Part 2
Je suis assis derrière une fenêtre, à travers les rideaux je regarde les arbres; je me promène dans mon jardin, je regarde le ciel; je vais dans les champs, je regarde la terre. Mais je ne vois pas les arbres, mais je ne vois pas le ciel, mais je ne vois pas la terre. Il y a une grande ombre silencieuse en moi, et il n’y a qu’elle que je vois. Elle est comme une nuée dans le fond de moi, et elle s’élève sans cesse dans ma tête. Je ne regarde qu’elle tout le jour. Tout le jour je n’écoute qu’elle. Cependant elle ne parle pas, et elle reste immobile...
Je ne peux pas vivre ainsi loin de moi. Je veux que tu viennes. Je suis parti de moi. Dans un jour, tu viendras, je me reprendrai, et tu ne me prendras plus en toi... Je suis enfermé dans ta chair, je ferai fondre ta chair avec ma bouche, pour me délivrer. Je t’enlacerai, je te prendrai, je boirai ta bouche, je boirai tes seins, je voudrais te boire toute entière...
*
Bien-aimée! bien-aimée est-ce que je ne pourrai jamais me délivrer de toi. Tu n’es pas là, et es là. Tu es toujours dans ma tête, je ne vois rien, je ne vois que ton image. Viens, viens, sois là et ne bouge pas, je serai heureux...
Mais non, je ne serai pas encore heureux.
*
De chacune de tes saveurs je mouillerai l’eau de ma bouche, bien-aimée, je m’arrêterai à tous les points de ta chair, bien-aimée, je prendrai tes yeux, je prendrai tes lèvres, je prendrai tes bras, je prendrai tes seins, je les prendrai avec ma bouche, et je les ferai passer en moi... Bien-aimée, bien-aimée, mon désir ne sera pas encore épuisé...
VII
L’âme, à la fenêtre ouverte sur le ciel, voudrait se rafraîchir d’azur... Rose attendri de l’aube viens éteindre le feu trop ardent de mes yeux, air qui glissa sur le miroir des feuilles, air qui baisa le col des rossignols, rosée évaporée, air des prairies, air des vallées, ô fraîcheur, comme une cascade jette toi dans ma chambre, coule, viens tomber sur mon âme qui brûle comme une lave.
Non! non bondis plutôt, mon cœur! brise ma poitrine de tes chocs! mon âme flambe et dévore moi! car dans ma chambre j’attends ma bien-aimée. O espoir! enivrement comme de boire toute la lumière des étoiles, ma bien-aimée va venir dans ma chambre, ma bien-aimée va vivre entre ces murailles blanches!... Est-ce que c’est vrai? est-ce que c’est vrai? ô je ne peux pas y croire... Je t’attends bien-aimée!... l’impatience ronge mon cœur comme une rouille...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J’ai entendu un pas dans l’escalier. C’est elle! c’est elle! ma bien-aimée... Souffle de ma vie, ô ne me quitte pas, ô mon Dieu, ne me fais pas mourir maintenant!... Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai portée... Marthe! Marthe, je voudrais te couvrir de baisers, je voudrais m’écrier, je voudrais te dire... regarde, regarde mes yeux, il n’y a qu’eux qui pourront parler... Je t’aime!... Je suis tombé à ses pieds, puis je me suis relevé, je l’ai baisée fiévreusement, j’avais le délire, j’avais une grande force frémissante... Marthe! elle tendait sa bouche vers mes lèvres, les ailes de son nez battaient, je la sentais frissonnante, elle mettait son corps devant moi comme quelque chose à remplir de joie...
Je posai mes lèvres à ses lèvres pour y boire une fraîcheur qui se coule à mon âme en flammes, mes doigts prirent sa ceinture claire, et sa robe s’ouvrait d’elle-même pour s’enfuir. Lorsqu’elle tomba--ô fol émerveillement!--le rose de sa gorge jaillit, et il se répandit des parfums divins comme si l’aube était venue où le soleil fait s’ouvrir les fleurs... Avec mes lèvres souples, bien-aimée, j’ai baisé ta petite chair, j’ai rempli le creux de ton cou, et j’ai connu l’endroit des anges où le sein commence à naître... Du corps ignoré les linges doux se sont dépris, et les trésors délicieux, les lieux de charme ont apparu... Chair adorable! boire, ô mes cent mille baisers! ton cou! épuiser seulement ton cou!... Et comment calmer mon ardeur pour tes seins... Tièdes pâleurs, mourantes et fuyantes clartés assises sur son ventre, ô roses affolantes de ses seins, comment étancher la soif de ma bouche?... Je voudrais que toute ta chair, Marthe, soit sur ma chair, et je baiserais seulement ta bouche, en sentant partout nos chairs se baiser. Marthe! Marthe! nos bras se sont ouverts, et ils se sont refermés, et nous sommes noués l’un à l’autre... Des petites sources d’élixir de joie de vie jaillissent et coulent entre nos chairs... Marthe! Marthe! une pluie intérieure, éblouissante, épanouissante, nous inonde...
VIII
Ma bien-aimée, ma désirée, mon cœur, ma joie, ma lumière, ô Marthe! Marthe! Marthe! je te veux encore, toi toujours! Toi toute entière ma bien aimée. Tes lèvres, tes seins, ton ventre, toutes les courbes de ton corps, ô Marthe être toujours enlacé à toi! être toujours contre toi!...
Dans le cerveau, j’ai ton odeur, et j’ai le goût de ta bouche dans ma bouche, j’ai la musique de ta forme dans mes yeux, et mes doigts vibrent intérieurement du souvenir de ton toucher... Tout mon corps baigne comme dans une vapeur sensible, la sensation de toi l’entoure et le couvre comme un vêtement. O reviens, Marthe! Tu n’es pas là, et je suis envahi par toi. O Marthe! je suis plein de toi, je suis lourd de toi, lorsque je bouge, je fais se lever ton odeur. Reviens, au lieu de me noyer dans le souvenir. Marthe, reviens dans la réalité. Entre: les fumées vont se dissiper, tout reprendra la précision vivante; te retrouvant, ton odeur s’élancera, et se mettra sur toi, et je la respirerai, mes lèvres iront vers les tiennes, et lorsqu’elles seront collées je te rendrai le goût de ta bouche et tu me rendras celui de la mienne; et toute ma chair sera bondissante de s’éprouver au touchement de la tienne...
Quand tu approches de la maison, ô Marthe! je le sais dans mon cœur. Un grand changement se fait dans l’atmosphère, des lourdeurs se lèvent.
Quand tu approches de la maison, ô Marthe! il y a quelque chose de tremblant qui dans l’air se propage, il y a des ondulations adorables, il y a des sons que je perçois dans le silence: d’onde en onde, ô Marthe, court un mouvement qui vient me toucher, et qui me pénètre, et dont je défaille...
Quand tu approches de la maison, ô Marthe! chaque pas de toi en avant l’air l’éprouve, et ainsi vient jusqu’à moi, et je sais. Alors, je commence à être joyeux.
Quand tu approches de la maison ô Marthe! de l’air qui t’entoure s’échappe, à d’autre te laissant qui va glisser sur toi, se couler et te baiser comme une fleur, de l’air qui t’entoure s’échappe et vient jusqu’ici. Tout doucement il entre dans la chambre, se répand. Il s’étend partout, pour être celui qui sera là tout à l’heure, quand tu entreras. Il tourne et on dirait qu’il est rose, et il se pose sur moi, et je crois que c’est un souffle de toi. L’air est dans la chambre, l’air est dans la chambre! C’est une joie légère, c’est un rêve, c’est mon cœur clair de plus en plus. Il me pénètre, il est en moi. Ah je sens quelque chose de divin m’envahir, je sens quelque chose m’emplir qui était parti de moi avec toi, je sens la vie qui rentre en moi, je vois la lumière qui revient, j’ouvre les yeux, j’écoute et je tremble, je vois, j’entends, je sens, ô délices, c’est elle! elle est près de la maison, elle approche, elle monte l’escalier, elle va entrer...
Lorsque tu es au seuil, Marthe ô mon illuminante, je défaille à cause de l’immense joie si prochaine. O tout mon cœur gonflé qui s’épand dans ma poitrine, et qui monte en flots dans ma gorge et qui m’étouffe, ô tout mon cœur gonflé s’épanchant par ma bouche dans ton baiser! Ma délicieuse, de ta bouche la pulpe se fondant donne à l’eau de ma bouche un goût de rose. Des ruisseaux de délice coulent en moi, ô Marthe mon cœur est débordant d’amour!
Tu es debout devant moi, et ta robe frissonne; alors je te désire profondément. A chacun de tes gestes, ma poitrine s’ouvre pour aspirer l’air que tu as remué. O Marthe je sais que dans ta chair, à chacun de tes gestes se creusent des lignes, des sentiers, des vallées, des sourires, j’en suis ivre; sur ta chair unie, ferme et bombée comme une pelouse, ô saisir plus qu’avec mes lèvres le jeu des dessins fuyants! Le mouvement silencieux de ton bras qui se lève, si souplement, si souplement, cette blancheur qui se déplace sans qu’on entende, ta chair bougeante, ô muette et douce.
Ta robe frissonne. Du sein rond où elle se colle, je la vois tombante tout autour de toi; ses plis jouent, ah! me baigner dans ses plis. En elle vit le souffle de ta vie, ô robe! je voudrais qu’elle m’enferme, qu’elle m’enveloppe de son tissu, qu’elle me cache sous elle, et que tout ce qui se passe sous elle ne soit que pour moi, je serais attentif et tremblant sur ta chair, je serais comme en prières, je surprendrais l’air subtil de ta vie, tes frémissements, tes soupirs, le frisselis de ta peau le plus menu, prodigieuse expression de toute ta vie divine, mystérieuse et profonde.
LIVRE SECOND
IX
Que tu sois là ainsi immobile, Marthe, que tu sois là dans la chambre, cela me donne autre chose qu’une très grande joie... Tu n’es pas tout près de moi, tu es à la fenêtre, et je suis à la porte... mais seulement de te sentir là, de sentir là dans cet espace arrêté, respirante et active, toute ta vie, je suis tremblant, je suis affolé, je suis porté à un désir inouï... Ah! Marthe! te voir seulement, là, debout et immobile!... en moi, c’est comme la lumière qui roule des plaines au soleil, je suis resplendissant, les parois de mon corps contiennent avec peine un rayonnement de flots qui étincellent, j’étouffe, je suis ivre...
... Dans l’espace qu’arrêtent ces murs, Marthe, s’élèvent comme des flammes, se penchent, s’attirent, souples, lisses et flexibles, nos deux vies... Nos deux vies! Nos deux êtres... Il y a dans cette chambre comme deux parfums que se lanceraient deux fleurs, et sur les choses soudain l’on saisit des éclairs, c’est que passantes les touchent nos deux âmes...
... Approches-toi, Marthe, approches-toi, viens plus près de moi... O ma chair! ô mon sourire!... Bien-Aimée je sens l’amour plus fluide que de nos corps... ma vie voudrait aller vers la tienne... O! comme des souffles s’étaler, s’enrouler, se pénétrer... Et maintenant Marthe... maintenant, pendant cette seconde, maintenant que tu marches et viens vers moi... je sens ma vie encore plus attentive et plus tourmentée de fuite, pendant cette seconde où toute ta vie est ainsi, veillante, venant vers toute la mienne, je crois qu’il naît en moi des nappes de clartés... ah! c’est peut-être ma vie, plus ardente, plus forte, et pure, qui donne à mon cœur cette aube blanche, ou peut-être elle même se pare-t-elle de toute sa splendeur de lumière, pour te recevoir toute toi-même qui t’approche...
Tu t’approches... tu t’approches... Approches-toi... mais approches-toi... approches-toi encore...
... Malheur! malheur à nous Marthe! On ne peut plus approcher?... Quoi? Quoi donc? O malheur! tu t’es pressée contre moi, et mon corps t’a arrêtée... Ah! quel rêve ai-je donc fait? Qu’est-ce que j’ai dit?... Mon âme était toute prête pour s’unir à la tienne, j’attendais, il y avait en moi une clarté... Et tout à coup tout s’éteint... Marthe! Marthe! tu ne t’approches plus! Marthe! on ne peut plus s’approcher!...
X
XI
Aujourd’hui je suis sorti. Je me suis promené dans les allées, sous les feuilles et à l’ombre. Sur une route où les rameaux des arbres les uns aux autres se joignent, s’enlacent, empêchent de voir le ciel, et font obscur le sol, j’ai marché doucement et longtemps; un souffle frais passait sur mon visage, sur mon cou, sur mes mains, avec la douceur et l’insistance d’une eau courante... Des deux côtés de la route sombre et reposante, à travers les rameaux des arbres qui pendaient en rideaux, j’entrevoyais des champs éclatants de lumière et l’ombre lourde des gens courbés qui travaillaient.
Dans le demi jour de ma route je me suis appuyé sur le tronc d’un arbre,--ouvert comme une âme désolée d’amour, j’ai senti toute la douleur humaine m’envahir... mon âme! ô trou noir et sans fond, je t’ai vue! blessée, douloureuse, et gémissante pour toute la vie, ô puits sans lumière à jamais! mal de mon âme, eau qui paraît dormante, et qui veille toujours, et qui souffre, et qui pleure... Des violons ont tremblé dans mon cœur, sur des frémissements de douleur inconnue leur chant vibrant long s’est traîné, un écho d’abord lent comme une forme blanche soulevé, puis un écho comme de cris éclatants, puis des gémissements et des vagues de plaintes sont descendus de tous les murs de mon cœur, et l’ont troublé, et l’ont fait frissonner, et l’ont rempli comme l’air sonore d’une voûte!... Ah! pauvres têtes courbées sur le sol, pauvres yeux qui regardez la terre, hélas j’ai su combien vous étiez loin de votre vie! je vous ai vues, petites âmes placides, séparées de votre désir autant que des étoiles!... O désolation, désespoir! larmes de fièvre dans une solitude de cellule! regards tristes, gestes las, je n’ai plus songé qu’à vous pour exprimer mon âme! Hélas! tout le ciel ne me remplirait pas!
... La lumière tombe sur mon front, l’éclaire, puis s’éteint et renaît, alternativement et toujours, à cause de l’ombre des feuilles changeantes, ô mon front blanc, mon pauvre front, et vous mes yeux qui avez soif de voir ce qu’on ne voit pas!... Une tristesse infinie est montée en moi comme une marée, et je ne sais quels sanglots se brisent dans ma gorge comme des vagues qui viennent de trop loin... Hélas! Hélas! on dirait qu’un espoir suprême, immense, dans lequel se baignait toute l’existence secrète, inapparente de mon âme, s’est enfui soudain et m’a laissé vide...
* * * * *
Mon Dieu je suis triste comme un désert! je ne puis pas regarder, toute mon âme est endolorie. Je ne vois plus de possible que les larmes. Que je suis loin de toutes choses! je suis seul! je suis seul! C’est un fleuve qui a crevé en moi. Tout ce qui était en moi s’est écroulé, maintenant il n’y a plus que des ruines désolées et des plaines mornes. Mon Dieu! mon Dieu! je suis comme un désert.
Hélas autrefois, il y avait pourtant de belles prairies en moi et des ruisseaux et du soleil, et j’avais des joies fraîches... Tout est emporté. Je ne pourrai plus être heureux... Ah pourquoi mon âme s’est-elle éclairée? Où désormais le monde la satisfera-t-il? Où trouvera-t-elle à donner un baiser?...
Voilà que le soir tombe. Il fait très doux maintenant, la fièvre brûlante est partie des choses, elles sont un peu apaisées, elles sont silencieuses, mais une langueur demeure et fait souffrir, on dirait qu’un grand sanglot va s’effondrer, dégonflant tout, crevant soudain dans le silence. J’ai le cœur serré. Les oiseaux qui criaient se sont tus. Les grands arbres noirs sont tout à fait tranquilles. O la paix attentive de ce silence!...
Le ciel est pâle, le ciel est blanc, il est clair et diaphane comme un cristal, il est lumineux très doucement, on devrait voir à travers. Qu’il est oppressant de regarder le ciel, voilà l’âme en allée, le ciel est si blanc, le ciel est si clair, ô comment cela se fait-il qu’on ne voit pas Dieu?...
Le soir tombe et toutes voix sont éteintes. Mais le silence qui descend sur le monde, n’entre pas dans mon âme. Plus rien ne souffle, plus une branche lentement ne s’incline, plus une herbe, plus une feuille, et l’eau que rien ne ride est immobile maintenant et lisse comme un miroir. Feuilles, petites feuilles au-dessus de ma tête, êtes-vous donc figées pour l’éternité?--je n’entends pas ma voix... Rien ne bouge... Nous sommes peut-être au fond d’un lac...
Quel silence! Il fait nuit. Quel silence. Je voudrais entendre le bruit d’un jet d’eau, des gouttes d’eau, des gouttes d’eau...
Ah quel silence! Une voix qui jaillirait maintenant prendrait au silence un son d’or vivant, ce serait une harmonie belle et délicieuse comme de sentir son sang doucement couler des veines ouvertes, et se sentir peu à peu, peu à peu ne plus vivre... Une voix qui jaillirait maintenant se frapperait à des murs d’airain de silence, bondirait et se propagerait, vibrante, éperdûment sonore en des échos profonds... Ce silence est comme une eau tranquille, le rayon mince qui la perce se lance, et d’onde en onde frémit, et s’éparpille en couronne aux milles lames tremblantes, flamboyantes d’acier, le mince rayon, la petite lueur qui perce l’onde, s’élance,--se propage,--et s’étalant blondit éblouissamment le sable au fond des eaux...
Silence! Ah quelle voix va jaillir? Quelle parole adorable s’épanouir? Où es-tu bouche qui va parler? Mon âme veut se nourrir de ton souffle... Amante!... Mon amante!... Dieu, quelle nuit pour sa venue! Mon âme est pleine, si le soupir immense dont elle souffre s’exhalait, je crois qu’il déchirerait le ciel!... O mon Dieu, les roses sont mourantes, je ne peux plus respirer, mon Dieu, mon Dieu, est-ce qu’il n’y a pas de lèvres pour me baiser sur le cœur?...
La lune! Voilà la lune! elle tombe sur les feuilles; ah les arbres se noient! Et voilà les pelouses inondées. Comme elle est blanche. Comme elle est blanche, comme elle est pure, comme elle est fluide, comme elle glisse! O mon Dieu la voilà qui me baigne, elle fond mes mains, elle mouille mon cou!... Amante... Amante... Ah! que je souffre!... Je sens mon âme qui voudrait s’échapper en toi...
... Il faudrait qu’elle soit là, penchée sous l’éclat de la lune, et attentive à moi pour recevoir mon âme prête à s’échapper... Amante... Elle tressaillirait... O me sentir baigné en elle comme dans les rayons de la lune! Sentir nos âmes s’échanger en courants, lumineuses comme ces lueurs divines... Amante!... Elle se pencherait sur moi, elle me recevrait!... Amante!... Amante!
XII
Que faire? Où aller? Que faire dans la vie? Où aller dans la vie?... Je suis perdu tout seul dans la nuit. Je suis une île au milieu des eaux. Je suis une étoile au milieu du ciel. Je suis seul! Je suis seul! Je suis une pauvre âme qui pleure, et je ne sais plus rien: qu’est-ce que l’amour? qu’est-ce que la vie? qu’est-ce que la joie? qu’est-ce que la douleur? ô dites moi, dites-moi surtout: qu’est-ce qu’on appelle le bonheur?...
* * * * *
Soleil!... Il y a du soleil jusqu’au bout du monde... Toute la plaine est dans la lumière. Petite feuille, petite feuille, balance le soleil... Suis-je là, ou ne suis-je pas là? Voilà des branches, voilà de l’herbe, je sens qu’elles ne me voient pas. Je suis dans la plaine! Je dois, comme ce mouton, porter de la clarté!... Je marche, mon pied s’appuie, est-ce que je ne pèse pas comme un homme? Je suis dans la plaine! On ne m’entend pas, qu’est-ce qui entend? Je suis si loin! J’écoute, et je n’entends pas les oiseaux...
O comme ce beau ciel bleu est triste à mon âme solitaire! Navrantes splendeurs, beautés pour les larmes, ô fastes désolants. La joie qui chante dans la musique des arbres, et le frisselis des eaux, les éblouissements roulants sur les pelouses, les feuilles qui chatoient et la lumière comme un fleuve, vous m’accablez, vous m’accablez... O ma pauvre âme solitaire, quels tumultes de joie, quels étincellements d’allégresse, les fleurs se balancent en parfumant, et les oiseaux s’élancent vers le ciel... Désespoir! tout s’écrie de bonheur divinement, et moi je ne puis que gémir! O moi qui voudrais tellement m’élancer vers le ciel, moi qui voudrais baiser l’azur, hélas! hélas! ô douleur! Pourquoi ce parc est-il si beau, pourquoi ce ciel, pourquoi cette eau, pourquoi, pourquoi mon Dieu? N’est-ce donc que pour emplir mon âme des immenses désirs, que pour la décevoir, et pour qu’elle pleure ainsi affreusement au spectacle de son impuissance?...
Mon âme est pleine, mon âme déborde!
Je ne puis pas contenir mon âme... ... Mais elle ne peut pas s’épancher!...
Mon âme! mon âme! il faut que mon âme s’exhale...
Qu’elle se perde, éperdue, dans le vent qui s’enfuit...
O mon Dieu répandez mon âme! Je ne puis pas la garder en moi, je souffre, je souffre, elle ne peut pas demeurer en moi...
Mon Dieu je suis mourant d’amour Mon Dieu je suis mourant de vie
XIII
... Où aller? Où aller? Où rejoindrai-je la joie?... Flots de lumière envahissez-moi! éblouissez-moi! Montagnes, fleuves, feuilles, roses, rires et pleurs, tournez, tournez, affolez-moi!... Je veux courir, bondir, m’écrouler! Que les plaines s’élancent, je veux m’anéantir sous le vert des herbes, sous le vert des eaux, sous le vert des ciels...
Où aller? où aller? Prends-moi, laisse-moi, laisse-moi, prends-moi, ruisseau, prends-moi, laisse-moi, balance, balance moi flottant sur tes rides frémissantes, coule, passe à travers moi, coule, coule, efface-moi, fais-moi fondre, absorbe-moi, dilues-moi en toi...
Herbes des prairies, ô petites fleurs bleues, petites fleurs roses, courez, jetez-vous sur moi, poussez sur moi, couvrez-moi, plaines qui ondulez, ensevelissez-moi, ondulez lentement comme des vagues jusque dans mon cœur. Herbes des prairies, ô bleus des ciels, que je me noie en vous, que je me perde, possédez-moi!...
Où aller mon Dieu? O m’enfuir sur les mers! ô voler sur les eaux! A la plage où le sable est blond comme une chevelure, et s’enlève dans le vent comme une chevelure qui se répand, détacher le vaisseau qui glisse silencieusement, ou pleure en attendant...
A la plage détacher le vaisseau et m’élancer! O les vagues! les vallées, les montagnes! Comme la lumière m’y coller, rouler sur elles! Vaisseau! Vaisseau! Les mouettes volent et frisent l’eau, l’écume jaillit et roule! Vaisseau! Vaisseau! Le vaisseau court vers l’horizon, le vaisseau court, le vaisseau court, la terre s’éloigne, un petit nuage là bas, un petit nuage à l’horizon, la terre fond, la terre fond, la terre est fondue! Vaisseau, bondis comme une cavale! Voici l’eau, voici le ciel, voici le ciel à l’infini. Le vaisseau court. L’air me gonfle comme la voile. Je me couche sur le pont et je regarde au ciel le ciel fuir. Je m’accoude aux bastingages, et je regarde la mer la mer fuir. Le ciel et la mer fuient, et mon beau vaisseau fuit... (O mon Dieu, dans mon enfance, je suis resté sur des plages couché pendant des jours entiers, à regarder le bout de la mer, et à pleurer!)
... Mon vaisseau fuit, mon vaisseau fuit. Jusqu’où s’enfuira-t-il ainsi? Je veux passer ma vie couché sur le bois de ce pont à me sentir filer entre le ciel et l’eau... Je ne sais plus, je ne sais plus où est mon âme! elle doit voguer doucement, elle doit planer, mon Dieu elle s’est échappée! Je veux passer ma vie couché sur le bois de ce pont... Qu’il fait frais, qu’il fait bon! j’entends les eaux qui sonnent tout le long du vaisseau. La voile est tendue, et le vent m’enlève... Je respire, je bois l’air, le ciel est bleu... Mais jusqu’où vais-je aller? Mais jusqu’où vais-je aller?...
O mon Dieu, j’ai perdu mon âme! je suis balancé par les eaux, les mouettes volent, les mâts crient, le vaisseau se penche et fuit...
Quel beau jour! O lumière sur les eaux! O comme tout est pâle et comme tout est bleu! l’eau est claire, l’eau est claire, nous sommes si légers sur l’eau, ne glissons-nous dans le ciel?...--Mais non! je vois bien le ciel, il est sur ma tête, et voici l’eau tout autour, les petites vagues, et les éclats d’or, et voilà là-bas jusqu’à l’horizon mon sillon mouvant: y coule et court le soleil!...
Que je suis bien, mon Dieu! Je ne souffre plus. Comme tout est joli! Je sens dans mon cœur la fraîcheur de l’air qui courait sur l’eau... Comme le vaisseau fuit. Nous allons faire le tour du monde. Nous sommes au milieu de la mer. Nous sommes partis, partis!...