Cham et Japhet, ou De l'émigration des nègres chez les blancs considérée comme moyen providentiel de régénérer la race nègre et de civiliser l'Afrique intérieure.

Part 4

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Cette satisfaction leur étant donnée, faute de moyens d'action suffisants pour la leur refuser, les nègres de la Martinique déclarèrent par l'organe de l'un d'eux, leur orateur, «qu'ils s'en montreraient dignes en retournant au travail;» en même temps que ceux de la Guadeloupe «consacraient le grand acte qui venait de s'accomplir par une fête,» dont un témoin oculaire, cité par M. Lenoël, nous a conservé la description[42].

[Note 42: Emile Lenoël, _Les Nègres libres et les Travailleurs indiens_ (_Siècle_, 18 juin 1848).]

Nous le laisserons parler avec tout son enthousiasme de style tropical.

«Enfin se lève le soleil qui doit éclairer la journée mémorable du 28 mai. On attend, avec une impatience frémissante, l'heure fixée pour la cérémonie.

«A onze heures et demie, la garde nationale et la troupe de ligne, musique en tête, partent de la place de la Victoire et se dirigent vers l'hôtel du Gouvernement, où le cortège les attend... Un coup de canon annonce le départ du cortège.

«Mille soupapes de puissantes machines à vapeur laissant échapper à la fois le fluide impatient et comprimé ne pourraient donner l'idée de l'immense clameur qu'a fait entendre la foule compacte et exaltée par le même sentiment. Elle entoure de ses flots tourbillonnants le cortège qu'elle accompagne sur la place de la Victoire, aux cris mille fois répétés de: vive la Liberté! vive la République! vivent nos libérateurs! Les uns dansent, trépignent de plaisir, s'embrassent; d'autres agitent leurs chapeaux au bout de leurs bâtons; enfin le génie de la liberté semble avoir embrasé tous les coeurs d'un saint délire, mais ce délire est celui de la joie, il est sympathique, irrésistible, il électrise toutes les âmes.

«Lorsque le cortège a passé près de l'arbre de la liberté, qui, pour la foule, était la liberté matérialisée, il y a eu des scènes que ne pourra jamais décrire celui qui les a vues, et comprendra celui qui n'en a pas été le témoin.

«Il semblait que tous voulaient s'élancer sur son sommet; on lui tendait des mains frémissantes; les uns pleuraient, les autres criaient éperdus; plusieurs embrassaient avec frénésie le sol sur lequel il était planté. Tous auraient préféré perdre la vie plutôt que la liberté qui leur était donnée.»

Touchant tableau qui fera galerie avec celui de M. Philipps, et sous lequel M. Lenoël a gravement écrit en façon de légende:

«A partir de cette époque, on ne vit plus _de longtemps_ ces scènes de pillage et d'incendie qui avaient ensanglanté la Martinique, ruiné de nombreuses familles et fait émigrer plus de trois cents personnes.

«_La liberté purifia donc les âmes des instincts cruels et haineux qui les avaient un instant égarées_.»

Et pourquoi donc, bon Dieu! badigeonner ainsi l'histoire et, de parti pris, religieux comme M. Philipps, politique comme M. Lenoël, la charger d'une couleur qui s'écaillera sous l'action du temps, et la laissera lire dans toute sa vérité?

Il est si simple cependant de l'écrire simplement. M. Lenoël lui-même n'a pas tenu longtemps contre ce procédé, tout contradictoire qu'il est de sa première manière; il ajoute:

«Mais malheureusement, elle (la liberté qui tout à l'heure purifiait les âmes) n'eut pas la puissance de leur imposer les sentiments de devoir et de travail sur lesquels repose la civilisation: les noirs désertèrent les habitations ou n'y donnèrent plus qu'un travail insuffisant pour cultiver toutes les terres et assurer toutes les récoltes. Un temps de rudes épreuves commença dès lors pour les Antilles.»

Nous sommes cette fois à peu près dans le vrai, et si la Martinique eut à traverser quelques luttes sanglantes, «la Guadeloupe, moins heureuse encore, ne passa point, sans un certain ébranlement, de l'ancien régime de l'esclavage au régime de la liberté[43].»

[Note 43: E. Roy, _Notice sur les colonies françaises en 1858_.]

Les nouveaux affranchis des deux îles, qui considéraient le travail de la terre comme symbolisant l'esclavage, ont aujourd'hui déserté partiellement les habitations, les uns pour se fixer dans les villes, les autres pour se retirer sur des coins de terre isolés, demandant ainsi à une petite industrie, à la chasse ou à la pêche, des moyens d'existence faciles et indépendants[44].

[Note 44: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

L'inaction et l'isolement les conduisent au dénûment, le dénûment à la maladie, aux infirmités incurables, à l'hospice et à la mort; le tout au grand détriment de l'oeuvre de civilisation que le gouvernement poursuit depuis si longues années avec une si généreuse persévérance[45].

[Note 45: Bulletin de l'immigration dans les colonies françaises, _Moniteur de la Flotte_, septembre 18S8.]

En d'autres termes, la population noire tend à disparaître progressivement, exterminée par la misère, et en raison directe des progrès que font en elle la paresse et le vagabondage, qui ont déjà réduit le nombre des travailleurs dans les proportions suivantes:

Esclaves en 1847. Travailleurs libres Différence. en 1856.

Martinique 72,850 48,545 24,302

Guadeloupe 87,752 50,338 37,414

Totaux 160,602 98,883 61,716

Même effet immédiat à la Réunion: désertion des grands ateliers, vagabondage des affranchis; et si l'île put aisément parer au mal en se recrutant de nouveaux travailleurs en Asie, il n'en est pas moins résulté pour elle que, sa population s'étant considérablement accrue par ce fait même, et les anciens esclaves qui étaient attachés à l'élève des animaux de basse-cour, au jardinage, etc., exerçant maintenant cette industrie à leur profit personnel, elle subit une crise alimentaire des plus graves, _car il faut diviser entre plusieurs la nourriture nécessaire à un seul_[46].

[Note 46: _La Crise alimentaire et l'immigration des travailleurs étrangers à l'île de la Réunion_, par A. Fitau, conseiller colonial (Paris, 1859).]

Tels sont donc, dans leur simplicité, les résultats économiques et moraux de l'émancipation!

Toute mesure sociale qui n'est pas à l'épreuve du chiffre est, de soi, mauvaise; pour être bonne, d'ailleurs, il faut qu'au lieu d'être partielle elle soit générale; or, les Anglais et nous sommes les seuls qui ayons émancipé nos esclaves; et qu'est-ce que cette exception? Encore se subdivise-t-elle en deux parts dont l'une, celle des heureux problématiques, n'est elle-même quant à l'autre, celle des malheureux incontestables, qu'une exception insignifiante.

Quelles seront les conséquences politiques de cette situation? Dieu le sait! Que si, pourtant, l'énergie sauvage de la loi de Christophe, les excentricités pénales de Toussaint et de Dessalines, et le Code rural, quelque peu sauvage encore, de Boyer n'ont pu sauver Haïti de sa ruine; à ce point qu'on se demande avec terreur si l'affreux drame qui s'y joue ne se terminera pas par un retour vers la barbarie, poussé jusqu'au cannibalisme, où vont les colonies anglaises avec leurs nègres vagabonds et pastoraux; où vont nos colonies avec leurs nègres citoyens et vagabonds?

Admis sans transition ménagée, sans éducation préliminaire, à la profession d'hommes libres, les nègres émancipés d'aujourd'hui, comme leurs frères d'autrefois, ne traduiront-ils pas en _mandingue_ le décret d'abolition? leur convoitise du bien-être et du luxe s'éteindra-t-elle dans la paresse? ne s'y développera-t-elle pas, au contraire, sous l'irritation des appétits les plus brutaux? et comme ils sont les plus nombreux, dix fois plus nombreux que la population blanche, n'en appelleront-ils pas, un jour, à la logique du plus fort?

Nous rions--nous qui rions de tout--de la parade impériale qu'a jouée S. M. Soulouque; elle a pourtant coûté, tant en massacres qu'en exécutions, 75,000 âmes environ. Mais nous ne l'envisagerons pas à ce point de vue.

Supposons que ce monomane d'égoïsme, de clinquant et de sorcellerie qui a nom Faustin Ier, «et dont la soif de sang n'a d'égale que la soif de l'or,» au lieu d'exterminer les plus éclairés de ses sujets, nègres ou mulâtres quels qu'ils fussent, se les fût attachés en les relevant dans leur dignité, en les appelant dans ses conseils, en en peuplant son sénat, en en faisant les auxiliaires de son pouvoir; au lieu de s'affilier aux sectaires du Vaudoux et du culte des couleuvres, se fût fait chrétien de bonne foi, avec un clergé intelligent et moral, dont l'influence, en même temps qu'elle aurait agi sur les masses, les eût reprises en sous-oeuvre par l'éducation des enfants et des adultes; au lieu de s'appuyer sur les bandits d'Accaau, les eût proscrits à juste titre, ceux-là; au lieu de batailler avec l'intelligente République dominicaine, se la fût associée d'abord, en vue de l'absorber plus tard; au lieu de miner le commerce et l'agriculture de son empire, en eût ramené les produits à l'ancien chiffre de 200 à 300 millions, avec lesquels il se serait donné une marine et une armée disciplinée; qu'au lieu de s'isoler enfin du monde civilisé, il s'y fût identifié en personnifiant, en lui-même et dans son peuple d'un million d'âmes, la régénération de la race nègre; supposons tout cela, car, ou tout cela est possible et sera, ou la perfectibilité des races nègres n'est qu'une utopie et leur émancipation qu'une faute qui les a voués à la destruction par la misère et par elles-mêmes et dont nous sommes responsables devant Dieu.

Or, tout cela étant, le drapeau de Soulouque devenait le drapeau de ralliement des sept à huit millions de nègres, dispersés, par centaines de mille, dans les Antilles, groupés par millions dans les Etats-Unis, et qui, sous l'influence d'une idée commune, appuyée d'une flotte haïtienne au besoin, se constituaient sur place en nationalité, ou s'allaient fondre dans la nationalité d'Haïti.

Ce fut là, pour un moment, le rêve de nos émancipés de la Guadeloupe et celui des insurgés de Sainte-Lucie, qui brûlaient les habitations et se ruaient sur le palais du gouverneur, en criant: _Vive Soulouque!_

L'imbécile eut peur de ce commencement d'exécution: «C'est encore un tour de ces coquins de mulâtres, dit-il; ils veulent me brouiller avec la France et l'Angleterre!»

Les journaux américains, qui tremblent, eux aussi, mais avec plus juste raison, en présence de l'élément noir qui menace d'envahir les Etats du Sud, avaient pris au sérieux cette manifestation «d'un projet de confédération noire qui grouperait autour du noyau haïtien la population esclave ou affranchie des Antilles[47].»

[Note 47: D'Alaux.]

Elle était prématurée pourtant, partielle d'ailleurs, donc inoffensive; mais que, Soulouque mort[48], un Toussaint ou un Boyer, complété par une éducation, qu'il aura reçue chez nous peut-être, qu'un homme enfin lui succède, et l'improbabilité d'aujourd'hui sera demain rendue possible par l'influence acquise et la puissance armée d'Haïti régénéré; par un mouvement insurrectionnel dans les Etats-Unis; par l'incessante aspiration des nègres des Antilles vers une indépendance que leur émancipation n'a point absolument satisfaite; et par cette instinctive solidarité de la peau qui, dans la Nigritie américaine, aura fanatisé sept ou huit millions d'hommes.

[Note 48: Ces pages étaient écrites avant la dernière révolution d'Haïti.]

A Rome, un sénateur avait émis l'avis de forcer les esclaves à se vêtir d'une façon particulière: c'était les mettre à même de se compter; le sénat rejeta l'imprudente proposition. Dans les colonies, les esclaves portaient avec eux leur marque distinctive; aujourd'hui qu'ils sont libres, ne se compteront-ils pas tôt ou tard? Ce jour-là commencera la lutte prévue des deux races, et si, comme n'en doute pas M. de Tocqueville, «la race blanche est appelée à succomber dans les îles américaines et dans le sud de l'Union,» l'émancipation ne peut manquer de hâter ce dénoûment.

IV.

De l'abolition de la traite.--État de l'Afrique intérieure.

Quand on a songé à réprimer la traite, elle avait pour débouchés les trois côtés de ce triangle immense qu'affecte dans sa forme le continent africain: l'un à l'ouest, sur l'océan Atlantique, où se fournissaient les deux Amériques et les Antilles; l'autre à l'est, sur la mer des Indes, où se fournissaient les îles de l'Afrique, la Perse et l'Arabie particulièrement; le troisième au nord, où se fournissaient, par les ports de la mer Rouge et la vallée du Nil, l'Égypte, la Syrie, Constantinople; par les étapes du désert, Tripoli, Tunis, l'Algérie, le Maroc et leurs vastes Sahara.

Il s'y faisait annuellement un mouvement de 200,000 esclaves environ, ainsi répartis:

Par l'ouest 150,000 Par l'est 50,000 Par le nord 22,000 -------- Total 202,000

Ces deux derniers chiffres, que nous donnons d'après MM. Moreau de Jonnès[49] et Fowel Buxton[50], ont été portés à 80,000 par la _Revue Africaine_ de décembre 1853[51], et réduits par M. le comte d'Escayrac de Lauture à 10,000 seulement[52].

[Note 49: _Recherches statistiques sur l'esclavage colonial_.]

[Note 50: _De la traite des esclaves en Afrique_.]

[Note 51: _De l'importance de l'occupation de Constantine_, par de Montvéran.]

[Note 52: _Le Désert et le Soudan_.]

Si pourtant le Maroc ne se recrutait annuellement que de 1,000 esclaves, comme l'avance M. d'Escayrac, il nous semble difficile que par cet apport insignifiant le nombre total de ceux qu'on y compte se soit élevé à 120,000 comme il est constaté[53].

[Note 53: Graberg de Hamzo (_Specchio de l'Imperio di Maroco_), et _Antislavery Reporter_ (cité par M. d'Escayrac).]

Quoi qu'il en soit de ces erreurs de statistique, le problème à résoudre était celui-ci: fermer à la traite tous ses débouchés, sous peine, n'en laissât-on qu'un seul ouvert, de n'avoir attaqué l'esclavage ni dans sa cause ni dans ses effets.

C'était tout simplement impossible; et cette impossibilité de fait ressortira d'une promenade par citations, autour de l'Afrique et dans le Soudan.

«D'après un rapport du capitaine Thomas Smee, qui fit en 1811 un voyage d'exploration sur la côte orientale d'Afrique, dit M. le capitaine de vaisseau Guillain, le nombre des esclaves annuellement exportés alors du port de Zanzibar à Mascate, dans l'Inde, à l'île de France, etc., n'était pas moindre de 6,000 à 10,000.

«Tarir, diminuer, ou gêner même une source si féconde de richesse, c'était jeter dans les intérêts de la population marchande, habituée à ce trafic que son code religieux approuve implicitement, une perturbation aussi énorme qu'injustifiable à ses yeux, et semer dans les esprits des rancunes implacables.--L'Angleterre ne s'émut ni des uns ni des autres, et, ceci est à sa gloire, elle a su constamment mettre au service de cette oeuvre généreuse une patience et une énergie dont nous devons regretter de n'avoir pas donné l'exemple.--Je l'avoue pour mon compte, rien ne me prouve l'égoïsme machiavélique dont on accuse cette grande nation à propos de la grave question qui nous occupe[54].»

[Note 54: _Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique orientale_, 5 vol. in-8°, avec atlas.--Ouvrage publié par ordre du gouvernement, par M. le capitaine de vaisseau Guillain.]

Après ces considérations loyales, auxquelles il est temps qu'enfin tout homme d'examen sérieux s'associe, M. le capitaine de vaisseau Guillain rappelle les traités divers qui, de 1822 à 1847, ont amené l'iman de Mascate, aux sollicitations de l'Angleterre, à supprimer la traite au nord de l'équateur.

A la même époque, M. Rochet d'Héricourt écrivait:

«Les négociants qui font le commerce des Petites Échelles de la partie de cette mer voisine du golfe Arabique naviguent avec de gros navires à trois mâts.--Ils achètent des esclaves que les Danakiles et les Soumalis amènent du sein des tribus les plus féroces des Gallas. Ils en achètent à Odéida, à Moka, où les transportent les naturels de Toujourra et autres, et viennent compléter leur chargement sur les marchés de Berbera[55].»

[Note 55: Rochet d'Héricourt, lettre datée d'Angola, 1848 (_Revue Orientale_).]

«En Afrique, ajoutait trois ans après M. le comte d'Escayrac de Lauture, la traite se fait sur la côte occidentale et la côte orientale. La première seule est bien surveillée. Il est à ma connaissance qu'en 1851 un navire à vapeur de 600 chevaux de force a chargé _à la côte orientale_, entre Mozambique et Zanzibar, 1,500 noirs à destination du Brésil. Ce navire peut, année moyenne, faire quatre voyages et introduire à lui seul 6,000 esclaves en Amérique.

«Les esclaves ne valent aujourd'hui (1853) que 15 francs sur la côte orientale d'Afrique, où on les achète en masse, par lots de 50 à 1,000, à tant par tête en moyenne; ils en coûtent environ 80 à la côte opposée et se vendent de 1,200 à 1,400 francs au Brésil.--Le propriétaire de la frégate dont je viens de parler pourrait donc, dès la première année et tout en mettant 2 millions de côté, armer quatre autres frégates à vapeur et transporter, l'année suivante, 30,000 noirs sur ses cinq navires[56].»

[Note 56: Comte d'Escayrac de Lauture, _Le Désert et le Soudan_.]

Que la traite, d'ailleurs, soit plus ou moins officiellement empêchée de ce côté, l'esclavage local n'en continue pas moins à se recruter dans l'intérieur sans rien perdre de sa stabilité première et de sa valeur d'état social, car les esclaves forment les deux tiers ou les trois quarts de la population totale de Zanzibar: ce sont des Africains provenant de toutes les peuplades qui occupent les régions intérieures de l'Afrique orientale comprise entre le Mozambique et le Djoub. Inutile de mentionner spécialement les individus isolés appartenant à d'autres contrées, tels que, par exemple, les esclaves abyssiniennes qui ornent le harem du sultan et celui de quelques hauts dignitaires[57].

[Note 57: M. le capitaine de vaisseau Guillain.]

Comme complément de ces témoignages acquis à notre proposition, et qu'il est inutile de multiplier, ajoutons que la foire pittoresque de Berbera, rendez-vous annuel des tribus de l'intérieur, des marchands de l'Yémen, de Mascate, de Ras-el-Kina, de Bossera, de Sour, etc., etc., des riches banians de Porbendeur, de Mandévi et de Bombay, n'a rien perdu de son importance comme marché d'esclaves. «De temps en temps un groupe d'enfants poudreux et harassés de fatigue y indique l'approche des caravanes d'esclaves, dont la plus riche est celle de l'Abyssinie, et dont les conducteurs sont attendus par leurs correspondants de Bossera, de Bendeur-Abbas et de Bagdad[58].»

[Note 58: _Idem_.]

Voilà pour l'est.

Sur le débouché nord où l'Égypte, Tripoli, Tunis ont adhéré à la suppression de la traite, où nous avons nous-mêmes aboli l'esclavage, a-t-elle perdu de son activité?

«Dans le Soudan tout entier, a dit un voyageur au Darfour, la branche de commerce la plus étendue et sur laquelle, _aujourd'hui encore_, repose réellement tout le mouvement commercial, est la vente et l'achat des esclaves.

«A Noufi, il n'est pas un marchand qui n'ait toujours 8,000 ou 10,000 esclaves tout prêts et des commis esclaves eux-mêmes associés à son commerce ou commerçant pour leur propre compte qui n'en aient chacun 1,000, 2,000, plus ou moins.

«Mohamed Ali, en frappant de droits énormes l'importation des esclaves en Égypte, _a tâché_ d'entraver ce commerce. On ne sait pas combien de milliers d'esclaves perdent la vie pour quelques centaines qui finissent par arriver en Égypte, au Moghreb, à Constantinople: il en meurt des milliers dans les ghrazias ou chasses qu'on leur fait pour les capturer; des milliers pour s'acclimater dans le pays de leurs ravisseurs, s'habituer à un nouveau régime de vie et aux travaux qui leur sont imposés; des milliers pour sortir du Soudan et traverser à pied d'énormes déserts; des milliers pour fournir des eunuques; des milliers pour avoir à supporter le froid de la Syrie, de la Turquie, de la Perse[59].»

[Note 59: _Commerce et industrie dont le Soudan_.--Relation d'un voyage dans le Darfour. Traduit et annoté par M. Perron, directeur de l'École de médecine du Caire, 1845, aujourd'hui directeur du collège arabe-français à Alger.]

«Avant les Turcs, dit un voyageur au Sennar, quand le Sennar était administré par des chefs indigènes, le roi de ce pays rassemblait, après le temps des pluies, deux ou trois cents cavaliers, une centaine de fantassins, puis, se portant sur le Fazoglet avec le souverain de cette contrée, il délibérait sur le point qu'il convenait d'attaquer; arrivés à leur destination, fantassins et cavaliers se couchaient dans les ravins, dans les bois et les herbes. Ils y attendaient la nuit, puis ils grimpaient sur la montagne, mettaient le feu aux habitations, égorgeaient, assommaient les malheureux nègres qui osaient résister, s'emparaient des enfants et reprenaient la route de leur pays.

«On faisait de même dans le Cordofan et, _aujourd'hui encore_, les chefs n'ont pas d'autre expédient pour se procurer des esclaves. Quand, parmi les prisonniers, il s'en trouve de vigoureux, les vainqueurs confectionnent de longues fourches en bois, et, dans l'intervalle des branches, serrent le cou du captif qui, ainsi maintenu, ne peut s'enfuir.

«Après la conquête du Sennar, les commandants de Mohamed Ali ont continué le commerce des esclaves et, _chaque année, le délégué du vice-roi à Kartoum fait trois expéditions_.

«Il faut avoir vu soi-même la traite des nègres pour se faire une idée des horreurs que les hommes commettent sur leurs semblables: une caravane part d'Éthiopie, composée de filles et de garçons; elle chemine lentement dans le désert sous la conduite d'un chef; si l'un des esclaves est malade, si, harassé, il ne peut continuer sa route, on l'abandonne dans un dépôt pour le guérir, l'engraisser, afin que plus tard on puisse s'en défaire avantageusement. Mais si la caravane se trouve éloignée de toute habitation, l'esclave reste sur place et meurt de faim ou devient la proie d'une bête féroce.

«Toutefois, comme le conducteur est tenu de rendre compte de sa marchandise, il fait saisir l'esclave et, malgré ses cris, il lui coupe les deux oreilles, qu'il salera pour les conserver et les exhiber lors de la reddition des comptes[60].»

[Note 60: Hamont, _Voyage dans le Sennar_, 1843.]

«Le roi de Darfour, dit un voyageur au Cordofan, _exporte_ chaque année 8,000 ou 9,000 esclaves dont un quart meurt dans les fatigues d'une marche impitoyable à travers le désert. Cette grande caravane est approvisionnée seulement pour le nombre de jours nécessaires; il faut que l'escorte fasse avancer tout le monde et gagne la plaine ou la montagne fixée pour la halte du soir. Dans cette navigation à travers les sables, on voit les malheureux naufragés qu'on laisse en arrière supplier, se tordre les bras. Ils ne demandent qu'une journée de repos, et ils montrent à quelques pas de là la seule escorte qui consente à les attendre: les hyènes et les chacals. Le chef de la troupe est sourd à leurs cris; il est cruel par humanité; le sort de la caravane dépendrait d'un retard, ce retard ne s'accorde jamais.

«Et quand, à quelques jours de là, voyageur monté sur un agile dromadaire, je traversais rapidement le même désert, c'est par les carcasses humaines nouvellement dépecées que j'ai trouvé mon chemin et que, le soir, j'ai reconnu la halte.

«Tel Turc, sur les deux rives du Nil, à côté de son harem, possède cent femmes noires qu'il livre, dans sa basse-cour, à une dizaine de nègres. Ces femelles mettent bas un enfant qui sera mutilé pour l'usage des harems et vendu quand il aura douze ans. Ces haras d'hommes _donnent_, année commune, 2,000 esclaves que la douane du pacha surveille et taxe et qui viennent au Caire se vendre au marché[61].»

[Note 61: Léo de Laborde, _Chasse aux hommes dans le Cordofan_, 1844.]