Chacune son Rêve

Part 12

Chapter 123,718 wordsPublic domain

Tandis que l'échange se faisait, Flatcheff avait saisi l'étui meurtrier, que lui tendait Katerine. Ses doigts experts sentirent osciller le contrepoids qui, maintenant toujours l'engin dans le même sens, empêchait le mélange explosible de se produire. Sans ajouter une réflexion, il plaça l'objet contre sa poitrine, dans une pochette intérieure, avec le sang-froid de l'habitude. Car c'était un vieux cheval de retour. Et, s'il avait pu se vendre très cher au pire ennemi de ses anciens alliés, son expérience, ses aventures, son audace, ses condamnations même, lui valaient cette abominable fortune.

A peine Katerine installée à côté de lui, il lança son auto à une vitesse folle.

--«Où allons-nous?» demanda-t-elle.

Il ne répondit pas.

Cependant, comme on traversait un pont, au-dessus d'une rivière que Katerine supposa être l'Oise, le conducteur ralentit un peu, et lança dans l'eau, de toute sa force, pour le faire tomber au large, loin de tout être vivant et de toute œuvre humaine, l'engin dont il avait hâte de se débarrasser.

Bientôt après, on rentra dans les bois. La nuit de décembre s'y amassait. Mais elle n'était pas tellement close, qu'on ne vît encore, de temps à autre, au fond d'une allée, ou parmi le lacis triste des arbres, les éclaboussures rouges, persistantes, du couchant. Elles s'obstinaient, comme le sang versé, que rien ne lave.

La bruyante voiture, en s'arrêtant tout à coup, fit apparaître la réalité lugubre. Ce fut comme si des flots de ténèbres et de silence se refermaient sur elle.

Flatcheff descendit et fit descendre Katerine. Puis il appela l'homme qui s'assoupissait, à l'intérieur tiède et capitonné de la voiture.

--«Sémène, arrive!»

L'autre obéit. Un gaillard au rude visage, d'une taille gigantesque, véritable hercule.

--«Qu'allez-vous me faire?» demanda Katerine.

Et elle commença de trembler.

--«Ne crains rien, si tu as dit vrai,» proféra Flatcheff. «Mais si je trouve sur toi la moindre chose en contradiction avec ton histoire, nous aurons un compte à régler, ma petite. Fouille-la,» ordonna-t-il à Sémène. «Et vas-y avec précaution, au cas où elle garde un joujou comme celui de tout à l'heure.»

Dans l'auto, des cris d'enfant s'élevèrent. Le petit François, réveillé en sursaut, s'effarait. De son rêve, où il revoyait sa nounou Favier, son papa Raymond, tous les visages de tendresse, il surgissait de nouveau brusquement dans l'étrangeté des choses et des êtres. En ce moment, la nuit compliquait tout. Son petit cœur creva.

--«Nounou!... nounou!... Papa!... Je veux ma nounou!...» sanglotait-il.

--«C'est moi ta nounou, mon chérubin,» chuchotait câlinement l'Arlésienne.

--«Ça n'est pas vrai!... Tu es vilaine!... Ça n'est pas vrai!...» criait le bambin, la frappant de ses poings minuscules.

Les petits êtres ont de ces révoltes, qui déconcertent devant des forces tellement disproportionnées aux leurs. Ils ne connaissent ni la prudence, ni la résignation. Et il en est ainsi des jeunes animaux comme des jeunes enfants. Craintifs de tout, ils ne le sont pas de la violence humaine. Sans doute, parce qu'à part de monstrueuses exceptions, elle ne saurait s'exercer contre eux. De cela, ils ont une singulière conscience.

François, dans son cœur de quatre ans, percevait autour de lui l'imposture, et il en suffoquait. Bien traité, gâté, choyé même,--car sa grâce était irrésistible,--il avait peu souffert,--après les premières heures de désolation et d'épouvante,--parce qu'on lui disait: «Tu reverras nounou Favier. Papa viendra te chercher demain.» Mais peu à peu on lui tenait un autre langage. On affirmait: «Les autres t'ont menti.»--«C'est moi ta nounou,» prétendait l'Arlésienne. Et Flatcheff le bandit avait l'audace de déclarer à cet innocent:--«Ton papa Delchaume t'avait volé. Il n'est pas ton papa. Tu ne dois plus l'aimer. Je suis chargé de te conduire à tes vrais parents.» Une indignation au-dessus de son âge soulevait alors cette petite âme, qui ne pouvait l'exprimer. Et c'est avec la même suffocation de fureur qu'il refusait de répondre au nom de Pierre, qu'on prétendait lui donner.

--«Je m'appelle Serge-François. Je ne m'appelle pas Pierre,» protestait-il.

Sa fierté, sa résistance, son énergie puérile, divertissaient ses ravisseurs, en les attendrissant malgré eux. Au Vieux-Moutier, où ils le cachèrent pendant quelques jours, Boris Omiroff ne put le voir, l'entendre, sans une espèce d'émotion. Le prince ne résista pas à la curiosité qu'il avait de cet enfant, son neveu, le fils de son frère. Il voulut la satisfaire avant de partir pour la Russie. Et, comme il avait d'ailleurs besoin de se concerter avec Flatcheff sur les mesures à prendre, il combina cette expédition en auto jusqu'à Mériel, pendant que tout le monde,--et même les gens de sa maison, avenue de Messine,--le croyait dans son wagon-salon, emporté par le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'était rendu acquéreur plusieurs années auparavant, des chambres habitables, aménagées dans une partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas, l'attendaient toujours, avec un personnel restreint, mais dévoué, aveuglément fidèle, tenu par l'argent comme par la crainte, et sans cesse à ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, c'est là que Flatcheff se tenait, dans une prudente retraite.

Chose plus facile qu'on ne croit: maintenir certains mystères. Pour tout le pays, le Vieux-Moutier était un but de promenade, qui attirait les touristes. On délivrait des permissions de le visiter à la mairie de Mériel. Un certain va-et-vient n'étonnait donc personne, non plus que la rigueur des consignes. La rapidité des autos permettait aux gens enfermés là de s'approvisionner au loin. La sauvagerie du site, sa difficulté d'accès, son éloignement, à l'orée de la forêt, s'opposaient à tout voisinage immédiat. Nul fournisseur, nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait jamais pénétré dans l'appartement secret, dont les fenêtres dominaient un débris de cloître, qui, surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis que la porte intérieure, dissimulée entre deux demi-colonnes, ouvrait dans une galerie obscure où rien ne fixait l'attention.

Là, Boris Omiroff avait caché le fils de son frère Dimitri. Seul avec l'enfant, il l'examina, l'étudia, le questionna. Son sang courut plus orgueilleusement dans ses veines à constater la marque de sa race, dans la beauté, l'intelligence, la précoce dignité du petit être. Mais la fugace émotion fut vite noyée de haine. N'était-ce pas là l'enfant d'une ballerine, l'étranger, l'ennemi? Ce bébé inconnu, adversaire fragile, pourrait un jour,--qui sait?--se dresser contre lui, et prétendre à l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine héréditaire. La merveille de l'Ukraine, la demeure fabuleuse où ses ancêtres avaient reçu les tsars comme des égaux, s'évoqua, déroula le serpentement sans fin de ses remparts, la masse énorme de ses donjons, de ses tours, la légèreté aérienne de sa chapelle au sommet de la colline, sa ceinture de forêts, et cette nappe d'argent que le Dniéper étend à ses pieds, par les longues nuits du Nord, sous la lune immobile.

Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela Flatcheff.

--«Rends-le à cette femme d'Arles dont tu réponds,» ordonna-t-il. «Puis reviens m'expliquer encore ton projet. Et tâche qu'il me convienne.»

Le projet de Flatcheff convint à Boris.

L'Arlésienne, naguère venue en service à Paris, séduite par un réfugié russe, un certain Fédor Kourgane, s'était mariée avec cet homme, et l'avait attiré dans son pays. Là, tous deux crevaient de faim, après avoir essayé divers métiers. D'ailleurs, mal vus et méprisés, victimes de préjugés locaux, ils ne rêvaient que d'émigrer. On leur fournirait les fonds nécessaires à leur passage en Amérique, plus une somme qui serait pour eux une petite fortune. Et ils emmèneraient avec eux l'enfant. On n'en entendrait plus parler.

--«Tu connais ces gens-là, Flatcheff?» demanda le prince.

--«Parfaitement. J'ai toujours eu l'œil sur Kourgane, à cause de vous, Excellence.

--Était-il des complots contre moi?

--D'aucun complot. C'est un homme tranquille, trop content d'avoir échappé aux suites d'une première affaire, où on l'avait entraîné. Chat échaudé, il craint l'eau, même froide.

--Quel est son métier?

--Il essaie de vendre de fausses vieilleries, près des Arènes. Mais on débine tous les trucs maintenant. Le commerce ne marche guère.

--Et la femme? Qu'est-ce que c'est?

--Mauricette?... Une bonne créature. Elle adore les mioches. Le petit ne sera pas malheureux avec elle.

--En effet, elle a plutôt une figure plaisante. Et l'enfant semble déjà habitué à elle. C'est toi qui l'as fait venir? Depuis quand est-elle ici?

--Dès le lendemain de l'enlèvement du gosse. Il me fallait une femme. Le petit clampin criait jour et nuit. La fille du garde m'a bien aidé. Mais le citoyen n'était pas commode. Et Votre Excellence m'avait interdit les grands moyens.

--Tu m'as obéi, au moins? Tu ne l'as pas rudoyé, ce pauvre moutard?

--Oh! ma foi non.»

Boris fixa des yeux sévères sur le cruel et sournois visage. Puis il reprit légèrement:

--«Bast! tout ça en fera un homme. Il n'aura pas cette éducation de poule mouillée qu'on donne aux marmots français.»

Et, rêveur, il ajouta:

--«Plus tard... Si je n'ai pas de fils... On pourra voir.

--Comment!» cria Flatcheff stupéfait. «Votre Haute Noblesse aurait l'idée?...

--Tu n'as pas remarqué?...» reprit le prince, du même ton songeur. «C'est tout le portrait de mon frère Dimitri.

--Oh! Excellence... Alors, les Kourgane?...

--Défends-leur de quitter Arles tout de suite.

--Quelle imprudence!

--Assez, Flatcheff. Écoute-moi. Tu vas conduire là-bas la femme et l'enfant. En auto. Ne prends pas le train. Je te donne Sémène pour ton service. A Arles, tu verras comment vivent ces gens, ce qu'ils désirent. Tu m'en aviseras avant de rien décider. Je vais réfléchir. L'Europe est assez grande pour qu'on trouve un endroit perdu où l'on puisse les installer, les surveiller...

--Mais Votre Haute Noblesse avait résolu...

--De me débarrasser absolument de ce petit. Eh bien... Je ne sais plus. J'y penserai... Il ressemble trop à mon frère.

--Vous le haïssiez, votre frère Dimitri. Vous avez été si content de sa disgrâce... de sa...

--Tais-toi, vieux bandit, ou je t'écrase!...» avait crié le prince, dans une de ces soudaines fureurs, qui montaient en lui surtout aux minutes où il n'était pas d'accord avec lui-même.

Et comme il s'irritait de se sentir démonté, troublé, il donna à Flatcheff un ordre de départ immédiat.

--«Que je ne te voie plus, ni le mioche, ni cette Arlésienne! Moi, je pars, en auto également, pour rejoindre à Cologne mon personnel et mes bagages. De là, par le Nord-Express... à Pétersbourg. Que je trouve un télégramme de toi, n'est-ce pas? Pour la suite... attends mes ordres. Ne bouge pas d'Arles. Je... je t'y enverrai peut-être d'autres instructions.»

Il hésita. Puis, rapidement, très bas:

--«Tu as sans doute raison pour le petit. Mais, diable, un enfant!... Ah! j'aurais dû avoir plus de résolution au moment de sa naissance, quand il n'était qu'une larve informe, sans véritable existence.»

Flatcheff eut une toux brève. Les regards des deux hommes se croisèrent, puis se détournèrent aussitôt.

C'est moins d'une demi-heure après cette conversation que Flatcheff, précipitant son départ, avait rencontré Flaviana à la grille. Comme le parc ne possède pas d'autre sortie possible pour une auto, à cause des accidents de terrain, des hauteurs, des déclivités abruptes, c'est à cette même grille que Flatcheff revint, après avoir donné le change à sa visiteuse.

L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia. Comme tous les êtres capables de trahison, cet homme était lâche. En outre, quelle stupeur! Avec ses maquillages savants, la transformation complète de sa physionomie, sa retraite au Vieux-Moutier, la légende de sa fuite à l'étranger établie par la police, la protection dont l'entouraient les agents russes aux ordres d'Omiroff, comment imaginer qu'à peine sortie de prison, une de ses victimes se dresserait en face de lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le loisir de jeter la bombe, là, dans l'avant de l'auto, aux pieds mêmes du conducteur. Avec quelle joie forcenée elle eût accompli l'acte! Peu lui importait sa vie, à elle. Ainsi, elle sauvait Tatiane, à qui le sort attribuerait peut-être le dangereux rôle, l'œuvre de justice, l'anéantissement de l'abominable agent provocateur. Oui, elle sauvait Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait la fiancée de Pierre Marowski, séparée pour cinq ans,--peut-être pour toujours: leur vie était si hasardeuse!--de celui qu'elle aimait. Quelle tentation!... Mais elle avait aperçu l'enfant dans la voiture. Elle n'avait pas voulu lancer l'horrible engin. Et alors une autre idée lui était venue. Elle ne se souciait guère de la cause, ni du martyr déchiqueté à la Petite-Barrerie, ni de l'exemple, terrifiant pour les traîtres, que devrait être le châtiment du faux Toulénine. Tatiane... Il n'y avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine avait trouvé en soi de telles ressources d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des vêtements d'homme, qui la rendaient à la fois méconnaissable et plus alerte, la sauvage fille avait rôdé, épié, guetté,--souple, cauteleuse, comme une maigre louve des steppes.

Ce matin, à la gare du Nord, elle avait eu cette chance de reconnaître dans le valet de chambre du prince, un garçon de son pays, et elle l'avait conquis tout de suite en se faisant passer pour le jeune frère d'un ancien camarade à lui, en rappelant ces choses d'enfance, de village natal, auxquelles nul cœur ne résiste. Katerine, grâce au coup de téléphone, à l'indication de l'annuaire, identifia cette retraite campagnarde, qui devait être la maison mystérieuse du prince. Là, sûrement, se terrait le Judas de la Petite-Barrerie, Toulénine-Flatcheff, le sinistre factotum d'Omiroff. Mais comment se rendre là-bas? Comment y arriver à temps? Car, sans doute, le maître et le misérable valet repartiraient ensemble pour la Russie. Katerine, désespérée, ne possédait même pas sur elle de quoi prendre le train. A tout hasard, elle courut à l'hôtel de l'avenue de Messine. Du moins, elle pénétrerait dans cette demeure, elle s'y assurerait ses entrées en se liant avec l'ami du valet de chambre, auquel celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait rencontré Flaviana.

Et voici pourquoi, quelques heures plus tard, entre les futaies pleines de nuit, sur la route forestière entrevue dans le cercle lumineux des phares, à côté de l'auto, où gémissait et s'encolérait une voix enfantine, Katerine, en face de Flatcheff et de Sémène, crut sa dernière heure venue.

On la fouilla consciencieusement. Les deux gaillards à qui elle avait affaire ne se souciaient guère d'épargner sa délicatesse féminine. A vrai dire, ils ne s'occupèrent pas plus de ce détail que si elle avait été le garçon dont elle portait le costume. D'ailleurs, ce n'était pas cela non plus qui pouvait contrister ou effaroucher la pauvre fille. Hasardeuse créature, elle en avait vu bien d'autres. Rester vivante. Ne pas livrer les secrets de Tatiane. Atteindre le terrible but dont elle s'hypnotisait. Voilà ce qui tendait et enflammait l'âme primitive, dans ce corps précocement usé, que maniait la hardiesse indifférente d'un chenapan et d'un larbin.

Quand Flatcheff se fut bien assuré que les vêtements masculins de Katerine Risslaya ne cachaient aucun explosif, aucune arme, aucun papier inquiétant, qu'elle s'était vraiment livrée à lui sans possibilité de lui nuire, ou même de se défendre, sa prudence accepta ce dont tout d'abord sa vanité s'accommodait. Cette fille était demeurée entièrement sous sa puissance. Il l'avait fanatisée. Elle revenait à lui, aussitôt libre. Et, pour lui plaire, elle trahissait. Quoi de plus acceptable pour un être pareil? La vilenie des autres semblait de toute évidence à sa propre vilenie. Et, suivant sa logique, une Katerine Risslaya, ramassée dans la boue par Tatiane, devait se retourner tôt ou tard contre sa bienfaitrice. Il eut un rire de joie affreuse, dont se troubla le sommeil des beaux arbres fiers, aux branches desquels se fixaient une à une, brodées par une fée mystérieuse, les petites étoiles du givre.

--«Eh bien, Katinka, tu es une fameuse luronne. Bravo, ma fille. Tu n'y perdras rien. On ne manque pas de braise au service d'Omiroff. Excepté ici, où elle ne chauffe guère...»

Et il rit plus fort, de son à peu près sur le mot «braise», qu'il venait de prononcer en français.

--«On gèle,» ajouta-t-il. «Mais grimpe tout de même sur le siège, à côté de moi. Car j'ai encore à te parler. Tout à l'heure, Sémène te cédera la place à l'intérieur.»

Lorsque, de nouveau, la voiture dévora la route, Flatcheff soumit Katerine à un interrogatoire, sur la façon dont elle l'avait retrouvé, sur ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle était l'idée de cette femme en se présentant au Vieux-Moutier.

--«Si c'est une ancienne bonne amie de Son Excellence, qui venait pour l'embêter, elle se sera cassé le nez,» observa-t-il. «Il faudrait être plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour découvrir notre petit père Boris Wladimirovitch dans son monastère. Quand ce diable-là se fait ermite... ah! ah...»

Flatcheff riait encore. Décidément, il était très gai.

«Tu ne le seras pas longtemps, misérable!» pensait la sombre fille, assise à son côté sous la même lourde et chaude peau d'ours.

Elle s'étonnait qu'il ne parlât pas de Flaviana comme de la mère du petit garçon, qui, maintenant couché sur la banquette, dans les vêtements de laine et de fourrure, dormait, derrière eux, du profond sommeil de l'enfance. Mais le suppôt du prince, au moment de la naissance secrète, confiné à son rôle de valet complice, ne possédait pas encore l'autorité du faux Toulénine. On ne lui confia que ce qu'il devait savoir pour ses diverses missions, dont l'une fut d'aller enlever la jeune doctoresse. Lorsque, plus tard, le prince lui avoua qu'il s'agissait de son neveu, Boris ne revint pas sur la personnalité de la mère. «Une cabotine,» dit-il simplement. Car l'orgueilleux grand seigneur gardait à son immonde acolyte tout le mépris indispensable, ne s'ouvrant à lui que suivant l'occasion, par nécessité ou par caprice.

Pendant des heures, l'auto dévora les chemins, crevant le noir sans fin des campagnes taciturnes, traversant à un galop de foudre, avec des clameurs de bête furieuse, les villages ensommeillés. Puis, on stoppa dans une ville, plus muette et vide qu'un décor de rêve, devant un hôtel dont Katerine, sous une lanterne, discerna l'enseigne: _Hôtel du Chevreuil_, avec la forme vague d'un quadrupède, qui s'effaçait sur la tôle délavée. Un souper était servi, des chambres prêtes.

Quand les voyageurs se séparèrent pour dormir, Flatcheff dit à Katerine:

--«Ma fille, tu vas partager la chambre de Mauricette et du petit. Comprends-moi bien. J'ai cru tes boniments. Toutefois la prudence et mes consignes m'ordonnent d'agir comme si je me méfiais. Donc, je suis responsable de ce que tu feras, et je te garde. Ça doit te faire plaisir. Mais tant que tu seras sous ma coupe, tu ne communiqueras avec personne. Si l'on te surprend écrivant un mot, glissant un papier, faisant un signal, on m'avertit, et je te casse la tête.»

Pour achever ce discours, Flatcheff enleva son espèce de passe-montagne, ses lunettes, avec le demi-voile où elles s'incrustaient. D'un geste qui fit horreur à Katerine, il arracha même sa barbe.

La malheureuse fille contint un cri de répulsion. Elle reconnaissait le visage infâme,--le faux Toulénine qui leur prêchait la guerre sociale, la propagande meurtrière, l'audace héroïque.--Elle le voyait face à face, l'apôtre qui trouvait des accents enflammés pour soulever leurs âmes, dans la mansarde de Pierre Marowsky, et qui n'était que ce reptile hideux, ce scorpion rampant, gonflé de venin: un agent provocateur.

L'homme eut son ignoble rire:

--«Comment me préfères-tu, la belle? En Toulénine ou en Flatcheff?--Au fait, c'est vrai: tu es amoureuse de moi. C'est enivrant... Et je te ferais bien les honneurs de mon beau physique,--avec ou sans barbe,--je te recevrais volontiers dans l'intimité, Katinka de mon cœur... Seulement, pas cette nuit. Pour quelque temps encore, j'aime mieux avoir, auprès de toi, les yeux ouverts que fermés. C'est donc Mauricette qui aura le privilège de voir émerger de cette défroque de mâle ta gracieuse forme féminine, et de dormir en ta compagnie.»

Il reprit un sérieux terrible pour ajouter, sortant de sa poche un revolver:

--«Et, je te le répète... Je saurai tout... Si quelque chose ne me paraît pas clair, tu pourras faire tes paquets pour l'autre monde. Rappelle-toi que, pour Bibi» (il se désigna d'un air de fatuité canaille), «c'est tout bénéfice d'exterminer de la bonne petite vermine comme toi. Le patron m'en saurait gré, la police itou. Je ne risquerais pas un cheveu. Tiens-toi donc pour avertie.»

Ce fut tellement sinistre, cet avertissement, reçu sous le canon braqué du revolver, dans le corridor du louche hôtel provincial, où l'humidité sentait le moisi, où l'on devinait des mouchards embusqués derrière les portes, que Katerine, malgré son fatalisme et sa résolution, frissonna.

La vue du bel enfant, au sommeil paisible, près de qui elle passerait la nuit, fut alors d'une telle douceur pour la malheureuse, que les larmes lui en vinrent aux yeux, à elle qui, depuis si longtemps, n'avait pleuré.

Comme elle les contenait, d'un battement de paupières, elle rencontra le regard de Mauricette, l'Arlésienne. La gêne anxieuse de ce regard l'étonna. Elle dit brusquement:

--«Vous savez bien que je suis une femme, comme vous, malgré ces frusques. Vous ne pouvez pas avoir peur de moi, puisque vous êtes chargée de m'espionner.

--Oh! vous espionner...

--Enfin...

--Ça n'est pas mon métier. Kourgane, mon mari, m'a recommandé d'obéir... J'obéis. Sans ça... Mais il y a une chose qui m'occupe...

--Laquelle?

--L'enfant qui est là... ce petit amour... Vous ne pensez pas, dites, qu'on veuille lui faire du mal?

--Quoi!» s'écria Katerine amèrement. «C'est vous qui me questionnez!... Et l'on m'a mise sous votre surveillance, comme si l'on se défiait de moi.»

Elle équivoquait prudemment. Mauricette Kourgane mit un doigt sur ses lèvres.

--«Quoi que nous disions,» fit-elle, «je crois sage de parler très bas. Je n'aime pas beaucoup ce qui se passe. Et l'on nous offre trop d'argent pour que ce soit de la fameuse besogne. Mais c'est l'affaire de mon homme, de Fédor. Tout ce que je sais, c'est qu'on m'a mis ce chérubin dans les bras, et qu'il faudra me couper en morceaux avant que de lui faire du mal.

--Pour ça, je serai avec vous, de tout mon cœur,» s'écria Katerine.

Les deux femmes se sourirent. Leur défiance mutuelle tombait un peu. Pourtant, ni l'une ni l'autre n'osa se livrer. Et elles n'en dirent pas davantage. Seulement, avant de se coucher, elles se penchèrent ensemble vers le petit Serge-François.

L'Arlésienne avait mis l'enfant dans son lit, à elle,--un de ces vastes lits de province, où elle s'étendrait à côté de lui sans même le réveiller. Il dormait, le visage tout rose dans ses cheveux blonds, un petit bras rejeté au-dessus de sa tête, avec la menotte à demi ouverte. Ses longues paupières mettaient, sur les joues un peu ardentes, l'ombre large de leurs cils. Entre les mignonnes lèvres, d'une merveilleuse fraîcheur, les dents laiteuses brillaient.

Sous la contemplation des deux femmes, il eut un léger soupir, s'agita, nerveux, puis retomba dans sa paix émouvante.

--«Mignon!...» dit l'une.

--«Petit trésor!...» fit l'autre.