Chacune son Rêve

Part 7

Chapter 73,617 wordsPublic domain

--«Mais non, papa. Ne la soupçonne pas à tort. Tu es bien tranquille, n'est-ce pas? quand tu lui cèdes. Après tout, elle fait marcher la maison.

--A condition que j'aille aux Halles, le matin, et que je frotte ensuite toute la journée.

--Elle est bonne mère pour Titine et Totor.

--Oh! elle les gâte trop, ou elle les roue de coups.

--Enfin elle les aime bien.

--Je ne le nie pas.

--Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de la maman de tes deux petits. Patiente... Ne fais pas un enfer de ton intérieur à cause de moi. Ta femme m'a considérée comme une étrangère dont on peut tirer parti sans scrupule. C'est dans la nature, ça. Faut pas te buter... Tu as d'autres enfants...

--Une étrangère... On ne vend pas une étrangère. C'est la traite des blanches.

--Chut!... chut!...» fit Bertile, qui avança gentiment sa main fluette pour fermer la bouche de son père. Et la fillette ajouta rêveusement:

--«Qui sait? Elle pensait peut-être faire mon bonheur. Il y en a tant, au premier quadrille, qui appelleraient ça une bonne aubaine.»

Le brave Pageant hocha la tête. Le fin repas qu'il venait d'expédier le disposait à l'indulgence. Sa colère tombée, il n'aurait jamais l'énergie de braver sa querelleuse épouse, et il savait gré à sa fille de lui prêcher la ligne de conduite où il se rallierait fatalement, par bonhomie, habitude, faiblesse.

--«Mais enfin,» demanda-t-il, «pourquoi es-tu couchée? Quel est ton mal? Je te vois maigre, pâlotte...

--Bah!» dit-elle, «ce n'est rien.»

Un observateur plus avisé que l'humble frotteur eût remarqué l'accablement si peu naturel qui renversait sur l'oreiller cette jolie tête de quinze ans, le ton las, désenchanté, des quatre mots que soupirèrent les lèvres puériles.

--«Rien... mais quoi?» insista le père. «On n'est pas au lit, à ton âge, quand on a rien. As-tu vu un docteur?

--Non,» fit-elle avec un vif redressement du buste, «ce n'est pas la peine. Il ne faudrait pas le déranger pour si peu, le docteur Delchaume.

--Ah! il ne regarde pas au dérangement, celui-là,» déclara Pageant. «Voilà un médecin qui a du cœur pour les pauvres gens... A venir des trois fois par jour chez des clients dont il ne veut pas accepter un rouge liard.

--Comment le sais-tu?» demanda Bertile.

Son mince visage devenait lumineux. Du rose flambait aux pommettes. Les yeux brillaient dans leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les petites mains frémissantes entrelaçaient nerveusement leurs doigts.

--«C'est donc depuis que tu es partie?» fit le père. «Oui... Et je ne t'ai pas raconté? Ta petite sœur... Titine... Elle nous en a fichu un trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre les mains.

--Oh! Comment?...

--Une nuit, elle s'est mise à étouffer, à râler... Son corps raide comme du bois... Les yeux hors de la tête.

--Quelle horreur!...

--J'ai couru chercher le docteur Delchaume. Le seul que je connaissais. Et puis, il avait été si gentil au moment de la scarlatine.

--Il est venu?... comme ça?... dans la nuit?

--Tout de suite.

--Qu'il est bon!...» murmura Bertile, retombant sur son oreiller, le regard en haut, les mains jointes, en extase.

--«Tu peux le dire... Il a sauvé la gosse.

--Qu'est-ce qu'elle avait?

--De l'asthme _enfantine_, qu'il a dit.»

Il y eut une minute de silence. Le père Pageant considérait le visage exalté, l'expression absente de sa fille. Elle ne paraissait frappée que d'une chose dans la maladie de la cadette: l'intervention du docteur Delchaume. Tout à coup, elle dit:

--«Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un homme comme ça puisse être malheureux?

--Dis donc, petite,» fit-il bonassement, «en serais-tu amoureuse, par hasard, de ton docteur Delchaume?»

La fillette tressaillit et se redressa, comme secouée d'un choc galvanique.

--«Oh! papa... c'est méchant ce que tu dis là!..

--Histoire de rigoler un peu.

--Faut pas.

--C't'idée! Il est gentil garçon... Un peu vieux pour une gamine comme toi...

--Vieux!... Il n'a pas trente ans.»

Le père eut encore un regard de malice. Alors la petite danseuse parla très vite, tandis qu'une flamme de fièvre la transfigurait d'un éclat soudain.

--«Ne continue pas, père... Tu me ferais du chagrin. Tu vois bien que le docteur Delchaume est en grand deuil. Il ne se console pas d'avoir perdu sa femme... Et s'il devait se consoler...

--Allons!...

--Ce ne serait pas moi...

--Et qui?

--Oh! la seule capable de guérir un cœur comme le sien... La meilleure... la plus belle... Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!»

L'enfant, ce nom jeté, retomba en arrière, reprit son visage lointain, son visage _d'au-delà_, et murmura doucement, comme pour elle-même, avec un accent intraduisible, dont l'âme simple du père se troubla:

--«J'ai bien compris, va... J'ai bien vu comme il la regarde quand il croit qu'on ne fait pas attention.»

Ces mots furent prononcés sans amertume, sans blâme, tendrement... Toutefois il en émanait quelque chose de triste dont le pauvre père sentit l'étreinte. Il ne sut que dire, ni trouver la plaisanterie qui secouerait son malaise.

Comme il demeurait gauchement silencieux, tandis que Bertile, emportée par un rêve, semblait oublier sa présence, une porte s'ouvrit. Celui dont ils venaient de parler entra.

--«Eh quoi?» s'écria Raymond, en marchant vers le lit. «Ça ne va pas, mignonne. Qu'est-ce que nous avons?» Puis, reconnaissant l'honnête frotteur:--«Bonjour, père Pageant. On est venu tenir compagnie à sa fillette. Elle doit vous en raconter, hein! notre future étoile.»

Ce ton enjoué, c'était un de ses devoirs professionnels. «Le père doit être inquiet, puisqu'il est accouru,» pensait-il. «Commençons par dissiper cela.»

La petite malade ne lui fournit guère d'éclaircissements. Elle avait eu une syncope après la répétition. Le jeu des lumières l'avait éblouie. Au retour, Flaviana voulait qu'elle se couchât. Elle ne savait pas que le docteur fût prévenu.

--«Votre «petite mère» m'a envoyé un mot pour me prier de passer,» dit Delchaume. «Cette «petite mère-là» a plus de sollicitude peureuse qu'une vraie maman. Car je ne vois pas... Tiens!» ajouta-t-il, en lui prenant le poignet pour consulter le pouls, «qu'est-ce que ces menottes glacées? Avez-vous des frissons?»

«Ses mains étaient brûlantes avant qu'il entrât,» se dit Pageant. «Allons, ça y est... la voilà toquée de son séduisant docteur. Et à ce point!... Bon sang!... Pourvu que ça ne soit pas du chagrin pour elle.»

L'idée le traversa, en éclair: «Si ma gredine de femme avait eu raison? Les filles des pauvres gens, ça leur coûte bien cher d'être sages!...» Mais son cœur de brave homme repoussa la suggestion: «Ça lui coûtera ce que ça lui coûtera... Et à moi aussi. J'aime mieux tout, que de la voir mal tourner.»

Cependant, lorsque Delchaume l'arrêta dans la chambre voisine pour lui dire que «c'était assez sérieux», le pauvre ouvrier eut un tragique sanglot.

--«Courage, mon brave homme, rien n'est désespéré.

--Sauvez-la, monsieur le docteur.

--C'est son âge qui la sauvera. Pensez donc... La jeunesse même... Elle n'a pas seize ans.

--Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est?

--De la névrose... de l'anémie... La tuberculose la guette. Nous n'en sommes pas là. Seulement, il faut veiller. Cette enfant doit se suralimenter, et elle ne mange plus. Elle devrait être gaie, courir au soleil... Son métier la fatigue trop. Il ne faut plus qu'elle danse...

--Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir?

--C'est affaire à madame Flaviana et à moi, ça, papa Pageant. Ne vous inquiétez pas. Elle a une amie... je devrais dire... une providence... De mon côté...

--Oh! vous l'avez déjà installée là-bas, à Claire-Source, dans votre maison de campagne.

--Elle y retournera.

--Bien,» fit sans élan le pauvre père qui pétrissait son chapeau dans ses mains. «Seulement...

--Seulement... quoi?

--Rien.

--Vous avez une idée qui vous tourmente, Pageant.

--Non, m'sieu le docteur.

--Si.

--Oh! ben, c'est bête... Je me dis comme ça: madame Flaviana est bien bonne, vous aussi, vous êtes bon. Et, tout de même, je me demande... Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile?

--Dans la fruiterie de la rue du Rocher?... Pour que votre femme, qui la déteste, recommence les vilenies dont cette petite ne se remet pas?... Voyons, Pageant!...

--Ah! m'sieu le docteur,» murmura ce pauvre homme simple, avec des larmes plein les yeux, «y a des choses douces qui font mourir aussi bien que les choses cruelles...»

Delchaume le regarda, sans comprendre, mais devinant qu'une pensée délicate se dissimulait sous la phrase, dont la seule forme pathétique l'émut. Il adressa encore à l'humble ouvrier quelques paroles réconfortantes, puis, comme se rappelant tout à coup un détail important, il revint en arrière et rouvrit la porte de Bertile.

--«Pardon, mignonne,» dit-il, «j'ai oublié... Voulez-vous demander à madame Flaviana de me fixer elle-même le moment de ma prochaine visite. Je souhaiterais qu'elle fût là, pour lui parler de vous, de votre santé. Mais je voudrais qu'elle ne fût pas pressée, car j'ai à l'entretenir d'un autre sujet... peut-être longuement.»

Victor Pageant, resté dans l'autre pièce, entendit la voix de sa fille:

--«Je ferai votre commission, docteur.

--Vous direz bien à madame Flaviana que j'ai à lui communiquer des choses graves, n'est-ce pas, mon enfant?»

La douce voix reprit:

--«Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur... Des choses graves... Oui, je le lui dirai.»

Un désir presque irrésistible saisit Pageant, de rentrer dans la chambre, de courir au lit de sa petite, de mettre ses gros bras d'ancien hercule autour de la frêle créature, comme pour la défendre de quelque mal. Il l'embrasserait encore. Oh! comme il avait envie de l'embrasser, mieux que tout à l'heure, avec une tendresse moins maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La femme de chambre leur montrait le chemin.

Pageant descendit, prit congé du jeune médecin, qui montait en voiture, et s'en alla, le dos voûté, sous la nuit, sans pensée distincte, le cœur vide, et pourtant si lourd!...

V

EN COUR D'ASSISES

--«Tatiane Kachintzeff, levez-vous!»

L'injonction retentit, brève et dure. Ce fut une surprise dans le public. Le président, connu pour son extrême courtoisie, adoptait généralement des formules plus enveloppées, un ton plus doux, lorsqu'il s'adressait à des femmes, fût-ce à des accusées. Mais on s'étonna moins lorsque se dressa, contre le fond sombre des boiseries, entre les uniformes des municipaux, la silhouette singulière, dont on eût douté si elle était d'un garçon ou d'une jeune fille.

La voilà donc, cette étrangère sur qui tant de légendes avaient couru.

Les regards qui, de cette salle des assises, bondée pour le sensationnel procès, convergeaient sur elle, purent discerner, sous l'apparence androgyne, toute la flamme tendre d'un cœur féminin, lorsque Tatiane, avant de se soumettre à l'interrogatoire, chercha d'abord les yeux de son fiancé.

Assis deux places plus loin, sur le même banc, Pierre Marowsky la contemplait avec la naïve adoration d'un croyant pour son idole. Séparés par les longs mois de la prison préventive, ils se trouvaient enfin rapprochés. La béatitude de se voir les soulevait--c'était évident--au-dessus de toutes préoccupations.

--«Votre nom?» demanda le président.

--«Tatiane Fédorovna Kachintzeff.

--Votre âge?

--Vingt-deux ans.

--Où êtes-vous née?

--A Pétersbourg.

--Votre père y était professeur?

--Et écrivain.

--C'est vrai. Mieux eût valu pour lui qu'il se contentât de ses leçons.

--Aucun être libre ne partagera votre avis, monsieur le président.»

Un frisson courut. Quelle fierté dans cette réponse! Et la figure même de l'accusée en rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais d'un teint éblouissant, portée sur un cou élevé, blanc et frais, découvert, autour duquel tombait la masse courte et lourde des cheveux blonds, son front pur sous le toquet de fausse loutre, ses yeux légèrement bridés, mais d'une clarté surprenante, tout changea d'aspect, prit une beauté inattendue.

Sans s'offusquer de la riposte, le président reprit:

--«Tout le monde est libre de composer des écrits séditieux. Mais on le paie cher, la plupart du temps. Votre père, Fédor Kachintzeff, fut arrêté, condamné, déporté en Sibérie.

--Gloire à lui, monsieur le président.

--Nous ne chicanerons pas votre piété filiale,» dit ironiquement le magistrat.

Changeant alors de ton, et avec une nuance d'égards, il ajouta:

--«Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement qu'en paroles. Vous êtes allée rejoindre votre père, en exil, au bagne. Vous aviez quatorze ans à peine. Vous avez effectué presque entièrement à pied ce terrible voyage...»

Un murmure, favorable à l'accusée, monta, presque imperceptible. Le président s'arrêta, promena sur la foule des assistants un regard sévère.

--«Je comprends,» s'écria-t-il, «qu'un mouvement de sympathie échappe, surtout à la partie féminine de l'auditoire, pour l'enfant, pour la fille dévouée, qu'était alors Tatiane Kachintzeff. Cependant, je veux qu'on le sache, je suis résolu à ne tolérer aucune manifestation.»

Un silence--glacial ou pénétré?...--accueillit cette déclaration, prononcée du ton le plus énergique. Poursuivant l'interrogatoire, le président reprit:

--«Vous trouvâtes votre père à l'hôpital, très malade?

--Non, pas malade... mourant.

--Mais... il mourait d'une maladie, je suppose.

--Non.

--D'un accident?

--Non.

--Et de quoi donc?...»

Point de réponse. Une figure de pierre, où flamboyaient des yeux pleins d'horreur.

--«Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout haut ce que vous prétendez insinuer, ce que vous avez cru peut-être.»

Même mutisme. Même immobilité impressionnante.

--«L'accusée, messieurs les jurés,» reprit le président, «est victime d'une erreur. Mais, sans doute, l'est-elle de bonne foi. Il ne vous est pas interdit de lui en tenir compte. On lui a persuadé, là-bas, au bagne,--son père lui-même, en exigeant d'elle un serment de vengeance,--que Fédor Kachintzeff succombait à de mauvais traitements, à des brutalités, coïncidant avec la présence du gouverneur général, le prince Wladimir-Serge Omiroff, aujourd'hui décédé.»

Une voix s'éleva, celle du défenseur de Tatiane Kachintzeff:

--«Je vous demanderai respectueusement de préciser, monsieur le président. Veuillez expliquer au jury que Fédor Kachintzeff, cet écrivain, cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique, avait été soumis à un châtiment corporel,--contre les règlements mêmes,--au plus déshonorant, au plus barbare des supplices: il avait été f...»

Un cri affreux, déchirant... Tatiane, jetant le buste et les bras en avant de la cloison de bois, saisissait à l'épaule son avocat, arrêtait ce qu'il allait dire par une mimique violente et désespérée.

Le public s'émut. Des gens se levèrent, pour voir ce qui arrivait. Les stagiaires, entre eux, chuchotaient:

--«Son père a été fouetté, par l'ordre du vieux prince Omiroff.

--Cela se fait donc encore?

--Pourquoi a-t-elle crié?

--Elle devient folle quand on évoque ce souvenir.

--Kachintzeff étant un condamné politique, et d'origine noble, on ne devait pas...

--Alors?...

--Un caprice tyrannique, abominable... Le malheureux n'avait pas salué le gouverneur général Omiroff.»

La voix du président tout à coup s'éleva:

--«Il résulte des rapports des médecins, comme de l'autopsie, que le détenu Kachintzeff était d'une constitution robuste, très capable de supporter la peine infligée,--et qu'on ne saurait voir dans cette peine la cause de sa mort.»

L'avocat de Tatiane riposta aussitôt:

--«L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a succombé au désespoir, à la honte?»

LE PRÉSIDENT.--«Je ne puis, maître, vous laisser avancer davantage sur ce terrain. Nous ne faisons pas le procès d'un directeur de bagne sibérien, pas plus que celui du feu prince Omiroff. Le jury n'a pas à s'occuper de ces choses, qui ne le concernent pas. Il nous dira si, oui ou non, Tatiane Kachintzeff a pris part à un complot et à la fabrication d'engins destinés à faire périr le prince Boris Omiroff, fils de l'ancien gouverneur général de la province d'Irkoutsk.»

LE DÉFENSEUR.--«Mais vous-même, monsieur le président, déclariez que le jury devait être éclairé sur les faits qui auraient pu susciter chez la fille de Kachintzeff une idée de vengeance?»

LE PRÉSIDENT.--«Non pas les faits, dont nous ne saurions préjuger ici, mais l'impression, fausse ou exacte, que l'accusée en a reçue. On a pu facilement troubler, égarer, cette âme de quatorze ans. Cela n'excuserait pas son crime, mais en indiquerait la genèse. Nous allons, du reste, savoir par elle-même... Tatiane Kachintzeff, levez-vous.»

La jeune Russe, retombée assise, comme en faiblesse, après son terrible mouvement d'angoisse, écarta la main dont elle se cachait le visage, et se dressa.

LE PRÉSIDENT.--«Votre père, avant de rendre le dernier soupir, vous imposa, à vous, presque enfant, une mission de vengeance?»

TATIANE.--«Non, monsieur le président.»

LE PRÉSIDENT.--«Il vous a dicté une formule de serment?»

TATIANE.--«Non.»

LE PRÉSIDENT.--«Cependant, il a accusé?»

TATIANE.--«Personne.»

LE PRÉSIDENT.--«Il s'est plaint?»

TATIANE.--«Non.»

LE PRÉSIDENT.--«Que vous a-t-il donc dit de lui-même... de ses souffrances... du mal dont il se sentait mourir?...»

TATIANE.--«Rien.»

La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence tomba. La suite de l'interrogatoire se fit attendre.

Tous les regards se fixaient sur cette tache pâle qui était le visage de Tatiane, et qui se détachait là-bas, parmi toutes ces choses sombres, embues par l'atmosphère de cendre dont le triste jour de novembre emplissait cette salle des assises.

Les trois autres accusés intéressaient moins. Même la brune Katerine Risslaya, dont pourtant la réputation de beauté s'était établie par les portraits publiés dans les journaux. Son type sémite--profil busqué, larges yeux de jais--venait bien en photographie. Mais l'auditoire éprouvait une déception à la découvrir fanée, sans jeunesse, bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement dépourvue d'expression qu'avec son teint jaunâtre, sans nuances, on eût dit une figure de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane, Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. C'était un grand gaillard superbe, un vrai Russe, blond et barbu, dont le visage eût été aussi beau que son corps athlétique, bien proportionné, si une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré, couturant la joue droite, déformant le sourcil gauche, sous lequel l'œil ne regardait pas clairement, et, peut-être, ne voyait plus. A côté de lui, son camarade, blond aussi, mais très différent, faisait penser, avec ses traits plutôt celtiques, sa grosse moustache fauve, à un Vercingétorix halluciné. Dans le masque légendaire du héros arverne, deux yeux pleins de candeur et de rêve, des yeux très clairs, toujours perdus vers d'invisibles au-delà, luisaient en contraste, comme des fleurs tendres et mouillées sur la face d'un roc.

Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff se poursuivait. Ou plutôt le président continuait à poser des questions qui, pour la plupart, restaient sans réponse. La jeune fille se refusait à donner aucune explication sur la soirée tragique de la Petite-Barrerie.

--«Vous étiez venue là,» demandait le président, «pour assister à des expériences d'explosifs, et peut-être pour apprendre le maniement des engins meurtriers?

--J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que vous ne connaîtrez jamais. On a pu saisir quelques-uns d'entre nous. Mais notre idée... elle reste insaisissable.

--Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est facile à reconstituer. On a retrouvé, fort évidentes, sur les parois éboulées de l'espèce de grotte sablonneuse, les traces d'une première explosion. Et vos complices en organisaient une seconde, lorsqu'une cause restée indéterminée,--peut-être un bruit quelconque annonçant l'arrivée de la police, qui vous cernait, qui allait vous prendre au piège,--une brusque inquiétude,--un faux mouvement--déterminèrent l'éclatement de la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent pas le temps de fuir. L'un, ce vieillard, que vous surnommiez le «martyr», Michel Gorlianoff, périt instantanément... L'autre n'eut qu'une main estropiée. Celui-là, Yvan Toulénine, devrait être sur ce banc, avec vous...

--Oh! non... plutôt en face, entre les jurés et l'avocat général.»

Une stupeur. Qui avait parlé?... Ce n'était pas la voix pure, le léger accent de Tatiane. Un son rauque, des consonnes dures... Pourtant cela venait du banc des accusés.

Déconcerté un instant, le président se reprit vite.

--«Katerine Risslaya, levez-vous.»

L'étrange fille aux yeux de jais, aux cheveux bleus de juive d'Orient, étira sa silhouette misérable. La mise de pauvresse, la maigreur, l'air d'indifférence douloureuse, firent pitié.

--«Katerine Risslaya, vous aggraverez singulièrement votre cas par des outrages au jury et à la magistrature. Je devrais même sévir immédiatement.»

La sauvage créature interrompit:

--«Je n'ai pas outragé le jury, ni les magistrats.

--Vous les mettez au rang de votre complice contumace, de Toulénine.

--C'est Toulénine que je voulais outrager.»

Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles. Du côté même de la Cour, on vit voltiger des sourires. La naïveté évidente, l'attitude, l'intonation, tout fut d'un comique énorme. Katerine expliqua:

--«Je voulais dire seulement que sa place est avec ceux qui nous accusent. Les juges le savent bien que c'est un traître, que c'est lui qui nous a livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons, dont les yeux indignés se fixaient sur elle.--«Je ne pouvais pas vous le dire, à vous autres, puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr» avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, tu te rappelles?... Et moi, j'ai eu la preuve. Le soir où l'on nous a arrêtés, j'ai surpris...

--Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...» tonna le président.

Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes, hésitante, ahurie. Mais son avocat lui dit quelque chose à voix basse, et elle retomba sur son banc.

Maintenant les accusés échangeaient furtivement de singuliers regards. Dans l'auditoire aussi, les yeux se cherchaient, troublés d'inquiétude. Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre qui, à plusieurs reprises, emprisonné dans son pays, stupéfia le monde par ses évasions audacieuses, ne pouvait-il pas s'être échappé une fois de plus? Le public l'avait admis sans hésiter au lendemain du coup de filet dans les bois de la Petite-Barrerie. Mais des semaines, des mois, s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues d'abord, puis plus précis, flottèrent, prirent corps, venus on ne savait d'où. Quelques journaux d'opinions très avancées entreprirent une campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le Toulénine de la Petite-Barrerie n'était pas le fameux agitateur. Celui-ci serait mort ou végéterait dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son prestige un agent provocateur, envoyé sous son nom parmi les réfugiés de Paris. C'est ce faux Toulénine qui aurait organisé les expériences d'explosifs, et prévenu la Sûreté Générale du lieu choisi pour y procéder. Quoi d'étonnant si, dès le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât très clairement dans quelles circonstances il avait pu s'échapper. La déclaration de cette Katerine Risslaya, la brusquerie énervée du président lorsqu'il lui imposa silence,--il n'en fallait pas plus pour éveiller l'esprit frondeur, les soupçons malins d'un public d'assises.