Part 4
Francine continuait à rendre visite, de temps à autre, régulièrement, à son filleul, comme si nulle menace n'eut tendu à l'en empêcher. Le petit garçon était toujours avec ses parents nourriciers, le brave couple Favier, transplanté à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, là où Delchaume le découvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume, avec sa clientèle, avec la nécessité de se cacher de son mari, n'accomplissait pas très souvent le voyage,--guère plus de deux fois par mois. Au retour, elle enregistrait toujours quelque détail, sur sa visite, sur la santé de l'enfant.
_Je recommande aux Favier la plus grande vigilance, écrivait-elle. Je tremble qu'on n'essaie d'enlever le petit trésor._
Et Raymond se souvint de la prudente méfiance montrée par la nourrice, lorsqu'il était allé chez elle, après la mort de sa femme. Rien qui décelât la présence d'un bébé. Et quelle circonspection dans les paroles! Et le truc de son homme qui dormait, qu'on ne devait pas réveiller. Brave créature!
Les notes que Francine jetait sur le papier, elle les apportait à Claire-Source, pour les joindre aux autres dans la GUIRLANDE DES MARGUERITES, lorsque les deux époux venaient se reposer dans leur retraite campagnarde.
Rien d'anormal ou d'inquiétant ne marqua les deux premiers mois de l'année. La vaillante jeune femme ne s'appesantissait pas sur ses craintes. Mais un mot, parfois, témoignait des transes dont s'empoisonnait le bonheur que Raymond croyait lui assurer si radieux.
14 mars.--_Comment écrire cela? Est-ce du souvenir? de l'observation inconsciente? Ou la divination de ma terreur? Quel frisson!..._
_Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare, à Saint-Rémy... une auto. Deux hommes... L'un, penché dans le capot ouvert, arrangeait, réparait quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma plume se refuse... On n'exprime pas cela..._
_L'autre, je l'aperçus de dos. Il demandait un renseignement,--son chemin sans doute,--à une paysanne debout sur le seuil d'une masure. Je l'aperçus de dos... et, dans un coup de foudre_... je sus que c'était lui!... _Lui, le père, le père de Serge. L'homme au visage couvert d'un masque, qui était venu dans la chambre de l'accouchée. Je sus que c'était lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive dans le lourd vêtement d'automobile, le port de tête... le geste peut-être... Comment, comment ai-je été sur-le-champ certaine?..._
_Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa. Mes jambes ne me portaient plus._
_Cet homme... dans ce village... à deux cents mètres de la maison où je fais élever son fils!..._
_Est-il possible d'endurer une pareille émotion, et de n'en rien faire paraître?... de marcher quand même, en contraignant ses jambes flageolantes?... d'être une passante qui s'en va, le regard distrait, sur la route?..._
_Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai d'avancer. Quelle minute!... Je sentais sur moi, dans mon dos, les yeux de l'homme. Maintenant, j'étais plus sûre encore. J'avais entendu sa voix, répondant à la paysanne. A la voix, je reconnaîtrais n'importe qui, après des années..._
_Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment en douter? Une Parisienne, relativement élégante, sur ce chemin, dans ce village, à une époque de l'année où les Parisiennes se montrent rarement à la campagne. Même de façon inconsciente, machinale, il dut jeter un coup d'œil... Et alors... Ah! si j'avais pensé à lui, tout de suite, comment n'eût-il pas pensé à moi? Peut-être seulement s'était-il posté là pour m'épier._
_Une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle ne se précisait pas en une crainte définie, me transformait en un pauvre automate, près de se disloquer, de s'effondrer à terre. J'appréhendais à la fois le coup matériel, immédiat, qui me briserait la nuque, et la douleur de ne plus retrouver l'enfant. Un instinct me détourna du sentier qui conduisait chez la nourrice. J'en pris un autre, dans une direction opposée. Celui-là grimpait la colline. Mon cœur palpitant crut s'y briser. Car je montais vite, comme on s'enfuit. Je rencontrai le mur d'un parc,--un parc immense, dont je ne côtoyai qu'une partie. Des bois parurent. Je m'y enfonçai. Je respirai. Nul ne m'avait poursuivie. La solitude me rassura, me calma._
_J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au village. D'abord lentement, pour prolonger le délai nécessaire, puis d'un pas plus accéléré. A la fin, je courais, haletante. Je me précipitai chez la nourrice._
_Rien n'était changé. Le cher petit Serge m'accueillit par des cris de joie et des caresses. Les Favier n'avaient vu personne._
28 mars.--_Suis-je à bout de forces? Je ne puis plus endurer cette anxiété vague, cette peur qui n'a pas de forme, qui n'a pas de nom. Puis ma conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement mon devoir._
_Comme le clair et ferme jugement de Raymond me serait nécessaire! Quel soulagement de déposer dans ses mains viriles, sur son âme si résolue, la moitié de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par jour, les mots me viennent aux lèvres: «Un souci me torture. Apprends-le. Aide-moi.» Mais aussitôt, je le croirais exposé aux représailles de ces puissances mauvaises que je sens aux aguets._
_Puis, malgré toute sa bonté, il n'a pas le cœur tendre d'une femme. Il n'a pas, comme moi, vu naître Serge dans l'abandon et le malheur. Il ne l'a pas vu grandir, il ne l'a pas aimé trois ans... Il ne comprendra pas... S'il exigeait que je rejetasse l'enfant hors de notre vie, que je ne le visse plus... J'en perdrais le sourire et le sommeil... Mon petit Serge!... Petit fantôme qui me hanterait toujours, avec le cri «marraine!» de sa voix câline, avec le reproche de ses beaux yeux._
_Attendons encore._
_Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien changé, que le secret demeure intact, il désarmera peut-être._
8 avril.--Claire-Source.
_Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rémy, assez tard, comme la nuit tombait. Lorsque je remontai de la station souterraine et sortis sur le trottoir de la rue Gay-Lussac, à l'angle du carrefour Médicis, je fus éblouie par la splendeur du ciel au-dessus du Luxembourg. Une féerie, un incendie, contre lequel se dessinait le noir fusain des arbres, à qui l'aigre printemps n'a pas encore donné beaucoup de feuilles._
_Je traversai la place, les yeux vers les nuages éblouissants, indescriptibles, crevés par de longues déchirures d'un bleu vif. Je ne voyais rien d'autre, et faillis me faire écraser. Puis, je m'en allai lentement le long de la grille du jardin, fermé, obscur, désert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose, toute la farouche magnificence du jour mourant._
_Inexplicable nostalgie..._
_En face, les globes électriques, aux terrasses combles des cafés, allumaient des clartés vertes, des phosphorescences, que l'atmosphère empourprée rendait falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me poignait le cœur._
_A ce moment, quelqu'un, tout à coup, me parla, un homme, à mon côté. Il me dit rudement:_
_--«Pourquoi n'avez-vous pas déjà quitté la France, ou, du moins, Paris? Vous cherchez donc le malheur?»_
_Je me tournai, effarée. Mes yeux, troublés de lueurs dansantes, distinguèrent mal, dans l'endroit sombre, un visage maigre, barbu, sur lequel descendait le bord rabattu d'un chapeau mou. L'être semblait vulgaire et louche. Il reprit:_
_--«Le monde est assez grand. Vaudrait mieux aller faire fortune ailleurs que de rester dans le grabuge ici. On vous a dit de craindre pour votre mari ou l'enfant. Ça ne vous touche pas? Craignez donc pour vous-même.»_
_Je voulais parler, interroger. Une force me retenait: le sentiment de l'inutilité de tout. Et aussi l'écœurement. Répugnant personnage... un larbin ou un espion. Je n'en tirerais que des menaces. Pourtant une impulsion délia mes lèvres. Il venait de nommer mon mari... De Raymond surtout l'on prenait ombrage. S'il m'était possible de les persuader... Alors, soudain, je déclarai à cet homme, dont j'ignorais tout, dont la voix même, cette fois, n'éveillait pas mon souvenir:_
_--«Mon mari! mais il ne sait rien... Il ne saura jamais rien, si on l'exige._
_--Tant mieux pour lui!» ricana mon interlocuteur. Et il ajouta, ignoblement: «Mais on en a assez!... D'une manière ou de l'autre, faut que ça finisse!...»_
_Ayant jeté ces mots avec une brutalité insolente, l'homme s'éloigna._
_L'impression odieuse me laissa pleine de dégoût, de révolte indignée. La grossièreté du mandataire comprima en moi toute velléité de m'élancer après lui, pour le retenir, le questionner, le braver ou le supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'eût suggéré l'émotion dont je frémissais. Pour celui-là, je regrettai même ensuite d'avoir trahi devant lui ma pire inquiétude. Cet être nocturne et larveux, bien que je l'eusse à peine vu, me sembla si vil, qu'il ne m effraya même pas. Jamais je n'ai eu moins peur que depuis qu'il osa m'aborder. Ma fierté souffre en songeant à l'espèce de protestation, de concession, d'engagement, qui m'a échappé... J'ai mis en cause mon mari, mon cher et noble Raymond, auprès de ce misérable..._
_Ah! descendre à des contacts de valets, d'escarpes..._
_Non, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique. Pourquoi ai-je fui follement, sur la route du village, quand j'ai reconnu le maître de cette fatale aventure? Celui-là, du moins, si criminel qu'il puisse être, doit savoir parler à une femme sans qu'elle ressente comme une diminution, une salissure. A celui-là, je m'adresserai. Je le rencontrerai bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni par hasard qu'il est allé dans la vallée de Chevreuse. Que je le trouve seulement sur mon chemin. J'irai droit à lui. Il est le père... Il ne peut vouloir du mal à son enfant. S'il est sûr qu'on ne songe pas à pénétrer, à exploiter son secret, à redresser ses torts, il ne s'opposera pas à ce que ma tendresse enveloppe son pauvre petit... Et il sera sûr... Je trouverai des mots pour le convaincre._
_Mon Dieu! Puissé-je le rencontrer bientôt!..._
_J'ai hâte de retourner à Saint-Rémy._
* * * * *
Le manuscrit de Francine s'arrêtait là.
Raymond, haletant de cette lecture, mais toute son énergie contractée pour rester lucide et résolu, retourna la page pour regarder encore la date. «8 avril.» Le dernier jour où ils vinrent à Claire-Source!
Francine, lorsqu'elle eut tracé cette ultime confidence, replaça dans sa petite bibliothèque de jeune fille le volume qu'elle ne devait plus toucher.
Huit avril... Claire-Source... Elle avait cueilli les premières violettes. Comme ils avaient encore été heureux ce jour-là!...
Deux semaines plus tard, un soir où, plein d'inquiétude, il l'attendait, trouvant qu'elle tardait beaucoup, dans leur cher nid parisien, rue du Général-Foy, où leurs deux couverts brillaient sous la lampe, elle était revenue... pour mourir.
Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe de l'escalier...
Toujours, il verrait cela... La lumière gaie, les stucs brillants, la moquette claire avec ses baguettes de cuivre... Et, dans le décor paisible, cette jeune forme si chère, lugubrement pliée sur la rampe... arrêtée, ne pouvant plus...
Le cœur du jeune homme crevait... C'était cela, la mort. Cette forme brisée, dans l'escalier lumineux, muet. Un attendrissement plus atroce que devant la bouche entr'ouverte par le dernier souffle, devant la tête pâle aux cheveux sombres, sur la blancheur de l'oreiller.
Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir plus tôt...
Cette forme traînante sur les marches... Cette forme fléchissante contre la rampe de l'escalier!...
III
AU FOND DU LABYRINTHE
Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel de fermier général, modernisé, et, pour le moment, tout brillant de lumières, tout vibrant de rumeurs, une file de voitures s'accroît à chaque minute. Minuit s'approche. La soirée va finir. Chauffeurs et cochers viennent chercher leurs maîtres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent pour enlever le client qui n'a pas son équipage.
C'est le soir de musique du professeur Perrelot, le chirurgien célèbre. Un de ces concerts exquis où l'on rencontre l'élite mondaine, scientifique, académique et artistique, de Paris.
L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des chairs qu'il taille et ses incroyables fatigues, que dans le paradis des sons, parmi les rêves d'un Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine exploré par quelques esprits de flamme, amorce d'un pont qui, de la terre, serait jeté vers l'infini prodigieux.
Le professeur Perrelot, passionné de musique, organise avec amour ses séances de quinzaine. Il combine les programmes, choisit les interprètes, se réjouit comme un enfant de certaines exécutions musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra que chez lui.
Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui n'en puisse goûter le raffiné plaisir. Une opération urgente le retient, une consultation sous quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle hors de France, à moins que ce ne soit une mansarde où l'on souffre qui le garde,--et cela arrive plus souvent qu'il ne le dit.
En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux blancs, et sa fille, la jeune comtesse de Gromaille, une brune à voix de contralto magnifique, font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas trop s'apercevoir que manque le principal attrait, la présence électrisante sans laquelle il semble que les musiciens eux-mêmes ont moins de talent, la silhouette mince et vive, le masque pétillant d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du maître de la maison.
Ce soir, il était là.
Chose extraordinaire, il avait savouré depuis le commencement le régal harmonieux, qui touchait à sa fin. On ne l'avait dérangé que pour un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du correspondant, il voulut recevoir la communication lui-même. Et, depuis ce coup de téléphone, il demeurait soucieux.
Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène, en avant des musiciens qui devaient l'accompagner, se préparait à chanter,--ou plutôt à gémir,--la déchirante lamentation de l'Orphée de Glück:
«J'ai perdu mon Eurydice...»
Un domestique, à pas glissants, se faufila entre les habits noirs, autour des rangs de chaises, où rayonnaient les coiffures charmantes, les épaules nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il parvint jusqu'à son maître,--qui se tenait toujours à proximité d'une porte,--lui dit quelques mots, tout bas. Perrelot se leva, et, souple, sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques groupes, en traversa d'autres, sortit.
Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. On s'écarta sans lui adresser la parole. C'était la consigne.
Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda au valet:
--«Où l'avez-vous fait entrer?
--Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.»
Le professeur souleva une portière, rencontra l'escalier, monta.
Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet d'apparat, qu'on ouvrait les soirs de réception. Les invités y pouvaient admirer une précieuse vitrine où il conservait près de lui, mêlées à son travail, les pièces rarissimes de sa collection de porcelaines de Chine, qui était célèbre. Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout à côté de sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus retiré, plus austère. C'est ce que le domestique avait appelé le «petit cabinet de Monsieur».
Il y pénétra les deux mains tendues.
--«Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix, dans le téléphone, m'a presque effrayé, tout à l'heure.»
Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il ajouta:
--«Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave?
--Très grave,» répondit le jeune homme.
Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il venait de plonger si ardemment dans ceux de son maître, il se laissa tomber sur le siège que celui-ci lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton qui marquait l'effort pour attacher quelque importance au détail dont il s'avisait, Raymond observa:
--«C'est votre soirée de musique?... Je ne songeais pas...»
Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il s'agissait bien de musique!... Glück lui-même, et le frémissant contralto de sa fille, dont s'exaltaient, en bas, tant de cœurs, ne suffiraient plus à le distraire de son inquiétude. Le visage maigre, si pâle, les yeux brûlants et creusés, qu'il avait devant lui, fascinaient sa pitié, son amitié presque paternelle.
--«Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous arrive? Moi qui vous croyais... je ne dis pas consolé... mais absorbé par vos travaux, enthousiasmé, un peu enivré même... Car enfin... ce n'est pas un simple succès de presse... Tout notre monde médical est d'accord... Vos abcès artificiels, qui ont si bien réussi pour la tuberculose... ne serait-ce pas la guérison, si ardemment cherchée, du cancer?... Je voulais, tous ces jours-ci, en causer avec vous. Je suis bien aise...»
Essayait-il d'une diversion? Ou, réellement, s'emballait-il au seul énoncé d'une hypothèse suggérée à sa passion de guérisseur par les sensationnelles expériences du jeune médecin? Quoi qu'il en fût, son étonnement était sincère de lire le découragement, la tristesse, sur la physionomie d'un des triomphateurs scientifiques du jour, d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire et d'une soudaine célébrité.
--«Mon cher maître, laissons mes recherches. A tout autre moment, je serais heureux de vous demander vos avis, si précieux...
--C'est peut-être moi qui réclamerais les vôtres.
--Savez-vous que, ce soir même, j'avais un rendez-vous avec le chef de la Sûreté?»
Un tressaillement, presque imperceptible, redressa le buste et altéra, fugace, les traits de Perrelot. Sa sérénité, si forte, assurée par un universel respect et par la conscience d'un demi-siècle d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable, sembla se ternir, comme d'une ombre.
Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa, ce trouble subtil,--car il en connaissait la cause, ajouta vivement:
--«C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à lui.
--A quel sujet?
--L'enfant... mon petit François... que j'ai reconnu... vous savez, cher maître?...»
Le chirurgien acquiesça.
--«On me l'a volé.
--Volé?
--Ce matin... à la campagne... On l'a enlevé de chez moi, presque sous mes yeux.
--Vous aviez des gens qui le gardaient?
--Ses parents nourriciers, oui.
--Sûrs?
--Insoupçonnables.
--Voilà une fatalité!...»
Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant d'un coup d'œil aigu. Puis, il rêva une minute, comme s'il observait en lui-même des répercussions singulières éveillées par cette nouvelle.
--«Et, naturellement, vous vouliez mettre en mouvement la haute police?
--Ce fut mon intention immédiate. Je demandai tout de suite une audience au chef de la Sûreté.
--Vous l'avez eue?
--Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais y être. J'ai prétexté l'appel subit d'un client au plus mal. J'ai fait remettre... Avant, j'ai voulu vous voir.
--Moi!...»
Les paupières de Delchaume battirent comme si cette syllabe l'eût meurtri physiquement. Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un silence.
Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit la pièce. D'en dessous montaient les applaudissements. On acclamait la jeune comtesse de Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait aux retraites des âmes les douleurs et les désirs les mieux ensevelis.
--«Ah! mon pauvre enfant,» soupira le grand chirurgien, «j'ai peur que nous n'ayons eu tort...
--C'est moi qui ai eu tort,» s'écria précipitamment Delchaume. «Et je sais aujourd'hui à quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement. Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, n'eût agi de même? Cette femme adorée, qui me revenait, expirant d'une mystérieuse blessure,--qui me révélait, pour la première fois, en un mot balbutié, indistinct, l'existence d'un enfant... J'ai cru... Vous avez cru comme moi...
--Nous nous sommes rendus à l'évidence,» interrompit doucement Perrelot. «Pour ma part, je ne pouvais m'y résoudre... Francine ne me paraissait pas être la femme qui accepte le nom d'un loyal garçon en lui cachant une maternité irrégulière... Cependant...
--Elle n'était pas cette femme-là, en effet,» affirma passionnément le veuf.
--«Plus victime que coupable... C'est ce que nous avons supposé. Vous avez agi avec la plus noble magnanimité, Delchaume...
--Et vous!
--Je n'étais pas le mari. Mais quel problème pour ma conscience!... Ne pas dénoncer l'assassinat... laisser croire à une mort naturelle... Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder l'honneur de cette infortunée... Éviter à ce pauvre jeune corps la profanation de l'autopsie, les curiosités abominables de la foule, les descriptions de journaux, à cette chère mémoire, le scandale, la honte... Quels accents vous avez trouvés pour me convaincre!...»
Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait en lui hésitait à s'exprimer. Toutefois, les lèvres loyales ne purent le sceller plus longtemps.
--«Je me suis souvent demandé depuis... Hélas! mon pauvre Delchaume... Je devine trop bien. Ce scandale, que nous avons écarté de la mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en adviendra-t-il?»
L'autorité, qui haussait ce front de maître sous la neige des cheveux encore drus, qui étincelait dans le regard, sembla fléchir. Pour la première fois de sa vie, cet homme, qui pouvait regarder l'univers en face et lui dire: «Je n'ai fait que du bien», connut, à un faible degré, mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du jugement des autres.
L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se savait la cause d'un tel malaise, en souffrit plus que lui-même.
--«Mon cher maître, je suis venu implorer votre pardon, me placer sous votre volonté, sous votre main, surtout sous la direction de votre conscience.»
Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse:
--«Voyons...
--Ce que vous pressentez est plus qu'exact. La réalité dépasse toute prévision. Je viens de découvrir, aujourd'hui même, l'innocence absolue de Francine. «Victime plus que coupable,» disiez-vous généreusement. Rectifiez: «Victime, et non coupable.» On l'a assassinée à cause d'un secret, non par représailles amoureuses. L'enfant n'était pas le sien.
--Que dites-vous!...
--Ce dont je suis sûr. Ce dont je vous donnerai les preuves.
--Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelez-vous mes paroles devant sa forme pure: «C'est presque le corps d'une jeune fille.» Seulement, par quels chemins êtes-vous arrivé?...
--Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine reçue docteur, elle fut amenée, les yeux bandés, en automobile, auprès d'une jeune femme, qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et elle se retrouva seule, en pleine campagne, avec le nouveau-né dans les bras.
--A-t-elle soupçonné qui était la mère?
--Non.
--Et le père?
---Je le connais.»
Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait pas des effets, mais allait droit au but, déclara aussitôt:
--«C'est le prince Boris Omiroff.
--Boris Omiroff!...» répéta le maître, avec une stupeur horrifiée. «Boris Omiroff!... Mais il est ici, en bas, parmi mes invités.
--Non!» cria Delchaume, se dressant.
Le ressort de fureur qui le jeta hors de son siège agit avec une si brusque violence, que le professeur Perrelot, comme s'il eût craint des voies de fait immédiates, se leva à son tour, et crispa ses doigts précis et solides d'opérateur sur le bras du jeune homme.
--«Pardon!» fit Delchaume. «Ç'a été plus fort que moi.»
Et il se rassit.
--«C'est d'ailleurs la première fois qu'il vient chez nous,» observa le chirurgien. «Des amis ont demandé à ma femme une invitation pour lui. Vous savez... la maison d'un opérateur un peu connu... c'est un terrain neutre et international. J'ai coupé quelque chose à peu près dans toutes les grandes familles de l'Europe.
--Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas remis.
--Il porte encore le bras en écharpe.
--Vous savez qu'il s'est fait arranger de la sorte pour ne pas se battre avec moi?»
Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond perçut l'ironie presque invisible.