusils comme Robinson Crusoé, composaient tout son _obi_, avec lequel et son courage, en vrai _highlander_, il descendait dans les basses terres dévaster et piller, pour subvenir à ses besoins. Son habileté à se retraiter dans les fourrés difficiles dominant le seul accès où personne n’osait le suivre, terrifia les habitans, et défia pendant deux ans le pouvoir civil et la milice des cantons voisins.

Il n’eut jamais de complice ni d’associé; dans les bois, aux environs du mont _Libanus_, lieu de sa retraite, se trouvaient quelques nègres fugitifs; les ayant marqués au front avec son _obi_, ils ne pouvaient le trahir. Il ne se fiait à personne, il dédaignait toute assistance, il volait seul, il soutenait seul ses combats, tuait toujours ceux qui le poursuivaient, et le seul il grimpa plus haut que le mont _Spartacus_.

Par sa magie, il était non seulement l’effroi des noirs, mais il y avait beaucoup de blancs qui lui croyaient quelque pouvoir surnaturel. Dans les climats chauds, les femmes se marient fort jeunes et souvent avec une grande disparité d’âge; Jack passait pour l’auteur des discords et des troubles; car en ce temps, comme en tout temps, comme aujourd’hui, les unions malheureuses, l’adultère, que sais-je? foisonnaient.

Donnez à un chien un mauvais renom, et pendez-le, dit le proverbe anglais: _Give a dog an ill name, and hang him_. Clameurs, clameurs sur clameurs s’élevèrent contre le cruel sorcier; et presque toutes les mésaventures conjugales étaient attribuées aux sortiléges jetés par Three Fingered Jack le jour des noces.

Dieu sait! Ce pauvre Jack avait assez de ses péchés à lui, sans le charger de ceux des autres.

Il aurait plutôt fait _une chaudière médéenne_ pour toute l’île, dit le docteur Mosely, et toujours dans son Traité du Sucre, _Treatise of Sugar_, que troubler le bonheur d’une seule femme. J’avouerai franchement que, pour mon compte, je ne sais trop ce que c’est qu’une _chaudière médéenne_; âne en mythologie, puritain n’ayant jamais touché, même du pied, le dictionnaire du païen Chompré. Quoi qu’il en soit, assurément ce n’est pas l’occasion qui lui manqua, et cependant, malgré sa haine pour les blancs, jamais on n’a ouï dire qu’il eût fait le moindre mal à un enfant, ou violenté une femme.

V

HOUND’S FEE

Mais Jack était destiné à la mort. Alléchés par les récompenses promises par le gouverneur Dalling, dans une proclamation datée du 12 octobre 1780, et la résolution prise ensuite par l’assemblée coloniale—_house of assembly_—, deux hommes de couleur, Quasher, que vous connaissez déjà, et Sam, fils du capitaine Davy, qui avait tué Master Thomason, pilote d’un vaisseau londrin, dans la rade de _Old-Harbour_, tous deux de Scotshall, ville marronne—_maroon town_—, avec une partie de leurs concitoyens allèrent à sa recherche.

Quasher, avant de partir pour cette expédition, se fit baptiser, et changea son nom en celui de James Reeder.

L’expédition commença, et tout le parti battit les bois pendant trois semaines, ayant pour ainsi dire bloqué, mais en vain, les plus profondes retraites de la partie la plus inaccessible de l’île où Jack résidait, tout-à-fait éloigné de toute société humaine.

Jack était une de ces organisations fortes, un de ces cerveaux puissans, nés pour dominer, qui manquant d’air dans l’étroite cage où le sort les a jetés, dans cette société qui veut tout courber, tout rapetisser à la taille vulgaire, rompent à tout jamais avec les hommes qu’ils exècrent s’ils ne rompent avec la vie. Three Fingered Jack était un lycanthrope!

* * * * *

Reeder et Sam, fatigués de ce mode de guerroyer, résolurent d’aller le chercher dans son repaire même, de l’y prendre d’assaut ou de périr dans l’entreprise.

Ils prirent avec eux un jeune garçon d’un bon courage et bon tireur, et laissèrent le reste du parti. Ces trois intrépides, que le vieux docteur Mosely se flatte d’avoir bien connus, venaient à peine de se remettre en route, que leurs yeux rusés découvrirent par le froissement des herbes et des halliers que quelqu’un peu auparavant avait passé par-là. Ils suivirent tout doucement ces empreintes, sans faire le moindre bruit, bientôt ils aperçurent de la fumée.

Alors ils se préparèrent au combat, et avant que Jack ait pu les entrevoir ils étaient sur lui: Il faisait rôtir des bananes—_plantains_—sur un petit feu, à terre, à la bouche d’une caverne.

Ce fut là une scène où des acteurs extraordinaires jouèrent un rôle extraordinaire.

Les regards de Jack étaient farouches et terribles, il leur dit qu’il les tuerait. Au lieu de tirer sur lui, Reeder répondit que son _obi_ n’avait aucun pouvoir de lui nuire, car il était baptisé, et qu’il n’avait plus nom Quasher. Jack connaissait Reeder, et comme paralysé, il laissa ses deux fusils à terre et ne prit que son coutelas.

Ces deux hommes, plusieurs années auparavant, avaient eu, dans les bois, un combat désesperé; dans cette lutte, Jack perdit deux doigts, et cette perte fut l’origine de son nom, _Three Fingered_, qui veut dire trois-doigtier. Alors il vainquit Reeder et l’aurait tué ainsi que ceux qui le secouraient, s’ils n’avaient pris la fuite.

A rendre justice à Three Fingered Jack, il aurait tué facilement s’il eût voulu Reeder et Sam, car de prime abord, ils s’étaient effrayés de son aspect et de l’épouvantable son de sa voix.

Et il le pouvait avec raison, et d’autant plus qu’ils n’avaient d’ailleurs aucun moyen de salut et devaient en venir aux mains avec l’homme le plus fort et le plus féroce. Jack était stupéfait, car il avait lui-même prophétisé que l’_obi blanc_ prévaudrait sur lui, et par expérience, il savait que le charme ne perdrait rien de sa force entre les mains de Reeder.

Sans autre pourparler, Jack, son coutelas à la main, se jeta au fond d’un précipice derrière la caverne. Le fusil de Reeder fit long feu, mais Sam l’atteignit à l’épaule. Semblable à un _bull-dog_, Reeder, sans regarder et le coutelas au poing, se précipita à corps perdu après Jack; la descente presque perpendiculaire avait environ trente mètres de profondeur; tous deux dans leur chute avaient conservé leur coutelas.

Ce fut là le théâtre où les deux plus robustes cœurs qui aient jamais été encerclés par des côtes, commencèrent leurs sanglantes luttes.

Le jeune garçon, auquel on avait enjoint de se tenir à l’arrière et hors d’attaque, parut au haut du gouffre, et, durant le combat, frappa Jack d’une balle au ventre.

Sam était rusé; il prit froidement un détour pour descendre au champ de bataille: lorsqu’il fut arrivé au lieu où elle avait commencé, Jack et Reeder s’étaient pris au corps et avaient roulé ensemble au bas d’un autre précipice sur le flanc de la montagne; dans cette chute, ils avaient tous deux perdu leurs armes. Sam, en se glissant après eux, perdit aussi son coutelas parmi les arbres et les buissons. Quand il arriva auprès d’eux, quoique sans armes, il ne resta pas oisif, et, heureusement pour Reeder, la blessure de Jack était profonde et grave; il était dans une violente agonie.

Sam tomba juste à temps pour sauver Reeder, car Jack l’avait saisi à la gorge avec son étreinte de géant; Reeder avait la main presque tranchée, et Jack ruisselait le sang par l’épaule et le ventre; ils étaient couverts tous deux de sang caillé, de balafres et d’estafilades. En cet état, Sam devint l’arbitre du combat, et décida du sort; il abattit Jack avec un fragment de rocher. Quand le lion fut renversé, les deux tigres lui écrasèrent la tête à coups de pierre.

Bientôt après, le jeune garçon trouva le sentier pour parvenir jusqu’à eux; il avait son coutelas avec lequel ils tranchèrent la tête de Jack et sa main à trois doigts, qu’ils portèrent à _Morantbay_; là, ils mirent leurs trophées dans un baquet de guildive; et, suivis d’une foule immense de noirs qui ne craignaient plus l’_obi_ de Jack, ils les portèrent à _Spanishtown_—San-Yago de la Véga—, à _Kingstown_, pour réclamer la récompense promise par la royale proclamation et l’assemblée coloniale.

VI

BLOOD’S REWARD

Quand Reeder et Sam passèrent, j’étais à _Spanishtown_ chez deux très vieilles bonnes femmes, deux sœurs presque centenaires, filles de colons espagnols, et nées long-temps après la prise de l’île sur les Espagnols par l’amiral Pen, aidé d’un grand nombre de flibustiers anglais et français, en 1655. Seul et double monument de la domination espagnole sur ces terres; espèce de cippes incarnés, attestant encore leur passage, comme les dolmeins druidiques sont là pour nous faire ressouvenir de nos aïeux les Gaulois, qui forment maintenant la couche végétative qui couvre comme un engrais le sol de la France. Ces saintes douairières, quoique recevant une pension du gouvernement, mortellement haineuses, n’avaient jamais voulu parler la langue des conquérans, passées, sans contact, à travers plusieurs générations, ces bonnes vieilles _hablaient_ toujours la divine langue castillane.

Pélerin religieux de toutes ruines, j’étais venu les saluer: ma visite les avait emplies de joie, les avait rajeunies de près d’un siècle, avait éveillé en leur âme mille souvenirs tendres et douloureux; elles m’avaient retenu pour quelques jours; j’étais pour elles comme un fils; elles me racontaient toutes ces vieilles choses que plus qu’elles savaient au monde, étalant au grand jour et pour la dernière fois, sans doute, les lambeaux dorés de leur mémoire, secouant les pages poussiéreuses de ce livre du gai-savoir, que le temps ronge comme un rat stupide, et qui allait bientôt se fermer avec leur vie dans la tombe.

Nous étions assis près d’une croisée et nous devisions, quand nous entendîmes un tumulte lointain et des décharges de mousquets. Nous nous levâmes et nous penchant à la fenêtre, nous vîmes Reeder et Sam, nos héros, marchant triomphalement, portant, au bout d’une pique la tête et la main du malheureux Jack. Ils étaient suivis d’un concours formidable surtout de _cudjos de Marroon town_, vêtus d’une braye et d’une veste de grosse toile que le gouvernement leur donnait chaque année, ainsi qu’un fusil tous les cinq ans, en paiement des services qu’ils rendaient à la colonie. Ces braves gens faisaient presque la police de l’île comme une maréchaussée; ils arrêtaient et ramenaient les nègres fugitifs, les vagabonds qui se retiraient dans les montagnes et les prisonniers de guerre échappés de _Port-Royal_. C’était un ramassis d’hommes de toute origine, de vrais _Klèphtes_, avec lesquels les Anglais avaient été forcés de faire une capitulation toute à leur avantage, n’ayant jamais pu les dompter. Le surnom de _cudjos_ leur venait du nom d’un de leurs vaillans capitaines. Ne pouvant plus guerroyer, ils s’étaient adonnés à l’éducation des bestiaux, qu’ils venaient vendre aux marchés de l’île. La plupart de ces montagnards étaient remarquables par leur belle et haute stature, leur force et leur adresse.