Chacune son Rêve

Part 8

Chapter 83,665 wordsPublic domain

Un des principaux éléments de ce public, la foule des avocats, professionnellement opposée à la magistrature, se tient prête à fourbir toute arme qui entamera l'accusation. Les profanes, mondains, artistes, gens de plume, et les femmes, qui se pressent aux audiences des procès retentissants, y apportent le sentimentalisme à la mode, la sceptique indulgence, qui aboutit maintenant, dans nos mœurs, à l'antipathie pour toute répression. Quand il s'agit d'un crime qualifié de politique, et qu'on voit au banc des accusés une héroïne de vingt ans, mystérieuse, d'une séduction âcre, tragique, comme cette laide et attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible qu'une atmosphère sympathique à la défense ne se crée pas dans la salle. Tout de suite, dès que fut mentionnée la trahison possible jetant là ces quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même état d'âme que si cette trahison avait été prouvée. Chaque détail dont se renforçait l'hypothèse fut souligné par de significatifs murmures. Tel ce fait que les matières explosives trouvées chez Pierre Marowsky lui avaient été fournies par Toulénine,--ce que le jeune Russe ne dit pas, mais ce que fit établir son défenseur. Les correspondances compromettantes saisies chez les inculpés étaient plus ou moins dirigées, provoquées, ou même signées, par Toulénine. Les lettres écrites de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires.

Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer l'œuvre de ces quatre pauvres conspirateurs, plus elle échappait, pour laisser l'accusation en présence d'une seule action prépondérante, directrice, celle du seul accusé qui ne fût pas là: Toulénine. Et chose plus bizarre encore: il semblait que ceci apparaissait aux accusés, peu à peu, en même temps qu'aux jurés et au public, et qu'ils en fussent, à la longue, cruellement éblouis, comme d'une vérité dont ils eussent éprouvé plus d'horreur et d'épouvante que de soulagement, bien qu'elle leur gagnât,--ils devaient le sentir--la sympathie apitoyée des auditeurs.

La Risslaya seule prenait des airs entendus, doublait ses réponses de commentaires dont la netteté ingénue et cynique réjouissait une assistance de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait le rire des Parisiens. Un moment vint, toutefois, où cette fille sauvage, née sous quelque tente des nomades de la steppe, parla sans soulever l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui demanda quelles raisons elle avait eues d'entrer dans le complot.

--«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement la tactique de Tatiane) «qu'il n'y avait pas de complot.

--Enfin, vous étiez, le soir du 28 juin, dans les bois de la Petite-Barrerie, avec vos co-accusés ici présents?

--J'y étais avec Tatiane.

--Eh bien, vous aviez un but, une idée? Vous saviez pourquoi vous deviez vous y rencontrer avec vos amis?

--Je n'ai qu'une amie.

--Qui cela?

--Tatiane Kachintzeff.

--C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que vous alliez faire, avec Tatiane Kachintzeff, dans la carrière de sable de la Petite-Barrerie?

--J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y ferait, ça m'était bien égal. Elle m'avait dit: «Viens.» D'ailleurs, la route est longue, de la station du chemin de fer jusque-là. Elle n'avait pas dîné. Je pensais que j'arriverais à la faire un peu manger, en marchant. J'avais pris quelque chose qu'elle aime: du pain avec des figues sèches.»

Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire. Quelle attention en ce moment! quel silence!

La Risslaya se tourna, étonnée de ne plus entendre rire. On vit maintenant que, hors de sa misère, elle aurait été belle. Une douceur veloutée fondait le scintillement de ses yeux. Sa bouche fléchissait de tendresse quand elle nommait Tatiane, sa voix même changeait.

L'étudiante, sans la regarder, baissait la tête, avec un effort de rigidité. Mais ceux qui l'observaient virent trembler sa lèvre.

LE PRÉSIDENT.--«Enfin, elle vous parlait, elle vous expliquait sa démarche?»

KATERINE RISSLAYA.--«Elle se taisait. Mais quand nous avons rencontré le vieux Michel, vous savez bien, «le martyr», et qu'il nous a dit: «Ne montez pas dans le bois, Toulénine trahit, vous êtes perdues!...»

LE PRÉSIDENT.--«Michel Gorlianoff vous a dit cela?»

KATERINE.--«Oui.»

LE PRÉSIDENT.--«A quel moment?»

KATERINE.--«Comme nous nous engagions dans le sentier qui monte à la carrière de sable.»

LE PRÉSIDENT.--«Que fit mademoiselle Kachintzeff?»

KATERINE.--«Elle ne l'a pas cru. Elle l'a traité comme si lui-même était le traître. Mais elle s'est tournée vers moi, et elle m'a dit: «Si tu crains quelque chose, si tu as peur le moins du monde, ne me suis pas.»

LE PRÉSIDENT.--«Et vous?»

KATERINE.--«Je l'ai suivie.»

Un frémissement, une houle légère d'émotion. La Risslaya ne faisait plus rire. Un avocat se pencha vers son voisin:

--«Elle a bien dit ça, cette gitane. Regardez... Elle est presque belle...»

Le président reprenait:

--«Croyiez-vous au danger?

--Il y en a toujours dans des histoires comme ça.

--Et vous n'alliez là, de gaieté de cœur, que par amitié? Mais vous aviez assisté à des réunions, vous aviez entendu parler ceux qui vous associaient à leurs tristes machinations. Qu'est-ce qu'ils voulaient, eux?

--Vous ne pensez pas que je vais vous le dire!...»

Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitôt, un silence plus absolu, car le président posait la question:

--«Pourquoi êtes-vous ainsi dévouée à Tatiane Kachintzeff?

--Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a sauvé la vie. Mais elle a fait plus...»

La pauvre fille hésita, cherchant des mots. Quelque chose illuminait son visage ravagé, gonflait son cœur. Elle voulait parler. Mais dans l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait en elle, ses lèvres se fermèrent, et des pleurs ruisselèrent de ses yeux sauvages.

--«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit.

Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point que, derrière la balustrade de bois, on ne distinguait plus que sa main, sur laquelle son front s'appuyait.

--«Eh bien, voilà...» proféra sourdement Katerine... «J'étais arrivée à Paris pour suivre quelqu'un, qui m'avait connue dans un café chantant, à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je suis devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement visible agita ses épaules.--«Une nuit, du côté de Montrouge, j'allais être assommée par un bandit qui prétendait avoir des droits sur moi, des droits comme on n'en a pas sur un chien qui vous sert,--non, mais comme le chasseur sur le gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky. L'apache et ses amis leur tombèrent dessus. Ils se battirent, là... dans ce faubourg de Paris... Une bataille corps à corps, sanglante, telle que je n'en vis jamais de pire, dans les nuits de là-bas, le long des sentiers de la steppe, où les loups attendent qu'il en reste un par terre quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, ils m'ont emportée. Tatiane marquait le chemin avec du sang, car elle avait reçu un coup de couteau. Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie, elle qui n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait mieux... Cette jeune fille si pure!--Ah! on ne comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée... et qu'elle reste pourtant comme une petite vierge dans la chambre de sa mère...--Cette savante... qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a traitée dès la première minute comme si j'étais son égale, sa sœur.»

La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir tout dit. Mais aucune question du président ne suivit immédiatement. Le silence de la vaste salle semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce fut très simple:

--«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour servir Tatiane Kachintzeff.»

Il y eut des applaudissements, que continrent mal les objurgations de l'huissier audiencier.

Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky, de même que sa fiancée, se renfermait dans un mutisme presque absolu. Quant au Vercingétorix visionnaire, qu'on appelait Wladimir, sans que jamais nul ne lui eût connu un nom de famille, il se lança dans des divagations humanitaires, plus invraisemblablement chimériques que toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut y couper court.

Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne pouvaient pas répondre. L'un en fuite... ce Toulénine, dont le rôle apparaissait si obscur. Et l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté par la bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, dans les carrières de la Petite-Barrerie. Celui-là, Michel Gorlianoff, «le martyr», qui saurait jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?... Lui qui, si près du rendez-vous, prévenait Tatiane d'une trahison probable de Toulénine... Voulut-il supprimer le faux frère, délivrer ses amis de ce péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement de l'engin, sacrifiant sa vie au salut commun? Fût-ce Toulénine, deviné par lui, qui le foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire. Pas même les complices de ces hommes, puisque, à la minute tragique, les quatre autres se tenaient à distance, attendant la déflagration, et pensant ne voir s'éparpiller et couler que du sable,--non du sang. Le long interrogatoire des inculpés laissait le mystère intact. Même il en épaissit les ombres.

Y verrait-on plus clair à la seconde audience, qui comportait l'audition des témoins?

Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, ne vint pas. L'accusation l'avait cité, en sachant fort bien qu'on n'amènerait pas facilement à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs, il n'avait rien à dire, prétendait ignorer tout de la tentative d'assassinat dirigée contre lui. Cependant, jusqu'à la dernière minute, le public espéra voir et entendre ce personnage, un de ceux dont les moindres gestes surexcitent la curiosité parisienne. Sa réputation de beau Slave, de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux fastueuses traditions, de prodigue aux revenus inépuisables, sa désinvolture à porter dédaigneusement sur sa seule tête les haines politiques accumulées par toute sa race, même les légendes inspirées par son orgueil brutal, faisaient de lui un des acteurs en vedette sur les tréteaux du monde. Ce fut un déboire lorsque le président de la Cour d'assises lut l'attestation des médecins, certifiant qu'une complication survenue durant la convalescence d'une grave blessure reçue en duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage oral.

Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire, dont les visages se tendaient d'une avidité féroce, dont les narines humaient l'odeur du scandale et du crime, comme elles auraient humé, dans la baraque de Bidel, la puanteur des fauves. Ici, dans ce prétoire, entre les majestueuses architectures, en face de la plus haute justice élaborée par la conscience humaine, aussi bien que dans l'infecte enceinte de toile, sur les banquettes de bois blanc, devant les cages suintantes d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes élégantes, guettaient également la minute où l'un de leurs semblables serait broyé, moralement ou matériellement. Les os craqueraient, les chairs saigneraient, ou bien, sur le déchirement des cœurs, les faces pâliraient, tressaillantes... C'était cela qu'il fallait voir.

A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff, on vit s'avancer à la barre quelqu'un qui ne manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric Hawksbury.

Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce seigneur anglais tenait une place qui, depuis son duel avec Omiroff, le rapprochait de celui-ci. En effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur. Et dans quelles conditions!... Lui-même, touché grièvement au premier feu, mais ne laissant pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une main qui ne trembla pas, pendant que son autre main cachait, à son flanc, la trouée de la balle.

On chuchotait son nom, et toutes les particularités que ce nom rappelait, tandis qu'avec son flegme britannique, lord Hawksbury traversait une partie de la salle.

--«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter des bouquets de fleurs lumineuses à Flaviana, le soir du gala, au Pré-Catelan.

--Flaviana... oui. Il en est fou.

--On assure qu'il veut l'épouser.

--Que non.

--Pourquoi?

--Elle accepterait, voyons!

--Pas sûr.

--Est-ce à cause d'elle qu'il s'est battu avec Omiroff?»

L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement:

--«Chut!... il parle. N'entendez-vous pas?

--Ce sont les questions d'identité.

--Justement... Je voudrais savoir son âge.»

Frédéric de Hawksbury déclara qu'il avait trente-six ans. Sur quoi, la dame qui voulait savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix ans de plus, mais s'imaginait paraître à peine la trentaine et se rajeunir par ce dédain.

L'Anglais prêta serment.

--«Dites ce que vous savez,» fit le président.

--«Ce que je sais?...» répéta Hawksbury, merveilleusement à son aise et calme. Un accent, qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait avec sa voix, avec sa physionomie glabre et régulière d'Anglo-Saxon, ajoutait à son exotisme si caractéristique.

--«Oui,» reprit le président. «C'est vous, lord Hawksbury, qui avez demandé d'être entendu comme témoin. Et vous l'avez demandé si tard que l'instruction était close.

--Il fallait la rouvrir,» observa Hawksbury. «Le juge m'aurait entendu... voilà. L'instruction était rouverte.»

Le rire, éteint depuis la Risslaya, se réveilla faiblement.

LE PRÉSIDENT.--«Pourquoi n'avez-vous pas souhaité de parler plus tôt?

--Parce que je n'avais pas reçu la lettre de ma cousine.»

On rit plus haut. Frédéric se tourna, à demi, dédaigneux:

--«Les auditoires français ont le rire facile. Ma cousine, monsieur le président, est lady Maud Carington. Elle voyage... assez loin. Je ne veux pas dire loin par la distance... Rien n'est loin sur un pauvre petit globe comme la terre. Mais les communications ne vont pas vite. Elle allait au Japon, par les Indes anglaises, la région himalayenne, le Thibet, la Chine.

--Votre cousine est intéressée au procès actuel?» demanda le président, non sans quelque scepticisme.

--«Ma cousine était fiancée au prince Omiroff, monsieur le président.»

Un mouvement se produisit, même sur les sièges de la Cour.

LE PRÉSIDENT.--«Vous dites «était», monsieur. Ne l'est-elle plus?

--Elle l'était à Paris, au mois de mai. Je ne sais si elle l'est, en Chine, au mois de novembre. Ce n'est pas mon affaire.»

L'hilarité, cette fois, fut plus discrète. L'observation ironique de l'Anglais sur les auditoires de France cinglait encore.

LE PRÉSIDENT.--«Cette jeune fille... vous l'appelez... pardon?...»

LORD HAWKSBURY.--«Lady Maud Carington.»

LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud Carington connaissait-elle quelques-unes des menaces qu'on adressait au prince? Car il en recevait... la plupart anonymes.»

LORD HAWKSBURY.--«Pour les menaces... j'ignore. Mais, lady Maud connaissait personnellement mademoiselle Tatiane Kachintzeff.»

LE PRÉSIDENT.--«Comment?»

LORD HAWKSBURY.--«Mademoiselle Kachintzeff lui donnait des leçons de russe.

--Ah! ah!...» s'écria le président, non sans un accent de triomphe. «Ainsi l'accusée avait trouvé ce moyen de s'introduire parmi les plus proches relations de celui dont elle méditait la mort. La perfidie se glissait là, près d'une jeune fille, d'une fiancée!...»

Sous le regard foudroyant du magistrat, l'étudiante russe eut un geste de dénégation.

LE PRÉSIDENT.--«Allons donc! Taxerez-vous de fausseté la déposition de lord Hawksbury?

--Pardon!» s'écria le témoin, «ce n'est pas contre ma déposition que mademoiselle Tatiane proteste. C'est contre votre interprétation, monsieur le président.

--Expliquez-vous,» prononça le magistrat, un peu décontenancé par le ton glacial de l'Anglais et le sourire de l'assistance.

LORD HAWKSBURY.--«Lorsque mademoiselle Kachintzeff accepta de donner des leçons à ma cousine, c'était tout simplement pour gagner sa vie, et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle Risslaya. Elle ignorait que lady Maud fût la fiancée du prince Omiroff...»

LE PRÉSIDENT.--«Qui vous le garantit?»

LORD HAWKSBURY.--«Le jour où elle l'apprit, par hasard, elle se retira, cessa de voir mes parentes.»

LE PRÉSIDENT.--«Vos parentes?»

LORD HAWKSBURY.--«Oui, lady Maud et sa mère, la duchesse de Carington.»

LE PRÉSIDENT.--«Mais que dit-elle à son élève?»

LORD HAWKSBURY.--«Qu'elle la plaignait profondément.»

LE PRÉSIDENT.--«Singulière pitié, d'une malheureuse pour une jeune fille des plus comblées. Pitié plutôt insolente.»

LORD HAWKSBURY.--«Permettez, monsieur le président. La pitié ne va pas nécessairement de l'opulence à la misère. Elle va du caractère fort, qui se sent au-dessus de l'épreuve, au cœur fragile, que le malheur menace.»

LE PRÉSIDENT.--«Le malheur, en l'espèce, était d'épouser le prince Omiroff. Une preuve nouvelle de la haine que l'accusée porte au prince.»

LORD HAWKSBURY.--«Ou de l'intérêt qu'elle porte à ma cousine.»

LE PRÉSIDENT.--«Messieurs les jurés apprécieront. Est-ce tout ce que vous aviez à nous communiquer, monsieur?»

LORD HAWKSBURY.--«Pardon. J'ai à vous communiquer la lettre de ma cousine.»

En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président ordonna que cette lettre serait versée aux débats, et qu'on allait en donner immédiatement lecture au jury. Comme elle était écrite en anglais, on introduisit un traducteur juré, tandis que le membre de la Chambre des Pairs allait s'asseoir à côté du précédent témoin.

Lady Maud Carington avait appris, au fond de l'Extrême-Orient, plus de deux mois après l'événement, le drame sanglant de la Petite-Barrerie et l'arrestation de son ancienne maîtresse de russe. Elle envoyait à son cousin une sorte d'attestation, qu'il eût à produire devant qui de droit, exprimant la profonde estime et l'attachement véritable voués par elle à l'étudiante.

«_J'ai rarement rencontré_», écrivait-elle, «_une personne d'âme si parfaitement droite et haute. Je ne préjuge pas de ce qu'elle a pu faire, mais je jurerais que les motifs en sont respectables. Vous qui le savez comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le déclarer aux juges._»

A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut rappelé à la barre.

LE PRÉSIDENT.--«Votre cousine dit que vous connaissez l'accusée. Est-ce exact?»

LORD HAWKSBURY.--«J'ai rencontré plusieurs fois mademoiselle Tatiane au château de Beauplan, où demeuraient ces dames, et je savais que la duchesse de Carington et sa fille en étaient positivement enthousiasmées.»

LE PRÉSIDENT.--«Vous partagiez leur enthousiasme?»

LORD HAWKSBURY.--«J'ai beaucoup de déférente considération pour mademoiselle Kachintzeff.»

LE PRÉSIDENT.--«Ainsi, dans une famille comme la vôtre, appartenant à la plus ancienne noblesse, conservatrice par tradition, cette anarchiste russe ne vous apparaissait pas comme une dangereuse révolutionnaire? Sans doute cachait-elle bien ses idées.»

LORD HAWKSBURY.--«Elle ne les cachait pas. L'absolue franchise de mademoiselle Tatiane était une des raisons de notre estime.»

LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud, en écrivant sa lettre, ne savait pas que l'assassinat de son fiancé fût l'objet du complot de la Petite-Barrerie.»

LORD HAWKSBURY.--«Je ne pourrais vous le dire.»

LE PRÉSIDENT.--«Sans doute eût-elle modifié le tour chaleureux de son certificat.»

LORD HAWKSBURY.--«Pour l'honneur de lady Maud, je veux croire que non. Elle décrit ce qu'elle a pensé de mademoiselle Tatiane pendant les leçons de russe. C'est un fait psychologique. Rien d'ultérieur ne lui permettrait de le défigurer.»

LE PRÉSIDENT.--«Je vous remercie, milord Hawksbury.»

Quel contraste entre le témoin qui s'éloignait de la barre et la personne que, maintenant, l'huissier audiencier y appelait. L'Anglais,--haute stature sèche et fine, tête modelée par des siècles de race, allure altière, élégance de tenue: redingote, pantalon foncé, haut-de-forme étincelant, grosse cravate de soie piquée d'une perle,--croisa une femme du peuple, vêtue d'un deuil vulgaire, et dont la face boucanée, mâchurée de rides, révélait des années de rude travail, dans une atmosphère aux alternatives violentes.

--«Votre nom?» demanda le président.

R.--«Jouin... la veuve Jouin.»

LE PRÉSIDENT.--«Il n'y a pas longtemps que vous êtes veuve?»

R.--«Six mois, monsieur.»

LE PRÉSIDENT.--«Votre mari était le patron d'un atelier pour l'émeulage des limes?»

R.--«Oui.»

LE PRÉSIDENT.--«Qui dirige cet atelier aujourd'hui?»

R.--«Moi.»

LE PRÉSIDENT.--«Votre âge?»

R.--«Quarante ans.»

LE PRÉSIDENT.--«Vous jurez de dire la vérité? Vous n'êtes ni parente ni alliée des accusés? Vous n'avez pas été à leur service, ni eux au vôtre?»

R.--«Mais... monsieur le président...»

LE PRÉSIDENT.--«Quoi?»

LA FEMME JOUIN.--«Pierre Marowsky... Il travaillait chez nous.»

LE PRÉSIDENT.--«Ça ne s'appelle pas «être au service». Prêtez serment. Levez la main droite... madame... la main droite. Otez votre gant.»

La pauvre femme tira son gant de filoselle noire.

LE PRÉSIDENT.--«Votre mari... «le père Jouin», comme on l'appelait à la Chapelle, est mort d'un accident?»

R.--«Oui.»

LE PRÉSIDENT.--«Quel accident?»

R.--«Il a été tué par l'explosion de sa meule.»

LE PRÉSIDENT.--«Vous avez des enfants, n'est-ce pas?»

R.--«J'avais deux fils.»

LE PRÉSIDENT.--«Vous en avez perdu un?»

R.--«J'ai perdu les deux.»

LE PRÉSIDENT.--«Ah! d'après le dossier, il me semblait...»

R.--«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine dernière.»

LE PRÉSIDENT.--«Mais il n'avait que dix-sept ans?»

R.--«Oui. Il était allé s'embaucher en province, rapport à la mort de son père. Ça y faisait mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu au patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée, jamais!» Alors le père Jouin s'y était mis à sa place, et c'est comme ça que le malheur est arrivé à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le gamin, est parti pour la Somme, où nous avons des parents. Il est entré à l'usine de Gamache, et...»

Elle eut un geste, que le président interpréta:

LE PRÉSIDENT.--«Un accident, lui aussi?»

R.--«Oui, six mois après le père, jour pour jour. Sa meule a explosé, l'a coupé en deux.»

La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne trembla guère. Mais ceux qui l'entendirent n'oublieront pas.

LE PRÉSIDENT.--«Et... votre autre fils?...»

R.--«Le cadet?... C'est le printemps dernier. Il avait douze ans, pas de raison... Il faisait l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.»

Encore une fois, dans la salle où les hommes jugent, proportionnent les responsabilités et les peines, un silence écrasant tomba. La petite silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait plus petite, semblait vouloir rentrer sous terre. Gênée d'avoir dû révéler l'atrocité de son sort, la veuve Jouin se recroquevillait, prenait une humble attitude, comme pour s'excuser, devant la pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable grandeur, de porter une couronne tellement imposante et ensanglantée. Ses épaules se voûtaient un peu dans la «confection» de drap noir, et, sous la capote de crêpe achetée chez une mercière de faubourg, on voyait s'incliner son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un filin, sur lequel erraient de petites mèches prématurément grisonnantes.

Après quelques mots, qui voulurent être pitoyables, mais qui parurent piteux--la vision d'horreur ayant été trop forte,--le président poursuivit son interrogatoire:

--«Les ouvriers, chez vous, madame Jouin... quelles sont leurs idées?... ont-ils un mauvais esprit?»

Des rumeurs s'élevèrent. La salle bourdonna comme une cloche, après le choc du marteau. Le président, ainsi avisé de sa maladresse, s'irrita.

--«Brigadier,» cria-t-il au chef des municipaux, «faites entrer vos hommes, qui sont là, dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on l'emmène.» Puis, revenant au témoin:--«Saviez-vous que Pierre Marowsky fût un anarchiste, un partisan de l'action directe?»

La veuve répondit:

--«Je ne sais pas ce que c'est que l'action directe. Pierre Marowsky est Russe. Mais nous sommes obligés d'embaucher souvent des étrangers. Les Français ne veulent plus être émeuleurs de limes. C'est trop dur.»