Chacune son Rêve

Part 17

Chapter 173,699 wordsPublic domain

Une perception confuse de ce qu'elle n'avait jamais connu, jamais éprouvé, les beaux mouvements désintéressés de l'âme humaine, pénétra en elle à travers l'étonnement, à travers la peur et l'espoir, à travers sa mortelle faiblesse et son éperdu désir de vivre. Des larmes vinrent à ses yeux, mirent une clarté céleste et tremblante sur les opaques prunelles en grumeaux de cirage. Quelque chose de splendide se refléta dans cette double goutte d'eau, suspendue entre les paupières fripées. Les mains se joignirent. Les mains rugueuses, dont nul savonnage n'arrivait à blanchir les mille petites rides noires,--les mains sèches, terreur de Titine et de Totor. Un son pénible sortit, raclant la gorge douloureuse:

--«C'est donc vrai qu'on ne va pas me laisser mourir?...» Et, sur leur affectueuse protestation:--«Je ne vaux pas cher, pourtant. On ne me déteste donc pas, vous tous?... A quoi est-ce que je sers dans ce monde?

--Vous êtes mère,» dit Flaviana. «Vous élevez vos chers petits pour être des braves gens.

--Je n'aime qu'eux deux. J'ai fait du mal...»

On l'interrompit.

--«Vous allez faire un grand bien,» dit doucement Delchaume.

--«Moi!...» (Un éclair de redressement.)--«Du bien?... un grand bien?... de quelle façon?...»

Delchaume se pencha vers elle, lui parla avec une bonté, une autorité cordiale, dont Flaviana eut la surprise. Elle ne l'avait jamais vu dans son rôle de guérisseur moral auprès des êtres à l'âme disgraciée, infirme. Toujours, devant elle et devant Bertile, Raymond s'était montré l'homme à la pensée agile, à l'esprit vigoureux, dédaigneux des petitesses, des détails, et dont le cœur blessé gardait une incrédulité au bonheur. Ici, voici qu'il devenait, pour l'œuvre efficace, celui qui se simplifie, s'incline, s'oublie, qui se clarifie, pour ainsi dire. Sa voix même prenait une glissante douceur, s'insinuait comme un baume, suggestionnait, persuadait. Et son beau profil, ciselé contre la lumière d'une lampe, s'imprégnait de mâle et secourable grâce. A ce moment-là, Flaviana sentit qu'elle l'aimait.

--«Vous ne savez pas,» disait-il à Célestine Pageant,--non sans la gaieté puérile nécessaire aux malades comme aux enfants.--«Vous ne savez pas... C'est moi qui vous devrai beaucoup de reconnaissance d'avoir guéri. Car votre guérison ne fait plus de doute. Vous avez été une malade docile. Vous m'avez laissé faire. Et, grâce à vous, s'affirme le succès éclatant d'une méthode nouvelle, contre toute une catégorie de terribles maladies infectieuses. Parce que vous aurez guéri, des milliers de gens guériront. D'abord, on leur racontera votre miracle, à vous... Un vrai miracle... oui. On vous a tirée de loin. Le brave papa Pageant vous le dira. Ça donnera aux désespérés la confiance, la foi en la vie, sans laquelle le plus savant docteur ne peut rien. Les médecins aussi auront la foi. Ils oseront faire ce qu'il faut. Alors... comprenez-vous maintenant? Voyez-vous tout le bien que vous aurez fait?

--Ça sera vous, docteur,» dit rauquement la malade.

Mais ses yeux rayonnaient. Un sourire qu'on ne lui connaissait pas la transfigura. Elle se sentait nécessaire--plus que nécessaire, précieuse. Son corps peu attrayant, et l'âme revêche qu'il abritait, prenaient soudain une dignité dont elle était salutairement émue. Sa vie infime de mégère querelleuse importait donc?... Ça n'était pas des mômeries, des grimaces, cette sollicitude de tous, contre laquelle son mauvais esprit s'insurgeait tout à l'heure. Elle murmura:

--«Y a de bonnes gens, tout de même.»

Puis, ne sachant comment marquer la transformation qui s'opérait en elle, tout à coup, elle trouva ceci. S'adressant à Flaviana, elle dit, avec un tremblement qui n'était pas celui de la fièvre:

--«Madame, comment va notre pauvre petite Berthe?... J'ai pensé à elle quand j'ai cru mourir, l'autre nuit... J'ai du regret...» Une suffocation l'arrêta, et elle reprit dans un souffle:--«Voudrez-vous bien... dites... lui demander qu'elle me pardonne?...»

Gentiment, avec d'apaisantes paroles, on la fit taire.

--«Laissons... Il faut qu'elle repose,» commanda le médecin.

La lumière fut baissée. L'infirmière demeura. Mais, dans la pièce voisine, Pageant ayant vu que le docteur retenait leur visiteuse pour lui parler à mi-voix, s'éclipsa, par discrétion. Le brave frotteur balbutia quelques mots:--«Une commission chez le pharmacien...»

Alors ce fut là, dans cette humble salle à manger d'ouvriers, à la clarté médiocre d'une lampe à pétrole coiffée de son abat-jour en papier, que la splendide danseuse, l'étoile admirée de l'Europe, la fée légère des pays de mirage, celle à qui les souverains baisaient le bout des doigts, mit sa main dans la main du maître de son cœur, sans s'inquiéter si celle-ci ne gardait pas la menace de la mort, qu'elle venait de combattre.

Mais la révélation de leur tendresse immense fut voilée de mélancolie,--non pas à cause de l'heure, ni du décor, ni des mortelles embûches. Ce qui était en eux ignore l'anxiété des veilles lugubres, la misère des choses, et ne croit qu'aux espoirs sans fin. S'ils parlèrent avec tristesse du plus merveilleux bonheur qui soit au monde, ce fut à cause de l'enfant,--de LEUR enfant--de ce petit être, à la fois un petit prince Serge et un petit François Delchaume, et surtout si fortement, si miraculeusement, l'enfant de leur amour, bien qu'il ne fût pas né de leur amour. Le retrouveraient-ils? Toute perspective enchantée leur était interdite tant que cette inquiétude, plus morne qu'un deuil, habiterait leur cœur.

Flaviana raconta l'aventure de sa journée. Que de commentaires, de raisonnements, de résolutions, de plans de campagne! Lorsque, enfin, la jeune femme sortit, laissant son ami à sa lutte contre le mal infectieux dont il ne se croyait pas définitivement vainqueur, la nuit s'avançait.

Dans la petite cour moisie, Flaviana crut voir glisser une ombre plus noire que les ténèbres, et elle eut un sursaut de frayeur. Mais, aussitôt, elle devina.

--«Mon pauvre Pageant, vous attendiez, là!... Mais il fait glacial!...

--Oh! j'étais trop heureux, madame!... Je vais maintenant vous chercher une voiture. Il y en a toujours, à côté, à la gare. Et, si vous permettez, je monterai à côté du cocher, pour être sûr qu'il ne vous arrive rien.»

Dans l'appartement de l'étoile, la bonne Mélanie veillait.

--«Ne m'approchez pas,» dit prudemment sa maîtresse. «Je viens de chez une malade. Vite... un bain... du linge. Et tout ce que j'ai sur moi... à l'étuve!... Vous tirerez parti pour vous de ce qu'on n'aura pas trop abîmé.

--Quel dommage! Madame sait qu'elle porte sa robe d'intérieur toute neuve... si jolie... un vrai souffle!... il n'en reviendra rien.

--Ah! Mélanie, que c'est peu de chose! Mademoiselle ne s'est pas réveillée?... Voyez donc.»

La grosse personne s'en alla sur la pointe des pieds, qui ne ressemblait guère aux pointes de la Reine des Elfes, mais qu'on n'entendait pourtant guère sur les tapis épais. Elle revint bientôt à la salle de bains, où Flaviana disparaissait jusqu'aux épaules, dans une eau qu'un produit antiseptique parfumé rendait d'une opacité laiteuse. Même, par surcroît de précaution, la danseuse y dénouait sa chevelure noire, assez courte, mais épaisse et naturellement bouclée.

--«Mademoiselle Bertile doit dormir à poings fermés. Rien ne bouge dans sa chambre, et il n'y a pas un fil de lumière sous la porte.

--Tant mieux.

--Mademoiselle m'a dit de prévenir Madame qu'elle lui a laissé un mot, à cause d'un coup de téléphone qu'elle a reçu.»

La figure brune, dans l'eau opaline, entre les nerveuses mèches qui se tordaient dans l'humidité, comme des sarments au feu, s'étonna.

--«Un coup de téléphone... Tiens!... A quelle heure?

--Il n'était pas neuf heures. Madame venait de partir.

--Qu'est-ce que c'était?

--Je ne sais pas,» dit la femme de charge.

Et sa face de lune bienveillante se renfrogna un peu. Curieuse à proportion de son dévouement, Mélanie ne concevait pas que ses jeunes maîtresses eussent à lui cacher quelque chose. Elle ajouta froidement:

--«Mademoiselle ne m'a rien dit. Le téléphone était resté près d'elle depuis ce matin, parce qu'elle avait attendu toute la journée une communication de Madame.

--Et elle m'a laissé un mot?

--Oui... sous enveloppe,» souligna la brave femme qui se fût si volontiers chargée d'une commission verbale.

--«Allez me le chercher.»

Le chiffon de papier, vite ouvert, vite lu, produisit sur Flaviana un effet galvanique.

--«Mélanie, mon peignoir!...» s'écria-t-elle, dressant hors de l'eau, derrière le rempart de linge aussitôt tendu, son corps effilé, noble de lignes, lisse et chaudement pâle comme un marbre grec.

A peine vêtue, par-dessus sa chemise, d'un neigeux vêtement d'intérieur, linon et dentelles, les pieds nus dans ses pantoufles de satin blanc, (car Flaviana, chez elle ou dehors, ne portait que du noir ou du blanc), la danseuse s'élança chez Bertile.

Derrière elle, Mélanie repêcha, sur le lac irisé que contenait la baignoire, le billet qui y flottait, à demi submergé, comme un radeau en détresse. Il contenait si peu de mots, qu'un œil, même moins aiguisé, les eût saisis sans le faire exprès:

«_Flaviana chérie_,

«_Je ne dors vas. Viens, à quelque heure que tu rentres._

«_Ta sœurette Bertile, qui t'adore._»

«Je ne dors pas. Elle dit cela, mais le sommeil aura été le plus fort,» pensait l'étoile. Aussi fût-ce avec une silencieuse douceur qu'elle poussa la porte de la chambre. Du dedans, l'électricité jaillit. Une voix faible et frémissante s'écria:

--«Ah! enfin!... enfin!... Viens vite, chérie!... Si tu savais!...

--Quoi donc?... Mais quoi donc? Qu'est-ce qui t'agite ainsi, petite mignonne?...» demandait l'aînée, presque avec effroi.

Tendrement, elle se prêtait à l'étreinte affolée des bras si frêles, tandis que la tête blonde s'abattait contre elle, en un geste à la fois câlin et désespéré.

--«Flaviana... Est-ce vrai que tu as un enfant?...»

Ce fut au tour de la jeune femme de trembler d'émotion. Et toutes deux se serraient l'une contre l'autre, éperdument.

--«C'est vrai. Je voulais te le dire ce soir même.

--Tu es inquiète de lui?

--Dieu!...»

L'anxiété du cri bouleversa Bertile, qui jeta, tout d'une haleine:

--«Rassure-toi... On veille sur lui. Des amis le suivent.

--Des amis?... Lesquels?... Mais que sais-tu?... Comment?... Oh! ma petite Bertile!... ma petite Bertile!...»

La fillette raconta. On avait téléphoné.

--«Mais qui?...

--Un inconnu... un homme. Il n'a pas voulu se nommer. Mais il m'a assuré que tu le reconnaîtrais, que tu le croirais... à certains signes.

--Alors... voyons... dis! Dis vite, dis tout... exactement... comme tu as entendu.

--Le timbre du téléphone a résonné. J'ai pensé que c'était toi... ou... le docteur. Je me sentais si seule. J'attendais... je ne sais quoi... Pardon...»

Un petit sanglot, vite retenu... Une caresse de Flaviana,--une caresse un peu distraite peut-être, toute l'âme de la mère tendue vers l'autre... vers l'absent, dont elle allait entendre parler.

Or, voici ce que Bertile lui répéta: Le mystérieux correspondant, d'abord, avait demandé Flaviana. Puis, apprenant l'impossibilité de lui parler, il avait dit:

--«Qui que vous soyez, écoutez et transmettez-lui mon message. Une jeune fille, avec la douce voix que vous avez, ne peut lui vouloir du mal. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Je téléphone d'une petite ville de la vallée du Rhône, où je passe la nuit avec mes compagnons, et avec l'enfant vers qui Flaviana tendait tout à l'heure, à travers la grille du Vieux-Moutier, des bras qui ne pouvaient être que ceux d'une mère. Elle ne me connaît pas, mais je l'ai reconnue, moi. Car je ne suis qu'en apparence un valet de pied, tel que j'en avais l'air, sur le siège de l'auto, à côté de l'homme redoutable. A travers la nuit, par une ruse que je ne pourrai sans doute renouveler de si tôt, je jette une parole rassurante à celle qui fut la femme de Dimitri Omiroff. Je réponds de son fils. Et Katerine est avec moi pour le protéger. Encore un mot: que notre silence ne l'effraie pas, même s'il dure. La plus grande imprudence serait de lui ramener tout de suite l'enfant.»

Bertile ajouta:

--«C'est à peu près, mot pour mot, ce que j'ai pu saisir. La voix s'est tue brusquement, comme suspendue par une impérieuse prudence. Il n'y a qu'une chose... importante sans doute... que je ne retrouve pas... Le nom de famille de cette Katerine. Je ne l'avais pas distingué nettement.

--N'était-ce pas Risslaya?... Katerine Risslaya?

--Il me semble... Mais... chérie... tu es si pâle! Parle-moi. Que penses-tu?...

--Je pense, ma Bertile, que c'est trop beau. J'ai peur de croire. Et cependant... Katerine m'a dit de ne pas douter d'elle si je ne la retrouvais plus. Elle a dû partir avec cette voiture, avec ces gens... trouver un stratagème. Et il y avait, sur le siège, un autre homme...»

Parlant à mi-voix, comme à elle-même, rapprochant les indices, supputant les chances, Flaviana n'osait s'avouer trop de confiance, tandis qu'en secret son cœur palpitait d'un irrésistible espoir.

La main fluette de Bertile se posa sur la sienne, si timidement, si tendrement, que, malgré la préoccupation unique, intense, la mère s'oublia dans un profond élan vers cette douce petite.

--«Chère mignonne, tu as le droit de tout savoir. Je n'ai pas de secret pour toi. Mais dans quel tourbillon la vie m'a prise! Demain... Ou plutôt: ce matin, dans quelques heures, quand tu te réveilleras, je te dirai...

--Pourquoi pas tout de suite?

--Tu es trop fatiguée. Tu as déjà veillé pour m'attendre...

--Dormiras-tu, toi, Flaviana?... Ah! tu n'oses pas l'affirmer. Eh bien, moi non plus. Restons ensemble. Et dis-moi tout, de ta tristesse... et de ton bonheur.»

Flaviana raconta tout.

Quand elle eut terminé, quand elle se pencha pour donner un baiser à Bertile, qui promettait, secouée par mille émotions, d'essayer toutefois de dormir, Flaviana entendit à son oreille un chuchotement.

--«Mon étoile chérie,» murmurait la petite danseuse, «je partirai donc tranquille. Tes deux amours vaudront mieux que ma pauvre tendresse. Et je n'en suis pas jalouse!... Seulement... dis... tu ne m'oublieras pas!...»

XII

PLUS RAPIDE QUE LE RAPIDE

--«_Why, t'is not awfully jolly... What do you think?_[2]»

[2] «Vraiment, ce n'est pas d'une gaieté folle... Qu'en pensez-vous?»

Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue maternelle, la sachant familière à Boris Omiroff.

Ce qui n'était pas «d'une gaieté folle»--ou, traduction littérale: «pas terriblement joyeux»--c'était le paysage fuyant de part et d'autre du wagon-salon réservé au prince.

Le rapide transsibérien, ayant dépassé Omsk, filait à une vitesse vertigineuse, suivant une ligne qu'on eût dit le diamètre d'une circonférence d'eau congelée. Tellement unie était la plaine immense, sous son tapis de neige, que les légers accidents de terrain semblaient à peine de petites vagues figées. Tristesse plus poignante que la tristesse du désert, car la lumière, qui joue sur l'or des sables, qui l'anime de reflets et de mirages, ne resplendissait pas sous la lourde coupole grise de ce ciel boréal. Bien qu'on approchât de midi, rien ne laissait deviner la présence du soleil derrière cette voûte immobile de plomb et d'étain, où roulaient, comme prisonnières, des vapeurs fumeuses et rouillées. Tristesse plus oppressante que celle de la mer, car les flots vivent, dans leur perpétuel mouvement. Ici, les voyageurs du transsibérien pouvaient se croire les visionnaires effarés d'une planète morte. Certains paysages lunaires doivent ressembler à ces steppes hibernales.

Et Frederick de Hawksbury répéta qu'il ne trouvait pas ce spectacle «terriblement joyeux».

--«Vous êtes difficile, mon cher adversaire,» dit Omiroff. «Moi, j'estime l'existence admirable. Elle me rapproche à toute minute d'une fiancée que j'adore. Et mes idées ne seraient pas plus souriantes si ce train où nous sommes traversait une vallée fleurie, sous un soleil radieux. D'où vous vient cette humeur morose? N'avez-vous pas pris tout à l'heure, comme je l'ai fait, une bonne douche glacée. Rien ne vous dispose aussi allégrement, et l'on ne se doute plus qu'il fait vingt-cinq degrés de froid dehors.»

Hawksbury, enfoncé dans un moelleux fauteuil tournant, les jambes allongées, les coudes calés aux deux bras du meuble, et les bouts des doigts juxtaposés suivant son habitude, considéra le prince, qui allait et venait, fumant une cigarette.

Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obéir à Flaviana, il étudiait le personnage. Et, de plus en plus, sous les dehors du grand seigneur fantasque, intrépide, aventureux, joyeux vivant, bon garçon, en apparence ouvert à la généreuse civilisation moderne, il retrouvait le barbare, le féodal, l'être d'égoïsme, de tyrannie, de brutalité, dont le type subsiste héréditairement là où il est conservé, préservé, maintenu par le régime autoritaire.

Pourquoi l'homme évoluerait-il quand le milieu, demeurant immuable, ne l'y contraint pas? Cette contrainte, qui ne se produit point en Russie par une évolution normale, a peu de chances de s'établir par le terrorisme révolutionnaire. La violence, généralement, appelle la violence. L'action suscite la réaction. Cependant c'est pour faire franchir au moyen âge, attardé dans l'âme slave, les étapes le séparant du vingtième siècle, que les intellectuels opprimés précipitent les temps à coups de bombes.

Quels abîmes creusent entre les hommes les siècles qu'ils ne vivent pas tous également vite!... Être des sauvages ensemble, c'est un élément de bonheur, plus certain que d'être les sociétés millénaires, où se coudoient des individus de tous les cycles historiques, où des âmes ténébreuses de l'âge de pierre, des âmes nomades des époques pastorales, des âmes crédules des temps mystiques, des âmes de guerriers, d'esclaves, de chevaliers, de moines, de courtisans, de démagogues, doivent s'enfermer dans le plus récent idéal, créé d'après la plus récente formule d'une avant-garde de l'esprit humain.

Il y avait certainement trois à quatre cents ans de distance entre le membre de la Chambre des Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous deux se tenaient dans un élégant salon, qu'emportait à près de cent kilomètres à l'heure une machine lancée par le dernier miracle de la science sur deux lignes d'acier allant de Moscou à Vladivostock. Mais ce prodige moderne, en égalisant leurs gestes, leur façon de vivre, n'égalisait ni leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois, ils se marquaient l'un à l'autre la plus parfaite courtoisie. Leur duel, n'ayant été provoqué par aucune offense grave, ne pouvait les brouiller, bien que Boris se plaignît encore plaisamment de souffrir de l'épaule. Et leur destinée semblait être de devenir cousins par alliance, Boris devant épouser lady Maud.

--«Puisque vous allez au-devant d'elle, je vous accompagne,» avait proposé Hawksbury, après avoir accepté l'hospitalité du prince dans le formidable château des Omiroff, en Petite-Russie.

Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de dix jours jusqu'à Irkoutsk n'eût été qu'une randonnée en traîneau sur les domaines du prince.

Frédéric se disait: «Peut-être obtiendrai-je enfin ce qu'espère Flaviana.» Car il s'était heurté au mutisme de Boris, à une résolution de ne rien reconnaître, de ne rien comprendre. Il s'y heurtait toujours. Mais une autre pensée occupait l'Anglais, grandissait chaque jour, plus dominatrice, dans son esprit: «Je dois dessiller les yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit folle, elle ne persistera pas à épouser un tel homme, un être sans scrupules, sans véritable honneur.»

D'après les dépêches échangées, les voyageurs rencontreraient à Irkoutsk la duchesse de Carington et sa fille. Trois jours de voyage les séparaient encore de cette ville. A mesure qu'on s'en rapprochait, la délicieuse figure de Maud s'évoquait plus souvent, avec une réalité plus vivante, dans la pensée de lord Hawksbury. A l'imaginer telle qu'elle était, délicate, fière, farouchement virginale, très affinée de principes, et, malgré tout, si indépendante, et d'une telle générosité d'esprit et de cœur, Hawksbury trouvait de plus en plus intolérable l'idée de son mariage avec Boris.

A se préoccuper de Maud, fiancée, de Flaviana, mère, d'étranges interpositions de sentiments se produisaient chez Frederick. Pour laquelle des deux, maintenant, éprouvait-il une anxiété plus troublante? Quel genre d'émotion le secouait soudain lorsque la brune figure, gravement passionnée, s'effaçait par instants derrière la splendeur dorée de l'auréole blonde, lorsque le sourire hautain, capricieux, puéril, mais si captivant, de l'enfant gâtée, se substituait au sourire lent, profond, magiquement triste, de la divine danseuse? L'Anglais, devant l'énigmatique Fée des Elfes, songeait en soupirant qu'il possédait la clef de l'énigme, et il la voyait pressant dans ses bras un petit enfant. Rivaliser?... Impossible!... Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggérait plus la frénétique envie. Mais la petite bouche railleuse et mutine de Maud le faisait songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et alors la piqûre d'une singulière jalousie lui perçait les moelles, éperonnait son aversion pour le Russe jusqu'à la haine, jusqu'à la rage. Quand celui-ci eut énoncé sa profession de foi joyeuse dans la vie,--ou plutôt dans les voluptés de la vie,--lord Hawksbury lui dit à brûle-pourpoint:

--«Je ne conçois pas qu'un être de jouissance et d'insouciance tel que vous ne saisisse pas l'occasion de se débarrasser à jamais d'une obsession pénible, d'une menace constante, persiste à traîner jusque dans sa vie d'homme marié le poids d'une action abominable, et bien plus dangereuse qu'abominable.»

A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni colère, ni surprise. Il eut plutôt le mouvement de quelqu'un à l'oreille de qui résonne tout à coup un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en va-et-vient à travers le wagon-salon, il se planta, l'air un peu ironique, devant son interlocuteur.

--«Tiens!» s'écria-t-il, «vous ne m'aviez plus reparlé de ça depuis Moscou.

--Vous refusiez de m'écouter.

--Je n'aurais pas eu cette impolitesse.

--Vous ne me répondiez pas. Cela revient au même.

--Je vous demande pardon.

--Auriez-vous réfléchi, prince?

--J'ai réfléchi à ceci: c'est que, malgré ce qu'il y a de peu aimable pour moi dans vos suppositions, l'estime que j'ai pour vous, pour le cousin germain de ma future femme, doit m'engager à en tenir compte.

--Cela veut dire?...

--Qu'au lieu de m'enfermer dans un silence dédaigneux, je vous donnerai une explication... loyale.

--Loyale?

--En doutez-vous, Hawksbury?» dit Boris, sans mauvaise humeur. Et il ajouta d'un ton léger:--«Vous ne voulez pas que nous nous servions encore mutuellement de cible? Ce serait ridicule, mon cher.

--Voyons votre explication.

--Écoutez... si nous buvions d'abord une coupe de champagne,» proposa le prince, appuyant un doigt sur la sonnerie électrique. «Le perpétuel reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller le cœur.

--Du champagne à onze heures du matin, et à jeun!» s'écria l'Anglais.

--«Préférez-vous un cocktail. J'ai avec moi un garçon qui les compose à miracle.

--Vous avez donc tout avec vous?... Vous n'avez pourtant pas emporté votre château de l'Ukraine dans ce diable de train?

--Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire, jamais je n'ai voyagé moins confortablement. Seulement, pour les cocktails... Vous savez, ce domestique, Sémène, qui m'a rejoint à Moscou?... il a une recette!... Vous m'en direz des nouvelles.

--Va pour le cocktail,» dit Frederick, dont l'idée n'était que d'entendre au plus tôt ce que Boris avait promis de lui révéler.

Justement, ce fut Sémène qui répondit au coup de sonnette du maître,--le Sémène qu'Omiroff avait donné pour second à Flatcheff, le Sémène qui glissait des avertissements dans les chaussures de Katerine Risslaya, le Sémène qui avait joué un rôle dans l'Allée des Tombeaux.