Chacune son Rêve

Part 11

Chapter 113,621 wordsPublic domain

--«J'acceptai, comme bien vous pensez, madame,» continua le jeune garçon. «Alors il m'expliqua que le prince ne prenait pas le train. Lui seul, premier valet de chambre, partait, et devait l'attendre à Liége avec le bagage personnel. Omiroff, profitant de ce que tout le monde, et même sa maison, le croyait en route, courrait à un rendez-vous dans une maison de campagne voisine de Paris. On ne m'a pas dit «un rendez-vous d'amour», madame, ajouta le narrateur, croyant discerner l'émoi de la jalousie sur le visage troublé de Flaviana.

--Serait-ce?...» balbutia-t-elle inconsciemment. Et elle pensait: «Une démarche tellement secrète!... S'agirait-il de l'enfant qu'il a enlevé... Oh!... mais, c'est probable... mon Dieu!» Tout haut, la danseuse s'écria:--«Et vous savez, vous, où s'est rendu le prince? C'est là que vous me conduisez?... Nous y allons?...

--Je l'espère.

--Vous n'en êtes pas sûr?...

--Madame, ai-je eu tort?...

--Non... non!... Sur la moindre probabilité je serais partie... Ah!...»

Son regard, tendu en avant, dévorait l'espace. Elle n'écoutait plus que distraitement l'explication, d'ailleurs embrouillée, du Petit-Russien. Le valet de chambre du prince, informé au dernier moment, et à la gare même, qu'il devait se mettre en voyage sans son maître, n'aurait pas été fâché de faire prévenir un autre domestique, resté à l'avenue de Messine, et avec lequel il était particulièrement lié. La chose était d'importance pour les deux compères. Alexis s'était chargé de la commission.

Cet imbroglio d'antichambre ne parvenait même pas au cerveau, plein de pensées frémissantes, de Flaviana. Sous l'influence de son obsédante anxiété, elle demanda:

--«Mais, cette campagne?... Qu'en savait-on?... Vous a-t-on dit?... Et qu'y venez-vous faire?»

Alexis n'hésitait pas dans ses réponses. Peu lui importait qu'elles fussent absolument vraisemblables, qu'elles coïncidassent. L'auto l'emportait où il voulait. Si proche du but, il ne s'inquiétait plus d'un faux pas.

La campagne?... Rien de plus simple. Le fameux valet de chambre, si confiant avec lui, en avait surpris le numéro de téléphone, son maître lui ayant fait demander la communication, ce matin: le 18, à Mériel. Ensuite, avec Alexis, ils avaient cherché dans un annuaire. Ça s'appelle le Vieux-Moutier.--«Et voyez pourquoi je supposais que ça ne doit pas être un rendez-vous d'amour... Paraîtrait que le prince a dit--mon ami l'a entendu:--«Vous en répondez sur votre tête... Pas de brutalités... Si je le trouve seulement mal en train, ou maigri...» Enfin, on aurait cru qu'il parlait d'un prisonnier, ou d'un cheval de course...

--D'un enfant!...» murmura Flaviana, comme malgré elle.

Et tout son corps trembla, dans la frénésie de son espérance.

--«D'un enfant... peut-être... en effet,» fit le jeune Russe, comme éclairé par cette idée. Et, dans la précipitation de ce qui surgissait en lui, il posa cette question,--insensée, n'eût été sa logique secrète:--«Un enfant... de quel âge?...» Puis, aussitôt:--«Vous seriez la mère?... Ce serait vous!...»

Dans l'auto galopante, il y eut une minute de silence,--un silence humain, poignant, qui passait, emporté à une vitesse folle, à travers le profond silence de la nature.

On atteignait au but de la course. La voiture venait d'escalader, presque sans ralentir, la côte rude au-dessus de Mériel. Maintenant elle semblait courir vers le vide. Car, au delà du plateau dénudé, la route s'abaissait brusquement, comme coupée par un précipice. En face, des moutonnements de forêts, une colline haute, dont la ligne avait de la grandeur. A gauche, des lointains immenses, fondus dans des brumes froides, sur lesquels un soleil rouge, net et rond comme une énorme hostie, roulait, ensanglanté, mystérieux, hostile.

Les yeux élargis de Flaviana ne voyaient pas cette désolation du paysage. Ils s'attachaient éperdument au visage de son compagnon. Ils y virent poindre une espèce d'attendrissement, de pitié. Les noires prunelles bohémiennes s'adoucirent. La voix chuchota:

--«N'ayez pas peur... Oh! je crois comprendre... Ce n'est donc pas l'amour qui vous fait courir vers cet homme?

--L'amour de lui?... Non.

--Vous le haïssez?»

Flaviana n'osa répondre. A qui se livrait-elle? Dans quel piège s'était-elle jetée? Mais l'autre reprit:

--«Bon... Vous le haïssez. Alors je puis tout vous dire... Vous êtes une mère... Mais, moi, je suis une femme. Voilà mon secret... N'ayez donc pas peur de moi.

--Une femme!...»

Flaviana parcourut d'un coup d'œil la silhouette gracile. L'espèce d'étonnement physique l'empêcha de trouver un mot. Puis elle n'eut plus le temps de parler. La créature aux yeux sauvages venait de siffler le chauffeur, et la voiture s'arrêtait.

--«Quoi!... Où sommes-nous?

--Tout près du Vieux-Moutier, madame. Aussi permettez-moi de monter sur le siège, à côté du mécanicien. J'aurai l'air de son aide, de quelqu'un à votre service. Nul ne me remarquera. C'est mieux pour vous.

--On vous connaît donc?

--On ne me reconnaîtra pas. Mais, à vos côtés, dans votre voiture, le pauvre garçon que je parais éveillerait trop de curiosité--trop pour vous, trop pour moi.

--Soit!... Comme vous voudrez.»

Avec un intérêt qui suspendait toute pensée, Flaviana regarda ce svelte corps androgyne, aux mouvements vifs et souples de fauve, qui filait, s'effaçait, puis se retrouvait sur le siège de l'auto, redressé, correct, comme d'un inférieur qui sait se tenir à sa place.

Presque aussitôt, dans la route en pente rapide, juste à l'entrée sombre de la forêt, une ouverture parut à gauche, et une grille monumentale se dressa. Au delà, serpentait une allée carrossable, entre une immense pelouse semée de groupes d'arbres et un talus boisé. Malgré l'hiver, on avait l'impression d'une propriété soigneusement entretenue. Contre la grille, s'appuyait une maisonnette de concierge.

Flaviana descendit de voiture et s'avança pour sonner. Mais, tout à coup, son cœur battit avec une telle violence qu'elle en demeura haletante, suffoquée. Que faire devant ce qu'elle croyait apercevoir? Un geste faux pouvait tout perdre.

Dans le parc, au tournant d'un massif, une automobile déboucha, s'avançant vers la grille--une forte limousine, de haut luxe, conduite par un mécanicien empaqueté de fourrures, d'un passe-montagne et d'un masque à lunettes, comme pour un long voyage. A côté de lui, bras croisés, un valet de pied, emmitouflé également. Ce n'est pas l'aspect de cet équipage qui bouleversait Flaviana. Mais, à l'intérieur, tandis que la voiture tournait, prise en écharpe par un rayon rouge du tragique soleil de décembre, la danseuse avait distingué nettement, comme en une vision, un enfant blond, que tenait debout contre elle, en le caressant, une femme au costume d'Arlésienne.

Ce fut un éclair, une image fantasmagorique, où flambait, allumée de pourpre, la chevelure dorée de l'enfant. Puis l'auto vira, se trouva venir de face, dans la terne atmosphère. Et Flaviana ne la distinguait plus qu'en masse obscure, éblouis qu'étaient ses yeux du bref rayonnement, et l'âme également sillonnée de clartés fulgurantes.

«Mon petit... mon petit à moi!...» balbutiait son cœur.

Car,--la certitude l'aveuglait,--cet enfant était celui qu'on avait enlevé à Delchaume.

Immobile, devant la grille, Flaviana n'osait même plus tirer le bouton du timbre. Saisie par une espèce de fascination, d'enchantement terrible, elle tremblait de tout dissiper par une imprudence. Et nul projet, nul raisonnement, nulle impulsion de ruse ou de hardiesse, ne se dessinait dans son cerveau affolé. Involontairement, elle se tourna, comme pour chercher un secours moral, une inspiration, vers l'étrange guide qui l'avait amenée là.

Le soi-disant Alexis n'avait pas quitté le siège de la voiture, qui stationnait à quelques mètres. Cette femme,--puisque c'en était une,--ne percevait pas son trouble. Ses noirs yeux sauvages,--plus sauvages et plus noirs,--se fixaient avec intensité vers le parc, sans doute vers l'auto, qui s'approchait sans hâte. La haine qui en jaillissait impressionna la danseuse, même à une telle minute. Pourtant, elle n'eut pas l'idée que cette haine menaçât l'enfant.

De la maison de garde sortit une jeune fille qui, ayant vu venir la limousine, dans la direction du dehors, se disposait à ouvrir la grille. Mais le mécanicien lui fit un signe, et, aussitôt, stoppa.

La superbe auto se trouvait maintenant à une cinquantaine de mètres. Son conducteur, en descendant, comme il le fit, pour venir à pied jusqu'à l'entrée, démasqua l'intérieur. Seulement, le miroitement de la glace, l'ombre du talus, empêchaient Flaviana de bien distinguer la tête blonde, dont elle voyait bouger,--avec quel frémissant délice!--la claire chevelure.

Une voix la fit revenir à elle-même.

A travers la grille, sans toucher la poignée de la serrure, le mécanicien au visage invisible, dont on apercevait seulement la barbe brune, assez longue, lui demanda ce qu'elle voulait:

--«Visiter le Vieux-Moutier,» répondit la danseuse.

--«A cette saison? Et à cette heure?» fit l'autre, soupçonneux.

--«Vous en venez bien,» riposta la jeune femme, avec une vive présence d'esprit. «Et vous ne me direz pas que vous y demeurez, puisque c'est une ruine, tout à fait inhabitable, d'après les guides. N'est-ce pas, mademoiselle?»

La jeune fille de la loge, ainsi interpellée, et qui restait là, curieusement, s'esquiva sans répondre.

--«Il faut une permission de la mairie de Mériel,» objecta l'homme.

--«Êtes-vous le propriétaire, monsieur? ou le gérant?

--Qu'est-ce que cela peut vous faire, madame?

--Je vous aurais donné mon nom, et, si vous avez l'autorité de lever une consigne...

--Vous donnerez votre nom à la mairie. Il faut une autorisation signée du maire.

--Qu'à cela ne tienne! Alexis!» appela-t-elle.

Le jeune garçon bondit du siège.

--«Retournez avec l'auto jusqu'à Mériel. Vous demanderez une carte à la mairie, pour visiter. Une carte à mon nom: mademoiselle Flaviana, du National-Lyrique. Moi, j'attendrai ici.

--Vous êtes la danseuse-étoile?» demanda le sévère gardien du Vieux-Moutier.

Elle ne s'en cacha pas. Sa physionomie trop connue lui interdisait l'incognito. Et d'ailleurs, qu'y gagnerait-elle? Toutefois son beau et célèbre visage n'était pas si populaire que cet individu ne l'ignorât--à moins qu'il ne crût bon de feindre.

--«Montrez-moi,» dit-il, «quelque chose, une carte, une enveloppe de lettre, qui me prouve que vous êtes bien la personne que vous dites, et vous n'aurez pas besoin d'autre autorisation.»

Docile à tout--pourvu qu'on lui ouvrît cette grille, mon Dieu!...--la jeune femme tira au hasard, de son petit sac, quelques papiers. Quoi?... Elle ne savait... Ah! tiens, une carte postale, une facture... Et, justement--ça tombait bien--son coupe-file... Voilà. L'homme les saisit. Et, au lieu de les parcourir d'un coup d'œil, il les examina minutieusement. Peut-être se donnait-il le temps de prendre un parti.

Le cœur de Flaviana, ses yeux, tout son être se tendait vers la grande limousine arrêtée--si près... et si loin!... Que devint-elle lorsque la portière s'ouvrit, et qu'elle vit descendre la femme et l'enfant?

C'était bien le fils adoptif de Delchaume, le petit François, si souvent serré contre son sein tandis qu'elle l'appelait tout bas son petit Serge, sans croire elle-même à cette révélation prodigieuse de son instinct maternel.

Oh! se tenir là, tranquille et froide, ne pas crier vers lui, qui accourrait, qui la reconnaîtrait. Comment en conserver la force? Mais quoi! Il y avait cette grille fermée, ces gens à l'intérieur... deux hommes... Un autre peut-être dans la maison de garde. De son côté... qui?... Elle seule. L'autre femme... y pouvait-elle compter? Le chauffeur de louage... un mercenaire, un inconnu.

Rapidement, elle calculait. Oh! si elle avait pu risquer une lutte de vive force!... En attendant, elle demeurait impassible, suivant de ses larges doux yeux sombres les ébats du petit être, que cette Arlésienne--elle avait l'air d'une brave femme, d'une bonne nourrice tendre--faisait un peu courir dans l'allée pour lui épargner l'ennui de l'attente.

Tous deux d'ailleurs s'éloignaient, disparaissaient maintenant derrière l'auto.

Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante, elle mit quelques secondes à se rendre compte. La femme travestie, le soi-disant Petit-Russien aux yeux de braise, lui désignait furtivement,--avec quelle face livide, quel regard meurtrier!--celui qui, de l'autre côté de la grille, prolongeait la lecture d'un banal document d'identité présenté par Flaviana.

Évidemment, il se perdait dans des réflexions profondes, ce chauffeur hermétique. Tout à fait absorbé, tenant le papier de la main droite, il appuyait machinalement l'autre à la grille. Cette main gauche, passant entre deux barreaux, se crispait nerveusement sur une arabesque de fer. Et c'était sur cette main que se fixaient à présent, avec une intensité terrible, les noirs yeux de gitane. Telle était l'expression de la maigre face brune, que Flaviana, comme fascinée, ne vit plus que cela: ce visage contracté d'adolescent,--de femme,--et cette main, que regardaient ainsi les tragiques yeux noirs. Un gant de peau de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et soudain, une horreur confuse glaça Flaviana, car elle crut voir l'index de peau s'aplatir, se casser mollement, comme s'il n'eût pas contenu un doigt vivant, de chair et d'os.

Au même instant, quelque chose brilla, une lame de canif. La danseuse retint à peine un cri. Sa compagne de route, avec une dextérité, une rapidité inouïes, tranchait net le bout de ce doigt. Il y eut un imperceptible grincement du fil de l'acier sur le fer de la grille. L'homme qui lisait n'avait pas bougé. Il n'avait rien perçu, rien senti. L'index de son gant était vide.

Lorsqu'il tourna la tête et leva les yeux, il ne crut pas que la visiteuse, ni le jeune homme qu'il prenait pour un domestique, eussent fait le moindre mouvement. Tous deux très proches de lui, ils le touchaient presque entre les barreaux. Mais quoi d'étonnant à ce qu'ils eussent l'allure empressée? Le jour baisserait bientôt, et si cette visite du Vieux-Moutier n'était pas un prétexte...

--«Voici votre papier, madame. Vous allez pouvoir entrer. Mais... sans votre voiture, n'est-ce pas?

--Est-ce que la ruine est loin?» balbutia la danseuse, qui, déjà, faisait en pensée les quelques bonds follement agiles qui lui permettraient de saisir son enfant.

--«Non, madame... Au bout de cette avenue, on tourne un peu à droite, et, tout de suite, on la voit. La jeune fille du gardien vous accompagnera, pour vous ouvrir les salles.»

Il appela.

--«Olga!»

La jeune personne reparut.

--«Madame va visiter. Ouvre-lui.»

Sur cet ordre, donné très haut, le chauffeur ajouta plus bas quelques mots dans une langue étrangère. Puis, il tourna sur ses talons, avec l'esquisse d'un salut, et se dirigea vers sa voiture. En l'apercevant, qui revenait, l'Arlésienne saisit l'enfant, remonta vite dans la limousine avec lui. Une indicible détresse s'empara alors de Flaviana. La fille du garde rentrait dans la maisonnette.

--«Mademoiselle!... mademoiselle!...» implora une voix sans timbre, une voix qui faisait mal.

--«Pardon, madame,» dit l'autre, revenant avec une serviable hâte.

--«Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir.

--Mais oui... madame.»

Et elle retournait.

--«Où donc allez-vous?

--Chercher les clefs. Mon père a les clefs, là, dans notre loge. Oh! ce ne sera pas long.»

Tout en disant: «Ce ne sera pas long», l'astucieuse péronnelle restait là, ne bougeait plus, s'autorisait des questions de la dame pour s'attarder. Éperdue, Flaviana tira de son petit sac sa bourse en or. Toute prudence lui échappait. Et cependant, elle sentait maintenant que sa mystérieuse compagne la retenait, l'avertissait, par petites secousses, de son vêtement.

--«Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez. Mais ouvrez... ouvrez!

--Je ne peux pas, madame...» Et la fillette écartait ses deux mains vides.--«Il me faut les clefs. Et encore, peut-être serai-je obligée d'attendre mon père. C'est si dur, cette grille! Mais je vais essayer.»

Elle disparut dans la maisonnette.

Là-bas, la grande limousine, ayant retrouvé son conducteur, se mettait en mouvement. Mais non pour continuer vers la sortie. Elle recula, grimpa presque sur le talus pour prendre du champ, accomplit un court et savant virage, puis s'élança vers la profondeur du parc.

Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux barreaux de la grille, fit le geste vain de les secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria:

--«Serge!... mon fils!... François!... C'est moi, petit François!... Au secours!... Personne ne vient donc à mon aide!...»

Une voix dit à son oreille:

--«Laissez-moi... Laissez-moi faire!... Taisez-vous, au nom du ciel! Contenez-vous!... J'ai compris ce qu'il a dit en russe... Écoutez... vite... vite!... écoutez.»

Éperdue, égarée, Flaviana, de ses beaux yeux pleins de prière, regarda l'étrange créature, cette femme qui lui semblait malgré tout le jeune garçon dont elle avait si bien l'apparence.

--«Voilà,» reprit celle-ci. «Je connais cet homme. C'est bien à lui qu'Omiroff téléphonait, comme je m'en suis doutée. Le prince doit être ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque chose de lui. Vous avez chance de le découvrir, de le rencontrer. Moi, je reste... Et je parlerai au misérable dont j'ai coupé le gant tout à l'heure... Vous avez vu?...

--Où lui parlerez-vous?

--Ici même. Il va revenir. Il a ordonné de laisser la grille ouverte, après vous avoir fait attendre, pour qu'il puisse sortir à toute vitesse.

--Alors vous ne l'arrêterez pas.

--«Je l'arrêterai,» déclara l'inconnue avec une force impressionnante.

--«Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmène?...»

La femme pâlit plus encore, s'écarta, trembla. Puis se ressaisissant:

--«Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle. Et, après une brève hésitation:--«Il n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez, madame, voici qu'on vous ouvre la grille... à moitié, pour que votre auto n'entre pas. Je sais maintenant qui vous êtes, madame Flaviana. Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne me retrouvez pas ici tout à l'heure, ne doutez pas de la pauvre fille que je suis. Je vous le jure... ils expieront leurs crimes... Et ils vous rendront votre enfant.»

VIII

PRISE AU PIÈGE

Lorsque Flaviana, que suivait la fille du portier, se fut avancée assez loin dans l'avenue descendant aux ruines, un homme sortit à son tour de la loge. Il vint ouvrir le second battant de la grille. Et alors il se planta, sifflotant, au beau milieu, avec un air rogue, comme un chien de garde, prêt à se jeter sur qui entrerait. Son regard plein de méfiance alla du mécanicien de louage, qui dormait sur son siège, au jeune homme que la visiteuse avait laissé là, à l'attendre. Pour celui-ci, le regard se fit particulièrement hargneux.

--«Eh bien, mon petit père,» lui dit Katerine en russe,--et elle ricana,--«on dirait que ma figure ne te revient pas.»

Le gaillard faillit tomber à la renverse.

--«Comment?... vous parlez... vous savez le russe, mon garçon?

--Je sais bien d'autres choses,» riposta-t-elle,--toujours avec son mauvais rire,--«Mais ça n'est pas pour ta barbe, petit père. C'est pour celui qui va revenir par ici, et qui sera content de les connaître.

--Tu feras bien de ne pas te mettre sur son chemin, car il sera pressé.

--Il trouvera le temps de m'écouter, je t'en réponds.

--Tu as du toupet, gamin.»

Le portier réfléchit un instant, puis demanda:

--«Si tu avais à lui parler, pourquoi ne l'as-tu pas fait tout à l'heure?

--Apparemment parce que ça ne m'a pas convenu.

--Était-ce à cause de la dame? Ça n'est pas une Russe, ta patronne, hein?

--Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien,» fit Katerine, qui possédait un répertoire abondant de ces facéties parisiennes.

Qui l'eût observée avec plus de perspicacité que ce gardien obtus, enfermé dans ses rigoureuses consignes, se fût effrayé du contraste entre la physionomie tendue, blêmie d'audace, de résolution, et l'aisance vulgaire des propos.

Lorsque Katerine vit reparaître, lancée à une vive allure, la limousine conduite par le chauffeur à la main estropiée, elle fouilla rapidement dans une poche intérieure de son veston, et en retira à demi un objet long, en forme de tube.

Mais, comme la voiture devenait plus distincte, tout à coup, à travers les glaces, un reflet doré brilla... les touffes d'une chevelure mousseuse, bouclant sous le béret d'un garçonnet.

--«Ah!» soupira Katerine, «l'enfant est encore là...»

Avec regret, elle renfonça l'objet mystérieux, et elle courut se poster en travers de la sortie, d'où le concierge, lui saisissant le bras, essaya vainement de l'écarter.

Pour ne pas écraser ces individus en lutte, force fut au chauffeur de ralentir. Alors, à pleins poumons, Katerine lui cria:

--«Flatcheff, rappelle-toi les réunions avec Ivan Toulénine, chez Pierre Marowsky. Je viens te sauver. Il faut que tu m'entendes.»

Si ces paroles émurent l'homme à qui elles s'adressaient, rien ne s'en put deviner. Son visage restait invisible derrière le masque formé par la mentonnière de la casquette, les lunettes, le voile. Cependant il arrêta complètement sa machine, et se pencha, d'un âpre mouvement, vers ce jeune homme qui l'interpellait.

Celui-ci s'avança, tout proche, retira le chapeau de feutre, dont le bord mou, rabattu, cachait en partie son visage, et secoua des boucles noires, qui, libérées, tombèrent, moites et luisantes, sur son front. La bouche rouge esquissa un sourire, tandis que les prunelles dures, pareilles à des éclats d'anthracite, luisaient impénétrablement.

--«Katerine!...» murmura l'homme.

--«Oui, Katerine,» dit-elle. «Je viens te rejoindre. N'es-tu pas toujours mon chef, mon maître?... Pourquoi ne m'as-tu pas dit?... Je t'aurais aidé, au lieu de ces fous furieux. C'est à toi, à toi que j'étais... Pas à leur imbécile de cause.»

L'homme invisible ne bougea pas d'abord. A travers leurs petites vitres, ses yeux indiscernables étudiaient la figure ardente.

C'était vraisemblable, la basse adoration de cette créature sauvage, à l'ignominieuse jeunesse, l'attraction servile vers lui, qui avait dominé, conduit, maté, joué les autres! Avec quelle face de passion avide elle l'écoutait autrefois! Mais aussi, ce pouvait être un piège.

Le crépuscule tombait sur le parc, sur les bois, sur la campagne profonde. Au sud-ouest, une crevasse sanglante marquait la place de l'horizon où s'était englouti le sinistre soleil. Tout se taisait. Le portier, prudemment, s'était éclipsé, dans sa loge. Au fond de la voiture, l'enfant dormait sur les genoux de l'Arlésienne.

--«Doutes-tu de moi, maître?» chuchota Katerine Risslaya. «Tiens, regarde. Voici l'engin qu'ils ont fabriqué pour te mettre en pièces. Je devais le lancer contre toi. C'est ton modèle. Tu le reconnais. Va, prends-le. Sers-t'en pour me massacrer. Je te bénirai encore. Et je mourrai heureuse. Car je t'aurai averti, préservé d'eux...»

Flatcheff se tourna vers le domestique, assis à côté de lui sur le siège, et qui n'avait pas décroisé les bras, pas prononcé un mot,--impassible comme s'il n'entendait pas le russe, que parlaient les deux interlocuteurs. Cependant, il le comprenait. Car ce fut dans cette langue que le faux Ivan Toulénine, l'espion d'Omiroff, le traître de la Petite-Barrerie, lui commanda:

--«Rentre dans la voiture, Sémène. Mais laisse ta peau d'ours à celle-ci, qui gèlerait dans son mince habit d'homme, au train dont nous irons.»