Cham Et Japhet Ou De L Emigration Des Negres Chez Les Blancs Co

Chapter 3

Chapter 33,609 wordsPublic domain

Cette même expression calme et de dignité qu'on a pu remarquer dans les textes épars du Coran et de ses commentateurs que j'ai cités, le musulman, dont elle est le caractère essentiel, la transporte dans tous les actes de sa vie publique. S'il est quelquefois expansif, s'il s'abandonne, ce n'est jamais que par exception et sous le rideau, pour ainsi dire. Ses sentiments, comme ses femmes, sont d'autant mieux voilés qu'ils sont plus distingués. De là, pour lui, deux existences: à l'extérieur, celle de l'homme; à l'intérieur, celle du père de famille. L'homme a des esclaves, le père de famille a des serviteurs; et, comme si celui-là voulait racheter de leur condition humiliante les esclaves de celui-ci, et les relever à leurs propres yeux, il leur donne des noms de bon présage: Mebrouk,--Saïd,--Nasseur,--Salem, etc., etc.: l'Heureux,--le Béni,--le Protégé,--le Sauvé.--Tous ces noms ont leur féminin.

Il y a là, ce me semble, quelque chose de profondément touchant; et je remarque que les noms des esclaves ont, de tout temps, caractérisé leur position dans la société.

Dans la Rome primitive et patriarcale, où ils étaient les familiers de la maison, on leur donnait le nom du chef de la famille: Marci puer, Lucii puer, Quinti puer: l'esclave de Marcius, de Lucius, de Quintus.

Dans la Rome des empereurs, où on les jetait aux animaux du cirque, lorsque la viande était trop chère; à Athènes, où on leur déniait une âme; à Sparte, où on s'amusait à les chasser à l'affût, ils étaient trop peu de chose pour qu'on leur donnât à chacun une appellation propre; on les désignait par celle de leur pays: le Syrien, le Gaulois, le Thrace, le Cappadocien.

Quelques-uns cependant, c'étaient ceux, jeunes filles et jeunes garçons, réservés au service intime; quelques-uns avaient des noms choisis, capricieux, passionnés: Hyacinthe, Narcisse, Phryné, Nocére.

Dans les colonies, où on les tient pour si peu d'importance, qu'une créole s'habille devant son nègre, comme une Parisienne devant son king's-charles, leurs noms sont ridicules: Jupiter, Pierrot, Jeannot, Tartufe, Pourceaugnac[24]. Il y avait neuf cents Jacquot à Bourbon.

[Note 24: Assises de la Pointe-à-Pitre, 1855.]

L'esclavage, qui, chez nous, comme autrefois chez les païens, avilit à la fois l'homme et l'humanité, n'est, chez les musulmans, qu'une condition inférieure, rien de plus.

Un fait bien singulier, c'est que le seul des compagnons du Prophète qui soit nommé dans le Coran est Saïd, son affranchi.

En résumé, nos lois sur l'esclavage, si elles étaient justes relativement, n'avaient point ce caractère religieux de la loi musulmane. Rancunières, pour ainsi dire, elles classaient, comme le blanc, le nègre à sa naissance et après sa mort, mais sur un registre à part. Elles ne les conduisaient point de l'arrivée au départ de la vie par la voie droite; elles lui faisaient prendre un détour; l'état civil en faisait presque un citoyen, le baptême en faisait un chrétien, l'éducation en pouvait faire un homme; il restait _chose_ dans tout cela. C'est ou trop on trop peu.--Nous avions mieux à faire; et je ne veux pas dire que ce mieux soit résulté de l'émancipation et de l'abolition de la traite.

III.

De l'émancipation.

L'abolition de la traite et l'émancipation, comme moyen d'améliorer le sort des races nègres et de les régénérer, sont deux sophismes de bonne foi que nous a légués le dix-huitième siècle.

Inclinons-nous pourtant devant cette loyale erreur qui, si elle a tous les défauts d'un premier mouvement, en a toutes les qualités; et qui, pour avoir failli dans la mise en pratique de ses théories généreuses, n'en témoigne pas moins du grand coeur de ses promoteurs.

Elle a aujourd'hui fait son temps; mais, comme l'honnête Wilberforce mourant, elle peut offrir à Dieu et léguer à l'humanité cet élan de sa conscience:

«Ce que j'ai fait est bien!»

Il pouvait paraître logique, en effet, que pour couper court à la traite des noirs on l'interceptât simultanément dans son alimentation et dans ses débouchés; et que pour relever le monde chrétien d'un crime passé chez lui--voudra-t-on y croire un jour?--à l'état d'institution sociale, il dût suffire de proclamer libres et citoyens ses esclaves.

Erreur de coeur, erreur de chiffres qui, dégagées de toutes subtilités paradoxales, ne sauraient, sans défaillir, être mises en face de l'histoire telle que nous allons l'écrire, sans parti pris et sans récriminations irritantes; car il ne s'agit plus aujourd'hui d'accuser le passé, mais de l'absoudre et de lui concilier l'avenir.

La France philosophique avait émis la formule abolitionniste, la France républicaine l'appliqua.--Cette première expérience ne fut pas heureuse, on en connaît les conséquences: le sac et le pillage de toutes nos colonies et la perte de Saint-Domingue.

Les nouveaux citoyens, qu'on appelait les _ci-devant noirs_, avaient pris le mot à la lettre; _nègue cé blanc_, _blanc cé nègue_, disaient-ils: les nègres sont les blancs, les blancs sont les nègres.

Il fallut les vaincre deux fois: dans leur révolte d'abord, dans leur paresse ensuite; en vain les commissaires, envoyés par la Convention, élargissaient-ils le salaire et rétrécissaient-ils le travail; à leurs proclamations, à leurs arrêtés, les ex-esclaves répondaient: Moi libre, moi pas travailler!

Sous le Directoire, on en était venu pourtant aux moyens énergiques, aux fers, à la prison, au fouet, mais en y mettant des formes pour être conséquent avec la devise républicaine. Ce n'étaient plus les maîtres qui punissaient, il n'y avait plus de maîtres: c'étaient des inspecteurs chargés de la police des habitations, c'était la loi; et pour sauvegarder la dignité du citoyen, on appelait _la loi_ une garcette ornée d'un ruban tricolore avec laquelle on lui donnait le fouet[25].

[Note 25: _Annales maritimes_ (avril 1844).]

Transaction de conscience a la grande indignation des sociétés négrophiles de Paris; ingénieuse, mais inutile hypocrisie.

«Quelques années encore, et cultures, plantations, bestiaux, bâtiments, usines, tout eût été anéanti; car le mal avait été si grand que, plus tard, les propriétaires en reprenant leurs possessions ont préféré les abandonner en les vendant ou en portant ailleurs le petit nombre de bras qui leur restaient[26].»

[Note 26: _Annales maritimes_ (avril 1844).]

Le Consulat rétablit enfin l'esclavage «conformément aux lois et règlements existant avant 89.»--Il renvoyait les pauvres nègres au triste régime du Code noir. La Convention et le Consulat avaient tous les deux été trop loin, chacun en sens inverse.

Il est vrai que cette loi de 1802 ne fut point mise à exécution, faute à nous d'avoir pu conserver les colonies que nous avait rendues la paix d'Amiens. Toutefois, elle exista jusqu'à la Restauration à l'état latent.

Mais en même temps que la France, éclairée par son école ruineuse d'émancipation, tendait à revenir de ses théories abolitionnistes, ces mêmes théories, jusque-là inexpérimentées par l'Angleterre, y faisaient des progrès rapides.

Aussi voyons-nous Louis XVIII s'engager par le traité de 1814 «à unir ses efforts à ceux de l'Angleterre pour faire prononcer par toutes les puissances de la chrétienté l'abolition de la traite des noirs et déclarer qu'elle cesserait, dans tous les cas, de la part de la France, dans le délai de cinq ans[27].»

[Note 27: Traités de 1814 et 1815.]

On a trop accusé l'Angleterre d'avoir entaché de calculs intéressés son prosélytisme antislaviste.--M. de Lamartine l'en a noblement vengée[28]. Ce n'est point dans cet ordre d'idées qu'il faut aller chercher la faute qu'elle a commise et dont toutes les puissances européennes sont avec elle solidaires: elle s'est abusée sur les résultats de l'abolition de la traite et de l'émancipation, voilà tout; qu'un Wilberforce nouveau surgisse et complète l'idée première dont son devancier s'était fait l'apôtre, par une idée plus large, à la fois répressive de la traite et régénératrice de la race nègre tout entière, l'Angleterre s'y associera certainement.

[Note 28: Discours de M. de Lamartine à la Chambre des députés, 1835;--aux banquets pour l'abolition, 1840-1842.]

Mais en 1814, où nous l'avons laissée tout à l'heure, c'était beaucoup oser déjà que d'appeler l'Europe à la croisade abolitionniste, et d'y recruter le roi de France.

Un an après, ce n'était plus la France seulement, c'étaient tous les plénipotentiaires européens qui déclaraient, «à la face de l'Europe, que regardant l'abolition de la traite des nègres comme une mesure particulièrement digne de leur attention, conforme à l'esprit du siècle et aux principes généreux de leurs souverains, ils s'engageaient à concourir à l'exécution la plus prompte et la plus efficace de cette mesure[29].»

[Note 29: Traités de 1815.]

Par suite de cet engagement de Louis XVIII et de cette déclaration du congrès de Vienne, fut rendue la loi du 15 avril 1818, loi timide et prudente qui qualifiait de simple délit le fait de traite et qui fut abrogée comme insuffisante par celle du 25 avril 1827. Celle-là rangeait la traite au nombre des crimes.

Mais les idées généreuses gagnant en recrudescence avec juillet 1830, notre monarchie nouvelle ayant d'ailleurs tout intérêt à se faire bien venir de nos puissants voisins, le cabinet anglais ne faillit point à ses traditions de propagande, et, le 25 juillet 1833, parut une ordonnance du roi, avec ce préambule: «Savoir faisons qu'entre nous et notre très-cher et très-aimé frère le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande, il a été conclu, etc.» Cette ordonnance promulgua et rendit exécutoire la loi du 31 novembre 1831, dont l'article premier établit le droit de visite.

Nous étions arrivés ainsi, en trois étapes, sur ces limites vertigineuses que, par un élan plus généreux que réfléchi, nous avons, depuis, spontanément franchies en proclamant l'émancipation.

Depuis deux ans déjà, pourtant, l'Angleterre nous avait devancés sur cette voie périlleuse, mais non sans avoir préalablement sondé le terrain avec cette prudence et ce sang-froid qui, du caractère individuel, sont passés chez elle à l'état de caractère national, et qui, trop souvent, nous ont fait défaut, surtout dans nos phases révolutionnaires, à nous gens et nation de l'_ex-abrupto_ le plus imprévu.

Avant de proclamer l'émancipation de ses esclaves, l'Angleterre les avait soumis, de 1835 à 1838, à une période d'apprentissage, de quasi-liberté, pour les initier progressivement à l'exercice difficile--chez les nègres comme chez les blancs--de la profession d'homme libre.

Voici, traduit en chiffres, le résultat économique de cette expérience:

De 1814 à 1834, sous le régime de l'esclavage, l'exportation en sucre des colonies occidentales de l'Angleterre s'élevait, année moyenne, à 3,640,712 quint.

Pendant la période d'apprentissage, elle ne s'est élevée qu'à 3,486,234 --------- Différence 154,478 quint.

Ce n'était pas la peine de compter, il est vrai, avec ce déficit d'un simple vingt-troisième[30].

[Note 30: _Revue coloniale_ de janvier 1858.]

«Si pourtant, et l'observation est de M. de Tocqueville, les Anglais des Antilles s'étaient gouvernés eux-mêmes, on peut compter qu'ils n'eussent point accordé l'acte d'émancipation qui leur fut imposé par la mère patrie[31].»

[Note 31: _De la Démocratie aux Etats-Unis_.]

Moins de quatre ans après, en effet (1842), un comité de la Chambre des communes, chargé d'examiner la situation des Antilles anglaises depuis l'émancipation, constate:

«Que les produits de la grande culture ont diminué à tel point que les propriétaires d'habitations en ont considérablement souffert et que même plusieurs d'entre eux sont aujourd'hui complètement ruinés. La diminution des bras consacrés à la grande culture résulte, en partie, de ce que plusieurs des anciens esclaves ont abandonné les travaux des habitations pour d'autres occupations plus lucratives, mais surtout de ce que le grand nombre d'entre eux peuvent vivre avec aisance et même faire des économies sans travailler pour le compte des planteurs plus de quatre ou cinq jours par semaine, à raison de cinq à sept heures par jour[32].»

Au prix, fixé par eux, de cinq et six francs par journée, ce que ne dit pas le comité[33].

[Note 32: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

[Note 33: Rapport au ministre de la marine et des colonies (de France), 1843.]

Traduction en chiffres:

Exportation des sucres de 1839 à 1852, moyenne annuelle: 2,679,780 quintaux, soit en moins que sous le régime de l'esclavage, _un million de quintaux_.

Consignons ici, comme simple note en réserve, que le comité anglais concluait «à l'immigration d'une population nouvelle assez considérable pour que le travail devînt une nécessité et un objet sérieux de commerce.»

Qu'étaient donc devenus ces 664,000 esclaves et ces 127,000 affranchis, ce peuple de 794,000 travailleurs pour 55,000 maîtres seulement, qui, jusqu'alors, avait si prodigieusement fécondé les dix-sept colonies occidentales de l'Angleterre[34].

[Note 34: Exactement: 55,491 blancs, 127,577 affranchis, 664,229 esclaves. Moreau de Jonnès. _Statistique de l'esclavage_. Recensement de 1833.]

A la première nouvelle de leur émancipation, ils s'étaient faits ce que les Arabes appellent les _hôtes de Dieu_, vivant pour la plupart au soleil par le beau temps, sous des huttes par la pluie, de cette bonne vie de lézards et de nègres que mènent quelques blancs, en l'appelant, pour se justifier, du nom de _vie contemplative_.

D'autres, ceux que sollicitait un vague besoin de mieux être, louaient leurs bras au plus haut prix possible et, journaliers philosophes, ne travaillaient que tout juste assez pour se payer, un jour au moins sur trois, le droit de ne rien faire. Quelques-uns, enfin, les ambitieux du confort qui les avait séduits chez leurs maîtres, s'étaient stoïquement condamnés au travail, résignés à l'économie et, de leurs épargnes sur leurs gros salaires, avaient réalisé leur idéal dans les _free villages_, les villages libres.

Soyons-leur indulgents à tous ces pauvres diables jusqu'alors en troupeau dans toute l'acception du mot, tout à coup désagrégés, et qui, phalanstériens de la nature, se sont instinctivement reconstitués en groupes passionnels: ce qu'ils ont fait, nous le ferions nous-mêmes, si, comme eux, sans éducation préalable, sans patrie, sans foyer, sans dignité individuelle, sans liens sociaux d'aucune sorte, nous passions brusquement de l'esclavage à la liberté.

L'homme a l'état de nature est partout le même quant à ses instincts généraux; la couleur de la peau n'y fait pas grand'chose.

Il ne faut point abolir l'esclavage, il faut le laisser s'abolir et, pour cela, ne point l'alimenter. C'est ainsi qu'il en a été fait avec l'esclavage antique qui, modifié d'abord en servage, sans perturbations économiques et sans secousses, s'est retiré du monde moderne.

M. James Philipps, bien que son opinion de missionnaire baptiste et d'abolitionniste ne soit peut-être pas absolument désintéressée, nous fournira des renseignements sur les _free villages_, arrivés à leur maximum de prospérité.

«Il serait difficile, écrivait-il en 1843[35], de déterminer d'une manière précise le nombre des villages de cette espèce établis depuis l'émancipation; mais on ne doit pas craindre de l'élever trop haut en le portant de 150 à 200, et en évaluant à 10,000 acres au moins l'étendue de leur territoire. Environ 10,000 chefs de famille ont acheté les terres où sont formés ces établissements. Le nombre des cases construites est de 3,000 environ; généralement, elles ont de 8 à 10 mètres de longueur sur une largeur de 5 à 6 mètres. Elles sont couvertes en chaume, quelquefois en planchettes de bois superposées comme des tuiles. Quelques-unes sont construites en pierres, d'autres en bois. Beaucoup ont une galerie qui défend l'intérieur des ardeurs du soleil; les fenêtres sont garnies de vitres; la plupart ont des jalousies ou des volets peints en vert. Aux deux extrémités de la case sont les chambres à coucher, le parloir est au milieu, la cuisine derrière. Dans les chambres à coucher, _on voit des lits en acajou, des lavabos, des miroirs, des chaises_. La chambre du milieu contient ordinairement un buffet garni de vaisselle.

[Note 35: James Philipps, _Situation passée et présente de la Jamaïque_.]

«En général, les lots de terre forment un carré long au centre duquel est placée la case. _Les noirs cultivent des fleurs_ sur la partie du terrain qui s'étend devant la façade, _ils y plantent particulièrement des rosiers_. Le reste du terrain produit tous les végétaux et tous les fruits du pays.

«La population noire ne se montre indolente qu'à défaut d'un travail _convenablement rémunéré_. _Quand les noirs ne travaillent pas sur les habitations_, ou au retour du travail journalier, ils s'occupent toujours, soit à la culture de leur propre jardin, soit à la réparation ou à l'embellissement de leur demeure. Quant aux femmes, _les soins domestiques absorbent leur temps_ jusqu'à l'heure du repos.

«L'accord intérieur, la tendresse mutuelle et toutes les vertus domestiques qui font le charme et le bonheur de la famille sont soigneusement cultivées par un grand nombre de familles de couleur.»

M. James Philipps écrivait à la Jamaïque, où il a exercé pendant vingt ans ses fonctions religieuses; sa description est donc locale, c'est-à-dire dans des conditions telles, eu égard à l'étendue et à la fertilité du lieu de mise en scène, qu'elle résume l'émancipation dans ses effets les plus heureux possible.

Or, si nous en démontrons l'inanité, il en sera de même, par analogie, pour ce qui s'accomplissait d'à peu près identique dans les colonies inférieures.

Les _free villages_ étaient, admettons-le, au nombre de 200, formant ensemble 3,000 cases, pour une population de 10,000 chefs de famille, d'où il suit que, pour chacun, le nombre de cases est 15, et le nombre de familles 50. De deux choses l'une alors: 7,000 familles couchaient dehors ou cohabitaient avec les 3,000 autres.

Mais la dimension totale de la case n'étant que de 40 ou 50 mètres superficiels, et la cuisine et le parloir en prenant la moitié, il ne reste plus, pour les deux chambres à coucher de trois ménages, soit de dix-huit ou vingt individus, à cinq ou six par famille, que 20 mètres carrés.

Dans l'hypothèse du coucher à la belle étoile des sept dixièmes de cette population, il n'y a pas à s'extasier sur son degré de prospérité; dans celle de la cohabitation pêle-mêle de vingt individus de tout âge et des deux sexes, il nous paraîtra--fussent-ils blancs, et ils sont nègres,--que de toutes les vertus domestiques dont parle leur historien, la tendresse mutuelle est la seule qui puisse être «soigneusement cultivée.»

Que si nous passons outre à cet examen de détail, et nous acceptons comme sinon complète la réussite des _free villages_, du moins avec tendance vers la prospérité par l'amour du travail, l'aisance individuelle, la constitution de la famille et de la propriété, la moralisation progressive, ils n'en seront pas moins une exception dérisoire dans l'ensemble du système qui les a produits, et négative de ce système, au lieu d'être concluante en sa faveur.

Qu'est-ce en effet que la constitution en société de 60,000 individus sur 420,000 dont se composait alors la population émancipée de la Jamaïque[36], et qu'étaient devenus--effrayante soustraction!--les 360,000 autres? Peu sensibles aux douceurs de la pastorale qui se jouait dans les _free villages_, ils ne s'y étaient point associés autrement qu'en spectateurs; s'y fussent-ils laissés prendre d'ailleurs que, fleuristes et jardiniers pour leur propre compte, et ne travaillant pour autrui qu'à leur fantaisie, aux conditions les plus onéreuses, ils n'eussent point relevé la production coloniale de l'Angleterre, dont l'exportation, en 1853, était encore de 810,478 quintaux au-dessous de la moyenne qu'elle avait atteinte sous le régime esclave[37].

[Note 36: Ce chiffre est donné par M. Philipps lui-même; d'après M. Moreau de Jonnès, il ne s'élevait en 1833 qu'à 365,990, ainsi décomposé: affranchis, 68,334; esclaves, 303,666.]

[Note 37: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

Les planteurs anglais qui, eux aussi, et les bras croisés, assistaient à ce triste spectacle, ne se faisaient aucune illusion sur son dénoûment; aussi les retrouvons-nous, par députation, chez les ministres, au Parlement et jusque dans les assemblées abolitionnistes, protestant, au nom de leurs intérêts propres et de la fortune publique, contre la situation qui leur était faite.

«Le travail libre, disaient-ils, porte une atteinte profonde, irrémédiable au système d'exploitation par grands ateliers auquel les colonies à esclaves ont dû leur ancienne prospérité...» En Angleterre même, le très-petit nombre de ceux qui, sur une population de 27 millions d'âmes, ont des scrupules à l'endroit de la question des sucres, parce que des hommes à conscience timorée répugnent à se servir de sucre produit par des esclaves, n'est rien en comparaison des multitudes qui insistent avec ardeur pour obtenir une importation plus considérable. Les uns forment une faible minorité, composée de la classe riche et aisée; mais les pauvres, la grande majorité, la masse du peuple est loin de partager leur opinion ou d'approuver leurs scrupules[38].»

[Note 38: Circulaire aux diverses sociétés pour l'abolition. _Annales maritimes_, 1844.]

L'année dernière encore une députation de négociants exposait à lord Palmerston «que le seul moyen de remédier au mal et d'amener en même temps l'_abolition de la traite et de l'esclavage_ était de demander des bras libres à l'Afrique[39].»

[Note 39: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

Au mois de novembre dernier, enfin, cette affligeante situation était ainsi résumée:

«Dans les colonies anglaises, l'anarchie, la désorganisation et, à leur suite, la dépopulation et la ruine ont partout remplacé la prospérité.

«Les blancs ont passé de l'opulence à la détresse, les noirs sont tombés dans la paresse, puis dans l'abrutissement et la misère.

«A la Jamaïque, c'est par milliers d'hectares que l'on compte les terres autrefois cultivées qui retournent à l'état de forêts, et les exportations sont tombées de 90,000 tonneaux à 19,000. Les nègres s'établissent sur les terres abandonnées et y récoltent, sans grande peine, les légumes et les fruits qui suffisent à leur nourriture; ceux qui ne sont pas même assez industrieux pour cela gagnent la dépense de la semaine, pour eux et pour leur famille, en travaillant six heures pendant trois jours, et aucune offre ne les déterminerait à travailler une heure de plus. Le reste de leur temps appartient à l'ivresse et au sommeil[40].»

[Note 40: Cucheval-Clarigny. _La Patrie_, novembre 1858: Nous croyons devoir annoncer à nos lecteurs quelques rapports contradictoires sur les Antilles anglaises qui ont fourni à la _Revue d'Édimbourg_ un article dont nous publierons la substance après le travail de M. de Chancel. (_Note du Directeur_.)]

Dans nos colonies, la révolution de 1848 fut accueillie avec stupeur; ni blancs ni nègres ne s'y méprirent: la république en France, c'était l'émancipation dans les Antilles. Aussi l'impatience des esclaves s'y traduisait-elle par de si grands désordres, pillages, incendies, collisions meurtrières entre la force militaire et les noirs armés[41], que, pour y mettre fin, le gouverneur de la Martinique d'abord, celui de la Guadeloupe quelques jours après, durent prendre sur eux de proclamer l'abolition de L'esclavage.

[Note 41: Rapport du ministre de la marine à l'Assemblée nationale, du 22 juin 1848.]