Chacune son Rêve

Part 19

Chapter 193,669 wordsPublic domain

On s'étonnait, d'ailleurs, dans le rapide, de cet arrêt inattendu, à Krasnoyarsk. Nul ne se doutait que c'était là une mesure de faveur pour le prince Omiroff. Ses gens pouvaient de la sorte apporter du wagon-restaurant ce qu'il leur était trop difficile de préparer dans leur petite cuisine ambulante de la voiture particulière,--puisque cette voiture, par excès de précaution chez leur maître, ne communiquait avec aucune autre.

Le lourd convoi se déroula peu à peu le long du quai, avec des chocs espacés, des fusées de vapeur, un halètement rauque, le bloquement des freins. Ce fut une agitation immédiate aux portières, de ceux qui s'élançaient dehors, et de la nuée de moujiks se précipitant pour rendre un service, obtenir une aubaine.

Soudain, des coups de sifflets, précipités, stridents, des gens qui courent, la figure décolorée, les yeux fous. Des soldats paraissent, les portes des salles d'attente se ferment. Une stupeur se répand. De pauvres diables, qui se hâtent au hasard, sont appréhendés brutalement. Il y a des cris sans cause, des silences qui font peur.

Que se passe-t-il?

Autour d'un wagon de luxe, voici des gens de police qui se postent. Un homme arrive, amené on ne sait par qui. Sur son passage, des voix, instinctivement basses: «C'est le médecin.»

Maintenant un bruit de verre qui casse. Une vitre fêlée, au wagon de luxe, achève de se détacher, tombe en dehors, se fracasse. Aussitôt, vers ce point, un fourmillement. On s'amasse, on se hisse, les têtes se dressent... Il faut voir à l'intérieur. Mais les stores sont baissés brusquement. Et il se prononce des mots, dans cette foule, des mots terribles, auxquels on n'ose pas croire.

Ce fut à cette minute seulement que Hawksbury, étendu sur le divan-couchette du prince Omiroff, se réveilla. La sensation de l'arrêt, puis des rumeurs confuses, après avoir modifié ses rêves, interrompirent tout de bon son sommeil. Avec un étrange sentiment d'angoisse, il se dressa. Un piétinement s'assourdissait, sur le tapis du couloir. Un choc heurta sa porte. On se pressait là pour passer. Tant de monde, dans ce wagon particulier, où le service se faisait si discrètement? Pourquoi? Il ouvrit.

Un uniforme de policier russe le frôla rudement. Puis une face rogue surgit contre la sienne. On l'interpella sans qu'il comprît. Même une main se posa sur son bras. Il eut un sursaut révolté.

Alors, dans le remous de ces corps indécis, par ces gestes qu'on fait sans savoir, aux instants de fatalité où la pensée est suspendue, Frederick de Hawksbury se trouva à la porte du salon. Et, ce qui lui frappa les yeux, sans que son entendement démêlât rien encore de la scène incohérente, ce fut une vitre cassée sur le débris restant de laquelle coulait un filet clair de sang. Une évidence de catastrophe jaillit pour lui de ce détail, peu tragique en lui-même. Le sang venait d'une main qui s'était coupée à cette vitre dans la bousculade. Toutefois, l'horreur ambiante s'insinua toute ici dans l'âme de l'Anglais. Ce fut comme une coulée de glace entre ses épaules... Les racines de ses cheveux devinrent douloureuses.

--«Vassili!» cria-t-il, en reconnaissant la livrée voyante parmi des épaules sombres.

Le valet de chambre se tourna. Il avait un visage convulsif et mouillé de larmes. Tout de suite, ce domestique, dont le dévouement à son maître était la raison même de vivre, gémit:

--«Milord... Milord!...» d'un tel accent que les autres s'écartèrent.

Et alors voici ce qui apparut à Frederick de Hawksbury.

Boris Omiroff demeurait encore étendu sur le divan, à peu près dans la position du repos. Mais ce divan, sous son buste, était saccagé,--le bois disloqué, l'étoffe crevée, les paquets de laine et de crins soulevés, dispersés, et inondés de sang. Dans ce fouillis, la belle tête du prince russe se renversait, la face en l'air, le menton tendu, la bouche ouverte, les yeux révulsés, toute criante, semblait-il, et de quel effroyable cri!... Pour muette qu'elle fût, on la _voyait_, cette clameur de foudroyante agonie. Elle perçait l'âme tremblante des assistants, comme s'ils l'eussent entendue.

D'un geste, Vassili montrait à l'Anglais ce qu'il fallait deviner plutôt que voir. Car nul encore n'avait osé déranger l'attitude d'immobilité terrible. Le crâne de Boris, en arrière, devait être à demi emporté. Car où donc s'achevait ce fort débris de bois garni d'une ferrure, où se répandait...--horreur!...--une substance graisseuse et rosâtre.

Dans le cou,--dans le cou solide, arrondi comme un marbre,--une espèce d'énorme écharde, fichée ainsi qu'une flèche, eût suffi peut-être à provoquer la mort.

Des réflexions s'échangérent, entre le commissaire de la gare, le chef de train, les agents. Vassili traduisit pour lord Hawksbury:

--«Ils disent que jamais engin n'a fait une aussi précise besogne. Avec quelle adresse a-t-on dû jeter cela par la portière, du dehors!... Impossible avant le ralentissement du train... Et où étiez-vous, milord? où étiez-vous?...»

Une exclamation.

Cette fois, nul truchement ne fut nécessaire. L'Anglais vit quelqu'un se relever. Un fil traînait sur le tapis, un fil électrique... Des mains le saisirent, le suivirent jusqu'à son point d'attache, à la paroi du wagon, sous le bouton de la sonnerie.

Hawksbury se rappela le domestique qui, tout à l'heure, réparait cette sonnerie. Devant sa vision intérieure se replaça l'image de cet homme travaillant à terre, glissant quelque chose sous le tapis, si près du divan, si près de la tête...

Il releva les yeux... Cette tête...

Ouvrant les lèvres, il allait clamer son soupçon, sa certitude. Quelque chose l'arrêta. Le regard du serviteur, le regard étrange dardé vers lui quand Boris avait affirmé la mort de l'enfant. Ce regard lui revint, plein de choses, poignant... Il se tut.

Mais un autre cria le nom du criminel. Vassili maniait à son tour le fil électrique, il se frappait le front, puis, avec une mimique indignée, expliquait au commissaire de la gare. Hawksbury ne saisit que le mot:

--«Sémène... Sémène...»

Les policiers se mirent en mouvement. Vassili s'offrit à les conduire. Il allait leur livrer son camarade.

Mais ce fut en vain qu'on chercha le valet de pied... En vain qu'on cerna la gare, qu'on mit le train en quarantaine... En vain qu'on attendit et qu'on reçut les ordres télégraphiés de Pétersbourg... En vain qu'on mobilisa les troupes de la forteresse la plus proche...

L'assassin du prince Boris Omiroff ne se retrouva pas.

Lorsque, enfin, il fallut interrompre les immédiates recherches, laisser poursuivre vers Vladivostock tous les voyageurs immobilisés à Krasnoyarsk, ceux-ci, en s'éloignant, purent apercevoir, remisée sous un hangar devant lequel défila leur train, cette chose, qu'ils regardèrent en frissonnant: le wagon luxueux du prince Omiroff, avec ses vernis brillants, ses panneaux armoriés, dont les volets clos laissaient filtrer de jaunes lueurs--les cierges se consumant dans la chapelle ardente.

On attendait de faire exécuter à ce sépulcre ambulant la manœuvre des plaques tournantes, pour l'accrocher au premier train marchant vers Pétersbourg. Des popes priaient jour et nuit près du corps du dernier des Omiroff.

Boris reposait là, et sa tête, appuyée sur l'oreiller, avait été bourrée de ouate jusqu'au bord de l'horrible blessure, afin qu'elle restât d'aplomb et ne croulât pas, la face levée, dans le renversement, le cri, l'épouvante, de sa terrifique agonie.

XIII

LES PETITS PIEDS QUI NE DANSERONT PLUS

--«Flaviana chérie, va me chercher papa. Dis-lui de revenir... Il peut bien pleurer devant moi... Ah!... pourquoi se cacher?... Je sais...»

La voix de Bertile passait à peine, affaiblie, sifflante, hachée par une petite toux. Mais, si la fillette parlait avec effort, c'était dans un sourire. Une sérénité merveilleuse illuminait ses grands yeux clairs. Le doux regard insistant soulignait sa demande.

Troublée par son dernier mot: «Je sais,» et ne voulant rien en laisser voir, Flaviana se leva pour lui obéir.

Dans la pièce voisine,--une lingerie, transformée momentanément en chambre à coucher, par l'installation d'un lit-cage et d'une commode-toilette,--un homme étouffait ses sanglots contre ses bras, croisés au dossier de sa chaise. On voyait osciller ses épaules sous le drap fatigué d'un veston commun. Une tristesse indicible ballottait ce gros crâne grisonnant, cette tête abandonnée de pauvre être sans révolte. Pourquoi souffrait-il, celui-là, et si cruellement!... lui, qui ne savait pas ce que c'était que de faire du mal?.. Quel mystère! Et quelle pitié!

Flaviana, debout derrière Pageant, n'osait lui parler, par peur de fondre elle-même en larmes. Mais une porte donnant sur le corridor s'ouvrit. Delchaume entra. Tout de suite, avec son autorité d'homme de science, il réveilla l'énergie du malheureux père.

--«Allons, mon ami... courage. Ne donnez pas ce spectacle à votre enfant.

--Je l'ai quittée exprès,» murmura l'ancien hercule.

--«Mais elle sait bien que c'était pour pleurer,» intervint Flaviana. «Elle comprend, allez... Quelle petite âme d'ange! Elle était trop exquise pour ce monde, votre Bertile.»

Pageant regardait la belle artiste. Puis il tourna les yeux vers Raymond. Tous deux se tenaient côte à côte devant lui. Et, malgré leur commisération, leur chagrin, dans le mouvement même qui les penchait ensemble vers sa douleur, il ne put les contempler sans subir le rayonnement de leur harmonie. Tandis qu'eux-mêmes, en ce moment, écartaient la pensée de leur amour, cet amour les liait comme d'une invisible guirlande, les rendait pareils d'expression, de sentiment, d'attitude. Ce n'étaient plus deux êtres indépendants l'un de l'autre. C'était un couple.

L'humble ouvrier sentit cela, profondément. Alors il eut un mot d'une intuition merveilleuse. Sans amertume, comme s'il constatait une réalité presque consolante, il dit:

--«Ma Bertile s'en va pour vous avoir trop aimés, tous les deux.»

Chacun lui prit une main. Et ils se turent. A ce moment leurs trois cœurs se parlèrent. Et celui du frotteur de parquets eut un scrupule de délicatesse infinie, car il craignit d'avoir affligé les autres.

--«C'était son sort,» prononça Pageant. «Comme vous dites, madame Flaviana, l'enfant était trop bonne pour cette terre.»

«C'était son sort...» Il mit à ces trois mots une intonation qu'on ne saurait rendre. Résignation, fierté, navrement, et, sans le savoir, l'immensité du mystère. «C'était son sort...»

Quand ils rentrèrent auprès de Bertile, elle leur sourit, comme toujours. Un peu de couleur lui revenait au visage. Ses lèvres ne répétèrent plus ce qui avait tant bouleversé Flaviana, le «je sais», dévoilant la conscience de sa fin prochaine. Elle tâcha de jouer la confiance dans l'avenir, pour donner le change à leur affliction. Pourtant elle eut une exclamation involontaire:

--«Ah! ma Flaviana, je n'aurais pas voulu partir sans le revoir près de toi!»

Pageant prit le docteur à part.

--«Elle ne vous reconnaît donc plus?» questionna-t-il avec angoisse.

--«Bertile ne parlait pas de moi,» répondit Raymond.

Et il évita d'expliquer à ce père près de perdre son enfant, que le sien, à lui, celui de Flaviana, leur serait bientôt rendu--qu'ils l'espéraient avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir était l'unique pensée qu'ils lisaient dans les yeux l'un de l'autre, quand ils croisaient leurs regards, même à côté de la mourante,--pourtant si chère!

Où était-il? entre quelles mains? leur petit Serge-François... Depuis la communication téléphonique reçue par Bertile, un autre message était venu, anonyme aussi, mais écrit cette fois,--ou du moins composé avec d'impersonnels caractères d'imprimerie. Plus explicite que l'autre, plus clairement rassurant, il recommandait à Flaviana la prudence, la patience. «_Tant que le loup n'est pas abattu par les chasseurs_,» disait l'étrange lettre, «_la brebis doit préférer que l'on cache son agneau_.»

Phrase qui fulgura tout à coup d'une signification terrible et radieuse, quand tous les journaux du monde retentirent de la nouvelle:

«EFFROYABLE CRIME ANARCHISTE. LE PRINCE BORIS OMIROFF FOUDROYÉ PAR UNE BOMBE DANS LE TRANS-SIBÉRIEN-EXPRESS.»

Troublante conjoncture... Se réjouir d'un assassinat... Pourtant «lorsque le loup est abattu par les chasseurs», qui reprocherait à la brebis d'appeler son agneau, dans le ravissement de la délivrance, l'extase de le voir bondir vers elle, en sécurité, à travers la prairie?

Flaviana et Raymond n'osèrent formuler en des paroles précises ce qui se levait obscurément dans leurs cœurs, ce qu'ils devinaient trop bien l'un chez l'autre. Mais, le matin où la brève dépêche s'inscrivit dans toutes les feuilles, en lettres grasses, sous la rubrique: «Dernière heure», le premier mouvement de Flaviana fut d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaça côte à côte, devant les yeux de Raymond, l'espèce de prédiction: «_Tant que le loup ne sera pas abattu par les chasseurs_», et la réalisation évidente: «_Le prince Boris foudroyé par une bombe_.» Ils se regardèrent... Et ce fut tout.

Depuis ce jour-là,--ce jour-là qui datait maintenant d'une semaine,--ils attendaient. A travers leur attente; ils écoutaient venir deux choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche sournoise, frôleuse, devenait, hélas! inévitable. Le bonheur et la douleur s'avançaient ensemble. Mais l'une commençait à presser le pas, à courir plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile, avec la prescience de sa petite âme déjà soulevée au-dessus de la vie, avait dit à Flaviana:

--«Je ne voudrais pas m'en aller sans le revoir auprès de toi.»

* * * * *

Un soir, comme la danseuse-étoile partait pour son théâtre, Delchaume arriva, pour la troisième fois de la journée.

--«Ah!» s'écria Flaviana, «je m'en irai donc avec moins d'anxiété. Promettez-moi de rester jusqu'à mon retour, mon ami.

--Bertile est plus mal?

--Elle est bien faible. Et je ne sais quel pressentiment me serre le cœur.

--Son père est près d'elle?

--Comme toujours. Il ne la quitte pas, depuis que je l'ai installé dans la chambre voisine.

--C'était bien, à vous, de faire cela,» dit Raymond. «Comme vous êtes bonne, Flavienne!

--Il ne s'agit pas de moi.

--Pas assez, en effet. Vous ne vous ménagez en rien. Comment pourrez-vous danser, ce soir?

--Comme d'habitude,» répondit-elle en souriant.

Raymond regarda ce sourire, sur les lèvres à l'arc allongé, frémissant, dans les yeux creusés d'ombre, où il se mélancolisait. Une palpitation d'amour lui fit trembler le cœur. D'avance, il entendit sa voix troublée dire le mot dont la clameur emplissait tout son être. Mais, d'un effort désespéré, il se contint. L'heure n'était pas venue.

Flaviana se reculait imperceptiblement, très pâle. Puis, tout de suite, ce fut comme l'évanouissement d'une flamme. Avec un geste de médecin, de frère, Raymond prit les mains de son amie,--les mains aux doigts grêles, fuselés, si fins et souples qu'ils se groupaient en faisceau comme les tiges d'un bouquet. Et, s'inquiétant toujours, à cause de l'obligation professionnelle:--«Danser?... Avec ce qui vous préoccupe... Vous qui ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En aurez-vous seulement la force?...

--Ne craignez rien,» dit l'artiste.

Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse émanait d'elle, de son beau visage mince, de sa haute forme, dont la grâce subsistait, même dans l'immobilité.

--«La danse, pour moi,» disait-elle, «ce n'est pas un rite de joie, une pantomime de mon corps en contraste avec l'état de mon âme, une antithèse dont je puisse souffrir. Je danse comme d'autres chantent. J'entre dans mon rêve... Je libère les sentiments qui m'oppressent. Et tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'évadent de moi, bien qu'en restant liés à moi. Je les exprime, en dansant, comme si je les jetais dans le rythme d'un poème. Je m'étonne qu'on ne les devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois je sens ma danse tellement triste et déchirante qu'il me semble qu'on va me crier: «Assez!... assez!...» avec des sanglots. Mais personne ne sait. Et cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond. Ne me plaignez pas. Ne croyez pas que ce soit pour moi pénible, cruel de danser...» Elle s'arrêta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus bas:--«Une chose m'est dure, là-bas, en scène... oui. De voir toutes ces petites... Ah! quand elles viennent autour de moi... qu'elles s'approchent, puis s'éloignent... suivant les figures du ballet... Je cherche involontairement des yeux celle qui manque... Tous ces petits pieds agiles... Je pense aux petits pieds qui ne danseront plus...»

La voix de Flaviana s'altéra. D'un geste de la main, la danseuse dit adieu à Delchaume. Et, précipitamment, elle s'enfuit.

Le jeune médecin resta un peu perplexe. Il n'avait pas eu le temps d'expliquer à son amie que sa soirée ne lui appartenait point entièrement. Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne s'éloignât pas, il ferait ce qu'elle lui avait demandé, bien qu'il ne constatât guère d'aggravation dans l'état de Bertile.

Raymond décida donc qu'il travaillerait là, dans la salle à manger. Et il commença par envoyer Pageant réclamer, chez lui, à son valet de chambre, certains documents qui lui permettraient d'utiliser malgré tout les heures de la soirée. En attendant, il s'assit près du lit de la petite malade.

Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et laissa retomber sa tête sur l'oreiller.

Avec quelle amertume Delchaume contempla ce visage de quinze ans, dont les traits, usés comme par une lime, étaient étirés, pincés, dont les paupières bleuâtres, abaissées comme par des doigts lourds, exprimaient toute la lassitude de la vie. D'où venait, ici, l'impuissance de sa science? Il avait sauvé la marâtre, la mégère, d'une terrible maladie aiguë, et il ne pouvait rien contre la lente consomption qui détruisait ce corps frêle, où il aurait dû trouver cependant comme alliées toutes les ressources de la jeunesse.

Sous les couvertures,--légères à cause de la chambre chaude,--son regard ému suivit le dessin à peine indiqué de la forme enfantine. Vers l'extrémité du lit, il chercha le relief des orteils pointant légèrement. Et il sentit dans ses yeux la brume d'une larme, en se répétant les derniers mots de Flaviana: «Les petits pieds qui ne danseront plus.»

Presque aussitôt, il tressaillit. Relevant la tête, il venait de rencontrer deux prunelles à demi-voilées, qui l'observaient.

--«Cela va, ma mignonne?...»

Elle fit comme une tentative pour se soulever.

--«Vous êtes tout seul?

--Oui.

--Papa est sorti?

--Pour moi, pour me rendre service. Il va revenir.

--Raymond, je voudrais vous demander quelque chose.»

C'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi par son petit nom. Pris d'une émotion indéfinissable, il se pencha davantage.

--«Parlez, ma petite Bertile.

--Dites-moi que vous êtes heureux.

--Heureux?...»

Le mot, jailli dans la surprise des lèvres de Delchaume, lui laissa une brûlure dans la gorge, un remords. «Heureux...» Il n'en avait plus l'espoir, il ne s'en croyait plus le droit... Et cependant?... La seule question de cette enfant, la possibilité énoncée, la mise en présence du bonheur, vers lequel se tendait tout son être, ce fut comme la brusque tombée de chaînes pesantes, un flot de lumière dans l'obscurité voulue où il murait son âme. «Heureux!...» Dès la seconde réflexion, il découvrit en lui-même l'harmonie secrète avec ce mot dont s'il s'effarait. «Heureux!...» Ah! oui... comme il pouvait l'être encore!

Humblement, très bas, avec l'émoi d'un mystère, il interrogea Bertile:

--«Pourquoi me posez-vous cette question, mon enfant?

--Parce que,» murmura-t-elle, «je veux vous l'entendre dire...»

La figure mourante s'illumina radieusement, et Raymond perçut à peine, tant ils lui parurent étranges, les quelques mots que Bertile prononça encore, dans le plus léger souffle:

--«Vous... heureux... et Flaviana... tous les deux... C'est ma part, à moi, ma part de la vie... Alors... j'y tiens...»

Elle répéta: «J'y tiens...», avec une expression si émouvante que le jeune homme en fut étreint jusqu'à une espèce d'angoisse.

Il s'inclina davantage vers la fillette, comme pour déchiffrer, dans les yeux maintenant élargis, dans les prunelles où scintillait la petite étoile d'or de la lampe électrique,--dernière petite étoile des soirs humains, dernière lueur de la chambre douce,--quel secret la fragile créature avait l'énergie de garder lorsqu'elle en mourait. Et elle, se trompant peut-être à son geste, leva faiblement les mains, comme pour attirer plus près encore cette tête, si proche maintenant de la sienne...

Voulut-elle lui chuchoter quelque chose à l'oreille? Ses lèvres séchées de fièvre eurent-elles soif d'emporter un baiser que permettait la chasteté terrible de la mort?... Raymond ne le sut jamais. Car, à l'instant, un coup rapide contre la porte, et cette porte ouverte presque aussitôt, interrompirent le dialogue muet, suprême.

--«Monsieur le docteur... monsieur le docteur...» haletait la grosse Mélanie.

Les petites mains soulevées retombèrent sur la couverture.

--«Monsieur le docteur...

--Eh bien, quoi donc, ma bonne Mélanie?

--Il y a quelqu'un... Venez, venez vite!...

--Quelqu'un... Mais qui est-ce?»

Delchaume hésitait, ne pouvant admettre qu'il eût rien à faire avec une personne venue chez Flaviana. La discrétion le retenait. Quant à Mélanie, pour qu'elle s'expliquât sur son agitation et sur l'intérêt de la visite, il fallait qu'elle avouât être au courant d'une foule de choses dont la confidence ne lui avait pas été faite. Mais quel imbroglio échapperait à la divination de sa curiosité? Comme le grand naturaliste Cuvier, qui reconstituait, sur un fragment de squelette, un animal antédiluvien, la grosse femme de charge eût reconstitué le plus compliqué des romans sur un bout de dialogue surpris, le moindre indice, un débris de lettre.

--«Venez, monsieur le docteur... Venez!... je vous en supplie!» répétait-elle.

--«Mon Dieu!...» s'exclama la voix faible de Bertile... «Est-ce donc lui?... Est-ce notre petit François?...»

La seule supposition fit bondir Raymond hors de la chambre. La grosse Mélanie, déplaçant plus d'air que jamais, se hâta derrière lui, pour ne rien perdre de ce qui allait se passer. Ils ne virent pas Bertile, soulevée tout à coup sur son lit par une force inattendue. Une joie immense galvanisait la petite. Ses nerfs surexcités oublièrent l'accablement, l'immense faiblesse. Elle glissa ses pieds à terre. Un instant, surprise de les voir tellement amincis, avec de si longs doigts, que les os fins dessinaient jusqu'au cou-de-pied, elle s'arrêta, et les larmes lui montèrent aux yeux. Elle aussi, à cette minute, entendit une voix en elle-même:

«Ils ne danseront plus.»

Mais aussitôt un sourire, un détachement très doux:

--«Si l'enfant est là, qu'est-ce que ça fait?»

Vite, elle cacha dans des babouches les petons maigres, secoua la tête--avec encore de l'espièglerie--pour sécher ses paupières, puis, étant parvenue à passer un peignoir, elle se dirigea, en s'appuyant aux meubles, aux murs, du côté de l'appartement où se confondaient des paroles, des exclamations, et,--crut-elle,--les cris de joie d'un tout petit.

Dans la salle à manger, où Mélanie conduisit Delchaume, sous la lumière tamisée de rose de la suspension électrique, le jeune docteur ne vit tout d'abord que le large dos de Pageant.

Le bonhomme avait posé sur la table un ballot de paperasses--les documents qu'il était allé chercher rue du Général-Foy. Maintenant il se baissait, comme pour ramasser quelque chose--sans doute des feuillets échappés. Telle fut, en un éclair, l'impression de Delchaume, dont le cœur défaillit de désappointement, tandis qu'à ses yeux s'offrait, adverse à toute illusion, la carrure ample et gauche.