Part 14
Le misérable désignait la monstrueuse cuve de pierre, avec sa cavité bâillante. L'imagination horrifiée de Katerine y vit glisser le petit corps... De la chaux... Il avait pensé à cela, l'infernal scélérat, à cette substance insinuante, corrosive, qui, du beau petit être ferait une poussière informe, desséchée, sans même ce reste de vie,--vie effroyable,--qui s'appelle la décomposition. Rien n'émanerait, pas une odeur. Le couvercle hermétique cacherait, pour des siècles peut-être, en effet, le secret d'un tel crime. D'ailleurs, parmi tous ces sépulcres, comme celui-là était bien choisi, hors des ferveurs artistiques, éloigné de l'avenue à la grâce funèbre, dans le voisinage odieux et empesté de l'usine!
Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils une pareille chose? Aucune âme indignée ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de sépulcres, pour empêcher l'œuvre d'abomination?
--«Tu sais, Katerine,» reprit l'homme,--ou plutôt celui qui avait une face d'homme,--«il te faut choisir. Ou tu nous amèneras l'enfant... ou c'est toi que nous irons chercher pour te faire finir la nuit de ce côté. Et tu la trouveras plutôt longue à finir, je t'en réponds.»
La chair de la malheureuse se hérissa. Tant de cruauté luisait sur ce visage, qu'elle devina une passion de tortionnaire, la préférence qu'il aurait à la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie d'un supplice. L'innocent... on n'oserait pas le martyriser, tout de même. Puis, c'est trop fragile... ça meurt trop vite.
Pour mieux la persuader, Flatcheff lui démontra qu'elle se perdrait sans sauver le petit. Après tout... quoi!... Ils n'avaient qu'à le prendre. Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?... Quand elle serait fatiguée de se lamenter, il faudrait bien qu'elle se tînt tranquille. Elle ne livrerait pas son homme, pour un mioche qu'elle ne connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui était de rien.
--«Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons éviter qu'elle s'en mêle...» conclut le bandit. «Parce que, tant qu'elle croira pouvoir l'empêcher, elle risquera peut-être une folie. Après... faudra bien qu'elle se résigne.»
* * * * *
De neuf heures à minuit, ce soir-là, Katerine, debout à sa fenêtre, regarda monter la lune au-dessus des Arènes. Pétrifiée, elle ne sentait pas la fatigue d'être immobile. Son corps, son âme, engourdis d'une même stupeur, la laissaient indifférente à tout, sinon à la lente ascension de ce disque implacable, qui mettait dans le ciel des transparences d'argent, et se reflétait en scintillante pâleur parmi les découpures d'encre des arcades gigantesques. Quand elle serait là-haut, la lune fatidique, juste au-dessus de la tour carrée dont le moyen âge a surchargé le colosse romain, il faudrait bien que Katerine prît un parti. Jusque-là, elle ne penserait pas, elle ne prévoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abîmerait dans l'horreur des choses. Elle ne serait qu'une palpitation de souffrance, à cette fenêtre perdue, dans la splendeur de la nuit, devant ces murailles séculaires, entre lesquelles des malheureux, sous la dent des bêtes ou le fer des gladiateurs, avaient hurlé leur agonie.
Quel silence!... mon Dieu!... quel silence!
Les trois hommes étaient partis,--les trois complices. Ils s'étaient éloignés bruyamment, gaiement, sous prétexte d'une partie de cartes au cabaret. Mais ils n'avaient quitté la maison qu'après avoir vu les deux femmes se disputer, en jouant, le privilège de garder leur petit pensionnaire. Katerine le réclamait. Mauricette ne voulait pas le céder. L'enfant riait d'abord. Puis, tout à coup, fondait en larmes.
--«C'est moi que tu veux, mon bijou?» demandait Mauricette.
Il secouait sa tête aux boucles dorées.
--«C'est moi?» s'écriait Katerine.
Et le pauvre petit, dans une explosion de sanglots:
--«Non, non!... c'est nounou... et pépé Fa, et papa Raymond... Papa!... papa!...
--Tu le verras ce soir, ton papa, si tu vas dormir gentiment dans la chambre de Katerine,» prononça Flatcheff, adoucissant sa voix en câlinerie.
La Risslaya regarda cet homme. Elle avait vu des bêtes fauves. Étant toute petite, une nuit, à travers la steppe, elle se trouvait dans le traîneau de ses parents, poursuivi par une bande de loups. Leurs yeux luisants... leur souffle... Elle en garderait éternellement l'épouvante... Mais c'étaient des bêtes carnassières, qui suivaient franchement leur instinct. Celui-là!... celui-là!... Il supportait, levés vers lui, les beaux yeux du petit garçon,--ces yeux bleus le jour et noirs à la lumière, mais toujours rayonnants d'une même candeur. Maintenant, une joie émouvante les emplissait.
--«Je verrai papa?...
--Puisque je te le dis.
--On me réveillera, alors?... Tu me dis de dormir.
--On te réveillera.
--Oh! Katine... Katine, emmène-moi faire dodo... Ne chante pas, ne me dis pas un conte. Je veux dormir tout de suite... tout de suite... pour voir plus tôt papa.»
* * * * *
La lune parvint au-dessus de la tour,--de la sinistre tour--énorme cube d'ombre dominant la ruine argentée.
Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit. Aucune lumière n'était allumée dans la chambre. Mais, dans la nuit si claire, elle distingua parfaitement la tête bouclée sur l'oreiller, le visage délicieux,--un de ces visages d'enfants dont les peintres ont fait ceux des anges sans en exagérer la grâce. Elle s'approcha, se pencha. Le petit ouvrit des yeux éblouis de rêve, dit: «papa...» puis referma les paupières aussitôt, retomba dans le sommeil.
Katerine le baisa doucement, très doucement, sur le front, et sortit.
Par les rues silencieuses de la petite ville, elle s'en alla. Des Arènes aux Alyscamps, le trajet n'est pas long. La jeune Russe marchait avec lenteur. Parfois elle s'arrêtait, en hésitant. Irait-elle?... L'idée de fuir la hantait. Mais comment fuir? Où se réfugier? La malheureuse fille ne possédait pas un centime. Mendier son pain jusqu'à Paris, où elle retrouverait Tatiane... cela ne lui faisait pas peur. Encore fallait-il s'éloigner assez vite, par des chemins assez sûrs, pour n'être pas rattrapée par son persécuteur. Rien n'était moins aisé, dans ce lieu totalement inconnu, surtout avec un tel homme.
«Mieux vaut,» pensa Katerine, «risquer le tout pour le tout.»
Sa main, crispée sur sa ceinture, y palpa le manche d'un couteau de cuisine, un couteau pointu, dérobé chez les Kourgane. Son plan était arrêté. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant s'était réveillé, qu'il avait crié, et que Mauricette s'était opposée par force à ce qu'elle l'emmenât. On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la phrase avant de la malmener. L'excuse était si vraisemblable. Cela lui donnerait le temps de prendre son couteau bien en main et de viser la poitrine de Flatcheff,--où elle l'enfoncerait jusqu'au manche. Après... les autres feraient d'elle ce qu'ils voudraient. Elle aurait accompli sa mission. Et, qui sait? Peut-être ainsi sauverait-elle l'innocent? Sémène et Kourgane, délivrés du joug odieux, n'auraient pas le cœur de tuer le petit ange. Plus rien ne les y inciterait.
Décidément, c'était cela qu'il fallait faire. De l'énergie, elle n'en manquait pas. De l'adresse, de l'agilité,--une agilité de chat sauvage,--comment ne pas compter sur ces dons-là? Elle sentait se détendre le rapide ressort de ses muscles. Et, rendue allègre par sa résolution, elle bondissait maintenant d'un pas élastique, parmi les alternatives d'ombre et de lune. Sans peine, avec son instinct de nature, elle retrouva le chemin.
La clarté, bleuâtre, étincelante par places, mourait à d'autres en des ténèbres tragiques. L'Allée des Tombeaux offrait cette magie que ne lui prêteront plus les resplendissants clairs de lune, puisque les rayons de rêve feront apparaître plus distincts, plus lamentables, les moignons d'arbres--tout ce qui reste de ses sublimes peupliers. Lieu d'une beauté incomparable, que n'émouvait pas l'abomination humaine, l'horrible mystère mêlé à son mystère de grâce. Les Alyscamps, au clair de lune, c'était vraiment ces Champs-Élysées immortels, dont ils portent le nom,--un séjour de l'au-delà, un asile surhumain.
Katerine, se glissant entre les sarcophages, aperçut bientôt le caveau gothique, désigné par Flatcheff comme point de rendez-vous. Du côté éclairé de l'allée, il s'érigeait dans une blancheur de lune.
La forme noire de Katerine l'atteignait à peine que vibra la strideur modulée du signal de Flatcheff. La misérable créature s'arrêta, pénétrée, malgré tout son courage, d'un effroi sans nom. Angoisse qu'elle n'avait pas prévue, et qui la paralysait. C'en était fait. Elle était bien perdue. Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les voyait pas. Eux, déjà, savaient qu'elle venait seule, qu'elle n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur côté, c'était aller vers le coup mortel, inattendu, invisible... Elle voulut leur crier la phrase préméditée. Mais comment élever la voix, au sein de la nuit redoutable, dans ce champ de sépulcres? Suffoquant d'épouvante, elle envia ceux qui habitèrent ces cuves profondes, sous l'étouffement des couvercles de granit. Et la folle invocation lui revint, monta éperdument de son cœur: «Aucune âme indignée ne surgira-t-elle de ces milliers de tombes pour anéantir le bandit, pour en délivrer la terre?»
Hallucinée, elle crut à l'illusion du prodige. Du sarcophage le plus proche se levait l'ombre vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle ressemblance!... Ce spectre prenait des traits humains... Ah! elle divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas reconnaître Pierre Marowsky?
Un cri,--un horrible cri,--un rugissement de fauve, jaillit de l'obscurité.
Aussitôt, ce fut une réalité merveilleuse. Tout fut clair, simple, déterminé d'avance. N'était-ce pas ce qui devait arriver?... La déviation brusque du sort effaçait le possible de tout à l'heure. Dans l'irruption de la délivrance, Katerine oublia qu'elle fut une minute la créature d'indicible misère, vers qui nulle aide ne se tendrait dans l'horreur irrévocable. Pierre Marowsky, bondissant hors de sa cachette, avait déjà rejoint ceux qui l'attendaient: Kourgane et Sémène. Dès que les deux hommes l'eurent vu se dresser,--averti par le signal que Flatcheff pourtant ne lui destinait pas--ils avaient abattu sur le traître leurs quatre mains rudes, et ils l'immobilisaient. C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le choc ouvrit à la vérité l'âme incrédule de Katerine.
Celle-ci le considérait de tout près, maintenu qu'il était par les deux autres. Elle vit, sur cette face de scélérat, la terreur sans espoir dont elle-même se convulsait quelques minutes auparavant. Terreur qui n'était rien encore, avant que l'agent provocateur eût discerné la silhouette, puis le visage, de Marowsky. Lorsqu'il se fut rendu compte, le lâche n'essaya même pas de faire bonne contenance. Il serait tombé à genoux, sans la vigueur des bras qui le retenaient. Des balbutiements de petit garçon qu'on va châtier, des supplications, des explications imbéciles, se pressèrent sur ses lèvres:
--«Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas, sans doute... J'allais te faire délivrer... Ce n'est pas en ennemi que tu viens, au moins... Ah! que tu aurais tort... Écoute... Mais, d'abord, reconnais-moi... Reconnais ce Toulénine, ton chef... ton vieil ami...»
Ses mains prisonnières, par une saccade brusque, parvinrent à saisir sa fausse barbe, qu'il arracha. Ignoble geste... Ils distinguèrent, alors, sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut dévoiler d'abjection. La lividité tressaillante de ses traits, ses yeux de démence, sa bouche tordue de mensonge et de vile humilité inspiraient trop de dégoût pour laisser naître la compassion.
Marowsky le contempla une seconde, puis, sans lui répondre, dit aux deux autres:
--«Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui parlerez.»
Ils le ligotèrent avec une des cordes fixées aux rondins qui soutenaient le couvercle du sarcophage et qu'ils en détachèrent. Ils le ficelèrent ainsi, debout contre un arbre. Puis ils lui passèrent autour du cou un nœud coulant fait avec la seconde corde. Ils en fixèrent l'extrémité à une branche qu'ils abaissèrent, et que Marowsky, avec cette force qui arrêtait des meules, retint à la hauteur de sa poitrine. Flatcheff constata que lorsque son ennemi lâcherait cette branche, elle remonterait comme un ressort qui se détend, entraînant la corde, et qu'il serait étranglé. Il perçut même ce dialogue, qui devait lui enlever toute espèce de doute, s'il lui en restait:
--«Dis donc, Pierre,» observa Sémène, «as-tu mesuré la secousse? Si elle est trop forte, cela pourrait détacher la tête... Nous aurions du sang. Il n'en faut pas.»
Marowsky ne répondit que par un signe. Alors Sémène se tourna vers Flatcheff:
--«Je suis,» dit-il, «Sloutvine, un élève du professeur Kachintzeff, le père de Tatiane. J'étais du complot à la suite duquel, lui, innocent, il fut envoyé en Sibérie. Je sais que tu l'avais dénoncé. Voici quatre ans que je me suis fait domestique, que j'ai servi patiemment, pour obtenir des références, pour arriver dans une maison comme celle d'Omiroff. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, je n'ai pas cessé d'être en rapport avec Pierre et Tatiane. Nous t'avons condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»
Kourgane, à son tour, s'approcha.
--«Flatcheff, j'étais de bonne foi quand j'ai pris la résolution de vivre tranquille, en France, et d'abandonner la cause révolutionnaire. Jusqu'à hier même, je refusais à Sémène d'agir contre toi, malgré tes crimes,--malgré l'abomination de la Petite-Barrerie. Mais tu as voulu tuer un enfant... Ça, c'était trop. Je suis avec ceux qui t'ont condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»
La face de Flatcheff penchait vers sa poitrine. Immobile dans ses liens, il paraissait déjà mort,--mort de peur. Pourtant il souleva sa tête ballottante. Ses yeux égarés cherchèrent quelqu'un. Ils aperçurent, contre un sarcophage blanc, une robe noire de femme.
--«Katerine!...» soupira le damné. «Katerine... dis-leur quelque chose... Aie pitié... Ah!...»
La robe noire glissa dans le reflet lunaire, s'enfonça, fondit dans l'obscurité. La sauvage Risslaya même ne pouvait endurer la scène affreuse. Elle s'enfuit entre l'alignement des sépulcres. Mais elle murmura résolument:
--«Ils font bien.»
Elle s'éloignait à temps. Marowsky lâcha la branche. On eût dit d'un bras implacable. Le peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui tue.
(Est-ce donc cette œuvre-là que ses frères expient avec lui, décapités de leurs cimes, dépoétisés, séchant sous l'opprobre?)
Le rite fut exécuté d'un élan net, formidable. La tête ne se détacha pas comme l'avait craint Sémène. Mais le corps tressauta dans ses liens, et le coup sec brisa la nuque.
Vivement, Pierre et ses compagnons détachèrent le mort, le glissèrent à l'intérieur du sarcophage, vidèrent par-dessus lui le sac de chaux, qui, dans l'humidité des tissus, deviendrait de la chaux vive, consumerait la triste dépouille. Puis, rattachant les cordes aux rondins, ils s'y attelèrent,--Sémène et Kourgane d'un côté, le seul Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les morceaux de bois sautèrent ensemble. Le monolithe énorme retomba d'un seul coup.
Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Allée des Tombeaux, et que répercutèrent les ruines. Bruit qui s'éteignit peu à peu, sauf dans le cœur de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous la lune. Les profondeurs de leurs âmes en tremblèrent longtemps encore, pendant que la paix--une paix infinie,--redescendait sur les beaux Alyscamps.
Un peu de poussière humaine dans un sépulcre... Était-ce là de quoi troubler ce Jardin de la Mort? La lune, entre les branches nues, glissait,--comme elle glissa aux hivers des siècles... de tant de siècles! Et il n'y eut qu'un secret de plus, parmi les innombrables secrets que chuchotent aux parois des tombes ceux qu'on y couche, éperdus de souvenirs et désespérés de ne plus vivre.
X
LA RENCONTRE DU PASSÉ
Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier, s'était décidée à suivre la fille du garde, elle avait d'abord marché sans prendre conscience de ce qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux, n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont l'hiver agrandissait les perspectives, ressemblait à tous les parcs. Peu lui importaient les détours des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient sur les pelouses. Revoir l'enfant,--hélas! elle ne l'espérait guère. La volonté de le lui soustraire était apparue trop déterminée. Mais, du moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre par les arguments, les engagements qu'elle apportait, c'est vers quoi se tendait son regard comme sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi ne saisissait-elle aucune des explications que lui donnait sa conductrice relativement à l'historique du monastère et des jardins. Toutefois, au moment où celle-ci lui dit:
--«Regardez, madame, d'ici vous commencez à découvrir l'abbaye.»
Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement, s'arrêta net, jetant une exclamation étouffée.
--«C'est beau, n'est-ce pas?» observa la jeune fille.
La visiteuse ne répondit rien, se remit en marche, tournant la tête de côté et d'autre, examinant le paysage que, tout à l'heure, elle ne regardait pas. Son attention, si brusquement éveillée, avait quelque chose d'halluciné, de troublant.
Celle que Flatcheff avait appelée Olga, étonnée par l'allure bizarre de la dame, essaya de la faire parler, en répétant:
--«Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas?
--J'ai vu... j'ai déjà vu...» balbutiait Flaviana,--moins pour répondre que pour s'affirmer la réalité d'une incroyable sensation. «Oui... j'ai certainement vu cette allée de sapins, cet étang... Et, là-bas, cette arche coupée en deux, cette muraille couverte de lierre...»
Soudain, elle interrogea la jeune fille:
--«C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est pas une maison d'habitation?
--C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui, madame.
--On ne l'habite pas?» insista la danseuse.
--«Oh! non, madame. Comment voulez-vous?... De grandes salles ouvertes à tous les vents... Vous allez voir...»
Elles entrèrent.
Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre des Feuillants ne semblait pas un logis très hospitalier, surtout en ce glacial après-midi de décembre. Flaviana parcourut, au rez-de-chaussée, la salle du chapitre et le réfectoire, dont les colonnes, à chapiteaux de feuillage, se trouvent aujourd'hui enterrées d'un mètre au-dessus de la base. La terre inégale, pénétrée d'humidité, lui glaçait les pieds, sans qu'elle y prit garde, à travers ses fines chaussures. Le crépuscule amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans ce lieu lugubre, la jeune femme, découragée, n'essaya même plus de renouer ses souvenirs.
Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de pierre, tournant en vis dans la tourelle octogonale.
En haut, la vue saisissante la dérouta davantage. L'ancien dortoir s'ouvrait devant elle, immense, malgré sa division en deux travées, que séparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant venait de la double rangée de baies énormes formant autant de vides par où le rouge soir entrait, et dans lesquels se découpaient des tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux grands gestes nus et tragiques,--profondes allées au sol feutré de rouille, aux lointains de gaze violette,--miroirs d'eau où mourait une lumière d'opale, nappes glauques de ciel parmi l'éboulis des nuages... Quels nuages!... Lourds, cuivrés, sulfureux, livides, où fleurissait tout à coup la plus éblouissante touffe de neige, tandis qu'ailleurs leur flanc d'un noir bleuâtre se liserait de feu. Tout cela entrait dans la salle aux arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient d'une teinte verte, surnaturelle, l'atmosphère enclose dans l'antique dortoir.
Flaviana se sentit écrasée de mystère. Un infini de désolation noyait sa pauvre angoisse. Qu'espérait-elle, dans la formidable détresse d'une telle heure, d'un tel lieu? Anéantie, ivre des suggestions désespérantes de ce féroce crépuscule, elle sortit, se tenant aux murs. Mais un cri jaillit de ses lèvres, tandis qu'elle se redressait, galvanisée.
--«Petite!...» jeta-t-elle à la fille du garde.
Et comme celle-ci se retournait:
--«Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous menti?... On habite ici... Où sont-ils, ceux qui demeurent dans cette ruine?... Où est la grande chambre voûtée?... Vous savez, la chambre... Ah! cette fois, j'en suis sûre... C'est bien ici qu'ils m'ont apportée... Si j'avais su pour quelle agonie!...»
La jeune Olga, terrifiée, l'implorait:
--«Je vous en supplie... je vous en supplie, madame... Parlez plus bas!...
--Ah! vous craignez qu'on ne m'entende.
--Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que les moines reviennent... Il ne faut pas leur manquer.
--Vous êtes bien rusée, mon enfant... Sont-ce les revenants, dites-moi, qui se tiennent au chaud?... Tenez, là... tout près, de l'autre côté de ce mur.»
Violemment, avec la force irrésistible de ses nerfs, Flaviana saisissait le poignet de la jeune fille, lui appliquait la main contre la paroi. La pierre était chaude. Un dégagement de cheminée passait sans doute dans l'épaisseur de la muraille. Ou peut-être la cheminée même s'y creusait. De bonnes bûches crépitaient là, tout contre.
Quel était l'hôte qui s'égayait à leur flamme?
--«Le prince Omiroff... Montre-moi comment aller à lui. Je te donnerai ce que tu voudras, ma mignonne... Parle... voyons... Aie pitié d'une mère... On ne saura pas que c'est toi. Ne pourrais-je deviner?... trouver?...»
Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'était convulsée de frayeur. Elle protestait: «Non... non!» éperdue, avec des sanglots dans la voix. Rien à tirer d'une épouvante aussi sincère. Flaviana le comprit.
--«Eh bien!» s'écria-t-elle, «j'irai seule. Il y a des issues, des portes...»
Elle s'élancait...
Une grosse voix monta. De rudes accents, que répercutaient les échos des salles, des couloirs.
--«Père!...» appela la jeune fille.
Et, courant vers l'escalier, elle répondit en russe, avec animation.
Une lueur s'éleva dans la tourelle. L'homme gravissait les marches, apportant une lanterne.
--«Ben, quoi?» fit-il,--adoptant cette fois le français, qu'il parlait d'ailleurs aisément.--«On ne visite pas si tard. Faudrait voir tout de même à vous en retourner, madame, sauf votre respect.»
Ce gros homme, avec une face couperosée par l'alcool, sous une tignasse fauve plantée jusqu'aux sourcils, n'était pas d'un aspect rassurant. Mais la fièvre d'un désir plus fort que la peur emportait Flaviana.
--«Mon brave homme... voilà tout ce que j'ai d'argent sur moi... Voilà mes bagues, ma bourse en or... Allez seulement dire mon nom au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne peut me refuser cela!...
--Quel prince?...» fit le garde, prenant soudain l'air hébété.
--«Madame croit qu'on habite ici, parce que ce mur est chaud,» expliqua sa fille, qui eut un rire sournois.
--«Et tu n'as pas montré à Madame?...» dit l'autre avec une fausse bonhomie.
Surprise, Olga ne répliqua rien.
--«Venez, madame... C'est vrai qu'il y a l'ancienne chambre du prieur... On y fait du feu par les temps d'humidité, pour que tout ne tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir... Oh! elle n'a rien d'intéressant. Voilà pourquoi on ne fatigue pas les personnes à y aller. C'est pas d'un accès facile.»
Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque, à laquelle il affectait de donner des inflexions gracieuses, l'homme s'engageait dans un couloir.
--«Mais, nous tournons le dos,» objecta Flaviana.
--«Parbleu... Il faut monter, puis redescendre. Pas de communication de ce côté... Y a toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?... quand il s'agit de contenter le monde...»