Chacune son Rêve

Part 2

Chapter 23,620 wordsPublic domain

_Je me penchai vers le lit--sans même arrêter longtemps mes regards sur cette femme, qui n'avait pas encore prononcé un mot, et dont la seule attitude venait de m'impressionner jusqu'à changer mon état d'âme. En écartant le drap, je compris pourquoi je n'avais pas encore pu distinguer qui s'y trouvait._

_La personne qui gisait là portait une sorte de serre-tête, comme ceux qui cachent le front et les cheveux des nonnes, sous la cornette. Ce linge blanc sur l'oreiller blanc, et qu'un système compliqué de rubans fixait à une robe de nuit à grande collerette pierrot où s'engloutissaient le menton et les oreilles, ne formait qu'une seule masse d'où émergeait bien peu de visage. Et ce peu de visage n'était guère moins blanc que le reste. La seule couleur différente--je ne le sus pas tout de suite--était celle des prunelles. Elles me parurent, quand je les vis, très sombres, d'un brun velouté, peut-être noires. Pour le moment, les paupières les recouvraient. Ces paupières abaissaient sur les joues une frange de cils tellement courte et régulière qu'elle devait avoir été rognée avec des ciseaux, pour que l'expression des yeux devînt ainsi méconnaissable. Dans le même but, assurément, les sourcils avaient été rasés. Bien que la complexion fût d'une brune, je ne pouvais préjuger de la nuance des cheveux,--du moins de la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure, étant données les fantaisies de coloration et de décoloration que l'art capillaire facilite._

_Comment la reconnaître jamais?_

_Ce masque blêmi, sans expression, sans parure, dénué de sourcils, presque de cils, étroitement encadré de ces blancheurs de linceul, qui sait?... Dans l'éclat de la santé, de la vie, de la joie, avec la grâce d'une coiffure seyante, c'était peut-être une image de séduction. Des cœurs passionnés l'évoquaient peut-être en se consumant de désir._

_Hélas!..._

_Les traits me parurent délicats, réguliers. La distinction se marquait au galbe allongé de l'ovale, à je ne sais quoi de fin et de fier, qui subsistait malgré cet affreux appareil, et malgré les crispations de souffrance. Elle se décela également à l'élégance des attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen de ce pauvre corps labouré par de terribles douleurs. Mais la disproportion des jambes et des pieds me frappa. Les muscles des jambes surtout, bien que d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient pas, par leur développement et leur fermeté, à la gracilité fluette des bras. On aurait dit qu'une gymnastique spéciale avait exercé les unes sans jamais faire travailler les autres. Mais la nature offre souvent, sinon toujours, cette espèce d'inachèvement ou de désharmonie, qui force les sculpteurs à faire poser plusieurs modèles pour obtenir un type complet de perfection plastique._

_Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux une très jeune créature._

_L'état qu'elle présentait à un examen médical fût resté incompréhensible si l'odeur du chloroforme répandue dans la chambre ne l'eût expliqué. L'influence de cet anesthésique, administré à une dose déraisonnable, imprudente--sinon criminelle--suffisait à la rendre inconsciente et à paralyser presque entièrement le travail de la maternité,--du moins le travail volontaire, celui où l'organisme se détermine sous l'éperon de la douleur._

_Inconsciente, elle l'était. Mais non insensible. Sa chair torturée gémissait,--plaintif gémissement qui déchirait le cœur. Et, sans doute, à cette lamentation physique, se mêlait le cri d'une détresse obscure... Mais le cerveau ne discernait plus, ne répartissait plus la part cruelle des fibres saignantes, et l'autre part,--plus cruelle peut-être, de l'âme angoissée._

_--«Qu'a-t-on fait!...» murmurai-je. «Sans l'intervention du chloroforme, tout se fût passé normalement. Tandis qu'à présent le pire est à craindre. Qui a osé appliquer ce stupéfiant avec une prodigalité si coupable?»_

_Je levai les yeux vers l'infirmière. Non pour une réponse positive à ma question, mais pour un éclaircissement quelconque, dont je pusse tirer parti._

_Elle me considérait avec anxiété, sans répondre. Et comme je lui dis encore quelques mots, renforcés par toute l'autorité dont j'étais capable, en appelant à sa conscience pour me venir en aide, elle finit par proférer des sons qui me furent totalement incompréhensibles. Elle parlait une langue sans aucun rapport avec celles que j'avais jamais entendues. Je ne rencontrai aucune syllabe familière dans ce que me dit cette femme. Pourtant elle parut ensuite comprendre certains ordres que je lui donnai, certains noms d'objets que je la priai de me passer, lorsqu'elle s'appliqua, sous ma direction, à joindre aux miens ses efforts pour sauver la malheureuse jeune mère et son enfant. Jouait-elle un rôle imposé? Était-ce réellement une étrangère assez fraîchement débarquée de son pays pour ne pas connaître un seul mot de français? Que sais-je? Pour moi, dans le drame, elle n'était qu'une comparse très inférieure. La chance voulut qu'elle eût une sensibilité compatissante, beaucoup de bonne volonté, des gestes précis et agiles. Grâce à cette triple disposition, elle coopéra très efficacement à l'œuvre de salut que je m'efforçai d'accomplir, et dont, à certaines minutes, j'eus lieu de désespérer._

_Combien dura cette œuvre? Pendant combien d'heures cette inconnue et moi disputâmes-nous à la mort l'autre inconnue,--presque cadavre par la rigidité effrayante,--et appelâmes-nous désespérément à la vie l'infortuné petit être, qui faillit avoir pour tombeau le sein glacé où toute palpitation s'éteignait? Je ne sus pas quand la nuit fit place au jour. Si l'aube grise de novembre filtra par quelque interstice des volets, je ne m'en aperçus pas. L'électricité nous éclairait abondamment._

_Par bonheur, rien ne me manqua de tout ce qui pouvait être nécessaire aux soins spéciaux que je prodiguai. Ma trousse était complète. Et, pour ce qu'elle ne fournissait pas, je le trouvai là, sur cette table, où s'étalait tout un appareil d'infirmerie. La garde me préparait tout, en personne d'expérience. C'était elle, probablement, qui s'était munie de si prévoyante façon._

_Nous n'en pouvions plus, ni elle, ni moi, lorsque l'enfant vint au monde. J'évaluai plus tard, à peu près, la durée de notre effort, de notre veille, de notre jeûne, et je ne m'étonnai plus de notre excessive fatigue. Nous n'avions rien pris que du café très fort, bien qu'une religieuse (une véritable, cette fois, ou celle de la voiture?... je n'y fis pas attention) fût venue à deux reprises nous apporter un plateau chargé d'aliments._

_Enfin, nous entendîmes crier, respirer, ce bébé, que j'accueillis dans le monde avec une pitié infinie._

_C'était donc moi qui lui offrais le premier sourire de tendresse!... Moi, si éloignée de son destin, amenée de force en cette chambre où il naissait,--moi qui ne savais rien de lui, sinon qu'il entrait dans la vie sous de bien lugubres auspices._

_Sa mère n'avait pas conscience qu'il fût là. Les yeux clos, peut-être pour toujours, elle ignorait l'orgueil et la joie de posséder un fils. L'appellerait-elle jamais de ce nom?... Si la mort ne l'en privait pas,--comme cela paraissait probable (la malheureuse n'avait plus que le souffle!...)--quelque fatalité terrible lui arracherait ce trésor._

_Quel dommage! Il était si beau, ce nouveau-né! Robuste, solide, bien constitué, le petit gaillard ne demandait qu'à vivre. Un peu noir de suffocation à la première minute, il eut vite fait de mettre en jeu ses poumons--ce qui nous valut quelques bons cris bien perçants, et ce qui éclaircit aussitôt son mignon visage._

_Je mis un baiser sur ce petit front._

_--«Pauvre enfant!» murmurai-je. «Au moins quelqu'un t'aura souhaité la bienvenue. Et tu n'auras pas tout à fait été dépourvu de caresses à ton premier jour._

_--Ainsi, c'est un garçon,» dit une voix d'homme._

_Je tressaillis de saisissement._

_Depuis que l'infirmière, après avoir lavé l'enfant, me l'avait mis dans les bras pour s'occuper de la mère, je m'étais assise, accablée. La réaction s'opérait en moi, après tant d'émotions et d'efforts. Peut-être une demi-torpeur m'engourdissait-elle. Certainement, quelque chose m'avait échappé. Je ne saurais affirmer maintenant rien de net sur l'entrée de cet homme. Ma compagne lui avait-elle envoyé un message, un signal? S'était-elle absentée pour le prévenir? Les cris de l'enfant l'avaient-ils attiré? Comment n'avais-je pas entendu, ni vu, qu'une porte s'ouvrait? Autant de questions insolubles, et, d'ailleurs, sans intérêt._

_Mais quel sursaut lorsque cette voix mâle me frappa! Je levai les yeux._

_Un personnage de très haute taille, de forte carrure, s'approchait, se penchait curieusement. Son désir de voir était si manifeste, que, d'un geste machinal, je soulevai vers lui le nouveau-né. Du moins, mes mains firent ce geste. Ma pensée n'y prit point part. Elle se tendait toute, et mes yeux aussi, dans une application intense, pour observer l'homme et pour garder de lui quelque trait._

_Un masque lui couvrait le visage, emprunté sans doute à un accoutrement d'automobiliste. Les yeux disparaissaient derrière le miroitement des verres, et une espèce de bavolet tombait plus bas que le menton. Je ne puis donc signaler que sa taille presque colossale. Sa tenue était quelconque. Un costume de sortie, non pas un négligé d'intérieur. Il parlait le français avec pureté, sans accent. J'étudiai ses mains,--soignées, sans physionomie caractéristique, et dépourvues de bagues._

_--«Vous êtes le père?» demandai-je._

_Sans avoir eu l'air d'entendre la question, il me parla:_

_--«Grâce à vous,» dit-il, «cette femme et cet enfant sont sauvés..._

_--L'enfant,» soulignai-je._

_--«L'enfant seulement?» questionna-t-il avec un accent d'inquiétude._

_--«Je le crains. On a commis un vrai crime en employant le chloroforme comme on l'a fait. Cette pauvre jeune femme...»_

_Il se détourna, fit un pas vers le lit, puis engagea un colloque avec l'infirmière, dans la langue de celle-ci. Au bout d'un moment, il revint à moi, et, sans plus me parler de l'accouchée, il reprit:_

_--«On va vous reconduire, mademoiselle, avec les mêmes précautions qu'on a prises pour vous amener. Je m'excuse de ce qu'elles ont de désagréable pour vous, mais... impossible autrement._

_--Je ne veux pas qu'on me touche!» m'écriai-je avec véhémence. «Je me banderai les yeux. Qu'on s'en assure! Mais, au nom du ciel, si vous êtes le maître ici, empêchez que des valets offensent une femme si indignement.»_

_Pendant que je débitais ceci d'une haleine, l'homme, sans s'émouvoir, sortit un portefeuille de sa jaquette, l'ouvrit, en tira une liasse de billets de banque:_

_--«Mademoiselle... permettez-moi... Ce n'est qu'une juste rémunération..._

_--Non, monsieur._

_--Cependant..._

_--Non, monsieur._

_--Mais... des honoraires..._

_--Ce ne sont pas des honoraires. C'est le prix d'une complicité. Je ne sais laquelle. L'ignorant... je n'accepte pas._

_--Vous avez donné vos soins à Madame._

_--Comme je les lui aurais donnés au bord d'une route, dans une salle d'hôpital... Non, monsieur, gardez votre argent... Comme vous gardez votre masque.»_

_Il se mit à rire... Un rire qui me fit un peu peur._

_Du lit vint un long soupir. Puis des mots balbutiés... des mots d'hallucination sans doute... Je ne les saisis pas._

_--«Prenez garde,» repris-je. «Le moindre bruit l'agite. Et si la fièvre s'en mêle...»_

_Il baissa la voix._

_--«Il faut pourtant que vous m'écoutiez, mademoiselle. Je ne puis vous parler ailleurs. Vous ne sortirez d'ici que comme vous y êtes entrée._

_--Qu'avez-vous à me dire?_

_--Ceci: je suis le maître de mon secret, et je n'entends pas qu'on s'en mêle. Une indiscrétion vous coûterait cher._

_--Je suis mieux tenue que par vos menaces, monsieur. Par mon honneur professionnel._

_--Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez jamais de ce que vous avez vu ici._

_--Je n'ai rien vu... qu'un enfantement pénible, et singulièrement compromis par une application intempestive de chloroforme._

_--Silence!...»_

_Je me tus. Lui aussi._

_J'avais remis le nouveau-né à la garde. Elle l'habillait, l'emmaillotait avec de grandes précautions. L'homme jeta un coup d'œil de son côté, puis reprit, non sans hésitation, et tellement bas que je l'entendis à peine:_

_--«Cet enfant... Il doit disparaître.»_

_Comme pour arrêter mon mouvement de révolte, il me saisit le poignet._

_--«On ne lui fera aucun mal. Je ne pourrais en souffrir la pensée. Mais on l'abandonnera. Voulez-vous le remettre à l'Assistance?_

_--Moi!_

_--Je vous connais, mademoiselle. C'est à bon escient que je vous ai choisie. Si vous l'emportez, je serai tranquille pour son existence. Autrement, ce sera le hasard du grand chemin, le seuil d'une église... la borne. Il m'en coûterait._

_--Quelle infamie!_

_--Ne jugez donc pas ce que vous ignorez._

_--Je n'ignore pas que vous êtes un père infâme._

_--C'est là que vous jugez à faux, précisément.»_

_Un éclair me traversa l'esprit. Cet homme pouvait être le mari sans être le père. Il se vengeait. Atroce vengeance!_

_--«Vous volez un enfant à sa mère. Peut-on commettre un crime plus abominable!_

_--J'ai fait venir un médecin, non un confesseur,» ricana-t-il. «Oui ou non, emportez-vous ce petit? ou bien l'exposera-t-on?...»_

_Je regardai le feu de bois, qui n'avait cessé de brûler dans la cheminée. Au dehors, c'était novembre... Un frisson courut dans mes veines._

_--«J'emporte l'enfant,» déclarai-je._

_--«Pour le remettre à l'Assistance?_

_--Qu'en puis-je faire d'autre, hélas? Je suis une jeune fille... et sans fortune._

_--C'est bien sur cela que j'ai compté. Cependant, voulez-vous me jurer?..._

_--Je le jure._

_--Sur toutes vos chances de bonheur en ce monde._

_--Sur toutes mes chances de bonheur! Ce n'est pas un fameux serment._

_--Alors... sur votre vie._

_--Oh! sur ma vie aussi... tant que vous voudrez. Donnez-moi ce pauvre être, et que je parte d'ici! Grands dieux!... que je parte d'ici!...»_

_Une lassitude, un dégoût, une horreur sans nom. J'avais le sentiment d'être, non la victime, mais la complice, d'une machination odieuse. Et pourtant... Que pouvais-je?_

_Avant de s'éloigner, l'inconnu essaya encore de me faire accepter les billets de banque. Je les repoussai avec plus d'écœurement que la première fois._

_A peine avait-il quitté la chambre, que des gens s'y précipitèrent. Je fus saisie. Un voile m'enveloppa la tête. Mais je me débattis si violemment, et avec un tel cri, qu'une espèce de désarroi rompit l'effort de mes agresseurs. J'en profitai pour m'élancer vers l'infirmière et pour lui enlever l'enfant._

_--«Qu'on le laisse, au moins,» criai-je, «recevoir un baiser de sa mère!»_

_Ceux qui étaient là comprirent-ils? Eurent-ils pitié? Je ne sais. Mais ils m'accordèrent le temps de porter le petit être contre les lèvres de celle qui l'avait si tragiquement mis au monde._

_La malheureuse eut alors,--chose extraordinaire,--comme un éclair de conscience. Peut-être le cri que j'avais jeté,--sans en modérer l'accent, cette fois,--venait-il de l'arracher à l'anéantissement de sa faiblesse et à la torpeur du stupéfiant, dont l'action n'était pas encore dissipée. Je rencontrai ses yeux ouverts,--un lucide, un poignant regard. Deux larges prunelles d'ombre. L'absence de sourcils, et presque de cils, les rendaient effarées, hagardes. Elle les fixa d'abord sur moi, puis sur son fils. Que discerna-t-elle? Quelle suprême anxiété réveilla sa pauvre âme? Un balbutiement s'échappa de sa bouche, lorsque j'en détachai la petite tête de son enfant. Penchée sur elle, j'entendis très distinctement ce nom répété à deux ou trois reprises:_

_--«Serge... Serge...»_

_Puis, plus clairement encore:_

_--«Mon Serge adoré!...»_

_Ce fut tout. Car les assistants, s'apercevant qu'elle parlait, se doutant, à mon attitude, que j'épiais avec ardeur les paroles qui lui échappaient, mirent à cette scène la fin la plus brutale. Étouffée, aveuglée, entraînée, je ne pressentis même pas ce qu'était devenu l'enfant. Mon impression fut qu'on me l'enlevait pour tout de bon. La crainte que j'eusse recueilli la clef de cette énigme changeait sans doute à mon égard les dispositions prises._

_Un regret m'effleura le cœur. Et tandis qu'on m'installait,--sous bonne garde et solidement tenue,--dans une voiture (sans doute l'auto du premier voyage), je n'avais qu'une sensation: le froid soudain sur ma poitrine à la place vide du petit corps tiède que j'y avais pressé._

_--«Oh!» me disais-je, avec un chagrin qui me surprenait moi-même, «que va-t-on faire de cet innocent, puisqu'on renonce à me le confier?»_

_Le retour fut pareil à la dernière partie de l'aller. Je ne pus ni bouger, ni rien voir. Toutefois, je perçus, sous mon bandeau, qu'il faisait jour._

_«La nuit a été longue. C'est le matin,» pensais-je._

_Cette clarté--très vague pour moi--au lieu de s'aviver, diminua. L'entrée de la forêt, sans doute, ou la gêne de ces étoffes enroulées, dont ma vision s'offusquait. Aucune lueur ne revint. Au contraire, les ténèbres s'épaissirent. J'en fus troublée. Je ne concevais pas ce que je devais constater tout à l'heure: le jour avait passé. Le crépuscule, puis la nuit, lui succédaient._

_Encore une fois, il me fut impossible, même approximativement, d'évaluer la distance parcourue._

_Le moment vint où l'auto s'arrêta._

_On m'en sortit, paralysée, engourdie d'avoir été maintenue longtemps immobile. On me fit asseoir. Et j'attendais qu'enfin on dégageât ma tête, lorsque j'entendis le roulement de l'auto qui repartait à toute vitesse. Aussi rapidement qu'il me fut possible j'arrachai l'étoffe qui m'aveuglait. J'y parvins, non sans peine. Il me fallut plus de temps encore pour me reconnaître, pour identifier le lieu où l'on m'avait amenée._

_La nuit était profonde, l'heure devait être avancée. Un grand silence régnait sur la campagne. Le bruit même de l'auto ne me parvenait plus. Personne autour de moi._

_D'abord, j'avais cru être assise sur un banc. Puis mes yeux, s'habituant à l'obscurité, distinguèrent autour de moi des masses blanchâtres. Je me rappelai avoir remarqué, non loin de notre maison, des blocs de pierre, matériaux de construction, dont la disposition s'évoqua devant ces formes identiques. Mais n'était-ce pas près d'un terrain déjà enclos d'une grille?_

_Je me retournai. Voici la pâleur régulière du mur... les raies noires des barreaux... Alors je me trouvais à deux pas de Claire-Source!_

_Avant de me lever, je tâtai de la main près de moi, car j'avais cru me rendre compte qu'on y déposait ma trousse. Mes doigts en palpèrent le cuir... Puis... qu'était-ce? Un paquet assez gros, plus moelleux. Une petite plainte faible, sourde... Mon oreille se tendit. Mes mains tremblantes s'avancèrent... Étrange émotion... Je ne respirai plus... Si l'enfant n'avait pas été là, j'eusse éprouvé une déception atroce._

_Mais il y était. Je serrai contre mon cœur cette vague chose emmaillotée, ce petit être, plus seul au monde que je n'étais seule dans la grande nuit, dans le grand silence, formidable, solennel._

_Un souffle passa sur nous. Les branches nues des bois craquèrent..._

_Comment dire l'exaltation, la mélancolie d'une telle minute?... Une révélation terrible des profondeurs perverses de la vie venait de bouleverser ma jeunesse. Mon corps brisé de fatigue n'était pas moins endolori que mon âme. La nuit de novembre, sinistre, sans lune, que j'affrontais seule pour la première fois, me sembla pleine d'épouvante. Ivre de tristesse, j'appuyai davantage sur mon cœur l'enfant... l'enfant rejeté, inconnu. Le regard de sa mère, le seul regard lucide de cette infortunée, le seul regard qu'elle poserait jamais sur son fils, me perça de nouveau. Mes sanglots éclatèrent. Je crois encore les entendre s'élever, sans écho, dans la dure nuit._

_--«Petit enfant... petit enfant...» murmurai-je. «Je t'aimerai, moi!... Je t'aimerai. Ils me tueront s'ils veulent... Je ne t'abandonnerai pas.»_

II

VERS LA MORT

C'est en terminant cette première partie des confidences de Francine, que Raymond Delchaume fit arrêter l'auto en pleine forêt de l'Isle-Adam. Le décor s'harmonisait avec la poignante lecture. Le soir d'octobre enténébrait les espaces peuplés d'arbres. Déjà, sous les futaies, le crépuscule devenait de la nuit. Au-dessus de la large route, un peu de clarté pleuvait encore du ciel gris perle. A cette clarté défaillante, Raymond, dans la voiture découverte, s'était arraché les yeux pour lire, pour lire encore...

Maintenant, il savait.

Qu'importait le reste? Il le connaissait, le dénouement effroyable. Il avait reçu dans ses bras sa femme, sa toute jeune femme,--trois ans, mon Dieu!... après cette sinistre aventure,--lorsqu'elle rentra au nid de leur amour, éperdue, ensanglantée, mourante... Oh! l'agonie presque muette... Les lèvres qui n'osaient parler,--dans la crainte (il le comprenait maintenant) de l'exposer au même sort. Et les yeux... ces pauvres yeux, avec leur prière désespérée. Quelle torture, le mystère de cette fin atroce! Enfin le voici donc dévoilé!...

Ce qui montait du cœur de Raymond, ce qu'il devait à cette morte innocente, à cette martyre, c'était le cri de délivrance, de justification. Sa poitrine en éclatait. Comment ne l'eût-il pas jeté à l'univers, ce cri, à la Nature, à la forêt recueillie, aux premières étoiles... Voilà pourquoi il sauta sur le chemin, renvoyant la voiture, lui faisant prendre de l'avance, haletant du désir d'être seul. Et voilà pourquoi, lorsque se fut éteint le roulement de la machine, lorsque la lueur des phares se fut dissoute dans les ténèbres, le jeune homme tomba sur les genoux, et cria, fou d'une joie plus déchirante que la douleur:

--«Francine!... ma Francine, à moi... toute à moi... Ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!...»

«Ah!» soupirait-il ensuite,--balbutiant, parlant à mots décousus, à voix haute, comme un insensé, tandis qu'il marchait sur la route pâle, entre les profondeurs baignées de ténèbres,--«ah! ma Francine... ah! bien-aimée... du moins je n'ai pas douté de toi, de la beauté de ton âme... Tu sais... tu sais... j'ai été jusqu'à l'aimer, cet enfant... je l'ai fait mien... Et pourtant l'idée que tu t'étais donnée à un autre!... l'idée surtout... oui... cela, c'était pire... me rongeait... l'idée que tu ne m'avais pas avoué ton erreur, ou ton malheur... que tu t'étais défiée de mon amour... Francine... où que tu sois, dans l'abîme de la mort, dans l'abîme des choses éternelles... il est impossible que tu ne saches pas... que tu ne le sentes pas, cet amour, qui, de toi, acceptait tout, même ce qui l'eût tué s'il n'avait été plus fort que la jalousie, plus fort que l'orgueil... Eh bien, oui... je suis heureux, je suis heureux d'avoir traversé cette épreuve... de connaître seulement après des mois de souffrance la vérité qui te justifie. Cette vérité... elle ne me rend pas ta mémoire plus sacrée, plus chère... Et cependant... si... oh! si... douce adorée!... Et elle me délivre!... Elle me délivre!... Elle me délivre!...»

Ainsi pensait, parlait le jeune docteur, dans l'égarement, le désordre, d'une révélation qui bouleversait tout en lui.

Raymond parcourut sans s'en apercevoir les trois kilomètres de route avant la sortie de la forêt. Dans la même inconscience, il passait à côté de l'automobile qu'il avait louée pour le ramener à Paris. Mais le chauffeur guettait ce fantaisiste client.

--«Monsieur!... monsieur!... me voilà! Je suis là.

--Hein?... Qu'est-ce...? Que me voulez-vous?... Ah! c'est vrai...»

Et, sautant dans la voiture:

--«Eh bien, allez... marchons.»

La course rapide, dans l'air vif, le restituait à son rêve. Toutefois, une ordonnance, une logique, des déductions s'esquissèrent dans ce net esprit.

Et, d'abord, quelle attitude devait-il adopter? Quelles résolutions prendre?