Part 16
--«Une vraie Française!» prononça-t-il. «Dans le cœur d'une femme française, l'amour maternel est un maître qui subordonne tout à lui. Vous êtes mère, Flaviana, je ne le savais pas. L'homme que vous épouserez vous devra sans doute à votre enfant. Est-ce que je me trompe?
--Vous ne vous trompez pas, mon ami.
--Que n'ai-je rencontré ce petit-là sur ma route!» soupira Hawksbury, avec une grâce sentimentale qu'on n'eût guère attendue de lui. «Je lui aurais dit volontiers: «_My little fellow, give me only the second best place in your mother's beautiful heart, and I shall be too happy._[1]»
[1] «Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde meilleure place dans l'admirable cœur de ta mère, et je serai trop heureux.»
Ce fut d'une si imprévue délicatesse, l'évocation du petit être, d'un charme si émouvant pour Flaviana, qu'elle pleura.
Lord Hawksbury répéta encore, en la regardant comme s'il la voyait sous un aspect tout nouveau:
--«Ainsi, vous êtes mère... vous êtes mère...»
Ce fait, dont il avait peine à se convaincre, semblait transformer ses sentiments. L'amour n'était pas moindre. La résignation devenait plus acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait pas en elle cette âme de passion merveilleuse, qu'il croyait entrevoir, et qu'il ne pouvait sans frénésie se représenter versant son ivresse divine à un autre homme.
Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors de glace, s'était incendié l'imagination à désirer en la danseuse la créature de volupté, d'orgueil, de mystère, que l'art substituait à la femme. Le regard qu'en scène elle fixait avec un si brûlant appel sur des yeux invisibles, le sourire qu'elle offrait éperdument à quelque idéal baiser, c'était cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il découvrait que, non seulement il ne posséderait pas ce regard, ce sourire, mais que nul ne les posséderait jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri avait emportée dans un rêve sans égal, loin du théâtre, loin du monde, loin de la vie, ne ressusciterait pas.
--«Vous êtes mère... vous êtes mère...» murmurait celui qui rêva, lui aussi, un rêve pareil, de surhumaine extase.
Et le sens profond de ces trois mots coulait en lui comme une onde désillusionnante, mais apaisante. Désormais, alors même qu'il la verrait bondir, ailée, énigmatique, étourdissante, avec une fièvre enivrée sur sa pâleur splendide, il reconnaîtrait le signe de douleur, le geste des bras ouverts, le cri du sein gonflé, cette mère appelant son petit, cette fière créature prête à baiser les mains d'un Omiroff s'il lui apportait son enfant.
--«Madame,» dit Hawksbury, «vous avez bien fait de venir à moi. Je serai tellement heureux de vous servir!
--Même après ce que je vous ai confié?
--Je vous suis reconnaissant de votre franchise.
--Vous l'aurez tout entière. Je vous nommerai...
--Ne nommez personne.
--Cependant...»
Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait pressée d'achever.
--«Pensez-vous que je n'aie pas deviné déjà, Flaviana?
--Comment?
--Sans doute. Raymond Delchaume est l'homme de votre destinée. Il sera le père adoptif de votre enfant. Les circonstances... je les ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit un jour que vous aimiez cet homme. J'ai été férocement jaloux de lui. Je voudrais encore être à sa place. Et pourtant...»
Il hocha la tête, et se tut.
--«Vous avez un très noble cœur, Frédéric de Hawksbury. Il n'y a pas d'homme aussi généreux que vous.»
L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le salon. Brusquement, il s'écria, d'un ton tout à fait changé:
--«Oui... je veux bien partir demain pour la Russie, courir après Omiroff, le rattraper... en route ou là-bas. Voyager m'est facile... je suis libre. Donner une leçon à ce gaillard-là... je ne demande pas mieux. Je l'ai déjà fait, je suis prêt à recommencer. Mais, diable! n'exigez pas que je travaille à faciliter son mariage avec ma cousine Maud.
--Si elle l'aime...» hasarda Flaviana.
--«Elle ne l'aimerait pas, connaissant le bandit qu'il est. Votre révélation...
--L'orgueil et l'ambition poussent à des crimes les êtres effrénés tels que lui. Mais, s'il me rend mon fils, il aura tout effacé. Tranquille héritier des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu autoritaire, un peu emporté, voilà tout, tel que beaucoup de sa race. Son alliance peut flatter la fierté d'une femme, même de la fille du duc de Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas malheureuse. Comment saurait-elle?... Pourquoi?...»
Hawksbury eut un âpre sourire. Et son refrain de tout à l'heure revint à mi-voix, non cette fois sans un secret reproche:
--«Comme vous êtes mère!...» Et il expliqua: «Vous, si souverainement bonne, vous décréteriez le malheur d'une fille charmante, pour retrouver votre enfant. Je tâcherai qu'on vous le rende. Mais pas à ce prix.»
Sa voix s'affirma, d'une gravité singulière. Il dit encore:
--«Vous ne savez pas ce que c'est que lady Maud Carington. Si je ne vous avais pas rencontrée, j'aurais cru impossible à une femme de surpasser tant de noblesse dans la grâce, et surtout tant de loyauté.»
Il se tut, rêveur. Et, telle fut sa profonde distraction, pendant une minute, qu'il ne vit pas Flaviana s'approcher de lui à le toucher. Mais il sentit sur son bras le contact d'une main légère, tandis qu'affectueusement des mots glissaient à son oreille:
--«Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce n'est pas pour Omiroff que doit fleurir un tel amour.»
XI
LE PRIX DE LA VIE
--«Comment!» s'écria Flaviana, entrant précipitamment, dès son retour, dans la chambre de Bertile, «tu n'as pas vu le docteur Delchaume?»
Un cri de joie, d'une joie aiguë jusqu'à la souffrance, aussitôt noyé dans un sanglot, lui répondit. L'étoile s'agenouilla près de la chaise longue, où Bertile cédait à une crise nerveuse.
--«Oh! j'ai été si inquiète!... O ma Flaviana, ma petite mère, ma sœur, ma chérie!... Toi, toi!... Enfin!... tu es donc là... Et il ne t'est rien arrivé de mal!...» balbutiait la petite entre le rire et les larmes.
--«Mais je t'avais fait prévenir... pauvre mignonne! Tu ne devais pas m'attendre, même pour dîner. Est-ce que le cocher n'a pas rapporté exactement?...
--Si... Tout cela, il l'a dit à Mélanie, à qui je l'ai fait répéter plus de vingt fois. Mais que veux-tu?... J'avais peur... Ça ne se commande pas. Songe... il était moins d'une heure, et maintenant il vient d'en sonner huit. Ah! vous n'êtes plus libre, ma belle étoile. Vous vous êtes donné une petite fille tyrannique, exigeante...»
Elle glissait son bras, si fluet, autour du cou de la danseuse. Sa petite figure, réduite à rien,--le nez pincé, la peau du front tendue et ivoirine, laissant transparaître la fine structure osseuse du crâne, les yeux fondus de fièvre,--exprimaient la plus tendre adoration. Beau sentiment exalté, par lequel cette âme pure, fragile, prête à se dissoudre, comme un flocon de nuée printanière au souffle de l'éternel espace, aurait communié un instant avec le grand secret frissonnant de la vie.
Mais aussitôt, Bertile prit plus sérieusement conscience de l'égoïsme dont elle s'accusait:
--«Flaviana chérie! tu dois être morte de fatigue... Et moi qui te retiens là!... Va... va vite... change-toi... mange quelque chose. Après, tu reviendras... Tu me raconteras de ta journée ce que j'en peux savoir.
--Tu peux tout savoir, mon petit ange... Les choses se sont précipitées... je n'ai pas eu le temps... Mais je te dirai... Chère petite!...»
Flaviana s'attardait, remontant les coussins sous le buste gracile, écartant les cheveux alourdis autour des tempes moites.
Comme elle s'était attachée à cette petite fille!... Quelle mélancolie, l'impuissance à la retenir dans ce monde! Énigme des existences éphémères,--de la fleur qui va s'ouvrir et que le pied foule, de l'oiselet qui tombe du nid dans la rosée glaciale, de l'enfant qui a deviné l'amour, et dont les yeux éblouis se ferment sous la pierre d'une tombe. «Serge... mon fils!...» soupira ce cœur de femme, effaré par le destin. Et, comme tout, à cette minute, la contractait d'appréhension, elle reprit tout haut:
--«Je ne comprends pas... non... je ne comprends pas que Raymond ne soit pas venu.
--C'est sans doute qu'il me trouve guérie,» supposa Bertile, qui, à cette appellation intime de «Raymond» venait de fermer nerveusement les yeux. Et, détournant la tête, elle se rejeta en arrière sur l'oreiller.
Ce n'était pas le moment d'expliquer à la fillette quels intérêts différents de sa santé resserraient le lien entre Delchaume et Flaviana, donnaient le même but à leurs pensées, la même palpitation à leurs cœurs.
Dans la salle à manger, où la danseuse s'assit pour un semblant de repas, rôdait une solitude accablante. Pourquoi n'était-il pas là, celui qui, assumant la paternité de son fils, lui apparaissait, par une étrange et délicieuse confusion de sentiments, un peu le père, en effet, de leur commun trésor? L'absence de Raymond Delchaume après le sacrifice, le dévouement révélés par Frédéric de Hawksbury, semblait plus intolérable à Flaviana. L'angoisse lui crispait la gorge, au point qu'elle renonçait même à boire la tasse de thé qu'elle s'était fait servir. Mais, soudain, la sonnerie électrique vibra.
Flaviana se dressa, fit trois pas, perçut une voix d'enfant, et, affolée, se jeta dans l'antichambre.
Mélanie venait d'ouvrir. Deux bambins étaient là. Hélas!... ni l'un ni l'autre ne ressemblait au sien. Mais, reconnaissant la femme qui les accompagnait, la danseuse eut un grand cri:
--«Nounou Favier!...
--Oui... moi, madame... Mais monsieur le docteur ne voulait pas... On devait préparer Madame pour ne pas qu'en me voyant... une fausse joie...
--Ah! vous ne le ramenez donc pas!...»
La paysanne secoua la tête, fondit en pleurs.
--«Allons... allons...» dit la voix, découragée mais si douce, de Flaviana. «Ne pleurez pas, ma pauvre nounou. Entrez un peu ici, tenez, dans la salle à manger. Vous veniez de la part du docteur. Qu'avez-vous à me dire?... Et qu'est-ce que ces deux petits?...
--Tu ne me reconnais pas, madame?» clama un moutard décidé. «Moi je te reconnais bien. C'est toi qu'as emmené ma sœur Berthe. Même qu'elle a de la veine de demeurer avec toi, dans un si chouette local.
--Où qu'y a des bonnes choses à manger, vrai!» flûta la gamine, se haussant sur la pointe des pieds, tandis que ses deux menottes sales s'agrippaient à la table, par-dessus la nappe blanche.
--«Donnez-leur les muffins, Mélanie,» commanda la maîtresse de maison. Et, se tournant à nouveau vers la nourrice:--«Ce sont les petits Pageant, les enfants de la fruitière... Mais qu'est-ce que vous en faites, ma pauvre nounou?»
Clémence Favier, un doigt sur ses lèvres, désigna les gosses. Ils n'entendraient rien, d'ailleurs, ayant déjà la bouche pleine, et les yeux fixés sur des friandises inconnues, qu'on allait peut-être leur donner.
--«Leur mère est au plus mal. Le docteur m'a fait venir pour que j'emmène les enfants à Claire-Source.» (Un soupir.) «Ah! ça me changera de mon chérubin! Mais ce qu'elle a, c'est très contagieux. Une angine infectieuse... Alors, monsieur le docteur s'excuse auprès de Madame...
--Comment!... c'est pour cette mauvaise femme?...
--Monsieur le docteur ne la quitte pas. Et il n'a même pas pu écrire une vraie lettre. Il a griffonné ça, en me chargeant d'expliquer à Madame...»
La danseuse saisit le papier,--un feuillet réglé à doubles lignes, en page d'écriture, sans doute arraché à un cahier de Totor, et en haut duquel s'étalait, en belle cursive moulée, un exercice sur la lettre f:
_Le fifre fanfaron finit fou fieffé._
Sous cet exergue incohérent, quelques lignes au crayon jaillissaient du plus profond de la profonde vie tumultueuse:
«_Flavienne bien-aimée_,
«_Tout mon cœur avec vous, avec l'enfant chéri, avec_ NOTRE _enfant. Mais dussé-je vous perdre l'un et l'autre, je ne puis quitter mon poste. Comprenez-moi... Je suis à cette heure le commandant sur la passerelle, l'aiguilleur qui, pour sauver un train bondé d'existences humaines, le dirige sur la voie où joue son enfant._
«_Je me débats contre un mal infectieux, abominable, avec ma nouvelle méthode, encore tâtonnante. Si je guéris un cas si grave, ce sont des milliers de gens, dans l'avenir, arrachés à la mort... Et je ne puis aller, fût-ce une minute, près de vous, de Bertile si faible... Je risquerais de vous porter la terrible contagion._
«_Mon Dieu!... Et où en êtes-vous? La police agit-elle? Si vous avez la moindre nouvelle, envoyez-la moi. Et que votre génie maternel vous soit en aide!..._»
«RAYMOND.»
A mesure que ces lignes pénétraient l'esprit de Flaviana, le noble visage de la jeune femme s'animait d'une flamme enthousiaste. Raymond lui demandait de la comprendre. Oui, elle le comprenait. Et plus encore: cet être qu'elle avait besoin d'admirer, de qui, un instant avant, elle doutait presque,--et avec quelle douleur!--lui était restitué, dans toute la magnifique énergie de son intelligence, de son caractère, de sa généreuse humanité. Elle ne l'eût pas souhaité plus grand.
--«Alors vous emmenez ces deux petits à Claire-Source?... dès ce soir?...» demanda-t-elle à Clémence Favier.
Claire-Source... quelle ingénieuse bonté encore d'y recueillir ces deux pauvres mioches!
--«Nous prenons le train de neuf heures, madame. Nous n'avons que le temps.»
Elle les expédia, avec l'ordre à Mélanie d'empaqueter, en hâte, tout ce que les armoires contenaient de pâtisseries, fruits confits, marrons glacés, et de descendre cette cargaison dans le fiacre qui les attendait. Puis, appelant la seconde femme de chambre:
--«Vite... une robe, un manteau, une écharpe...
--Madame va ressortir?...
--Oui.
--Madame ne danse pas ce soir.
--Non... C'est-à-dire... Je ne devais pas... mais on vient de m'appeler d'urgence... L'affiche a été changée au dernier moment.
--Oh! Madame qui est si fatiguée!... Madame n'a pas mangé...
--Ça ne fait rien, ça ne fait rien... Vite!...»
Un bond jusqu'à la chambre de Bertile.
--«Ma chérie, nous devons renoncer à notre bonne causerie pour ce soir... Figure-toi... Une indisposition d'Ermellina. On donne le _Ballet des Elfes_. Je n'ai que le temps de courir...»
Elle s'enfuit, sans trop regarder le doux petit visage, où chaque ombre de mélancolie accentuait une ombre plus mystérieuse, plus solennelle, descendue récemment sur le front puéril, sur les joues minces, dans les yeux lointains, et qui ne s'en allait plus. Dur de mentir à cette chère petite âme. Toutefois il le fallait bien.
Rue du Rocher, Flaviana trouva les volets clos à la fruiterie. Mais elle savait le chemin du logement. Par le couloir sordide, elle gagna la cour,--ou plutôt le fond de puits, écrasé par l'immense mur aveugle de la maison neuve. De fades odeurs flottaient dans l'humidité froide. Un papillon de gaz tremblotait au fond, faisant palpiter des ombres sinistres dans la cage moisie de l'escalier.
Flaviana monta un étage.
Elle trouva la porte ouverte, sur le palier aux carreaux déteints. Une voisine venait d'entrer, portant un bol de soupe chaude à Victor Pageant, qui ne voulait pas descendre chez le marchand de vins. Cette voisine s'effaça devant la belle visiteuse. C'était une brave femme quelconque, qui pénétrait, sans crainte, dans ce logis où sévissait un mal contagieux. Elle accomplissait simplement sa cordiale action, sans se croire héroïque le moins du monde, comme font les pauvres gens, toujours prêts à s'entr'aider. «Les microbes!...» Elle haussait les épaules. «Ah! ben, si ça devait empêcher de donner un coup de main à quelqu'un dans la peine!... Y en a toujours eu, des microbes, avant que les savants _ils s'en soyent_ doutés. On n'en mourait ni plus ni moins... On était même plus solide. _Alors?_...
--«Père Pageant, v'là du beau monde, pour voir vot' dame,» chuchota cette obligeante personne, qui revint vers l'intérieur. Car son obligeance s'alliait fort bien avec un brin de curiosité.
Flaviana, sans s'arrêter aux exclamations du bonhomme, marcha droit à la chambre de la malade.
La fenêtre ouverte, un feu clair de bois dans la cheminée, y assainissaient presque l'atmosphère. On avait enlevé les vieux meubles, encrassés, vermoulus, tiré le lit au milieu, accroché des rideaux en percale blanche. Une infirmière, dans sa blouse de toile, qui se tenait là, devait avoir fait ce miracle de transformer le taudis en une chambre nette de maison de santé. Il avait bien fallu,--devant l'obstination de Pageant et de sa femme, qui eussent préféré mourir tout de suite, que de laisser transporter l'un deux à l'hôpital. Une forme haute se dressa, plus haute semblait-il, dans la longue blouse de toile bise. Et il y eut un cri sourd.
--«Flavienne!... ne restez pas! je vous en supplie... A quoi peut servir cette folle imprudence?
--A vous persuader que désormais votre danger sera aussi le mien, Raymond.»
Un regard seulement répondit. Quel regard!... Mais le jeune docteur dit encore, d'une voix étouffée, frémissante d'émotion:
--«Maintenant que j'en suis sûr... Maintenant que vous m'avez donné cette force divine... retirez-vous, chère... chère...»
Il n'osait achever.
--«Non, mon ami. Je pense comme la pauvre voisine qui vient d'apporter le souper de Pageant: un microbe là où il faut agir, c'est une balle là où il faut se battre. Un soldat ne doit pas y penser.
--Qu'avez-vous donc à faire ici, ma vaillante aimée?
--Quelque chose, sûrement... Et je vais le savoir.»
Flaviana, sur l'oreiller du lit, voyait se soulever des épaules osseuses revêtues d'une camisole, et une tête qu'elle eut peine à reconnaître. La figure de Célestine Pageant, brûlée de fièvre, était d'une rougeur intense. Sa maigre chevelure, d'un noir huileux, où couraient des fils gris, ramenée en arrière et réunie en une natte peu opulente, dégageait les tempes, où d'habitude voltigeaient quelques frisettes, quand ne s'y fixait pas à demeure l'escargot recroquevillé des bigoudis. Son cou tendineux sortait du col de linge, et montrait à la base, au-dessus de la clavicule, une sorte d'emplâtre formé de cette toile percée de jours qu'on applique sur les plaies suppurantes. La malheureuse femme s'efforça de parler, mais aucun son ne sortit de sa gorge, entre ses lèvres desséchées et violâtres. Elle porta une main à son gosier, puis secoua la tête avec souffrance et fureur.
--«Courage!... cela ira mieux bientôt. Nous sommes tous là pour vous soigner,» dit Flaviana de sa tendre voix musicale, et en lui prenant la main.
Raymond, désespéré de voir la bouche fraîche de la charmante créature s'incliner vers l'haleine mortelle, ne put se retenir d'écarter doucement Flaviana.
--«Nous allons procéder à un nettoyage du larynx, avec Mademoiselle,» dit-il, faisant signe à l'infirmière. «Voulez-vous attendre un peu, ici, à côté? Ensuite notre malade pourra certainement vous dire quelques mots. N'est-ce pas,» ajouta-t-il gaiement, «n'est-ce pas, madame Pageant, vous serez contente de dire «merci» à cette belle et bonne étoile, qui vous apporte un rayon réconfortant?»
La fruitière fit un signe, qui était certainement de terreur pour ce cruel raclage de sa gorge auquel on la soumettait fréquemment. Toutefois, une lueur inattendue brilla dans sa prunelle, opaque et illisible comme un grumeau de cirage.
Flaviana voulut aider à l'opération, mais elle vit tant de détresse sur la physionomie de Delchaume, qu'avec son tact toujours inquiet d'exagérer, elle passa docilement dans la chambre voisine. Là, elle trouva l'ancien hercule effondré dans un coin.
--«Le docteur Delchaume la sauvera, mon brave Pageant.
--Dieu le veuille, madame Flaviana! Car, voyez-vous... on a beau vivre comme chien et chat... quand on pense que la maman de ses deux mioches va s'en aller dans le trou noir, on ne peut pas supporter c't'idée-là. Est-ce drôle!... quand ce diable de satané moment arrive, les torts n'existent plus. On ne se rappelle que les bons moments. On a été heureux, nous deux Célestine, au commencement, comme tout le monde. Au fond, c'était une brave femme, dure à la besogne, et qui n'aurait pas fait tort d'un sou à personne. Son vice, ç'a été sa terrible jalousie de ma pauvre petite Berthe. Mais j'étais pas toujours un agneau, moi non plus. Ah! puis elle souffre, que ça me retourne les sangs...»
Il parlait la tête penchée, les mains pendantes entre ses genoux. Les phrases lui coulaient du cœur comme malgré lui.
--«C'est vrai...» dit rêveusement Flaviana. «Vous avez raison, Pageant. Il nous faut pardonner, parce que la mort, elle, ne pardonne pas. Il y avait toujours quelque chose de beau, qu'on n'a pas assez vu, et qu'on regrette, dans les yeux de ceux qu'elle emmène...--ces yeux qui restent en nous, avec toujours un peu de reproche...»
Pageant eut l'air d'hésiter, puis il finit par dire:
--«Ça la tourmente aussi, vous savez, c't'abcès que le docteur lui a fait venir au cou.
--Ça la tourmente... Vous voulez dire qu'elle s'en inquiète?...
--Oui... Et puis ça tire, ça brûle, donc!
--C'est pour son bien.
--Oh! les nouveaux systèmes...» grommela le frotteur.
--«C'était aussi un nouveau système, la vaccine, quand on l'a inventée, Pageant.
--Pas la même chose... La vaccine, elle, empêche la maladie de venir.
--Mais quand la maladie est venue, Pageant, que l'ennemi est dans la place, il faut faire appel à toutes les forces capables de sauver l'organisme.
--Je vous demande pardon, madame Flaviana,» fit le brave homme. «J'suis p'têtre qu'un ignorant...--j'en suis même un pour sûr,--mais je ne comprends pas. Un abcès, ça ne donne pas des forces... Ça en ôte.»
Flaviana eut recours à une comparaison.
--«Lorsqu'un pays est attaqué, dites-moi, qu'est-ce qu'on fait? On mobilise tous les corps d'armée, on amène les troupes en grand nombre vers la frontière ouverte. Eh bien, quand un organisme vivant est attaqué, les choses se passent de même. La nature bat le rappel dans tout cet organisme, et concentre sur un point, en face des envahisseurs, qui sont les microbes, les vaillants soldats, qu'on appelle, d'un nom un peu barbare, les phagocytes. Seulement, il peut arriver que les microbes soient très redoutables, et le corps dont ils font l'assaut, très débile. Alors la science essaie d'un moyen: elle mobilise la réserve, elle suscite l'ardeur, l'enthousiasme, des phagocytes paresseux, des phagocytes antimilitaristes. Et, pour cela, elle crée l'abcès artificiel, qui attire près du point menacé des renforts de défenseurs. Je vous dis cela très en gros, mon bon Pageant, car je ne suis guère plus savante que vous...
--Oh! madame...
--Mais non. Seulement vous pouvez avoir confiance dans le docteur Delchaume. Il remet en usage une chose, d'ailleurs inoffensive en soi, l'ancien cautère, dont on a tant ri, qu'on ne croyait plus bon qu'à mettre,--en proverbe,--sur une jambe de bois. Il en a obtenu des miracles dans les maladies infectieuses.
--Et alors, vous croyez?...
--Qu'il va en faire un de plus?... J'en suis certaine.»
L'infirmière parut à la porte qui séparait les deux pièces. Sur un signe, Flaviana et Pageant la rejoignirent.
La malade, soulevée sur ses oreillers, le visage moins enflammé de fièvre, la respiration presque libre, les regardait. Quand son mari fut proche, elle lui tendit la main, avec un air d'abattement et d'humilité. Puis son regard vira, et, successivement, se posa sur les visages autour d'elle. Ce pauvre homme, qu'elle avait tant tourmenté, cette rayonnante artiste, pour qui elle devait être moins que rien, ce docteur déjà célèbre, et jusqu'à cette infirmière, dont elle n'aurait même pas pu dire le nom, tous ces êtres n'avaient qu'une pensée, à cette minute: sauver sa misérable existence. Et, pour accomplir cela, ils suspendaient tout, ils s'arrachaient à la domination ardente de leurs sentiments, de leurs soucis, de leurs joies,--bien plus, ils risquaient d'attraper l'abominable contagion, ils exposaient leur vie. Et tous les quatre lui souriaient du même sourire encourageant, attendri, fraternel.
Pourquoi?