Part 5
--«Oh! je ne me donne pas pour un adversaire capable de faire se dérober le bretteur qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager de son mépris qu'il me refuse réparation. Et, comme, tout de même, on aurait pu trouver ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour démontrer à la galerie qu'un Omiroff ne peut être soupçonné d'avoir peur.
--En effet,» réfléchit Perrelot... «On m'avait raconté... Ne l'aviez-vous pas provoqué au Pré Catelan, à la représentation de gala?...
--Oui.
--Mais pourquoi le provoquer?
--Je le croyais l'amant pour lequel était morte Francine.
--Oh!
--Il n'est que son assassin.»
L'illustre praticien considéra son jeune ami longuement, silencieusement. Demeurait-il figé de surprise? Ou bien son expérience de la comédie tragique qu'est la vie, des complications des êtres et des complications des circonstances, le laissait-elle sans étonnement? Au bout d'un instant, il proféra:
--«Son assassin, dites-vous? Et aussi le père de l'enfant?
--Et aussi le père de l'enfant.
--C'est lui qui l'a fait enlever?
--Oui, c'est lui.
--Mais alors?..
--Oh! je sais ce que vous allez m'objecter, mon cher maître: au nom de quel droit empêcherai-je un père de reprendre son fils?... D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. Lui, l'a renié, abandonné.
--Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, c'est vous qui le lui avez pris.
--Oh! mon cher maître... Écoutez... Je vous en prie... Laissons les mots... laissons même les conventions que les hommes appellent des lois...
--Hé!... Hé!...
--Patience!... je vous en conjure!... Vous ne comprenez plus ma tendresse pour l'enfant?...
--Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... S'il appartient à l'homme qui, suivant vous, a tué votre femme...
--Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure... Maintenant, il me faut vous dire ce que je suis venu vous demander.»
Le célèbre professeur avança un visage attentif, darda un regard divinateur--le visage, le regard, qu'il inclinait vers les chairs souffrantes, où il allait enfoncer son bistouri.
--«Mon cher maître, ce matin, mon premier mouvement a été de prévenir le chef de la Sûreté. Mais, ce soir, après avoir lu les révélations de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué, plus obscur, que tout ce que nous imaginions. Comment, si je m'adresse à la haute police, ne pas l'éclairer entièrement?... La crainte de vous voir mis en cause m'a troublé. Le médecin des morts rejettera sur votre présence la discrétion qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre femme. Il ne faut pas que votre personnalité apparaisse, surtout par ma faute, dans une attitude équivoque, illégale... Et cependant, puisque l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche plus, sinon ce trop juste scrupule envers vous, de faire poursuivre son assassin. Je viens vous demander comment vous envisagez cette situation terrible.»
Sans hésiter, Perrelot riposta:
--«Voulez-vous qu'avant tout nous écartions les considérations qui me concernent? Jamais la vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me suis dérobé à elle une seule fois, sur vos instances. Mon Dieu! ce que vous me demandiez était si naturel, presque si juste!... Toutefois, vous le reconnaissez à présent, nous avons eu tort. Eh bien, laissons cela. Que ce tort devienne manifeste, public, me cause des désagréments plus ou moins graves, ceci est secondaire. Vous entendez... N'en parlons même plus. Encore une fois, la vérité ne me fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense les difficultés du chemin que j'ai à faire pour cela. Nommez-moi, invoquez-moi, citez-moi, je vous y autorise, je vous le demande...
--Noble cœur... admirable maître...
--Laissons... laissons!... Maintenant, regardons un peu les choses en face. Un enfant a disparu. Vous allez dire au chef de la Sûreté: «Cherchez-le-moi.»
--Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est aussi l'auteur d'un assassinat. Je vais déposer contre lui une double plainte au Parquet.
--Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons pas les questions. L'enfant, d'abord, l'enfant... Quels arguments donnerez-vous à un procureur de la République pour vous faire rendre un enfant que vous avez reconnu parce que vous le croyiez le fils de votre femme, mais qui ne l'est pas, et qui a été repris, de votre propre aveu, par son véritable père?
--Son père se gardera bien de se donner pour tel. D'ailleurs, le pourrait-il, s'il le voulait? En cas d'adultère, non? Et, pour moi, c'est un roman de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre Francine.
--Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément un prince Omiroff?»
Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un air où quelque âpreté se mitigeait d'une profonde tristesse. Et, tout aussitôt, il décela le motif de cette tristesse.
--«Quel malheur!... Un garçon comme vous, parti pour de tels triomphes scientifiques, pour de telles victoires sur les misères de l'humanité! Par quelle meute de passions, de chagrins voraces, laisserez-vous dévorer la moelle de votre cerveau, de vos nerfs, de votre génie!
--Ah! oui, j'en serai dévoré,» cria impétueusement Delchaume, «si, comme vous me le faites entendre, je dois invoquer une justice volontairement sourde, une police qui saura se faire aveugle. Un prince Omiroff!... Eh quoi!... même votre grand cœur loyal, à qui j'en appelle, s'effare devant le prestige d'un tel rang, l'inviolabilité de ce prince étranger! Si je vous avouais tout... Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen plus expéditif, que j'ai presque manié la bombe destinée à cet homme, l'engin fatal qui, l'été dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs!
--Vous, malheureux!...»
Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif, il courait aux portes, tournait les clefs, rabattait plus hermétiquement les tentures. Il entr'ouvrit même un instant pour explorer des yeux le palier de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur de voix, de rires, d'adieux monta. Les roulements des voitures qui partaient prolongeaient dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne songeait à épier ces deux hommes, qu'on supposait absorbés par la discussion de quelque cas médical déconcertant.
Perrelot revint vers son jeune confrère. Il murmura:
--«L'affaire de la Petite-Barrerie?...»
Raymond, presque solennellement, inclina la tête.
--«Comment étiez-vous dans cette horrible aventure?
--La principale accusée, Tatiane Kachintzeff, cette fille de vingt ans,--ah! si intéressante!... elle a vu,--vous m'entendez, maître,--elle a vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un wagon, la suivre à Paris, la faire monter dans une auto, le soir où Francine revint chez moi blessée à mort. L'auto était une voiture particulière... Le chauffeur avait le type d'un moujick...»
Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. Il dit presque rudement:
--«Ainsi, vous déposerez une plainte contre ce prince russe, dont le père occupa les plus hautes fonctions, dont le frère fut un des héros de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme témoin une malheureuse nihiliste, convaincue d'avoir joué une part active dans un complot qui avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous allez à un abîme, mon pauvre ami!...»
Il ajouta, devant le silence de Raymond:
--«Et vous n'en avez pas le droit! Vous n'avez pas le droit de fausser la valeur scientifique, sociale, que vous êtes.
--Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! son récit!... ce qu'elle a souffert!...
--Sera-ce la venger?
--Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels risques il court!...»
Encore une fois, le génial guérisseur prit l'expression dont s'aiguisait sa physionomie au moment d'un diagnostic difficile, pour demander à Delchaume:
--«Dites-moi, en vous interrogeant à fond, en descendant jusqu'au dernier ressort de votre sentiment le plus secret, ce qui vous attache à cet enfant.»
Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord avec un peu de surprise, puis avec une concentration profonde, et enfin, avec trouble. Son vieux maître le vit rougir légèrement, détourner les yeux.
--«Delchaume...
--Je... je réfléchis.
--Une réflexion vient de vous frapper déjà. Pourquoi ne me la dites-vous pas?
--Parce qu'elle constate en moi un état d'âme trop récent...
--C'est celui-là qu'il importe de connaître.
--Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse vers ce petit être... Ma pitié pour lui, mon désir d'exécuter le vœu de Francine, sa propre grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son isolement dans la vie... le nom que je lui ai donné, et qui l'a fait mien... Aujourd'hui, je me sens pris, lié... Je n'aimerais pas davantage mon propre fils...
--J'admets... oui. Maintenant voyons, mon ami, ce dernier motif dont vous hésitiez à convenir avec vous-même.
--Ah! diagnostiqueur infaillible!» s'écria Raymond, qui ne put s'empêcher de sourire. «Oui... j'hésite,--non pas à en convenir avec moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long à expliquer. Et, sans explication, cela vous paraîtra si étrange...
--Racontez... sans explication.
--Eh bien, une autre personne que moi souffrira cruellement si je ne retrouve pas mon fils adoptif.
--Une autre personne?... une femme?
--Une femme... oui.
--Une femme...» répéta encore le vieillard pensivement.
Il sembla peser en lui-même l'importance, les conséquences, de cette nouvelle donnée, puis, tandis que son masque aigu et spirituel s'éclairait d'une lueur de malice, il reprit:
--«Allons... Tout cela est moins désastreux que je ne le craignais. Vous ne serez pas une force perdue.
--Je crois, mon cher maître, que vous vous lancez dans des hypothèses inexactes.
--Mais non. Du moment qu'une femme est auprès de vous, une femme qui se montre maternelle à l'enfant que vous élevez, une femme à qui vous redoutez de faire de la peine... vous n'êtes plus l'isolé, en proie à une sombre folie de vengeance que je découvrais en vous tout à l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de moi,--sauf, n'est-ce pas? pour ce que vous m'avez demandé d'abord. Mais c'est un point élucidé: n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle au lit de mort de votre pauvre Francine. Je reviens entièrement à la vérité, très volontiers, très haut, quoi qu'il en puisse advenir.»
Le grand chirurgien prononça ces mots du ton d'un homme qui conclut une conversation. Toutefois, au moment de se lever, il se ravisa sur un geste, suppliant de Delchaume.
--«Comment, mon cher maître!» s'écria celui-ci,«vous imaginez que j'irai chercher des conseils auprès d'une femme si vous ne me donnez pas les vôtres!
--C'est pourtant ce que vous auriez de mieux à faire.
--De l'ironie!... Je ne la mérite pas.
--Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans la norme, dans la santé. Tout à l'heure, je vous croyais malade....
--Comment?
--Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez eue pour votre exquise Francine, quelque déchirement dont saigne votre cœur à la pensée de ce qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez pas un homme de vingt-huit ans, valide et sain, si vous n'acceptiez pas le bienfait d'un regard de femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère sanglant... Alors, du moment que vous vous portez bien, qu'avez-vous affaire du vieux guérisseur que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle qui mettra au point vos chimères lugubres....
--Vous ne la connaissez pas.
--Mais si.
--Son influence peut être mauvaise.
--Mais non.
--C'est trop fort!
--Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre petit enfant?
--Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle l'aime?»
Un franc sourire détendit la gravité du vieillard. Ses yeux adoucis raillaient affectueusement Delchaume.
--«Non...non! Ce n'est pas à cause de moi,» protesta celui-ci.
Perrelot se tut, sans changer d'expression.
--«Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant portrait du mari qu'elle a perdu.
--Comment cela se peut-il?
--Cela se peut parce qu'elle est veuve du prince Dimitri Omiroff, frère du prince Boris.
--Une princesse Omiroff!...
--Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée, se vit retirer son titre, confisquer ses biens. Elle n'a jamais voulu s'entendre nommer princesse. Et maintenant elle travaille pour vivre. Elle n'a de ressource que son art. C'est Flaviana, la danseuse, l'étoile du National-Lyrique.
--Flaviana!...»
Douceur presque attendrie de l'exclamation. Point besoin d'avoir sa loge au National-Lyrique comme le célèbre professeur. Quel Parisien prononcerait ce nom sans une prédilection charmée, un peu de fierté, parce que la délicieuse artiste lui appartient, à ce Paris qu'elle enchante, beaucoup de respect, parce que nulle calomnie, nulle médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de cette jeune vie.
Flaviana... Devant le vieux maître, l'apparition s'évoqua... La créature ailée, dans l'envolement des jupes de tarlatane, l'éblouissante légèreté, le style incomparable, qui fait de sa danse un poème si personnel, un poème chaste. Et le long visage encadré des bouclettes brunes... Et le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus.
--«Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant de choses!...) que Flaviana avait été la femme, ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff.
--Sa femme.
--Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas?
--Oui, après une conduite si héroïque que le tsar lui a restitué faveur, titres, biens...
--Alors... elle est princesse?... Et riche... Flaviana?
--Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su seulement qu'il était réintégré? Quelles sont leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse pour vivre, ne revendique rien.
--Il n'y eut pas d'enfant?
--Il y en eut un, qui vint au monde prématurément et ne vécut pas. Ce fut une catastrophe causée par la brutale nouvelle de la mort du mari, du héros... là-bas.
--Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse sur ce petit neveu...
--Elle ignore que Boris est le père.
--Pourquoi?
--Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de ma pauvre Francine. Je n'avais pas à la révéler.
--Et ce soir?
--Ce soir, mon maître vénéré, je suis venu vous demander de me guider dans ce labyrinthe.
--J'imagine que vous allez tout dire à Flaviana.
--Ne sera-ce pas aggraver son chagrin?
--Son chagrin?... à cause de l'enfant?...
--Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle connaîtra les liens qui l'attachent à lui... Et elle sera terrifiée de le savoir aux mains de Boris. Elle déteste et redoute son beau-frère.
--Vous lui devez cependant la vérité.
--Cette vérité vous appartenait. Puis-je la divulguer sans risquer de faire apparaître au jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement qui vous entraîna...
--Nous avons tranché cette question.
--Enfin,... mêler une femme à cette histoire de sang... l'initier à ma résolution de vengeance...
--C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme, Delchaume, et une femme comme celle-là... c'est notre meilleur guide, à nous autres hommes. Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! Comme je me sens rassuré sur votre compte! Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé, taillé, fouillé bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois pas qu'une parcelle de notre admirable et misérable machine humaine garde pour moi un prestige ou un secret. Cependant, chaque fois que, dans ma longue carrière, en procédant à une autopsie, j'ai effleuré de mon scalpel cette petite chose merveilleuse qu'est un cœur de femme, j'ai incliné toute ma science devant ce tabernacle de l'insondable, de l'inconnaissable. Dans cette petite chose, Delchaume, quand elle palpite, il y a les vibrations de l'infini. Là, se répercute ce que nous pouvons connaître de plus profond du grand mystère de la vie. Allez voir Flaviana, Delchaume, allez prendre conseil de votre amie. C'est elle qui a les secrets du sort et de votre destin, non pas le vieux logicien, le vieux raisonneur que je suis.»
IV
DANS LES COULISSES
La répétition en costumes venait de finir au National-Lyrique. Les auteurs, le directeur, quelques amis, demeuraient dans la salle, pour vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage.
--«Les fonds sont trop bleuâtres de lune quand le fantôme de la fiancée paraît,» dit quelqu'un. «Il ne se détache pas assez nettement. Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui s'élève.»
Tous fondaient grand espoir sur ce _Ballet des Elfes_. Une surprise pour le public. Le compositeur, inconnu la veille, serait célèbre le lendemain. Sa musique, originale, prenante, d'une formule très neuve, très personnelle, trouvait la mélodie sans y sacrifier ni la pensée, ni l'enchaînement logique, ni le style. Cette mélodie ne tombait jamais dans les redites vulgaires des flons-flons italiens, pas plus qu'elle ne s'astreignait à la lourdeur piétinante du _leit-motiv_ allemand. D'inspiration très française, l'œuvre était d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes. Et quel sujet essentiellement musical! C'était les _Elfes_ de Leconte de Lisle, dont une imagination ingénieuse avait fait deux actes de ballet.
Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
Le premier acte montrait les fiançailles du chevalier, la jalousie de la reine des Elfes, et tous les moyens de séduction inventés par elle pour conquérir celui qu'elle aimait. Le second acte déroulait la chevauchée nocturne, la traversée de la plaine féerique, la dernière tentative de la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier avec le fantôme de sa fiancée:
«O mon chevalier, la tombe éternelle Sera notre lit de noce, dit-elle. Je suis morte, hélas!...» La voyant ainsi, Lui-même, d'horreur, tombe mort aussi.»
Flaviana incarnait la reine des Elfes.
Comme la répétition s'achevait, les auteurs montèrent sur le plateau pour lui exprimer leur reconnaissance, leur admiration.
Le jeune compositeur suffoquait, bouleversé de joie. Cette danseuse à l'âme si profondément artiste, avait interprété son rêve en y ajoutant une grâce divine. Il venait d'en avoir la révélation complète, et il en tremblait d'émotion. Lorsqu'il fut près d'elle, il voulut parler, ne le put pas, éclata en sanglots, tandis qu'il baisait la main de l'étoile.
--«Merci,» dit Flaviana, avec son émouvant sourire. «On ne m'a jamais fait un si grand compliment.»
Au fond de la scène, de petits rires étouffés fusèrent d'un groupe tout mousseux de courtes jupes de tulle, tout frétillant de jambes et de bras minces.
--«Il va lui donner son rhume de cerveau, s'il lui éternue comme ça sur la main.
--V'là ce que c'est que de se mettre compositeur avant d'être sorti de nourrice.
--Il a du talent, tu sais, le type.
--C'est pas une raison pour pleurer.
--Allons, le premier quadrille!... un peu de place, n'est-ce pas? Puisque c'est fini, qu'est-ce que vous attendez?» cria le régisseur, qui, aussitôt, donna deux coups de sifflet.
Un hurlement partit:
--«Amenez la deuxième herse!... Plus bas encore... Plus bas!... La lumière... tout!»
Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha des fillettes. Sous le rayon d'un projecteur, son armure d'argent éblouissait. On avait voulu donner le rôle à une femme. Mais le travesti déplaisait au compositeur. «J'ai compris cela en drame,» dit-il, «je ne veux pas des équivoques de music-hall.» L'interprète exultait. C'était un jeune garçon, svelte, très doué, que les lauriers d'Illinski, le Vestris russe, empêchaient de dormir.
--«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de vous offrir une grenadine chez la mère Martin? ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il n'est d'usage dans ce petit monde.
Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille, une grande fillette de quinze à seize ans, de la figure la plus intéressante. Plus attachante que jolie, elle paraissait d'une fragilité de fleur rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop fins, peu maquillés, semblaient mangés, pour ainsi dire, par deux yeux immenses, où il y avait beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse.
--«Merci, non,» répondit-elle avec douceur. «Vous êtes bien gentil, Claudio, mais j'aime mieux pas.
--Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le jeune homme, désappointé.
--«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,» dit une coryphée en riant. «Tu ferais mieux d'accompagner Chichette chez la mère Martin. Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et ne sait comment la payer. C'est qu'elle ne plaisante pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles de menthe.
--Chichette me rase,» déclara Claudio.
--«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça, morveux!» cria une voix pointue qu'on reconnut pour celle de Chichette.
S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses s'en allaient par les coulisses. Les unes montaient dans leur loge, les plus petites, dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs «bains à quat'sous». Un certain nombre prenaient le couloir qui mène chez la mère Martin.
Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait à verser les sirops et à débiter les bonbons que réclamaient tous ces petits museaux de chattes.
--«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?» demandait-elle, la main sur le bouchon du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais je ne veux pas qu'elle s'augmente. D'abord votre mère m'a défendu de vous faire crédit.»
La petite jeta autour d'elle un regard navré. De voir les autres boire, cela augmentait sa soif. Et elle adorait le sirop d'orgeat.
Mais le chevalier arrivait, dans son armure d'argent.
--«Écoute, Chichette,» fit-il, en tirant la gosseline à l'écart, «je nettoie ton ardoise si tu me dis quelque chose.
--Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous voulez, m'sieu Claudio.
--Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un?
--Bon! Vous v'là pincé, m'sieu Claudio. Et, jaloux par-dessus le marché. Ah! mince...
--Pas d'appréciation. Sais-tu quelque chose?
--Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais déjà dans mes meubles, au lieu de recevoir des affronts pour trois sous. Sale mère Martin, va!
--Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile?
--Un type qui en est fou... Dame! plus tout jeune... Mais pas repoussant... au contraire... tout à fait bath... Et galetteux!... La marâtre à Bertile, mame Pageant, la fruitière de la rue du Rocher, voulait arranger la chose. Elle a fait monter la môme dans l'auto du type, le jour d'une promenade en forêt... Ça en a fait un raffût!...
--Comment ça?
--Ben, Bertile, d'abord, a sauté de l'auto. Elle s'est foulé ou cassé quelque chose... Vous savez bien?... Elle est restée un mois sans venir:
--Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent des mêmes répétitions.
--Oh!... et puis...» continua la petite en s'étranglant de rire, «c'est le père Pageant qui en a fait une histoire!... Il a tapé sur sa femme!... Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu être là!... Parce que c'est sa seconde femme, celle-là... C'est pas la mère à Bertile.
--Alors Bertile est malheureuse, chez elle.
--Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand je vous dis qu'elle a toutes les chances. Sa petite mère du corps de ballet, Flaviana,--excusez du peu!--l'a prise... oui, dans son bel appartement du boulevard de Courcelles. Vous comprenez pourquoi elle s'en fichait de vos générosités chez la mère Martin. Elle nous dédaigne tous. Mademoiselle se voit déjà étoile.
--Je ne crois pas que Bertile soit méprisante,» murmura le pauvre chevalier, qui rougit sous la visière d'or de son casque d'argent.
--«Oh!» fit Chichette, «qu'elle le soit ou non!... pour ce que ça vous servira!... Allons, venez nettoyer mon ardoise, mon petit Claudio. Je vous en ai donné pour vingt-huit sous, il me semble.»
Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses légers chaussons roses, dans l'envolement de la jupe mousseuse, criant de sa voix pointue:
--«Mon orgeat, mère Martin!... Donnez vite!... V'là Rothschild qui s'amène!»