Part 6
«Je dis qu'il faut _acheter des esclaves africains_, les affranchir et les débarquer dans nos colonies; en agissant ainsi, nous ferons acte de générosité et d'humanité. L'entretien de la flotte destinée à supprimer la traite coûte 500,000 livres sterling par an (12,500,000 francs); rappelez nos croiseurs et consacrez la moitié de cette somme à l'immigration de travailleurs dans nos colonies. Faites mieux: essayez d'employer pendant une année seulement cette somme entière pour l'immigration, à titre d'essai; l'abolition générale de l'esclavage sera le résultat infaillible de cette politique.»
«Donnez, ajoutait sir Robert Peel, donnez tous les encouragements en votre pouvoir à l'immigration de travailleurs libres et n'ayez aucun souci d'imputations que vous savez n'être pas fondées[74].»
[Note 74: Chambre des communes, discours cité par M. Baumès dans son excellent travail: _Immigration et traite des noirs_.--M. le baron Ch. Dupin, _Forces productives des nations_.]
Il n'y a point de faits ni d'éloquence qui tiennent contre le parti pris d'une routine aveugle et systématique, dont le point de départ est un préjugé.--M. Hume et sir Robert Peel échouèrent donc contre la cabale traditionnelle des vieilles influences abolitionnistes qu'il ne faut point ici confondre avec le peuple anglais ni avec son gouvernement éclairé; mais les sociétés pour l'abolition ont acquis en Angleterre une puissance qui s'enchevêtre dans le gouvernement par ses ramifications dans les Chambres, par ses moyens d'action dans les élections, par la presse dans l'opinion publique. Être abolitionniste, c'est avoir une profession qui, à défaut d'autre, pose un personnage dans le monde; prétexte à discours, prétexte à vanité de philanthrope, la pire de toutes, et dont l'effet s'évanouirait avec sa cause s'il n'y avait plus d'esclaves au monde. Il n'y a plus de louvetiers en Angleterre depuis qu'il n'y a plus de loups; mais qui donc oserait y supprimer les renards? Quelles clameurs parmi les gentilshommes des comtés!
Le gouvernement anglais, nous le répétons, accusé de _raviver la traite_, car le mot ne nous est arrivé qu'à sa seconde édition, dut, sous la pression abolitionniste, rapporter l'autorisation qu'il avait donnée à ses colonies de se recruter d'engagés à la côte d'Afrique; il ne faut pas chercher ailleurs le secret de son apparente contradiction avec lui-même, et des clameurs qui, dix ans après, l'assaillirent quand la France à son tour recourut à l'immigration des noirs.
Nous ne raviverons point ce débat regrettable; mais nous constaterons que la question de principe, de nouveau mise en cause, a trouvé de zélés défenseurs. «Assurément, disait le _Times_, une expérience dont l'objet est non-seulement de rendre la prospérité aux colonies libres des tropiques, mais encore de tirer la race africaine de l'état de dégradation dans lequel elle a été maintenue depuis des siècles, vaut bien la peine d'être tentée. Si elle réussit, elle ne pourra produire que du bien: ce sera le plus terrible coup qui ait encore été porté à la traite des esclaves; si elle échoue, il n'en pourra résulter aucun mal, car les choses ne sauraient être pires qu'elles sont en ce moment.»
Quoi qu'il en soit, la nécessité d'une immigration noire dans les Antilles étant démontrée et cette alternative étant posée, que, si elle ne s'opère pas ouvertement et loyalement, sous le patronage des gouvernements européens, elle se perpétuera par les négriers, où peut être l'indécision? «La guerre! objectera-t-on, la guerre! vous la perpétuerez en même temps dans l'Afrique intérieure.» Tout ce que nous avons écrit annihile l'objection: la guerre est inhérente aux moeurs des Soudaniens; l'abolition de la traite ne l'a pas détruite, pas même atténuée; elle fait comme autrefois des victimes, avec cette différence, qu'au lieu de les mettre en réserve pour la vente, elle les entasse pour la mort. Ce n'est point à la guerre qu'il faut s'en prendre directement, on ne la détruira pas par un effet subit de quelque mesure que ce soit; ce sera l'oeuvre du temps, aidé de la civilisation progressive que les peuples chrétiens ont mission d'introduire en Afrique.
Soit! si l'on veut: une demande périodique d'engagés noirs ravivera chez eux la guerre et les ghrazias; mais elle aura pour résultat de soustraire les prisonniers, dont le placement sera prévu et d'autant plus avantageux qu'ils auront été plus épargnés, aux horreurs des sacrifices et des exécutions sanglantes, pour cause d'encombrement, aux atrocités d'un esclavage sans pitié.
Par les rapatriements successifs des émigrants, elle s'atténuera cette fois, et, dans un temps donné, fera place à des recrutements pacifiques et de bonne volonté; elle aura un terme, enfin, tandis qu'avec la permanence des conditions actuelles nous la continuerons indéfiniment.
Ce fait douteux acquis, à tout prendre, que nous allons mettre en feu la Nigritie, quel pays n'y avons-nous donc pas mis? Et, pourtant, l'incendie ne s'y est-il pas éteint?--De même il s'éteindrait dans le Soudan, si nous savions le ramener aux proportions de ceux que les peuples civilisés allument l'un chez l'autre.--Vaut-il mieux l'y savoir moins grand peut-être, mais incessant ici ou là?
Comme conséquence de cette idée de guerre dont nous font un épouvantail les adversaires de l'émigration nègre, il a été proposé d'exclure les Africains du bénéfice de l'engagement, et de n'y admettre que des Chinois et des Indiens.--C'était déplacer la question: elle est africaine en effet et point du tout asiatique; elle a été soulevée en vue de l'amélioration du sort des nègres, qu'ont à faire ici les Chinois? Mais il est remarquable que d'un point de départ purement moral elle est, par la traverse, arrivée à un but tout économique, qu'elle eût atteint plus sûrement si on l'eût laissée dans sa voie; car c'est avec les nègres et par les nègres seulement qu'il sera donné à l'Europe d'en trouver la double solution.
L'opinion publique est maintenant unanime sur ce fait: «qu'il n'y a point de Chinois estimables disposés à s'expatrier pour vendre leur travail à nos colons. Tous ceux qu'il est possible d'enrôler par masses sont d'exécrables sujets. Les archives judiciaires de la Réunion en fourniraient au besoin la preuve. Leur passage, d'ailleurs, leur nourriture, leur entretien, leurs salaires, et enfin leur prix de cession, occasionnent des dépenses que les colonies ne pourraient couvrir sans sacrifices ruineux.
«L'essai qu'on en a fait a-t-il donc inutilement prouvé qu'ils sont trop vicieux individuellement pour n'être pas dangereux partout où ils sont réunis en assez grand nombre[75]?»
[Note 75: _La Crise alimentaire et l'immigration des travailleurs étrangers à l'île de la Réunion_, par A. Fitau, conseiller colonial. (Paris, 1859.)]
«En échange des avantages qui leur sont assurés, ils apportent leur travail, qui est d'assez médiocre qualité. Leur corps est faible, leur âme est vicieuse, leur esprit est imbu de superstitions sans nombre. Presque tous du sexe masculin, ils vivent à part, consomment très-peu de produits européens, empruntent fort peu à la civilisation européenne et ne donnent que de mauvais exemples. Enfin, ils épuisent le pays quand ils le quittent, en emportant tout l'argent qu'ils ont pu se procurer. En fait, l'émigration chinoise n'est pas une émigration proprement dite; _c'est pire que la barbarie naturelle, c'est de la barbarie systématique et artificielle_.
«Les émigrants de cette espèce peuvent bien prêter une assistance temporaire à des capitalistes, à des producteurs de denrées coloniales; mais ils ruinent le pays même et tendent à l'empêcher de devenir un foyer permanent de civilisation[76].»
[Note 76: _Immigration des travailleurs libres_. (_Revue Britannique_, décembre 1858.)]
Des coolis de l'Inde, également indolents, superstitieux, incivilisables, on peut dire à peu près ce que l'on a dit des Chinois, avec cette seule différence que, s'ils sont moins corrompus, ils sont moins industrieux. A supposer d'ailleurs qu'il fût loisible à l'Angleterre de les faire émigrer aussi facilement qu'on le suppose à tort, ce serait les vouer aux chances d'une mortalité qui, du mois de juillet 1856 an mois de juin 1857, en a enlevé 900 sur 4,994, durant la traversée, et moitié pendant la période de leur résidence à la Jamaïque[77].
[Note 77: Documents officiels cités par l'_Akhbar_ du 17 mars 1859.]
Des nègres donc! et rien que des nègres; «ils sont plus forts, plus faciles à civiliser que les coolis et les Chinois; ils n'ont point de préjugés enracinés contre le christianisme; ils consomment sans difficulté tous les produits de l'industrie européenne; ils acceptent les boissons comme les aliments en usage chez les chrétiens; ils dépensent largement dans le pays l'argent qu'ils y gagnent[78].»
[Note 78: _Revue Britannique_, lieu cité.]
Au point de vue économique, ce sont de rudes travailleurs, les seuls qui ne faiblissent point sous cet âpre soleil des tropiques qui fait fondre un corps blanc en sueurs énervantes et le dissout tout à fait à la longue; au point de vue moral, ils rentreront chez eux, nous l'avons dit ailleurs, comme autant de missionnaires de civilisation. Mais que les Chinois rentrent en Chine: s'ils sont chrétiens, ils seront martyrisés, et s'ils ne doivent pas y rentrer chrétiens, pourquoi les appeler chez nous? Que les Indiens rentrent dans l'Inde, avec quelques notions, si faibles qu'elles soient, de notre langue et de nos moeurs, ils iront renforcer l'élément menaçant qui tient en échec l'Angleterre. Ils seront d'ailleurs absorbés, les uns par une population de 400 millions d'âmes, les autres par une population de 160 millions, sans bénéfice aucun pour l'humanité.
Et pourquoi encore des scrupules à l'endroit du recrutement des nègres qui ne seraient pas libres ou libérés? Ce n'est là évidemment qu'une concession au préjugé; car ce sont avant tout les esclaves qu'il importe de soustraire à la tyrannie de leurs maîtres.--Les acheter, c'est les racheter, c'est étendre à des millions de captifs l'oeuvre de miséricorde des frères de la Merci.
Ils le savent par ouï-dire ou le sentent d'instinct, ces malheureux: un des officiers supérieurs de notre marine, chargé de la surveillance des recrutements sur la côte occidentale d'Afrique, écrivait récemment à ce sujet: «_Il est impossible de ne pas être touché de la joie que témoignent cet infortunés arrachés à la misérable existence qu'ils menaient sous l'impitoyable autorité de leur maîtres. Cet hommes se souviendront toujours que leur terre natale a été pour eux d'une rigueur inouïe_[79].»
[Note 79: _Moniteur de la flotte_.--Bulletin de l'émigration dans les colonies françaises, septembre 1858.]
Quant à la façon dont ces recrutements s'opèrent et dont on se fait en Europe une si fausse idée, la _Revue coloniale_ du mois d'août 1858 nous a donné les renseignements suivants émanés d'un agent commercial de la côte d'Afrique:
«Lorsque les marchands arrivent aux factoreries, nous soumettons à l'inspection du médecin les sujets qu'ils nous amènent: si leur état de santé et leur âge nous conviennent, nous faisons expliquer aux captifs par nos interprètes les conditions auxquelles nous consentirons à les racheter; nous avons établi des formules claires et précises. Chaque individu sait parfaitement qu'il sera libre, qu'il pourra se marier et que ses enfants seront libres comme lui, que l'esclavage n'existe pas dans les pays français; il connaît les salaires qui lui seront attribués, et la faculté qui lui est réservée de retourner dans son pays après les dix années d'engagement. Nous ne manquons pas de leur expliquer la différence qui existe entre ces engagements pris avec les Français et leur condition avec les négriers; et nous finissons toujours par leur demander s'ils consentent à toutes les conditions que nous leur proposons.
«Vous dire que la joie la plus vive éclate sur la figure de ces malheureux au fur et à mesure que les explications leur sont données, vous le croirez sans peine, car vraiment ils comprennent qu'ils seront heureux, libres et salariés avec les Français, ou esclaves avec les Portugais et les Espagnols; il n'y a pas à balancer. Aussi tous répondent avec joie: «Nous voulons aller avec les Français,» et cette décision est traduite par des battements de mains et par des danses joyeuses.
«Dès que l'engagement est fait et signé, nous faisons passer les engagés dans les grands baracoons préparés pour leurs logements. Le barbier leur rase la tête, nous les envoyons ensuite aux bains de mer et nous leur remettons des pagnes neufs pour se vêtir.
«Chaque matin, les escouades sont conduites au bord de la mer pour y prendre un bain de propreté; elles reviennent ensuite dans l'enceinte de la factorerie, où nous les occupons à des travaux souvent inutiles, à transporter de la terre sur un point pour l'y rapporter le lendemain, mais ce travail les occupe et c'est nécessaire.
«Dans chaque cour nous avons un noir bomba, qui raconte des histoires, chante des chansons, préside aux danses et entretient la gaieté parmi les engagés.
«Les repas se composent de racines de manioc et de haricots, parfois de poisson frais ou sec, quelquefois de cabris ou moutons lorsqu'on peut se les procurer. Ces repas sont au nombre de deux par jour, à neuf heures et à quatre heures du soir. La nourriture revient, en moyenne, à soixante centimes par jour, y compris le tabac et les fruits du pays, qu'on leur distribue de temps à autre dans la journée.
«Les femmes sont séparées des hommes dans des baraques à part pendant la nuit, et occupent une division marquée sous les hangars pendant le jour et aux heures des repas.»
Voilà pour les prétendues violences avec lesquelles s'exerceraient les engagements, et voici pour l'accueil fait aux engagés dans nos colonies:
«Nous vous annonçons avec plaisir, écrivait à la _Revue coloniale_ un des plus honorables habitants de la Martinique, que les Africains introduits par la _Stella_ satisfont les colons; leur santé est excellente; _la plupart jargonnent déjà le français_; ils travaillent bien et sont très-contents.
«_Ce sont là surtout les Africains qu'il nous faut_, et non pas de ces Africains recrutés à Sierra-Leone, qui sont la plupart de mauvais sujets, malins, roués et voleurs. Ceux-là sont, au contraire, d'excellents travailleurs, de caractère doux et obéissant. J'en ai cinq sur mon habitation, je voudrais en avoir cent. Je les amènerai de l'habitation le jour de l'arrivée du _Dahomey_, pour qu'ils apprennent aux nouveaux venus le bonheur dont ils jouissent ici, et pour aider à ne pas séparer les engagés des mêmes tribus.
«Vous aurez une idée du bonheur que ces Africains éprouvent dans ce pays, en sachant que la plus forte peine qu'on peut leur infliger, c'est la menace de les renvoyer en Afrique. Alors ils se jettent à nos pieds et promettent de ne plus commettre de fautes[80].»
[Note 80: _Revue coloniale_ d'août 1858.]
«Dans ces hommes, venus librement au milieu de vous pour vous assister dans vos travaux, disait M. le gouverneur de la Guadeloupe aux conseillers généraux de l'île, en octobre dernier, nous devons voir autre chose que des instruments de travail, nous devons voir surtout des hommes libres, engagés par un contrat légal et appelés sous la protection de nos lois et la garantie de nos règlements tutélaires. D'où vient donc que l'immigration africaine, accomplie dans ces conditions de surveillance et de garantie, a excité des défiances, ému des scrupules dont il faut respecter la sincérité? D'où vient que ces méfiances et ces scrupules ne se sont pas manifestés au sujet de l'immigration indienne, accomplie dans des conditions identiques? Et, cependant, _l'Africain, en débarquant sur cette terre peuplée d'hommes de sa race, est sûr d'y rencontrer plus de sympathies que l'Indien; cette terre n'est pas pour lui une terre étrangère: il y retrouve, au sein d'une société qui lui tend la main, les vestiges encore vivants de son idiome natal, et dans ce milieu sympathique si différent de celui qu'il vient de quitter, il puisera une plus facile initiation à la foi chrétienne et au régime de liberté et de civilisation auquel il est convié_.
«D'où vient donc, je le répète, que l'immigration africaine, oeuvre d'humanité et de civilisation, a suscité ces défiances, ému ces scrupules? C'est que l'immigration africaine se recrute dans cette race où, pendant des siècles, s'est recruté l'esclavage; c'est qu'au lieu de tourner les yeux vers l'avenir, on les détourne obstinément vers le passé, et que cette contemplation égare l'opinion dans des comparaisons impossibles; c'est qu'enfin ce passé avec lequel nous répudions toute solidarité comme toute comparaison, ce passé pèse encore sur le présent pour le dénaturer et le flétrir.
«Eh bien! messieurs, c'est à l'administration coloniale, c'est aux habitants à s'inspirer de la pensée du gouvernement, pensée d'humanité et de civilisation, non moins que d'intérêt pour les colonies; c'est à eux à seconder ses vues généreuses et fécondes et à répondre par leur vigilance et leur sollicitude à sa vigilance et à sa sollicitude. Voilà le devoir que je vous signalais tout à l'heure. Nous n'y faillirons pas et j'ose dire ici, messieurs, _que ce devoir a été compris et pratiqué_.»
Ces quelques lignes, nous l'avouons, sont pour nous consolantes et le seront également sans doute pour beaucoup d'autres. Chez qui donc, en effet, le seul mot d'_engagé_ n'éveille-t-il pas je ne sais quel sentiment de mélancolie? Pauvre jeune homme, à vingt ans, s'arracher aux bras de son vieux père et de sa mère en larmes; se courber une dernière fois sur le groupe inquiet de ses frères et de ses soeurs; partir en laissant là son coeur et, du haut de la colline, saluer de la main la cabane où sa place accoutumée sera vide ce soir!
Eh! ne vous apitoyez pas à distance, faites grâce à cet engagé de votre sensiblerie; chaque année, sous vos yeux, dans les mêmes conditions à peu près, le recrutement en prend 80,000 qui laissent, eux aussi, leur coeur à la maison; enfants, il en fera des hommes; ignorants, il les instruira et les rendra bientôt à leurs familles, dégrossis d'intelligence et de tournure, fiers de tenue, causeurs en bon langage, alertes au travail et joyeux au repos. C'est par le va-et-vient périodique de ses engagés que la France, en cinquante ans, s'est comme eux dégrossie et régénérée. Il en sera de même des engagés noirs et de la Nigritie.
Puisons-y donc à pleins vaisseaux et que «_les faits de Dieu par nous s'accomplissent_.» Cette vieille devise française est ici celle de tous les peuples chrétiens, et, de tous, l'Angleterre est la plus intéressée à l'écrire sur son drapeau; car c'est elle surtout que presse le besoin d'une large immigration noire, non pas seulement en raison de l'état de ses colonies, mais parce qu'elle y peut trouver un moyen facile et pratique de s'affermir à jamais dans l'Inde.
L'expérience lui a aujourd'hui démontré qu'elle ne peut faire aucune foi sur ses cipayes, ni même sur la population de son vaste empire de l'Asie.--Il n'y aura jamais alliance ni assimilation du mahométan avec le chrétien, non plus que du brahme,--car pour qu'il y eût alliance entre eux, il faudrait qu'il y eût communauté d'intérêts; pour assimilation, conversion des uns aux moeurs et à la religion des autres; or, leurs intérêts sont opposés et le prosélytisme chrétien le plus dévoué a toujours échoué chez un peuple qui se targue d'une religion révélée; le païen, au contraire, dont les idées sur Dieu sont indécises et qui n'a point de culte organisé, est aisément convertissable. Quels progrès ont faits, par exemple, les missions dans l'Inde, et de quelle influence, au point de vue religieux, y a été la domination anglaise, pas plus que la nôtre en Algérie?
De même, si les missions d'Afrique avaient eu quelque espoir d'agir sur l'esprit des Soudaniens musulmans de la haute Égypte, elles se seraient établies au centre du pays, et non pas à son extrémité sud, ainsi qu'elles l'ont fait, pour diriger de là leur action exclusive sur le Soudan central et païen.
Il y a moins de soixante ans que toute la zone soudanienne du Sénégal au lac Tchad était païenne; elle est musulmane aujourd'hui, comme ses conquérants, les Fellaths.--Le nègre enfin sera ce qu'on voudra le faire, musulman au Maroc, à Tunis, en Égypte, à Constantinople, en Arabie; chrétien dans les Antilles, dans les Guyanes, au Brésil, selon que son éducateur sera lui-même chrétien ou musulman. Sa facilité d'assimilation s'étend également au langage et aux habitudes spéciales qu'on veut lui faire prendre; agriculteur, ouvrier d'art, serviteur de la famille, matelot comme au Sénégal, soldat comme en Égypte avec Napoléon, comme au Maroc, comme en Algérie avec nos tirailleurs, comme à Sainte-Marie Bathurst et à Makarty avec les Anglais.
«La garnison de Sainte-Marie Bathurst est forte de deux compagnies de soldats noirs commandées par des officiers anglais appartenant aux _west indies_, régiments qui forment les garnisons de la côte ouest d'Afrique et qui fournissent aussi des détachements sur quelques points de la côte est de l'Amérique ... Les Anglais traitent leurs soldats noirs comme des Européens: ils sont bien nourris, bien logés, bien payés et assurés d'un avancement régulier. Aussi sont-ils devenus de véritables soldats; leur tenue est excellente, et ils portent l'uniforme avec une certaine coquetterie et une sorte d'orgueil militaire; fréquemment exercés, et n'étant jamais employés à autre chose qu'à leur service, ils manoeuvrent avec ensemble et précision. La manière dont je leur ai vu faire l'exercice de tirailleurs (c'est un officier français qui parle), sans autre commandement que le son du clairon, m'a étonné[81].»
[Note 81: Hyacinthe Hecquard, _Voyage sur la côte et dans l'Afrique occidentale_ (1855).]
Cette digression, qui, du reste, est suffisamment motivée par les déductions qu'on en peut tirer, avait pour but de nous amener où nous en sommes; à savoir que les Anglais ont su par la discipline militaire et des soins intelligents transformer des sauvages en bons soldats. Quel enseignement pour l'Angleterre que celui-là, et pourquoi donc, à défaut de soldats nationaux, irait-elle en chercher ailleurs que sur les deux côtes de l'Afrique pour les opposer dans l'Inde à la révolte et y assurer sa domination? Zanzibar, Berbera, les Comores, Madagascar sont à la porte de Calcutta; elle peut en six mois y lever une armée, et l'avoir, six mois après, disciplinée et mise en marche.
Les nouveaux engagés, acclimatés d'avance, mais absolument étrangers par leur langage au langage de l'ennemi, par conséquent inaccessibles à toute tentative de défection; de plus en plus anglais d'ailleurs, à mesure qu'ils s'identifieraient davantage avec leurs chefs et avec leurs compagnons blancs qui seraient pour eux autant de moniteurs, élèveraient bientôt leur vanité native jusqu'à l'orgueil d'un dévouement national. Leurs officiers feraient le reste; et n'oublions pas que le prix de rachat d'un nègre n'est que de 15 à 20 francs sur la côte est de l'Afrique.
Il ne nous appartient pas de développer ce projet, mais son exposé suffira, nous l'espérons, pour nous faire pardonner par les abolitionnistes d'outre-Manche notre boutade de tout à l'heure, à moins qu'ils ne soient aveuglément plus abolitionnistes qu'Anglais.
Les Etats-Unis, qui, jusqu'à ce jour, se sont tenus à peu près en dehors du progrès qu'ont fait dans le monde civilisé les idées antislavistes, ne sauraient cependant y être indifférents autant qu'ils le paraissent, aussitôt que se sont apaisés les incidents plus ou moins graves dont les élections présidentielles sont la cause ordinaire.
Dans l'Union américaine, en effet, la question de l'esclavage a pris la gravité d'une question vitale qui, dans un temps donné, se résoudra par un cataclysme.