Part 7
Que l'abolition de l'esclavage soit décrétée dans le Congrès, et les Etats du Sud, s'ils se soumettent à cette décision, sont livrés à plus de cinq millions d'esclaves, donc au pillage, aux massacres, à l'incendie comme Saint-Domingue, ou tout au moins au chômage comme les Antilles; qu'ils ne s'y soumettent pas, et la violence des discussions parlementaires poussées à ce sujet de l'injure aux coups de cravache nous donne une idée de ce que sera la lutte transportée en dehors du Congrès et compliquée de la révolte des noirs.
Et cependant les Etats du Nord, par leurs émissaires et par leurs déclamations abolitionnistes, surexcitent ce terrible élément noir qui menace les Etats du Sud, à ce point qu'on n'ose plus s'y avouer l'imminence de la catastrophe, faute d'un expédient pour la conjurer.
Qu'on le cherche où on voudra, cet expédient indispensable, il en faudra venir, pour le trouver, à un grand mouvement par flux et reflux entre l'Afrique et l'Amérique.
Ce principe accepté, la difficulté, de politique et sociale qu'elle est aujourd'hui, ne sera plus que financière; mais les Etats du Sud sont assez riches, assez prévoyants pour s'assurer contre un péril de ruine absolue par un sacrifice d'argent.--Ce sacrifice d'ailleurs ne sera que momentané, ainsi que nous le prouverons plus loin; encore vaut-il mieux faire la part au feu que de laisser aller l'incendie.
Quant à la France, à l'Espagne, au Portugal et aux autres pays à colonies, quant au Brésil lui-même, s'il n'y a pas pour eux, ainsi que pour l'Angleterre et les Etats-Unis, un intérêt politique aussi direct, aussi flagrant dans cette mise en mouvement de l'élément nègre, ils se doivent de l'organiser en vue de leurs intérêts économiques, qui périclitent faute de bras, et de s'y associer comme chrétiens.
Il ne s'agit pas, en effet, de restreindre cette oeuvre miséricordieuse à telles ou telles mottes de terre éparpillées dans les océans, mais de l'étendre à trois continents du globe; car elle est de celles qui, sacrées du signe de Dieu, s'imposent de temps à autre à l'humanité comme une phase nécessaire dans sa marche progressive.
A cet effet donc, que les gouvernements s'emparent résolument de la traite, et, sous le nom d'émigration, l'élèvent à la hauteur d'une institution de bienfaisance.
Que l'avis en soit donné dans le continent africain, à tous les rois nègres riverains et du centre, dont les étables sont encombrées d'esclaves.
Que ces malheureux leur soient rachetés en aussi grand nombre que possible.
Qu'ils soient embarqués par groupes de famille et de nationalité, avec des interprètes chargés de leur faire comprendre qu'il n'y a plus de guerre au pays où on les mène; qu'ils ne souffriront plus ni la faim, ni la soif; qu'on ne les battra point; qu'on ne les accablera point de travail; que ce même vaisseau qui les emporte les rapportera libres et riches, dans un temps donné. Beaucoup étant déjà trop heureux de quitter leurs maîtres, quelques bons soins aidant, les plus désespérés seront bien vite résignés:--ce sont de grands enfants.
Arrivés au port de débarquement, ils seraient placés chez les industriels et les planteurs à titre d'engagés, avec salaire convenu, et sous la surveillance de l'administration, qui, par toutes voies de droit, s'assurerait de l'exécution mutuelle des clauses du contrat d'engagement.
Sous la même surveillance, dans chaque paroisse, il serait pourvu à leur éducation morale et religieuse, en même temps que par leur travail journalier ils s'en feraient une professionnelle.
Tous les dimanches, les hommes seraient exercés au maniement des armes, en vue de les préparer aux luttes qu'ils auront certainement à soutenir, comme les fondateurs de Libéria, après leur rapatriement.
On pourrait même, ainsi que l'idée en a été émise devant le Conseil d'État en 1854, après avoir été appliquée aux affranchis, avec un plein succès, dès 1853, par M. le contre-amiral comte Gueydou, gouverneur de la Martinique, faire rentrer les engagés pour une part assez notable dans les garnisons coloniales, jusqu'ici presque exclusivement composées d'Européens dont le surcroît de solde, les frais d'hôpitaux et les transports constituent une dépense énorme, et dont la mortalité est effrayante[82].
[Note 82: _Revue coloniale_, avril 1858.]
Leurs enfants seraient élevés jusqu'à six ans dans des salles d'asile; de six à dix ans, dans des écoles tenues par des religieux pour les garçons, par des religieuses pour les filles; et, passé cet âge, utilisés, à prix réduit, sur les habitations, selon leur aptitude et leurs forces, jusqu'à quatorze ans, où ils seraient admis dans la catégorie des hommes.
Ce sont là, du reste, ou à peu près, les conditions générales du système d'engagement actuel dans nos colonies, mais elles nous semblent incomplètes:
1° En ce qu'elles laissent partie à la charge de la Caisse d'immigration, partie à la charge de l'engagiste qui s'en rembourse sur le salaire de ses engagés, le prix de ces derniers, évalué par homme de quatorze à trente-six ans, et par femme de douze à vingt-cinq, dits adultes, à 500 francs; par non adulte, à 300 francs, et par enfant accompagnant sa mère, à 50 francs, frais de rachat, de transport, de vêtements et de nourriture à bord compris[83].
[Note 83: Traité Régis pour l'introduction d'engagés africains à la Martinique et à la Guadeloupe.--Décision de M. le gouverneur de la Martinique; Journal _les Antilles_, 24 novembre 1858.
Qu'il nous soit permis d'offrir ici tous nos remercîments à M. Régis, vice-président de la Chambre de commerce de Marseille, pour l'obligeance qu'il a mise à nous fournir de précieux renseignements.]
2° En ce que le salaire des engagés, 12 francs par mois pour les hommes, 10 francs pour les femmes, et 8 francs pour les, non adultes, sur lequel il est prélevé mensuellement 3 francs, 2 francs, et 1 fr. 50 c. pour couvrir leurs frais de libération, plus un dixième pour couvrir ceux de leur rapatriement, est insuffisant; car il en résulte qu'en fin d'engagement le pauvre nègre, qui n'a aucun instinct d'économie, et à qui d'ailleurs il serait difficile d'économiser, est rapatrié sans ressources d'aucune sorte.
3° En ce que la période d'engagement n'étant que de dix années, sur lesquelles deux sont à peu près perdues en apprentissage, l'engagiste a intérêt à rengager les mêmes individus, ce qui tend à les domicilier définitivement au détriment possible de la sécurité du pays où, dans un temps donné d'ailleurs, les vieillards consommeront sans produire; et au détriment certain de l'oeuvre civilisatrice, qui ne s'accomplira dans les Soudans que par le rapatriement intégral et périodique de ses émigrants.
Nous proposerions donc, et qu'on veuille bien se rappeler qu'il s'agit ici d'étendre la mesure à toutes les colonies du globe, nous proposerions de porter à douze années la période d'engagement, et d'élever le salaire des engagés à 20 francs par mois pour les hommes, à 15 francs pour les femmes, et à 12 francs pour les non adultes, qui bénéficieraient pendant huit années de leur passage à quatorze ans dans la catégorie des hommes.
Sur chaque solde mensuelle de ce salaire, il serait opéré une retenue qui, versée dans une caisse-tontine dite d'_immigration_, produirait intérêt et se grossirait de toutes les sommes laissées vacantes par les décédés.
Cette retenue pourrait être, par jour, pour les hommes, de 25 centimes, soit pour douze années, avec les intérêts accumulés (chiffre rond), de 1,450 fr. Pour les femmes, de 20 centimes 1,160 Pour les non adultes, de 5 centimes pendant quatre ans 78 fr} Et de 25 centimes pendant huit ans. 1,050 } 1,128
La moyenne constatée de la mortalité des esclaves étant autrefois de 2-3/4 pour 100 dans nos colonies, et de 3 pour 100 dans les Antilles anglaises[84], nous devons supposer que celle des engagés, placés dans des conditions de bien-être et d'état moral beaucoup meilleures, ne sera que de 2 pour 100 ou, pour douze années, de 24, d'où il suit que pour chaque catégorie le pécule accumulé par les retenues s'augmentera par les successions d'un sixième environ, et s'élèvera par conséquent:
Pour les hommes, à 1,690 fr. Pour les femmes, à 1,350 Pour les non adultes faits hommes, à 1,315
De cette somme, il serait fait trois parts, dont l'une serait acquise à la caisse-tontine d'immigration à titre de remboursement du prix de rachat, de transport et de rapatriement de l'engagé; dont l'autre serait payée à chaque ayant droit en marchandises à son choix et selon qu'il les jugerait de défaite plus avantageuse dans les Soudans, avec obligation aux hommes toutefois d'y comprendre un fusil, un sabre, de la poudre et des balles; et dont la troisième lui serait remise en numéraire.
[Note 84: _Recherches statistiques sur l'esclavage colonial_, par Moreau de Jonnès.]
Ces trois parts seraient:
Prix de rachat et de rapatriement Argent Marchandises
Hommes, 700 fr. 600 fr. 390 fr. Femmes, 700 500 150 Non adultes faits hommes, 500 600 215
Quant aux enfants proprement dits, ils seraient rapatriés à la charge de leurs parents.
Or, en opérant de concert sur un recrutement annuel de 130,000 engagés, qu'on pourrait aisément, s'il en était besoin, portera 150,000 et même à 200,000, car le Brésil à lui seul, avant d'avoir adhéré à l'abolition de la traite, en absorbait de 50,000 à 70,000 par voie de négriers, malgré les croisières anglaises[85], et d'après Mgr Kobès, vicaire apostolique de la Guinée et de la Sénégambie, le chiffre des populations soudaniennes s'élève à 50 millions d'âmes[86]; en opérant de concert, les puissances à colonies et les Etats américains se pourvoiraient en douze ans de 1,560,000 travailleurs inoffensifs sans contredit, en raison de la position qui leur serait faite, et les seuls qui puissent leur donner la somme la plus grande de travail possible.
[Note 85: Adresse du comité de l'Association anglaise et étrangère pour l'abolition de l'esclavage au comte Derby (juin 1858).]
[Note 86: Mission apostolique de la Guinée et de la Sénégambie.]
Réduits, en fin d'engagement, à 100,000, environ, par une mortalité normale et proportionnelle, c'est-à-dire à 54,000 hommes, 38,000 femmes et 8,000 non adultes faits hommes, sans tenir compte des enfants pour simplifier nos calculs, ils doteraient à leur départ les caisses d'immigration d'une somme _à elles acquise_ de SOIXANTE-HUIT MILLIONS QUATRE CENT MILLE FRANCS, qui désormais, assurant les opérations de recrutement sans retenue sur le salaire des engagés, permettrait de le réduire d'autant au bénéfice des engagistes;
Ils laisseraient au commerce, en échange de leurs pacotilles, CINQUANTE-SIX MILLIONS DEUX CENT MILLE FRANCS;
Et ils emporteraient, argent comptant, une somme de VINGT-HUIT MILLIONS QUATRE CENT QUATRE-VINT MILLE FRANCS à peu près, qui vivifierait les Soudans et reviendrait bientôt elle-même à son point de départ en échange d'objets d'exportation dont le prix de fabrique aurait été cinq ou six fois moindre, et d'objets d'importation qui quintupleraient de valeur sur les marchés européens et coloniaux.
Ce mouvement annuel de 100,000 individus, une fois le courant d'aller et de retour établi, entraînerait donc un mouvement commercial de CENT CINQUANTE-TROIS MILLIONS DE FRANCS, et ce ne serait là qu'un chiffre insignifiant comparé à celui qui s'agiterait dans les manufactures et sur les marchés du monde européen, en raison des produits coloniaux désormais surabondants, par conséquent à la portée des classes les plus pauvres, et sur les marchés soudaniens.
Quant à nos engagés, outre qu'ils seraient initiés à la vie civilisée, ils se seraient enrichis d'une somme relativement considérable et telle qu'une famille composée, par exemple, du père, de la mère, d'un non adulte fait homme en cours d'engagement et d'un ou plusieurs enfants en bas âge, après avoir remboursé son prix de rachat et son double transport, après avoir vécu douze ans dans une véritable aisance, posséderait en propre 755 francs en argent et 1,700 francs en marchandises, plus les économies qu'elle aurait pu réaliser.
Le rapatriement périodique s'opérerait enfin sur des points de la côte d'Afrique achetés ou même occupés par la force dans ce but; car il ne s'agit pas de marchander avec les moyens, et jamais coups de canon n'auraient été tirés pour plus noble cause.
Les cessions de territoire ne seraient ni coûteuses d'ailleurs, ni difficiles à obtenir; celui de Libéria, d'une étendue de 2,000 kilomètres de côtes sur une profondeur de 645, et que cédèrent, en 1821, au capitaine Stockton et au docteur Elie Ayres quatre rois riverains qui apposèrent une croix pour signature au traité, ne coûta pas un millier de francs représenté par six mousquets, une boîte de verroteries, dix boucauts de tabac, un baril de poudre, six pots de fer, douze couteaux et douze fourchettes, un baril de clous, quatre parapluies, un baril de rhum et autres bagatelles.
L'Angleterre, en 1852, acquit du roi de Cartebar un vaste pied-à-terre, au même prix à peu près, dissimulé sous forme de présent, par cette clause adroite du contrat de vente: «La reine d'Angleterre, par suite de son amitié pour le roi de Cartebar, et en considération de ce qu'il a conclu le présent traité, lui fait don des objets suivants: une livre d'ambre, dix gallons de rhum, soixante-quinze livres de tabac, etc., etc.»
Rien n'empêcherait que, simultanément à notre système de recrutement, on appliquât notre organisation des engagés à tous ces affranchis fainéants dont regorgent aujourd'hui les colonies anglaises et les nôtres.--Attentat à la liberté! non vraiment: répression du vagabondage, organisation du travail, prévoyance humaine et charitable, mesure économique et politique.
Il en pourrait être de même pour les esclaves du Brésil, de l'Espagne, des Etats-Unis, etc., etc.
Qu'ils soient déclarés libres et engagés, et, cette première satisfaction leur étant donnée, ils cesseront d'être impatients de liberté sans frein et de révolte.--Dans l'Union américaine, elle sera saluée comme une ère de réconciliation entre les Etats du Nord et les Etats du Sud, en même temps qu'elle aura pour conséquence de substituer dans tous les pays à esclaves l'engagement à l'esclavage, dans nos colonies et dans les colonies anglaises l'engagement à l'émancipation brutale, et d'introduire partout un élément nouveau, par conséquent inoffensif, en prélevant d'autant sur l'élément ancien, qui, se désagrégeant et se renouvelant ainsi peu à peu, sera mis promptement hors de valeur dangereuse sans que les travailleurs perdent en force numérique.
Il en résultera encore pour Cuba, le Brésil et les Etats-Unis, où un esclave, acheté 150 on 200 francs à la côte d'Afrique, se vend de 1,500 à 2,000 francs, parce que les négriers exploitent leur position compromettante de contrebandiers, que les travailleurs leur seront livrés au prix de 500 francs _une fois payés_ à la caisse d'immigration.
Et qu'on ne suppose point un renchérissement dans le taux actuel des rachats ou des engagements, car pour bien longtemps encore l'offre sera malheureusement supérieure à la demande.
Que si, dans les conditions plus haut posées et sur les trente millions d'hommes importés depuis trois cents ans dans les colonies d'Amérique ou d'Asie, quinze millions seulement, plus on moins ébauchés par la civilisation, eussent été rapatriés, il serait, à n'en pas douter, arrivé ceci:
Sous leur influence civilisatrice, des besoins nouveaux se seraient révélés dans les Soudans;
Sous la même influence, le commerce d'importation se serait centuplé;
Celui d'exportation se serait enrichi d'une somme énorme de richesses minérales, animales et végétales, qui nous sont inconnues ou ne nous sont connues que par échantillon;
La chasse aux nègres, qui coûte la vie à dix hommes pour un qu'elle livre à la traite, n'existerait plus;
A la traite elle-même se serait substitué un système de recrutement par engagement volontaire;
Par contre, nous aurions détruit l'esclavage chez les musulmans et la traite par caravane;
L'Afrique, enfin, acquise au christianisme, affiliée à la civilisation, serait à présent relevée de la malédiction qui pèse sur elle depuis quatre mille ans, et le monde chrétien n'aurait pas à se laver du crime de lèse-humanité qui le souille depuis trois siècles.
Or, ce qu'on n'a pas fait, qu'on le fasse: et la zone des Libéria, qui d'abord étreindra la Nigritie barbare et sauvage, s'étendant chaque année davantage, en moins d'un demi-siècle l'aura tout à fait étouffée.
Il n'y a point à se dissimuler quelles nombreuses difficultés entraveront ce vaste système à l'application; et, loin que ce nous soit une raison pour en formuler les dispositions de détail, ce nous en est une pour ne le poser qu'en principe. Il touche à tant et de si complexes intérêts; il tend à une révolution si radicale, que sa mise à l'étude, quant aux moyens d'exécution, ne doit et ne peut être élucidée que par autant d'hommes compétents qu'il met en cause de parties. Mais que la France, par le droit que lui en a laissé Montesquieu de provoquer _une convention générale de miséricorde et de pitié_, fasse appel à tous les pays à esclaves ou à colonies, et que dans un congrès ouvert à Paris, où chacun d'eux déléguerait, selon son importance, un ou plusieurs représentants, on discute et l'on élabore une série de questions toutes relatives au sujet qui nous occupe; l'ensemble de leurs solutions partielles sera la solution même du grand problème resté debout, malgré l'abolition de la traite et l'émancipation, tel que nous l'a posé la Providence.
Que si, pour les difficultés d'intervenir activement dans la mise en application de l'oeuvre civilisatrice dont je viens d'esquisser le programme, on nous faisait l'honneur de la laisser à notre charge, acceptons-la résolument. Aussi bien nous semble-t-elle en partie dévolue par la conquête de l'Algérie et par notre position au Sénégal.
Attaquons la Nigritie par ces deux points simultanément.
Au Sénégal, où M. le colonel Faidherbe, l'un des officiers les plus éminents de l'école Bugeaud, accomplit, par un système de guerre identique à celui du grand maréchal qui nous a donné l'Algérie, une révolution dont on ne saurait nier le caractère providentiel quant à l'ordre d'idées qui nous occupe; au Sénégal, sur la rive droite, la blanche, ménageons-nous des influences auprès des Maures Trarzas, Braknas, Dowich, qui sont évidemment des Berbers Senhadjas[87], en possession, ainsi que leur commerce l'atteste, des forêts de gommiers du désert; en relation nécessaire avec les Touaregs disséminés jusqu'au Touat, et dont, pour ce motif, il nous importe d'assurer la protection aux caravanes que nous allons diriger tout à l'heure du Sahara algérien sur Tombouctou et le haut Sénégal[88].
[Note 87: Le mot _Sénégal_ n'est que la corruption du mot _Senhadja_, et il viendrait de l'émigration des Senhadjas, Berbers du Moghreb, sur la rive droite du fleuve. D'après Iben Rhaldoun, cette émigration aurait eu lieu au commencement du neuvième siècle.]
[Note 88: La nouvelle de la bataille d'Isly est arrivée au Sénégal par le désert.]
Sur la rive gauche, la noire, faisons également des traités d'amitié avec tous les chefs, déjà nos alliés intéressés ou nos serviteurs plus ou moins soumis, et, en échange de la protection dont nous les avons couverts, de la paix que nous leur avons donnée, obtenons d'eux des cessions de territoires suffisants pour y créer des villages.
Faisons de Bakel une ville de huit ou dix mille âmes qui, par sa position, dominerait le haut du fleuve, protégerait nos établissements de la Falémé, que nous multiplierions, et serait un entrepôt de transit pour les importations du bassin du Niger, où nous arriverons de proche en proche par le Khasso et le Bélédégou.
Peuplons ces premières occupations, stratégiquement combinées, avec des familles nègres exportées de nos colonies; et dans cette émigration de bonne volonté, immergeons de force, s'il le faut, les meneurs dangereux qui se sont signalés dans les dernières séditions avec tous ces libres vagabonds déclassés par l'émancipation à leur préjudice autant qu'au préjudice du pays qu'ils affament en parasites.
En retour, fournissons-nous de captifs rachetés et d'engagés libres que nous placerons à loyer dans nos Antilles aux conditions déjà connues.
Après douze années révolues, et sans insister autrement sur les effets moraux produits, nous aurions pour effets matériels acquis et constatés, au Sénégal et sur le Niger, la densité d'un peuplement agricole, à nous dévoué; une production considérable qui nous fait défaut en coton, en arachides, en indigo, etc., etc., la traite des gommes assurée et l'exploitation facile des riches mines d'or du Bambouk; aux Antilles, une affluence de travailleurs et l'extinction du vagabondage.
Pas plus que pour le projet général, je n'entrerai pour ce projet partiel dans les détails d'exécution; il doit être étudié par une commission sous la présidence de M. le ministre des colonies.
Je serai plus explicite au point de vue algérien.
VI.
D'une immigration de noirs libres en Algérie.
Les pages qui précèdent et celles qui vont suivre, moins les modifications de détail justifiées par l'actualité et les nouvelles preuves à l'appui qu'il nous a été donné d'y introduire, furent écrites il y a dix ans, sous l'impression que nous avait laissée l'exploration, par renseignements, du Sahara, du grand désert et du Soudan, que venait de faire, de 1843 à 1848, M. le sénateur, général Daumas, alors colonel, directeur général des affaires arabes à Alger, et à laquelle il avait bien voulu nous associer[89]. Si nous ne les avons pas publiées plus tôt, c'est qu'elles avaient contre elles de devancer l'opinion publique, pour un moment enrayée par le préjugé sur la voie sans issue où l'avaient égarée l'abolition de la traite et l'émancipation des esclaves. La conscience satisfaite--par la mise en application de ces deux tristes mesures, dont l'une a eu pour effet d'interner tous les nègres de l'Afrique dans la barbarie, en les externant de tout contact avec les blancs; l'autre de les rendre à leurs instincts brutaux natifs et de ruiner nos colonies,--la philanthropie dormait en paix.
[Note 89: _Le Sahara algérien_, publié par le ministère de la guerre (1845). _Le Grand Désert_, ou voyage d'une caravane du Sahara au pays des nègres (1847).]
Gardez-vous bien, nous disait-on, de l'éveiller en sursaut, au milieu de son rêve humanitaire. Quelque précaution oratoire que vous y mettiez, elle criera sur vous--en français aussi bien qu'en anglais--au rétablissement de la traite!
Nous ne nous sentions pas assez fort pour braver l'anathème; mais aujourd'hui qu'en plein Parlement il a été porté contre S. M. l'empereur lui-même, c'est un devoir pour tous que de prendre parti dans un débat devenu national.
Nous avons, d'ailleurs, autorité, nous autres Algériens, providentiellement placés que nous sommes à la porte de sortie des émigrants; nous aussi, qui manquons de bras au grand détriment de la France; nous avons autorité pour réclamer à notre bénéfice, et plus encore peut-être au bénéfice des nègres eux-mêmes, esclaves aujourd'hui chez eux, demain libres chez nous, et que dans un temps donné nous rendrons à leur case paternelle chrétiens, riches et relativement civilisés, la mise en application d'un projet identique à celui qui doit raviver nos colonies.