Cham et Japhet, ou De l'émigration des nègres chez les blancs considérée comme moyen providentiel de régénérer la race nègre et de civiliser l'Afrique intérieure.

Part 10

Chapter 102,146 wordsPublic domain

Par les soins intelligents de leurs chefs militaires et par leur tâche de chaque jour, en même temps que les hommes se façonneraient à la discipline, au maniement du fusil, de la pioche et de la charrue, les femmes et les enfants se feraient aux travaux du jardinage et des champs et, tous ensemble, recevraient des aumôniers une éducation chrétienne.

Ils s'acclimateront ainsi peu à peu et se familiariseront avec nos moeurs et notre langue.

Ce ne sont pas précisément des soldats qu'il s'agit de nous donner. Aussi leur laisserons-nous leur costume indigène, le serwal, la gandoura, et pour l'hiver un burnous. Serrée autour des reins avec une ceinture, la gandoura ne gênera pas plus qu'une blouse le maniement du fusil, et beaucoup moins que la capote ou la veste le maniement de la pioche; mais, outre que la discipline militaire à laquelle ils seront soumis est, ce me semble, pour des barbares, la meilleure école de civilisation, nous aurions en eux, au premier appel, et dans l'éventualité d'une guerre qui appellerait notre armée d'Afrique sur l'autre continent, un contingent d'hommes nombreux, faits à brûler des cartouches, étrangers aux Arabes par leur langue et leur religion, qui serait la nôtre, et que nous ne pourrions leur opposer.

Deux années suffiraient à cette première initiation, durant laquelle ils pourraient être également utilisés par le service des ponts et chaussées et mis exceptionnellement, pour les travaux urgents de la moisson, à la disposition des colons.

On les livrerait alors à l'agriculture et à l'industrie privée, dans les conditions plus haut posées: salaire de 20, 15 et 12 francs par mois,--retenue mensuelle au profit de la caisse d'immigration, etc.

S'il en était dans le nombre de trop rebelles au travail ou d'instincts dangereux, le fait serait constaté par procès-verbal et ils seraient renvoyés à la smala, où des peines disciplinaires--légales--leur seraient infligées, et où ils feraient corps à part dans les conditions à peu près où sont placés les ateliers des condamnés.

Ce serait là, du reste, l'objet d'un règlement d'administration dont nous avons dû nous borner à tracer à larges esquisses les données principales, et dont celui qui régit la matière aux Antilles et le décret présidentiel des 13 février-12 mars 1852, _relatif à l'immigration des travailleurs dans les colonies, aux engagements de travail et aux obligations des travailleurs et de ceux qui les emploient, à la police rurale et à la répression du vagabondage_, serviraient naturellement de base.

L'organisation de nos travailleurs, différant toutefois en plusieurs points essentiels de celle qui les régit dans les Antilles, notre législation devrait, par contre, nous être elle-même spéciale.

A leur arrivée chez nous, en effet, ils deviendraient pour deux ans engagés de l'État, qui, par conséquent, devrait pourvoir aux frais de leur rachat à 250 francs par homme et femme adultes, et à 150 francs par enfant de dix à quatorze ans, soit pour 100,000 (55,000 hommes, 36,000 femmes et 9,000 non adultes) 14 millions environ, à 100 francs de plus par tête qu'ils ne se payent à Ratt et sur les marchés du Maroc[103].

[Note 103: Léon G..., _le Maroc en 1858 1859._]

Ce ne serait là, du reste, qu'une avance de trois annuités qui se couvrirait au moyen des retenues versées à la caisse-tontine d'immigration, et qui resterait en définitive au compte des engagistes.

Que si l'on calcule d'ailleurs le bénéfice en main-d'oeuvre à prix réduit de 200 pour 100 au moins qu'en retirerait l'État pour l'exécution de ses grands travaux, et ce que lui coûte un ouvrier civil qui vient en Algérie avec frais de route, passage gratuit, nourriture à bord, séjour au dépôt des ouvriers, secours éventuels, frais d'hôpitaux, et dont le retour en France double quelques mois après la dépense inutile, les chiffres donneront bien autrement valeur à notre proposition.

En appliquant ici les calculs du chapitre précédent, le rapatriement du premier tiers de nos engagés, à terme d'engagement, entraînerait un mouvement de 38 millions de francs, dont 17 acquis à la caisse d'immigration; d'où il suit que, dès le second rapatriement effectué, et l'État s'étant remboursé de ses 24 millions avancés, il en resterait 10 encore à la caisse pour continuer dorénavant ses opérations de rachat et de recrutement.

A partir de cette époque, on pourrait réduire proportionnellement les retenues et par conséquent le salaire des engagés, donc les charges des engagistes.

Il y a là, ce nous semble, les éléments d'une combinaison financière qui pourrait tenter les capitalistes et faire que, sans en appeler à l'intervention de l'État, le commerce algérien et les colons, réunis en société, pourvussent eux-mêmes au besoin urgent de bras qui les presse, et s'ouvrissent les marchés soudaniens, avec intérêt de 25 à 30 pour 100 des capitaux engagés dans l'entreprise.

Quanta nos rapatriés, nous opérerons avec eux dans le Soudan central comme nous avons opéré sur la lisière du continent africain avec les rapatriés de l'Amérique et de l'Asie, de façon à leur assurer des installations agricoles et commerciales dans des villages qu'ils seraient à même de bâtir, de fortifier et de défendre.

L'Algérie a tenu parole: ces malheureux noirs qu'elle a pris tout à l'heure à l'orée du désert, païens, captifs, pauvres et nus, elle vient de les rendre à leur pays natal, chrétiens, libres, riches et civilisés.

Elle y a gagné, pour elle, la première année, plus de 8 millions de journées de travail, la seconde année plus de 16 millions, la troisième plus de 24, au prix de 66 centimes pour les hommes. 50 centimes pour les femmes, 40 centimes pour les non adultes, soit, en moyenne, 53 centimes de solde et 60 centimes de nourriture,--1 fr. 13 c. environ, qu'elle paye aujourd'hui, quand elle en peut avoir, de 3 à 5 francs.

Son industrie s'est développée, et ses chefs d'ateliers, pourvus d'une main-d'oeuvre sûre et constante, se sont débarrassés comme elle de ces prétendus ouvriers, plus souvent au cabaret qu'à l'ouvrage, bras fainéants, bouches parasites qui vivent d'étapes en étapes, à la recherche d'un travail qu'ils ne veulent pas trouver, des aumônes de l'administration.

Ceux-là disparaîtront, et les autres, les bons, trouveront place sur la terre, désormais offerte à tous les travailleurs de bonne volonté.

Il ne doit point y avoir d'ouvriers nomades en Algérie; il faut à l'Algérie des colons attachés au sol, et son sol est assez vaste pour qu'une part y soit faite à tous.

Elle y a gagné des canaux, des barrages, des ponts, des routes, le dessèchement de ses marais, le défrichement de ses terres, une production au niveau des besoins de la France; des hameaux et des villages dans toutes ses plaines et sur toutes les lignes que suivront un jour ses voies ferrées.

Ces hameaux et ces villages seraient tout prêts à recevoir des hôtes, jusqu'ici vainement attendus, effrayés qu'ils sont de risquer leurs femmes et leurs enfants, et de se risquer eux-mêmes, hors de vue du coq de leur clocher, pour se lancer dans cet inconnu qu'on leur a dit peuplé de lions et de panthères; où il leur faudra bivaquer en attendant un abri et vivre de mince épargne du premier coup de pioche au dernier coup de faucille[104].

[Note 104: «Je vous écris cette lettre, c'est pour m'informer de ce qu'est devenu M... et toute sa famille, qui sont venus s'établir à Boufarick, parce qu'il me donne une grande inquiétude. Je vous dirai que j'ai entendu dire qu'il avait été mangé par les bêtes féroces.» (Lettre d'un paysan de la Charente.)]

Mais qu'un ou plusieurs villages, bâtis dans des conditions convenables, maisons suffisantes, église, école, presbytère, lavoir couvert, abreuvoir, aménagement des eaux, soient mis en adjudication, avec plans à l'appui du cahier des charges, dans un département de France;--et qu'il soit énoncé dans l'avis de vente que les acquéreurs, partis avec leur acte d'acquisition en poche, seront attendus au port de débarquement en Algérie, par un agent de l'administration qui, pour toute salutation de bienvenue, leur remettra la clef de leur nouveau domicile; quel est donc le chef de famille qui ne ferait écus de quelques arpents pour se donner pignon sur rue et quinze ou vingt hectares de terre,--un domaine?

Il n'est point d'amour de clocher plus fort que l'amour de la propriété; et d'ailleurs, eux tous, les acquéreurs de ces cinquante maisonnettes, dont le groupe prendrait un nom de leur pays, ne s'encourageraient-ils pas à l'audace de l'émigration, enhardis par une solidarité mutuelle, des habitudes communes, des amitiés traditionnelles et de plus jeunes amitiés, sans compter la juste ambition du mieux-être?

C'est par centaines de villages que nous peuplerions l'Algérie en quelques années, si les idées que nous venons d'émettre étaient acceptées; et ce serait par milliers, si elles étaient fécondées à la fois par la mise en application du vaste projet de M. le maréchal Randon, qui, par le cantonnement des indigènes, sans leur porter préjudice aucun, livrerait à la colonisation des millions d'hectares;--et de celui de M. le général baron de Chabaud-Latour, qui, pour en terminer avec les grands travaux d'utilité publique, leur affecterait 300 millions.

Solidaires que nous sommes de nos colonies, par cette solidarité filiale qui nous unit comme elle à la France, nous ajouterons qu'il leur serait économique de se recruter de travailleurs par nos ports algériens, au lien d'aller les prendre en Guinée et jusqu'au Congo.

Il résulte, en effet, de ce long voyage et de la concurrence que font les négriers aux agents de l'immigration, d'abord, que l'immigration même est insuffisante, ensuite, que chaque immigrant n'arrive à destination qu'au prix de 500 francs.

Si les Antilles au contraire s'alimentaient par l'Algérie, les conséquences les plus immédiates de ce fait, sans les considérer au point de vue des nouveaux intérêts qu'elles feraient se développer dans nos trois provinces, seraient que les engagés libres et les captifs rachetés pourraient être livrés, à nos planteurs de l'Océan, à 350 ou 400 francs au plus; et, circonstance importante, ce ne seraient pas seulement les engagistes qui bénéficieraient de la différence, ce seraient surtout les engagés qui remboursent, comme on l'a vu, les frais de leur engagement.

De plus, les négriers ne trouvant plus à s'approvisionner sur la cote d'Afrique, en raison de la direction centrale que prendrait l'émigration, leur trafic infamant serait de beaucoup réduit d'abord, anéanti bientôt après.

En attendant, enfin, que le gouvernement patronne ou qu'une compagnie financière, dont nous ne saurions comprendre l'hésitation, provoque une immigration qui nous soit spéciale, ceux de nos colons algériens, et ils sont nombreux, qui pensent avec nous que les nègres leur seraient d'utiles auxiliaires, en engageraient au passage et tenteraient ainsi une expérience désormais décisive.

En modifiant, comme nous venons de le faire, dans quelques-unes de ses dispositions, un projet qui, s'il a en les honneurs de très chauds assentiments, a soulevé de très-vives oppositions, nous faisons volontiers acte de déférence envers nos adversaires; mais nous croyons devoir à la cause que nous défendons et à ceux qui s'y sont ralliés de ne pas aller plus loin.

On nous a reproché de faire intervenir l'État, pour une somme qu'on a beaucoup exagérée, dans l'immigration algérienne; la combinaison nouvelle que nous proposons laisserait l'État libre de la prendre à sa charge ou de la confier, sous sa surveillance, à une association qui bientôt aurait en mains le monopole exclusif de tout le commerce soudanien, importation et exportation. Que nos adversaires en calculent les bénéfices et la portée.

On nous a crié de Paris: «Vous avez plus de bras que vous n'en pouvez employer, qu'avez-vous besoin de nègres?» et l'Algérie font entière, par la presse, par des pétitions collectives, par ses conseils généraux, continue à demander des bras.

On nous a dit: «Vous ferez les nègres chrétiens, oui, de nom, si l'on ajoute le baptême à toutes les autres violences, sinon, non.» Nous avons répondu par ce fait qu'ils se font chrétiens sans violence dans les colonies; que le père Gaver, seul avec sa charité, en a baptisé plus de trois cent mille au dix-huitième siècle, et qu'au contraire c'est par la violence que les Fellahs les ont faits musulmans du Niger au lac Tchad.

On nous a objecté que «nous ravivions la chasse à l'homme; que cette chasse serait primée et soudoyée par la France;» nous avons prouvé qu'elle existe comme autrefois, sans suppression possible dans l'état actuel des choses, primée et soudoyée qu'elle est par la traite de contrebande, et qu'à supposer que nous la ravivions pour un moment, nous y mettrions fin dans un temps prévu.

On nous a appelé «négrier philanthrope.» La même honorable injure avait assailli le fondateur de Libéria et, pendant quarante ans, poursuivi Wilberforce; l'un a vécu sur sa devise: _Je sait que ce dessein est de Dieu_; l'autre est mort en disant: _Ce que j'ai fait est bien_.

Les gouvernements européens ont fait de l'esclavage ce que l'édilité des grandes villes fait des immondices. Montfaucon n'existe-t-il pas pour être en dehors de Paris? Mais qui donc semble y croire, sinon par quelques bouffées de vent que corrige bien vite un mouchoir parfumé? Eh bien! nous nous sommes placé, nous, au centre du Montfaucon africain et nous vous déclarons, à vous qui niez son infection à distance, que notre coeur bondit à l'odeur de ce charnier que vous protégez d'un cordon sanitaire.