Chacune son Rêve

Part 6

Chapter 63,788 wordsPublic domain

A la même minute, celle qui était l'objet de ces propos, descendait vers le proscenium, où sa «petite mère», suivant la forme d'adoption du National-Lyrique, s'attardait à causer avec le maître de ballet. Bertile s'approcha de l'étoile, et, sans l'interrompre, se tint à côté d'elle avec un petit air volontairement effacé, discret.

--«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana en se tournant. «Reste... J'ai fini. Nous remonterons ensemble.»

Elle lui parlait avec une tendresse de sœur aînée. Bien que cette maternité pour rire des coulisses fût devenue presque effective depuis que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade, les dix ans à peine qui séparaient leurs âges respectifs ne suffisaient pas à mettre entre leurs deux cœurs si tendres la distance du respect. Bertile avait dit:

--«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis vous appeler «petite mère». Au théâtre on sait ce que cela veut dire. Et encore... Au National-Lyrique seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les premiers sujets s'intéressent aux pauvres gosselines des petites classes, comme chez nous. Mais dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce serait offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille comme moi vous appelle sa mère...

--Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes donc qu'on s'y tromperait?» se récriait plaisamment Flaviana.

Un éloquent regard de la fillette vers le beau visage, presque virginal encore, de sa jeune protectrice, aurait suffisamment protesté, si la protestation eût été nécessaire.

--«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux que tu me tutoies, ma chérie,» avait décrété la gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras moins qu'il te manque une famille.»

Quoi d'étonnant si, tandis que l'étoile s'attardait à fixer encore quelques points délicats avec le maître de ballet, la petite danseuse du premier quadrille l'attendait comme l'ombre attend le soleil, attachant sur elle des yeux profonds,--mais pas encore assez profonds pour la tendresse admirative dont ils débordaient.

Autour de ces deux silhouettes légères (la reine des Elfes et l'un de ses immatériels sujets), les jeux de lumière continuaient à se croiser, à s'exaspérer ou à se fondre, sur la scène. Sans s'occuper des personnes restées sur le plateau, le groupe des importants personnages--groupe confus et noir dans l'obscurité de l'orchestre,--poursuivait ses expériences. De temps à autre un commandement jaillissait des ténèbres:

--«Voilez la lune, que diable! Un nuage passe sur la lune. Arrêtez les feux follets!... arrêtez les feux follets. Qui m'a fichu?... C'est pas des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de locomotive!...»

A deux ou trois reprises, le pittoresque de telles indications excita la curiosité de Bertile. Elle regardait alors autour d'elle, mais se rendait mal compte, car les rayons électriques l'éblouissaient. De la scène, on ne pouvait juger les surprises de l'éclairage. Mais voici ce qui se produisit: soudain, comme l'alternance des projections illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour à tour, certaines parties du décor, la jeune fille tressaillit. Elle venait d'apercevoir, non loin d'elle, s'allongeant des coulisses sur la scène, une ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque, grimaçante, fantastique. C'était le profil d'une tête et de la moitié d'un corps d'homme. Aussitôt l'obscurité revenue l'effaça. Fût-ce une ressemblance, un ressouvenir odieux? Fût-ce l'impression rapide, pénible, comme d'un cauchemar?... Un frisson glaça Bertile. Malgré sa peur, ses yeux élargis restaient fixés sur ce point redevenu sombre, où se dessinait maintenant à peine la haute découpure indistincte d'un portant. Puis, tout à coup, la lumière y ressauta, d'un jet brusque. Apparition de terreur!... L'homme était là... L'homme dont le désir acharné ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours la poursuite haletante derrière elle, comme la proie effarée perçoit le souffle du fauve. Il s'avançait hors des coulisses, la regardant, marchant de son côté.

Une épouvante insurmontable s'empara de Bertile. La nerveuse fillette ne songea même pas qu'elle était protégée, que, sur le plateau, dans la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient pas à sa misérable belle-mère, et devant qui nul n'oserait manquer de respect à une enfant. L'effroi et la répulsion la convulsèrent. Elle se serra contre Flaviana, avec un cri si désespéré que l'énorme cavité du théâtre en vibra tragiquement.

--«Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!... Je meurs!...»

Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les bras de sa grande amie, où, bientôt, elle s'alourdit, sans connaissance.

Il y eut un moment de désarroi. Les projecteurs s'affolaient, fouillaient de leurs pinceaux lumineux le fond de la scène, laissant dans l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur, les auteurs, bondissaient de l'orchestre, grimpaient le petit escalier reliant la scène à la salle.

--«Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?... Quelle est cette petite qui se trouve mal?»

Régisseurs, machinistes, électriciens, tout le personnel se précipitait. Une foule envahit le plateau. Jamais on n'aurait cru qu'un tel nombre de gens pût fourmiller si vite, de tous les coins de l'immense théâtre, béant de vide une minute avant. Nul, d'ailleurs, n'y comprenait goutte. Pas même Flaviana, qui n'avait rien remarqué, rien vu.

--«Je suppose,» avança-t-elle, «que c'est un effet de fatigue nerveuse. L'enfant est délicate. Souffrante récemment, elle a peut-être repris trop tôt son travail. Et elle se donnait avec tant de cœur aux répétitions! Ce _Ballet des Elfes_ nous emballe toutes,» ajouta la gracieuse femme avec un sourire vers les auteurs.

Cependant la mère Martin, appelée en hâte, accourait aussi rapidement que le permettait sa corpulence. Elle examina Bertile,--qu'on venait d'étendre sur un praticable, représentant un talus de mousse dans la forêt magique.

--«Cette gosse-là a eu les sangs tournés,» déclara la matrone, avec une autorité devant laquelle tout le corps de ballet avait coutume de s'incliner.

Elle mit des sels sous le nez de la jeune fille, et d'un peu d'ouate, mouillée au goulot d'un flacon, lui frotta les tempes. Une odeur de mauvaise eau de Cologne se répandit.

--«Bertile Pageant...» fit le directeur, hochant la tête. «Elle est douée, cette mâtine-là. Elle a de l'avenir... Pourquoi tourne-t-elle de l'œil comme ça? Elle n'a pas fait la bêtise, au moins?

--Elle!...» s'exclama la mère Martin avant que Flaviana pût répondre. «Pas de danger!... C'est sage comme l'agneau du bon Dieu... Mais je vous dis qu'on y a tourné les sangs.»

L'étoile intervint:

--«Elle n'est pas heureuse chez elle. Le père s'est remarié. La belle-mère n'est pas tendre. Pour le moment, je l'ai prise avec moi.

--Ça vous ressemble, ça, ma chère,» opina le directeur.

--«Les jeux de lumière lui auront donné une sorte d'hallucination. C'est une petite nature très impressionnable.

--On serait impressionné à moins,» grommela la mère Martin, qui, maintenant, détachait la ceinture étroite autour de cette taille à prendre dans les dix doigts. «Là... ma belle... Ça va mieux?... On va la monter dans la loge à sa «petite mère».

--Vous avez l'air de savoir quelque chose, madame?» questionna l'auteur du livret, qui ne connaissait pas la mère Martin, ni son commerce de douceurs près du petit foyer de la danse, ni sa popularité parmi toute cette crédule et friande jeunesse.

--«Je sais seulement que j'ai aperçu dans un couloir cette chouette de mauvais augure, la fruitière de la rue du Rocher, sa marâtre, quoi! Elle m'avait l'air de faire signe à quelqu'un. Dieu sait si elle n'amenait pas jusqu'ici quelque vieux singe, dont le museau effraie cette pauvre petite. Pisqu'al'ne veut pas, Bertile!... Faut avoir du vice pour la forcer. Que ces demoiselles cherchent une position... pas moi qui les en blâmerai... Mais c'est guère tout de même le rôle d'une mère...»

L'édifiante réflexion ne trouva pas d'écho. Le bavardage de la mère Martin venait de mettre en fuite les gros bonnets. Et le menu fretin se hâtait de les imiter en courant aux postes de travail. L'évanouissement d'une danseuse, au National-Lyrique, n'était pas une de ces circonstances dont l'imprévu et la rareté pussent émouvoir. Si l'accident avait retenu un moment l'attention de ces messieurs, c'est qu'il concernait Bertile, la meilleure danseuse du premier quadrille, une fillette dont la douceur et l'excellente tenue plaisaient à tous, en qui, surtout, on respectait la protégée de Flaviana.

Cependant, à la faveur de l'émotion générale, du brouhaha, des allées et venues, l'auteur du désordre s'était éclipsé. En toute hâte, il rejoignit, vers la porte des artistes, la femme de Victor Pageant, que la mère Martin avait parfaitement reconnue tout à l'heure dans un couloir.

--«Sortons,» dit ce personnage, d'un air fort contrarié. «D'ailleurs, vous avez la somme dont nous étions convenus. Bonsoir! Je n'ai pas envie qu'on me voie avec vous.

--Mais... s'écria la mégère, abasourdie.

--«Il n'y a pas de «mais». J'y renonce... J'aurais tout donné à cette enfant-là. Ah! elle ne sait pas ce qu'elle perd... Cependant, il y a des bornes...

--Qu'a-t-elle donc fait?...

--Elle a crié comme si je venais pour l'assassiner. Elle a ameuté tout le théâtre.

--La pécore!... Elle me le paiera.

--«Allons, n'y pensons plus!» s'écria brusquement le riche amateur de fruits verts.

Une rage saisit la marâtre. Des mots injurieux sortirent de sa bouche à l'adresse de sa belle-fille.

--«Elle me le paiera!...» répétait-elle. «Et plus cher qu'elle ne suppose!»

La silhouette cossue de son complice s'éloignait déjà. Mais le triste personnage avait entendu. Il revint sur ses pas.

--«Écoutez, madame,» dit-il. «Je ne suis pas très fier de ce que nous avons fait ensemble. Pourtant, avec la certitude de réussir, je recommencerais. Oui, j'enlèverais Bertile... Et de force... Je commettrais des lâchetés... Je serais capable de tout. Mais pas pour la faire souffrir. Ma seule excuse, c'est que je voudrais la gâter comme jamais homme n'a gâté une enfant chérie, une maîtresse adorée... Il n'y a pas moyen. J'en fais mon deuil. C'est pour moi un déboire amer,--plus amer que je ne puis le dire. Mais je ne veux pas, vous entendez, je ne veux pas, que vous tourmentiez cette innocente à cause de moi.

--Elle est la ruine de sa famille!» gémit la femme de l'ex-hercule. «Songez, monsieur!... J'ai deux pauvres petits enfants... C'est abominable à elle de ne pas m'aider à les élever, après tous les sacrifices que j'ai faits pour qu'elle devienne _artisse_!

--Bon, bon!...» grommela le vieux Parisien, que ces simagrées ne touchaient guère, mais qu'attendrissait la pensée de la jeune fille. «Si vous me promettez de laisser la petite tranquille, je veux bien faire quelque chose pour vous.»

Il tirait son portefeuille de sa poche. Dieu sait s'il avait répété ce geste depuis qu'il était entré dans les différents plans de campagne pour réduire la résistance de Bertile. Cette fois l'impulsion racheta un peu les antérieures vilenies.

--«Tenez,» dit-il à la mégère, «ça, c'est en échange de votre promesse que vous n'adresserez pas un reproche à Bertile, et surtout que vous ne vous permettrez envers elle aucune dureté, aucune violence. Et vous savez, j'aurai l'œil... Si vous vous conduisez gentiment avec elle, je le saurai. Et il y aura quelque chose de plus.»

Mme Pageant fondait en protestations, en gratitude.

--«Monsieur pense!.. C'était une façon de parler!... Je suis vive comme ça, puis, la main tournée, je n'y songe plus. Cette enfant... J'ai pour elle un cœur de mère... Mais Monsieur est trop bon... Monsieur verra... Ne désespérons pas qu'elle entende raison, la mignonne...»

Une pâteuse coulée de miel gluait maintenant hors de cette bouche mauvaise. La fruitière ne s'engageait guère en manifestant les meilleures intentions à l'égard de Bertile, puisque la fillette, à l'abri chez Flaviana, lui échappait. Aussi déversait-elle sa papelarde éloquence, en s'attachant aux pas du séducteur déçu, qui n'avait plus qu'une hâte: se débarrasser d'elle. Il avait sauté dans son auto, était loin, qu'elle parlait encore.

Ce soir-là, quand Victor Pageant rentra, éreinté d'avoir frotté des parquets toute la journée, il surprit son épouse dans une singulière position. La fruitière ayant, non sans imprudence, confié la garde de la boutique à ses deux garnements, Totor et Titine, venait de monter à leur logement, pour serrer son trésor dans une cachette, qu'elle changeait souvent pour plus de sécurité. Aujourd'hui, elle avait eu l'idée de glisser l'enveloppe qui contenait les billets bleus entre les tringles de leur lit de fer et le sommier. Pour y réussir, elle s'était étalée tout de son long par terre.

Pageant, lorsqu'il réintégra le domicile, aperçut de la lumière au ras du sol, puis une jupe de femme, qu'il aurait crue tombée sur la descente de lit, s'il n'en avait vu sortir deux chevilles vêtues de bas aubergine et deux pieds s'agitant dans des chaussons de Strasbourg.

Mais aussitôt, plus rien! Sa femme, l'entendant rentrer, venait de souffler le bout de bougie, posé à même le plancher, et qui l'éclairait dans sa tâche.

--«C'est toi, la maman?» demandait l'ex-hercule, non sans timidité, car ce mystère l'impressionnait. «C'est toi?...» répéta-t-il. «Les petits m'ont dit que tu venais de monter.»

Un gémissement sortit de dessous le lit. Mme Pageant improvisait une tactique. Simuler l'évanouissement, c'était une explication, un alibi, et en même temps une excuse pour attendre qu'on l'aidât, car, sans lumière, elle ne pouvait se redresser qu'en risquant de se fêler le crâne contre le châlit.

--«Mon Dieu?... Tu es malade?...» dit la voix tremblante du bon Pageant. Et, soudain, la position où il avait entrevu sa femme, aggravée par l'effet de l'obscurité et de la lugubre plainte, lui suggéra une affreuse pensée:

--«L'aurait-on assassinée?...» balbutia-t-il.

--«Quelle gourde!... Aide-moi donc à sortir de là!...» cria sa colérique moitié, dont la patience était vite à bout, et qui, ayant assujetti l'enveloppe, ne craignait plus rien que la suffocation.

Éperdu, tâtonnant, le pauvre homme ne trouvait pas d'allumettes. Il dut descendre à la boutique, et ne remonta qu'avec Totor et Titine sur ses talons.

--«Bon Dieu, qu'est-ce que tu as eu?» questionna-t-il en dégageant sa femme, qui se releva, la figure couleur de brique, les cheveux poussiéreux et dépeignés.

--«Ce que j'ai eu?... Parbleu... une syncope,» s'écria-t-elle. «Dans cette misère de maison, je ne mange pas pour le travail que je donne. Quand je t'ai servi, et les gosses, vous ne vous inquiétez guère s'il reste quelque chose dans le plat pour moi.

--Pauvre poule! C'est du quinquina qu'il te faut. Je t'en achèterai,» déclara Pageant.

--«Et avec quoi?» demanda-t-elle du ton le plus aigre.

Mais alors éclata le coup de théâtre. Cette fûtée de Titine, ayant aperçu le bout de bougie sous le lit, poussa sournoisement son frère, et, le lui montrant:

--«Tiens!.... une camoufle.

--Qu'est-ce qu'elle fait là?...» grogna Totor, qui se mit à quatre pattes pour la ramasser.

Entré d'un côté sous le lit, le polisson jugea à propos de ressortir de l'autre, parcourant sur les genoux et les mains ce tunnel où le balai ne passait pas souvent. Comme il arrive aux enfants, qui découvrent immédiatement ce qu'ils ne doivent pas voir, celui-ci ne manqua pas de remarquer, sous le sommier, l'enveloppe, qui, insérée à tâtons, se repliait et dépassait le châssis de fer. Il surgit entre ses parents avec un cri digne d'un guerrier sioux, et secoua si bien sa trouvaille que des billets bleus s'en échappèrent.

Pageant, paralysé de stupeur, les regarda voltiger et s'abattre. Il n'en croyait pas ses yeux. Mais sa femme, jetant une clameur inhumaine, fonça sur leur héritier, et lui administra une telle volée de gifles, que l'ancien hercule recouvra l'usage de ses sens pour lui arracher l'enfant des mains.

--«Tu es folle!... Tu veux donc l'assommer?»

Le père expulsa les mioches, ferma la porte, à travers laquelle se ruèrent les hurlements acharnés de Totor. Mais les époux n'y prirent pas garde.

--«Dis-moi,» fit Pageant, qui étreignit le bras de sa femme. «Qu'est-ce que cet argent-là?... C'est comme ça que tu t'évanouis de privations!... Malheureuse!... Si tu as recommencé tes infamies contre Bertile, je te tuerai!»

Le mari soumis et bonasse disparaissait. Elle reconnut le redoutable gaillard de la forêt de l'Isle-Adam, le père indigné, outré, sous la poigne de qui elle avait cru sentir se disperser ses os. A la seconde exécution de ce genre, elle y resterait, sûr. La peur fit s'entrechoquer ses mâchoires.

--«Je te jure... Pageant... je te jure!...

--Où est Bertile?

--Chez Flaviana.

--Y est-elle?... Est-ce vrai?... Nom de D...!

--Tu peux y aller voir...

--C'est ce que je vais faire.»

Il desserra un peu l'étau.

--«Si je ne l'y trouve pas!...»

Le frisson de la mort passa sur la chair noiraude. Peu s'en était fallu qu'il ne l'y trouvât pas.

--«Cette saleté d'argent... d'où ça vient?» reprit le frotteur des parquets ministériels.

--«C'est pas à moi. C'est un dépôt.

--Tu mens!

--Qu'est-ce que ça te fiche, puisqu'on n'y touche pas, à ta Berthe! A preuve, c'est qu'il y a renoncé, le type... Je t'en fais serment sur la tête de mes enfants... Et ceux-là, je ne jurerais pas un mensonge sur eux. J'aurais trop peur de leur faire tort... Je les aime... tu ne m'ôteras pas ça.

--Il a renoncé à Bertile... Ah! il a bien fait, le bandit... Je l'aurais crevé!... Mais je ne te lâche pas que tu ne m'aies dit d'où vient la galette... Tu la cachais... c'est qu'elle ne sent pas bon.

--Oh! je ne l'ai pas volée.

--J'espère bien!

--Lâche-moi!...

--Réponds.

--Tu me paieras ça, Pageant!

--Bah! tu ne seras jamais plus rosse pour moi que tu ne l'es maintenant. Tu m'as privé de ma fille... Tu l'as forcée à quitter la maison. Tu ne peux pas me faire pire.

--Butor!

--D'où viennent ces billets de banque?

--Ah! zut... Tu me les laisseras?

--Ça dépend.

--Eh ben, c'est le type qui en tient pour Bertile. Mais... oh! là... brutal!... Pas pour ce que tu crois.

--Comment?...

--Pour qu'on la dorlote... qu'on y fasse la vie douce... Un brave homme, au fond...

--Un brave homme!... Le misérable!... Tu vas lui renvoyer son ignoble argent.»

La fruitière voulait sauver tous les billets grâce à la destination du dernier. Malgré ce subterfuge, l'honnête Pageant se révoltait. S'il avait regardé de près les fafiots bleus, il aurait reconnu, soigneusement recollés, ceux qu'il avait cru anéantir près du Gros Chêne.

De nouveau, ils allaient subir un sort auquel un si précieux papier n'est guère exposé. Mais leur propriétaire les défendit comme une lionne. Pageant craignit de «faire un malheur» s'il déchaînait toute sa colère et toute sa force. Il abandonna donc la lutte. D'autant que mal rassuré par les protestations de sa femme, il avait hâte de courir chez Flaviana, pour constater, de ses yeux, que sa chérie était toujours là, en sécurité, sous la protection de l'adorable étoile.

De la rue du Rocher au boulevard de Courcelles, le père anxieux ne fit qu'un bond. La porte de l'appartement lui fut ouverte par la femme de confiance, la grosse Mélanie.

--«Ah!» s'écria-t-elle, «vous savez donc? Mademoiselle Bertile ne voulait pas qu'on vous dise... Mais, rassurez-vous, papa Pageant, tout va aussi bien que possible.

--Y a donc eu quelque chose?

--Rien... rien... moins que rien,» dit la bonne créature vivement, car elle voyait trembler les épaules solides, et les yeux naïfs se remplir de larmes, sous la broussaille grise des sourcils. «D'ailleurs,» ajouta-t-elle, «vous allez la voir. Madame Flaviana est déjà partie pour son théâtre. Mais, comme il ne fallait pas songer que Mademoiselle Bertile y aille ce soir...

--Mon Dieu!... elle est donc souffrante?...» soupira le pauvre homme.

Dans la jolie chambre que Flaviana avait fait aménager pour sa pupille,--puisque l'installation était maintenant définitive,--entre les draps fins, la tête sur l'oreiller brodé, la petite danseuse reposait.

En apercevant ce visiteur, dont la tenue jurait pourtant avec la délicatesse du décor, et qui jamais n'avait pénétré ici que soigneusement endimanché, la fillette eut un grand cri de joie:

--«Père!... mon papa chéri!...»

Les bras minces sortirent des couvertures, s'enlacèrent au cou rugueux, chiffonnèrent un peu plus le col défraîchi, désempesé, mirent plus de travers la cravate en corde. Les joues fines, les lèvres de rose pâle, s'appuyèrent au dur hérissement de la barbe de trois jours, s'enfoncèrent contre l'épaule, dans le veston qui sentait la sueur et l'encaustique.

--«Papa chéri!... papa chéri!...

--Mon petit Berthon!... Eh ben, quoi?... Au dodo? Tu ne danses donc pas ce soir?

--Heureusement, non... Je ne suis pas du spectacle... Mais j'ai tellement peur de ne pas danser dans _les Elfes_!... Un ballet merveilleux... Si tu savais!...

--Pourquoi ne danserais-tu pas, petite fée?

--Je suis déjà condamnée à manquer la répétition de demain.

--T'es donc malade?

--Un peu patraque... On me soigne trop bien.

--Comment ça t'a-t-il pris?

--Tout à l'heure, en scène... Figure-toi, je suis trop bête... Mais assieds-toi donc, mon petit père.

--Je suis bien comme ça.

--Mais non... Tu es là, qui te penches... Tu as bien cinq minutes?

--Oh! une heure si tu veux.

--Veine!... Tu vas dîner avec moi, près de mon lit.

--Ça, c'est pas possible.

--Et la raison?...»

Le pauvre homme se redressa, se dandina, tournant son vieux feutre roussi, l'air confus.

--«Voyons... papa...

--Tu ne voudrais pas, minette. Qu'est-ce que dirait madame Flaviana?

--Ce qu'elle dirait!...» Les grands yeux de Bertile s'élargirent encore... Quelque chose de radieux, d'attendri, de triomphant, fit rayonner les larges prunelles.--«Ce qu'elle dirait! Tu ne la connais pas. Tu n'imagines pas sa bonté... Flaviana!... Mais elle sera plus heureuse, plus fière, de savoir que tu t'es assis là, parce que tu es un brave homme, parce que tu donneras une joie à ta petite... que de recevoir les godelureaux huppés, titrés, qui viennent lui faire la cour, qui l'assomment de leurs compliments... Papa, assieds-toi là. Je suis sûre de faire plaisir à Flaviana... J'en suis sûre!...

--Mais j'ai mon costume de travail... J'ai frotté au ministère... Ce petit fauteuil de soie...

--Assieds-toi, mon vieux frotteur de papa... Ta fifille sait ce qu'elle fait...»

En même temps, elle appuyait par deux fois son index grêle sur la sonnerie électrique.

--«Mélanie, ma bonne Mélanie... venez un peu. Papa dîne avec moi. Portez-lui la petite table... N'est-ce pas, Madame n'y trouvera rien à redire?

--A redire?... Savez-vous ce qu'elle ruminait tout à l'heure: «De voir un peu son papa, ça lui ferait du bien, à cette petite. Mais je crains d'inquiéter monsieur Pageant en le faisant appeler.»

La grosse personne donna des indications à une jeune camériste alerte, qui dressa le couvert, prépara la dînette.

--«Alors?» chuchota Bertile, avec un sourire espiègle, «tu as donc la permission de dix heures. On ne te grondera pas, à la maison?

--Ne parle pas de ta belle-mère,» fit l'ancien hercule en serrant le poing. «J'ai failli lui régler son compte tout à l'heure.

--Fais pas ça, papa. Elle t'aime à sa manière, et les petits aussi. N'y a que moi qui étais dans le chemin.

--C'était à cause de toi, justement.

--Comment, puisque je ne suis plus là?...

--Elle ne t'a pas joué quelque tour? Elle ne t'a pas tendu quelque piège?»

La petite danseuse eut un mouvement involontaire. L'horrible impression de cet après-midi, c'était donc vrai? Le vilain homme avait osé la relancer jusque sur la scène. Une combinaison de la fruitière, qui avait dû l'amener. Et tout le monde croyait à une hallucination. Elle-même avait fini par y croire.

Son père, occupé à savourer une cuisse de poulet (il croquait jusqu'à l'os... Depuis combien de mois n'en avait-il pas mangé?), négligeait d'observer la fillette. Il accepta donc sa réponse: