Chacune son Rêve

Part 13

Chapter 133,644 wordsPublic domain

Même écho de maternité, vibrant sous la ronde poitrine de la paysanne arlésienne comme dans le maigre sein flétri de la vagabonde des steppes et des bouges. Lien qui les unit toutes. Partout, toujours, devant tout enfant, les femmes sont mères. Ces deux-là, parce qu'il y avait un petit être abandonné, se sentirent en alliance secrète. Elles se souhaitèrent le bonsoir presque avec amitié.

Le lendemain, ce fut de nouveau la course en auto, folle, abasourdissante, ne laissant même pas dans les cerveaux engourdis le ressort nécessaire à la réflexion. Toute la journée, on longea le Rhône. Dans l'intimité de la voiture, en la préoccupation commune de distraire l'enfant, quand il ne sommeillait pas, la vague sympathie ébauchée la veille au soir s'affirma entre Mauricette et Katerine. L'Arlésienne disait:

--«Vous êtes donc Russe, comme mon homme?» Et elle ajoutait, la voix niaise:--«C'est-y aussi dangereux pour les femmes d'être Russe... Parce que, lui... il en a, du micmac et de l'embêtement!...»

«Si elle n'est pas tout à fait ignorante et naïve, elle est très forte. Ne nous livrons pas,» pensait Katerine.

Aussi, lorsque Mauricette, berçant le bébé sur ses genoux, soupira:

--«Pauvre ange!... Est-ce beau?... Dire qu'il a peut-être une maman... ce chérubin-là!...»

L'autre, bien que remuée par l'accent sincère, se garda bien de raconter comment elle avait surpris ce qu'elle croyait être un secret redoutable pour Flaviana.

Malgré l'intention manifestée par Flatcheff de coucher la nuit même à Arles, dût-on y arriver très tard, une panne les força d'y renoncer. A plus de deux heures du matin, ils se trouvèrent en face d'Avignon, rompus, épuisés, et le courage leur manqua pour aller plus loin.

Cette fois, point de gîte retenu, prêt à les recevoir, point d'hôtelier complaisant. Ayant traversé le Rhône sur le pont suspendu, et pénétré en ville par la porte de l'Oulle, tout de suite ils se trouvèrent place Crillon. Là, devant la façade cossue, les lanternes allumées toute la nuit, la porte cochère accueillante d'un hôtel, ils ne pensèrent plus à rien qu'à la joie de quitter leur trépidante voiture, et d'étendre leurs membres crispés sur des lits immobiles, entre des murs silencieux.

Dans le va-et-vient que causa leur arrivée, le domestique Sémène se trouva seul, un instant, avec Katerine Risslaya,--du moins seul Russe, car c'était dans la cour, où le garçon de remise l'aidait à ranger l'auto, tandis que sa compatriote revenait chercher quelques effets de l'enfant, oubliés dans la voiture.

Rapidement, le grand valet de pied sussura en petit-russien à l'oreille de Katerine:

--«N'oubliez pas de mettre vos chaussures à la porte, ce soir. Et demain, quand vous serez bien seule, regardez sous la semelle intérieure...»

Vivement elle leva les yeux. Mais déjà l'impassible valet s'était détourné, et prenait des mains du garçon un seau d'eau, dans lequel il trempait la longue brosse pour nettoyer les roues de la voiture.

Katerine Risslaya ne s'endormit pas.

Le matin, elle fut debout avant les autres. Aussitôt, elle ouvrit la porte, sur le couloir. Les chaussures n'avaient pas encore été remises en place. Lorsque enfin elle eut les siennes, elle ne se trouvait pas seule, et ne réussit pas à l'être un instant jusqu'au départ. Il lui fallut donc remonter dans l'auto sans avoir l'explication des singulières paroles. Elle chercha les yeux du moujick, et ne les rencontra pas.

«Une épreuve...» se dit-elle. «Un piège que me tend Flatcheff. Ne nous y laissons pas prendre.»

Malgré tout, par instants, ses orteils, nerveux, s'agitaient dans ses souliers, et elle appuyait fortement le pied par terre. Qui sait?... Là, peut-être, gisait un secret qui changerait la face des choses.

Ce fut seulement à Arles, chez les Kourgane, qu'elle put satisfaire son anxieuse curiosité.

Dans la rue du Refuge, près des Arènes, ils habitaient une petite maison, avec un bout de jardin,--ou plutôt un enclos poussiéreux, tout encombré de vieilles pierres, de statues mutilées, de débris de chapiteaux, dont Fédor faisait commerce. Au rez-de-chaussée du logis, une salle en désordre, vrai capharnaüm, offrait aux clients, sous prétexte d'antiquités, des vaisselles ébréchées, des japoneries de bazar, des bibelots Louis-Philippe, des dentelles et des soieries fanées, revendues par des caméristes de cocottes, et surtout de la pacotille allemande, boîtes, tabatières et pendules à musique, dont le mauvais goût et la bizarrerie s'imposaient à quelques flâneurs ignares comme étant «de l'époque», sans que jamais ils songeassent à demander: «Laquelle?»

L'unique étage se trouva suffisant pour loger les nouveau-venus. D'ailleurs, Flatcheff ne réclamait qu'un minimum d'espace, pour mieux exercer sa surveillance.

Katerine se sentait, sous le regard de cet homme, telle qu'une hirondelle sous l'œil d'un épervier.

«Tant pis!» se disait-elle. «Me voilà donc liée à lui jusqu'à la minute favorable où il me sera possible de le tuer. Je ne pourrais pas servir Tatiane autrement, ni révéler à Flaviana ce qu'ils vont faire de son fils, car je serais prise, et peut-être lynchée sur-le-champ par ces gens-là. Mais si je lui avais jeté la bombe, et qu'elle m'eût démolie en même temps, comme c'était probable, le résultat aurait été le même. Du moins, j'aurai épargné cet amour de petit mioche. Pauvre môme!... Il est si beau qu'on ne voudra jamais lui faire du mal.»

C'est en quoi Katerine se trompait. Mais elle n'y songeait pas en ce moment, où, tremblante d'émotion et de stupeur, elle retirait de sa chaussure un papier adroitement glissé par Sémène sous la doublure de la semelle, légèrement décollée. Elle lut:

«_Pierre Marowsky s'est évadé. Il sait où vous êtes. Vous le verrez bientôt._»

L'ivresse et la frayeur bouleversèrent également Katerine. La pensée de Flatcheff surprenant ce papier l'affola tellement que, sans réfléchir, elle le déchira, le mâcha, l'avala. Ensuite elle frémit à l'idée:

«C'est lui qui me donne cette fausse nouvelle. Il attend... pour voir si je la lui apporte.»

Quelle alternative!... quel doute!... Et la réflexion même lui était interdite. Impossible de s'attarder. Son geôlier était aux aguets. Mais un éclair l'illumina. Depuis ce matin... Oui, depuis ce matin, où le papier avait été mis là, jusqu'à maintenant... Flatcheff... Il aurait dû la considérer plus curieusement, s'étonner qu'elle n'eût pas lu encore, lui en faciliter l'occasion.

Un sourd espoir, tellement prodigieux qu'elle s'efforçait de le refouler, de ne pas trop l'entendre, s'insinuait... Pierre Marowsky en liberté... Tatiane heureuse... Et ces deux êtres, pour qui elle était prête à mourir, reliés à elle, sachant tout d'elle, mystérieusement. Mais alors?... Sémène serait d'accord avec eux? Qui donc était-il, en réalité, ce domestique muet, qui paraissait, sous les ordres de Flatcheff, un si modeste comparse?

IX

L'ALLÉE DES TOMBEAUX

Ce soir-là,--un soir d'hiver, mais que le climat de Provence faisait doux comme plus d'un soir de l'été parisien, trois hommes fumaient, causant à voix basse, dans le jardinet des Kourgane.

C'était Flatcheff, en compagnie du marchand d'antiquités et de Sémène.

Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un grand débris de portique, ils échangeaient des propos qui semblaient les effrayer eux-mêmes. Car les mots s'égrenaient, difficilement, en monosyllabes, chacun des interlocuteurs attendant qu'un autre s'expliquât. Dans l'ombre très noire de la maison et du portique,--d'autant plus noire qu'alentour tout était bleu de lune,--on ne distinguait que les étincelles rougeâtres, intermittentes, d'une cigarette et de deux pipes. Autour des trois nocturnes causeurs, c'étaient des gestes estropiés de statues, des bras dressés, des torses érigeant leurs épaules sans tête, des jambes lancées dans une course que ne ralentissaient plus le fardeau du corps, des colonnettes, des stèles, des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques, et qui, sous la lune, prenaient la blancheur savonneuse du carrare fraîchement tiré de sa montagne. L'encrassement artificiel ne résistait pas à cette neigeuse clarté. Heureusement, ce n'était pas l'heure d'en faire accroire aux Anglais de passage. On s'occupait à une autre besogne chez Fédor Kourgane.

Le marchand demandait, de cette voix involontairement étouffée que prennent les gens qui ont peur de ce qu'ils disent:

--«Tu es sûr, Flatcheff?

--Absolument sûr.

--Ma femme m'avait dit...

--Tu vas écouter les femmes, maintenant!...

--Paraît qu'il avait l'air de s'y intéresser.

--Quand on a une épine dans le pied, je te réponds qu'on s'y intéresse.

--Pas comme ça.

--Ai-je ses ordres, ou non?

--Il te l'a dit, positivement?

--Positivement?...» répéta Flatcheff, qui ricana. «On voit bien, Kourgane, que tu n'as jamais été dans la confidence d'un barine. Avec les seigneurs, c'est en les devinant qu'on se fait bien venir, surtout pour des histoires de ce genre. Mais, tout empoté que tu sois, tu aurais compris, si tu avais entendu le prince crier:--«Allez!... partez... emmenez le petit et son Arlésienne de malheur... Que je ne les voie plus!...»

Dans l'ombre les voix se turent. Les blanches statues mutilées semblèrent frémir. Mais c'était une vapeur qui passait sur la lune. Il y eut aussi comme un froissement imperceptible, dans le coin le plus ténébreux, en arrière du portique. Un seul des trois hommes l'entendit, ou du moins s'en inquiéta. Ce fut Sémène, le valet silencieux.

Il se leva nonchalamment, fit deux pas comme pour se dégourdir, puis un troisième pour cogner sa pipe contre l'angle d'une pierre, et la vider de sa cendre. Ce troisième pas l'amenait à l'extrémité du portique,--un bout de mur plein, avec des colonnes engagées. Vivement il regarda derrière. D'abord il ne distingua que du noir. Mais aussitôt se dessina une face pâle, où luisait un regard affolé. Une autre pâleur maintenant: deux mains qui se levaient, qui se joignaient en un élan de prière. Sémène, toujours muet, vint reprendre sa place.

Flatcheff déclarait, après un blasphème:

--«Ah! il sera bien content quand la chose sera faite. Et moi donc!... Pensez-vous que j'aie la vocation de devenir bonne d'enfant? Cependant, je ne ferai plus autre chose que de veiller sur ce damné moucheron tant qu'il existera. Moi qui veux rentrer en Russie, et jouir enfin du fruit de mes peines. J'ai assez trimé... J'ai assez risqué ma peau. La preuve c'est que je ne la rapporte pas tout entière...»

Hors de l'ombre, dans le rayon de la lune, une main s'étendit, à laquelle manquaient le pouce et deux phalanges de l'index. Chair amoindrie entre les marbres brisés. Seule mutilation historique, authentique. Un Anglais en eût certainement réclamé le moulage.

Le colloque dura encore un moment. Flatcheff expliquait son projet... Et quelle facilité, quelle sécurité! Aucune trace... rien.

--«Justement, toi, Kourgane, tu es outillé... Tu as des instruments, des leviers, des cordes. C'est ton affaire, soulever des blocs de ce genre.

--Eh bien, et ces bras-là,» observa Sémène en se tapant les biceps. «On peut se passer d'outils avec ça.»

Kourgane objecta:

--«Mais ma femme, Mauricette?... Comment lui enlever son moutard? Elle en raffole déjà. Comment empêcher qu'elle nous suive?

--Bah! c'est la moindre des choses. N'a-t-elle pas confiance en Katerine? C'est Katerine qui trouvera le prétexte. Elle nous amènera le petit, au bon endroit, au bon moment.

--On peut compter sur Katerine?...

--Je la tiens,» proféra Flatcheff, avec un sifflement qui soulignait étrangement ces trois mots.

Un frisson, un soupir glissèrent contre la pierre du portique. Sémène toussa brusquement, et s'écria:

--«Voilà le vent qui se lève.»

Et il ajouta très haut, comme s'il donnait un ordre, lui, le pauvre être de servitude:

--«Allons! il faut rentrer.

--Qu'est-ce qui te prend? Tu as peur de t'enrhumer?» firent les autres, en se tordant de rire.

Cette nuit-là, Katerine, tout comme Flatcheff, qui jouait au maître, mit ses chaussures dehors, pour que le domestique les brossât. Chez les Kourgane, elle aidait Mauricette au ménage. Car elle avait repris des vêtements de femme,--les uns prêtés par son hôtesse, les autres parcimonieusement payés par son tyran. Elle nettoyait ses chaussures avec celles de l'autre femme et de l'enfant. Mais, ce soir, elle risqua la tentative de les mettre à sa porte. Et l'anxiété du résultat fut telle que, dans la maison endormie, elle se leva, sans allumer de lumière, et s'en alla tâter le plancher du couloir, au profond des ténèbres, pour savoir si l'on avait emporté ses souliers.

Elle ne les trouva plus. Sémène avait dû les prendre avec ceux de Flatcheff.

Sémène... Qu'était-ce que cet homme?... Nul doute qu'il ne l'eût vue, tout à l'heure, qu'il ne l'eût surprise aux aguets, l'oreille tendue à la conversation terrible. Un instant, elle s'était crue perdue. Il allait parler, révéler sa présence, son espionnage. Flatcheff la tuerait sur-le-champ. Ah! qu'il la tuât du coup, sainte Vierge! qu'il ne la réservât pas pour une lente vie de tortures!... Mais, tandis que la rude créature, malgré son énergie, défaillait d'effroi, elle entendit les sinistres causeurs poursuivre leur conciliabule, sur le même ton, sans que rien les interrompît. Sémène se taisait... d'une complicité tacite avec elle. Était-ce possible? Et alors... L'avertissement serait vrai?...

Le matin suivant, Katerine, en inspectant ses chaussures, vit, du premier coup d'œil, que la semelle intérieure avait été soulevée. Quel émoi! quelle palpitation du cœur! Un minuscule papier apparut, où se distinguaient de fins caractères russes.

«_Consentez à tout. N'ayez crainte. Celui qui paraît commander obéit à son destin_.»

Un désappointement étreignit Katerine. Cet ordre: «_Consentez à tout_,» la troublait. Consentir à quoi? Même à l'effroyable crime entrevu: l'assassinat d'un enfant? Que lui dirait-on d'autre pour s'assurer qu'elle n'entraverait rien? Pas un mot sur Pierre Marowsky, cette fois. S'il était libre, s'il s'entendait avec Sémène, pourquoi n'accourait-il pas? Et cette phrase: «_Celui qui paraît commander obéit à son destin_,» que signifiait-elle? Elle semblait viser Flatcheff. Mais ce pouvait être aussi bien quelque ironique formule de résignation.

Katerine fit disparaître ce papier comme le précédent. Mais ses dents, qui le déchirèrent, n'y trouvèrent pas la même violente saveur d'espérance.

Vers la fin de l'après-midi, comme le jour déclinait,--dans un ciel pur, d'un bleu qui pâlissait sans perdre sa transparence de cristal,--Flatcheff dit à Katerine:

--«Viens te promener un peu avec moi. J'ai à te parler.»

Étonnée, vaguement inquiète aussi, elle quitta, côte à côte avec lui, la maison des Kourgane.

--«Écoute,» lui dit-il. (Il parlait le dialecte petit-russien, et par conséquent ne se préoccupait guère des passants, d'ailleurs bien rares.) «Le moment est venu de montrer que tu m'es dévouée.

--Tant mieux!» fit-elle, tandis que la flamme de ses yeux noirs se baissait vers le pavé.

--«Observe bien le chemin que nous suivons,» reprit Flatcheff, «tu le referas ce soir. C'est pourquoi je t'emmène à la brune, pour que les choses aient le même aspect. La lune luira. Tu verras donc presque plus clair que maintenant. Nous n'allons pas loin. Fais attention. Il ne faut, quand tu reviendras seule, ni te tromper, ni questionner personne.»

Afin de laisser librement s'exercer sa faculté d'observation, l'homme ne lui parla plus.

Ils tournèrent les Arènes, suivirent un dédale de petites rues, puis se trouvèrent sur une large avenue. Quelques feuilles persistaient encore sur les micocouliers, plantés en double rang, le long de chaque trottoir. A travers les branches, vers le couchant, le ciel paraissait en or. La lente vie méridionale arrêtait sa nonchalance sur les bancs poussiéreux, dans le soir tiède. Des gamins, jouant au bouchon, regardèrent avec stupeur les deux Russes, qui traversaient en ligne droite, sans se soucier de les interrompre. Des indigènes eussent fait le détour, si encore ils ne se fussent attardés à juger les coups.

Au delà de l'avenue des Alyscamps, une espèce de sentier, tout de suite, les conduisit dans un endroit sauvage. Des eucalyptus, avec leur feuillage métallique et sombre, faisaient brusquement la nuit. Les pieds butaient sur un terrain inégal. A gauche, Katerine vit s'ouvrir en contre-bas une espèce d'esplanade herbue, et briller l'eau d'un réservoir. Puis la pente s'accentua. Par une barrière ouverte, on franchit la voie du chemin de fer. Quelques pas encore...

Katerine s'arrêta, exhalant une exclamation,--saisie par l'étrangeté de la perspective,--un peu terrifiée, mais surtout bouleversée, au fond de son âme sauvage, par une involontaire admiration. Émouvante poésie, capable de l'arracher à elle-même, dans une telle heure! Des arbres, des pierres sépulcrales, une église en ruines... Une longue avenue, baignée par un glauque crépuscule, tandis, qu'au fond, sur l'or du couchant, à travers les branches nues et noires, pleuvaient les roses des parterres mystiques, des roses de sang et de feu.

Jamais, jamais plus, l'allée triste et magnifique, l'Allée des Tombeaux, suprême vestige des Alyscamps d'Arles, n'arrachera aux lèvres des hommes ce cri, dont la surprise de leurs cœurs saluait sa funèbre beauté. Les énormes peupliers centenaires, qui, même en ce jour de décembre, amaigris, défeuillés, formaient encore une double muraille, si majestueuse, au-dessus des sarcophages alignés,--ces peupliers, semblables à des ifs géants, tels qu'on en voit dans les sublimes jardins de la Villa d'Este, près de Tivoli, et dans les jardins Giusti, à Vérone, ont été coupés durant l'automne de 1909. Non pas entièrement, mais à la moitié de leur hauteur. Leurs cimes aiguës, tombées pour toujours, ont brisé dans leur chute l'enchantement. Qu'est devenu ce lieu incomparable, aujourd'hui dépourvu de leur élan, de leur frisson, de leur ombre, de leur enivrante nostalgie?

Devant les yeux de la fille des steppes, ils se dressaient encore, tandis qu'à leurs pieds se pressait la foule des sarcophages énormes. Au bout de la mélancolique avenue, l'église Saint-Honorat, sa tour romane, ses cintres à jour, ses arceaux croulants, découpaient, ruine précieuse comme un bijou, leurs formes charmantes, sur un ciel d'une flamboyante douceur.

--«Où sommes-nous? Est-ce un cimetière?...» balbutia Katerine.

Émue, recueillie, sa voix n'exprimait plus la crainte, mais l'extase qu'il y aurait à mourir là. Par une réminiscence qu'elle ne s'expliquait pas, les horizons sans bornes du Dniéper, les soirs déchirants où le soleil mourait dans les brumes de pourpre, au lointain des solitudes, lui oppressaient l'âme, comme dans sa petite enfance. Les années infâmes de sa vie s'effacèrent, dans l'absolution de l'émoi surhumain. Un sanglot creva sur ses lèvres.

--«Viens,» dit Flatcheff, qui lui saisit le poignet.

Elle se laissa faire, souhaitant qu'il eût résolu de la tuer là. Mais il la conduisait dans un chemin pire que celui de la mort.

Bientôt tous deux marchèrent parmi l'immobile armée des sépulcres. La multitude, l'énormité de ces cuves de pierre stupéfiaient la jeune femme. Un grand nombre étaient béantes et vides. D'autres s'écrasaient sous leur couvercle massif. Quelques-unes s'élevaient sur un piédestal. Et il y en avait d'orgueilleuses, enfermées entre des grilles, isolées dans une chapelle encore debout.

Pas un être vivant, sauf les deux Russes. Les Alyscamps sont un des lieux les plus solitaires du monde. Quand un voyageur n'y promène pas sa rapide curiosité, personne ne s'y aventure. Les Arlésiens, qui laissèrent saccager leur nécropole fameuse par le tracé de la voie ferrée, par la construction d'une usine à gaz, et,--tout récemment,--par ce sacrilège, la décapitation des peupliers, les Arlésiens, qui firent commerce des sculptures funèbres, qui vendirent aux antiquaires les reliques de leur passé, évitent la désolation de cette avenue, où ils ne rencontrent que des remords et le fantôme gémissant de la Beauté.

--«Regarde bien où tu es, maintenant,» ordonna Flatcheff, arrêtant soudain sa compagne. «Tu as des points de repère... Tiens, ce caveau, avec sa flèche gothique, au bord même de l'avenue. Il sera très distinct, ce soir. La lune l'éclairera en plein, tandis qu'ici, en face, nous serons dans l'ombre. D'ailleurs, dès que je t'apercevrai, je sifflerai... comme cela.»

Il émit une modulation perçante. Des chauves-souris s'effarèrent. Un faible écho répondit.

Docilement, Katerine examinait les objets d'alentour, pour se rappeler. En cet endroit plus écarté, la ruine et la solitude devenaient le hideux abandon. Des détritus de l'usine à gaz, amoncelés contre une barrière vermoulue, s'épandaient jusqu'auprès des pierres sacrées. Des odeurs méphitiques flottaient. Dans le soir vert, on distinguait l'effroyable laideur des dégagements et des dégorgements de l'usine. Le mirliton gigantesque de sa cheminée, crachant une fumée aux volutes lourdes, opaques, infectes, narguait par sa hauteur l'élégance fuselée des nobles arbres. Il semblait perversement leur envoyer ses immondices, que les ondulations de l'air portaient vers eux. Fâcheux symbole.

Katerine, suffoquée par l'âcre odeur, s'appuya contre un sarcophage. Ce mouvement lui fit remarquer de surprenants détails. Le couvercle de ce sarcophage,--formidable masse de pierre,--bâillait comme celui d'une boîte qu'on entr'ouvre. Deux rondins de bois, placés verticalement, entre son rebord et le rebord de la cuve, le maintenaient ainsi soulevé. Autour de ces rondins, de fortes cordes étaient enroulées et liées. Leur libre extrémité pendait en dehors. Et cette disposition semblait faite pour qu'en tirant vigoureusement et simultanément les cordes, les rondins arrachés laissassent retomber le poids écrasant du couvercle. Des outils, un cric, des leviers, rangés tout près, attestaient un travail récent. Enfin, un sac, gonflé d'une poudre blanche, qui parut à Katerine du plâtre, se dissimulait mal parmi des éboulis tout proches.

--«Quel est donc l'ouvrage qu'on fait là?» demanda-t-elle, frissonnante d'un pressentiment sinistre.

--«Tu le verras cette nuit,» prononça Flatcheff.

Et il eut un sourire abominable.

--«Cette nuit?

--Oui, puisque tu viendras. Tu nous rejoindras ici,--pas avant une heure du matin, à cause de ces imbéciles d'Anglais, qui choisissent toujours le clair de lune pour visiter les Alyscamps. Mais, à partir de minuit,--quand les douze coups ont sonné pour les amateurs de spiritisme et d'apparitions,--plus personne. Tu nous trouveras, moi, Kourgane et Sémène.

--Pour quoi faire?

--Tu le verras... je te dis... Ah! tu nous amèneras l'enfant.

--L'enfant?» répéta Katerine, défaillante.

--«Oui. Toi seule le peux. Tu demanderas à Mauricette de le coucher dans ta chambre. J'ai suggéré le changement au petit. Ça l'amusera. Il aime que tu l'endormes avec les chants de la steppe. Tu lui promettras une histoire de loups. Rien n'est plus facile. Mauricette a confiance en toi.

--Mais il criera, il appellera...» balbutia Katerine.

--«Tu l'emporteras tout endormi. S'il est trop lourd, tu le mettras ensuite à terre. Mais jusqu'au tournant des Arènes... un poussin de quatre ans--tu es assez forte.

--Mon Dieu!» s'écria la malheureuse fille, dont les yeux s'élargissaient d'épouvante. «Vous voulez le tuer!...

--Qu'est-ce que ça peut te faire, à toi?» riposta Flatcheff.

--«Un enfant!...

--Il ne souffrira pas. Un tour de pouce,»--fit-il, en avançant le seul qu'il eût encore,--un horrible pouce, à la première phalange trop longue, et spatulée,--«puis, houp! là dedans, avec ce sac de chaux versé dessus, et le couvercle retombé... Il faudra mille ans pour retrouver sa trace.»