Chacune son Rêve

Part 10

Chapter 103,657 wordsPublic domain

--Non, pas régulièrement. Mais souvent il s'établit par la volonté paternelle. Et, chez les Omiroff, il y a plus que la volonté d'un père. Il y a la tradition. Ou même, je crois, une clause de l'investiture faite par Ivan le Terrible. Le merveilleux château historique des Omiroff, en Ukraine, les terres qui l'entourent, toute une province, au bord du Dniéper, sont indivis, et appartiennent à l'aîné, tandis que les cadets sont dédommagés par de l'argent. Le tsar ayant confisqué à Dimitri cette sorte de majorat, ne l'attribuait pas pour cela à Boris. Mais mon mari, une fois réintégré dans ses biens, les choses reprenaient leur cours. Lui mort, son frère héritait,--s'il ne laissait pas d'enfant. Pensez, quel héritage!... surtout pour un viveur fastueux comme Boris, qui a déjà semé dans toutes les villes de plaisir du monde, les millions dont se composait sa part.

--Il savait donc, avant que vous eussiez mis votre fils au monde, que le prince Dimitri avait péri en Orient?

--S'il l'a su! C'est lui qui est venu me l'annoncer, un jour, dans la retraite où je m'enfermais, et il m'a percé de cette nouvelle, brutalement, comme d'un coup de poignard. Ce qu'il espérait de cet affreux procédé s'est produit. Je suis tombé raide, à demi morte. Il en a profité pour me faire soigner... à sa manière. Ses gens m'ont transportée dans cette maison de campagne dont je n'ai guère vu que ma chambre lugubre, vide... Mon fils est né avant terme,--mort à ce qu'on m'affirma,--viable, comme je l'ai supposé parfois, en me refusant à le croire, pour ne pas l'imaginer souffrant d'un pire destin. Dieu!... Et il vit, mon petit Serge!... Et si mignon!... si doux!... si beau!... Oh! Raymond, le premier jour... à Claire-Source... quand il m'apportait son petit mouchoir, en me disant de ne pas pleurer!...»

Le mot finit dans un sanglot, tandis que les yeux et la bouche riaient. Jamais Delchaume n'eût imaginé un telle vibration de tendresse. Certes, il connaissait le cœur admirable de Flaviana. Mais il n'avait pas vu la mère en elle. Et il devrait lui révéler la disparition de l'enfant!... Horrible chose!... Quel acharnement du sort!... La faire souffrir, elle... Flaviana...--Flavienne, comme il l'appelait avec transport--la faire tomber d'une telle félicité dans une telle angoisse!... N'était-ce pas la pire épreuve, même après tout ce qu'il avait subi? Il essaya de la préparer d'abord.

--«Réfléchissez, Flavienne. Nous sommes en pleine hypothèse... Des analogies extraordinaires peuvent nous tromper... Une idée me trouble. Comment un homme, tel que Boris, capable, je le crois, de tous les crimes,--et surtout de ce crime odieux: enlever un enfant à sa mère,--ne fût-il pas allé jusqu'au bout, n'eût-il pas fait mourir le petit être qui naissait à la traverse de son ambition? Je vous parle ainsi, mon amie très chère... c'est que je frémis... Une désillusion... ne serait-ce pas affreux?

--Ah!» s'écria la danseuse avec exaltation, «mon cœur me confirme tout, comme il m'a tout appris! Rappelez-vous... mon émotion... Quand j'ai serré votre François dans mes bras, j'ai senti que c'était mon petit Serge, à moi.

--Je le crois,» avoua Delchaume. «Je crois que vous trouverez la confirmation de votre certitude dans le récit de ma malheureuse femme. Savez-vous qu'elle a payé de sa vie celle de votre enfant?»

Égoïsme de l'amour maternel: Flaviana dut accomplir un effort pour s'intéresser à la jeune femme inconnue. Un seul désir maintenant la dominait, grandissait en elle, fermait son âme à tout raisonnement, à toute pitié, à toute curiosité rétrospective, et même à toute velléité de vengeance: revoir son fils, le presser contre son cœur, prendre possession de ce petit être.

--«Ah! Raymond, partons... partons tout de suite! Conduisez-moi vers lui!...»

Comme il ne répondait pas, terrifié, Flaviana eut un soudain élan. Elle courut à un petit bureau, ouvrit un tiroir, rapporta la miniature qu'elle avait déjà montrée à Delchaume. Un rire de triomphe, d'extase, la transfigurait. Cette créature, déjà si belle dans la mélancolie, s'embellissait encore dans la joie. Moins déesse, elle apparaissait plus femme, plus jeune surtout. Une grâce rayonnante, une fraîcheur merveilleuse, jaillissaient de son cœur, imprégnaient ses regards, ses gestes, sa voix. Raymond la contemplait, enivré et désespéré, tandis qu'elle baisait follement le petit portrait.

--«Cette ressemblance!... Mais la voilà, la meilleure preuve!... Son père... à son âge... Ne dirait-on pas le même être? Mon Dimitri!... Mon petit Serge!... Raymond!... Est-il un bonheur pareil au mien?...

--Flavienne...» prononça tristement le jeune homme.

Elle le regarda, saisie par l'intonation. Il avait les yeux pleins de larmes.

--«Quoi donc?» demanda-t-elle, effrayée.

--«Ce bonheur, il n'est pas le vôtre encore. Il faudra patienter, l'attendre... le conquérir.

--Comment cela?

--L'enfant n'est plus avec moi.

--Mais...» balbutia-t-elle en pâlissant, «il est à Claire-Source, avec ses parents nourriciers?»

Delchaume secoua la tête.

--«Mon Dieu!...»

Quel gémissement!... Où était la joie de tout à l'heure? Les mots d'extase défaillaient... Et la malheureuse Flaviana ne retrouvait pas immédiatement les formules de l'angoisse... Elle demeurait muette, les mains jointes. Son charmant visage reprenait l'expression taciturne, fermée, avec quelque chose de brusquement éteint, comme sous la tombée d'un voile de cendre.

Il fallut pourtant que la terrible douleur, dont l'appréhension seule la suffoquait, entrât, déchirante, jusqu'au fond de son cœur pantelant. Le trésor qu'elle retrouvait lui était enlevé. Son précieux petit Serge était entre les mains de Boris. Cette fois l'homme redoutable ne se laisserait ni attendrir, ni surprendre, ni jouer.

S'il hésita naguère à faire mourir son neveu,--pitié, crainte, calcul, que savait-on?--il ne s'arrêterait pas aujourd'hui à des scrupules du même genre. Quels remords n'avait-il pas dû éprouver de sa magnanimité! Quelle fureur contre cette infime doctoresse, chargée de jeter l'enfant à l'anonymat de l'Assistance publique, et qui, sous toutes les menaces de la vie sociale, de l'opinion, des représailles ténébreuses, protégea, sauvegarda le petit abandonné. Celle-là, il l'avait supprimée, par un assassinat. Comment garder l'illusion qu'il reculerait devant un crime bien plus facile, et qui, cette fois, serait définitif? Ne possédait-il pas des exécuteurs de toutes ses volontés, même les plus scélérates, des instruments dévoués, muets, qu'il gardait sous sa main, dans l'ombre, sous prétexte qu'il fallait une police personnelle à ce haut personnage, menacé par les anarchistes.

«Qui sait,» pensa Delchaume--mais il n'osa le dire à Flaviana--«si ce faux Toulénine, cet abominable traître, démasqué dans l'affaire de la Petite-Barrerie, n'est pas un bandit à ses ordres, le ravisseur même de l'enfant?... Que coûterait-il à un pareil misérable de tuer un innocent de quatre ans et de faire disparaître à jamais le petit corps léger?»

Le jeune docteur frissonna. Mais, au moment même où la probabilité le consternait, Flaviana se redressait, soulevée par une inspiration. Longtemps elle était restée le visage plongé dans ses mains, sans paroles, sans larmes. L'énergique artiste n'appartenait pas à la catégorie des femmes qui récriminent et qui pleurent. Sa dure profession, exigeant une perpétuelle discipline, un perpétuel entraînement du corps, et la maîtrise constante de la physionomie, armait l'âme également chez celle-ci, qui dansait avec une si noble passion, un véritable feu sacré.

--«Mon ami,» dit-elle, «si mon fils vit encore demain, je ferai en sorte qu'il nous soit rendu.

--Est-ce possible?...

--Oui,» affirma-t-elle avec résolution.

--«Par quel moyen?

--Par celui-ci...»(elle regarda Delchaume au fond des yeux et proféra lentement): «Montrer au prince Boris Omiroff un extrait de l'acte de naissance de Serge-François, de père et mère inconnus, en marge duquel se trouve la reconnaissance de paternité signée «Raymond Delchaume». Cette reconnaissance ne peut être attaquée que par le père véritable ou par la mère. Le père est mort. La mère...»

Elle se tut. Ses yeux ne se détournaient pas de ceux de Raymond, qui la contemplait lui-même fixement. Le cœur du jeune homme battait à grands coups. Une sourde émotion l'envahissait, qu'il n'analysait pas encore. Il n'osait parler, à peine penser.

Flaviana reprit:

--«Serge-François Delchaume, fils du docteur Delchaume, ne portera pas ombrage à Boris, prince Omiroff, ne l'empêchera pas de recueillir l'héritage de Dimitri, son aîné.

--Alors,» hasarda Raymond, «vous renonceriez pour votre fils?...

--Ah! qu'on me le rende vivant!...» cria la mère avec passion.

--«Mais il serait à moi,» sourit Delchaume, «pas à vous.»

A ce mot, leurs yeux se mêlèrent encore, si tendrement, si profondément, avec une telle confiance, et se mouillèrent de telles larmes, que nulle explication ne fut nécessaire.

--«Il sera notre trésor, à tous deux,» murmura Flaviana. «A quel prix vous me l'avez racheté, Raymond! Il portera votre nom plus fièrement que celui de prince Omiroff. Et son père, j'en suis certaine, m'approuverait.»

Un sanglot, un soupir de surhumaine émotion contre les petites mains où il posait ses lèvres, fut toute la réponse de Delchaume. Pourtant sa raison masculine veillait, même dans cette minute d'ivresse sentimentale. Il émit une objection:

--«Quelle garantie donnerez-vous à Boris? Comment prouver à cet homme, auquel échappe toute vraie grandeur d'âme, qu'une fois l'enfant entre vos mains, vous ne poursuivrez pas une reconstitution de son état civil?»

La jeune femme sembla perplexe.

--«Oui. Vous arriveriez à prouver que vous êtes la mère, que vous avez donné le jour à cet enfant en état de légitime mariage, vous attaqueriez ma reconnaissance de paternité... Vous pensez bien que je ne résisterai pas. Or, ceci, vous êtes toujours libre de le faire.»

Flaviana courba la tête. Puis, presque aussitôt, elle la redressa d'un mouvement fier. Les boucles sombres frémirent autour de son front.

--«Nous verrons bien,» dit-elle. «Aujourd'hui même, j'irai trouver Boris. J'ouvrirai la lutte. Si bien armé qu'il soit, cet homme n'a pas la même force qu'une mère qui veut sauver son enfant.»

VII

LE VIEUX-MOUTIER

Devant le lourd hôtel de l'avenue de Messine, un coupé s'arrêta. Modeste voiture de remise, louée au mois, qui n'attira l'attention de personne.

Pourtant un marmiton,--douze ans peut-être, le nez en trompette, tourné à flairer constamment les bonnes choses en équilibre sur le crâne tondu--s'arrêta lorsqu'il vit descendre une longue, souple, silhouette de femme. Vêtue de noir, elle paraissait drapée dans les étoffes mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau, son teint mat avait une pâleur chaude de camélia. La splendeur veloutée de ses yeux sombres se posa sur le regard hardi du gavroche à la veste blanche.

--«Bonjour, madame Flaviana,» dit-il, sans hésiter.

Quel gamin de Paris, flânant aux vitrines des papetiers, n'avait ardemment rêvé devant le portrait de la célèbre danseuse?

Elle eut un faible sourire,--triste, mais si indulgent, si doux!--et, traversant le large trottoir, elle pénétra sous la voûte.

La porte cochère était ouverte. Des copeaux d'emballage, des brins de paille, collaient, sur les dalles, aux traces noires et huileuses d'une auto. Le véhicule coupable de ces maculatures stationnait encore dans la cour, tout éclaboussé par la boue de ce jour d'hiver. Preuve d'une course assez intempestive, car il n'était guère plus d'une heure de l'après-midi.

Le concierge s'avança,--mais sans livrée ni casquette galonnée d'or. De sa loge partaient de gros rires.

Un air d'émancipation, de débandade, flottait dans cette maison, où, d'habitude, régnait une tenue soulignée d'arrogance.

--«Je voudrais,» dit la visiteuse, «parler au prince Omiroff.»

Le concierge roula de gros yeux stupéfaits, pendant que des têtes glabres çà et là surgissaient, insolemment curieuses.

--«Le prince Omiroff?... Impossible! Son Excellence est partie tout à l'heure.

--Déjà sorti!...» fut l'exclamation incrédule.

--«Pas sorti... parti,» accentua le portier. «Parti en voyage.

--Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard... Je vous assure... Il serait là pour moi.»

Elle voulut glisser une pièce d'or. L'homme recula.

--«Madame, c'est la vérité. Son Excellence a quitté Paris.

--Pour longtemps?» demanda la jeune femme, essayant d'affermir sa voix.

--«Nous ne savons pas,» répliqua le cerbère,--non avec l'humilité de l'ignorance, mais avec l'ironie contenue de celui qui ne veut pas parler.--«Madame n'aura qu'à lire les journaux de ce matin. Son Excellence a fait passer une note.»

Flaviana, le cœur défaillant, sortit, fit quelques pas, très lentement, vers sa voiture.

Où aller? quelle décision prendre? L'idée de rentrer chez elle sans accomplir immédiatement une démarche pour retrouver son enfant, lui sembla odieuse, intolérable. Mais, en dehors d'une entrevue avec Omiroff, tout serait vain. Et maintenant quand verrait-elle Omiroff? Où était-il? Pouvait-elle courir après lui?... prendre un train?... le rejoindre?...

Un journal... Elle allait acheter un journal, pour lire cette note dont lui avait parlé le portier.

La danseuse, d'un coup d'œil, explora l'avenue. Où se trouvait le kiosque le plus proche? Elle en aperçut un à l'angle du boulevard Haussmann. Mais, comme elle se dirigeait de ce côté, sans même remonter en voiture, elle eut la surprise de voir accourir un jeune garçon qui, précisément, quittait ce kiosque, et brandissait le _Petit Parisien_, en le lui montrant, comme s'il venait de l'acheter à son intention.

Déjà elle avait remarqué sa physionomie bizarre, sous la voûte de l'hôtel Omiroff. L'adolescent l'y avait suivie, la regardant avec des yeux de braise. Peut-être allait-il la saluer par son nom, comme le petit pâtissier. Mais il s'était tu, intimidé sans doute par le portier rébarbatif. Lui aussi semblait avoir quelque chose à faire dans la princière maison. Puis, se ravisant, il en ressortait aussitôt. Habituée aux hommages naïfs des gamins de Paris, l'étoile attendait celui-ci, qui, prévenant son désir, s'était élancé pour lui quérir un journal. Pourtant elle s'étonnait du type sauvage: maigre figure aux traits basanés, busqués, larges prunelles de jais, svelte et souple corps de chat, leste à la course, mais gauche de gestes comme d'un très jeune homme poussé trop vite. La mise était médiocre: veston et pantalon disparates, usagés,--feutre mou, un peu roussi, et, autour du cou, une large cravate écarlate, masquant peut-être un linge douteux. Mais en quelle stupéfaction se changea le vague étonnement de Flaviana, lorsque ce garçon, lui offrant le _Petit Parisien_, chuchota:

--«La note est en avance. Le départ du prince a été simulé.»

Un cri de la danseuse:

--«Il est encore à Paris?

--Non... mais pas loin.

--Vous pouvez me dire où je le trouverais?...

--Je le crois, madame. Vraiment... je le crois.»

Gravité, sincérité des grands yeux noirs. Flaviana n'hésita pas, ne discuta pas. N'eût-elle pas bravé tous les hasards, tous les risques pour la plus faible chance?...

--«Allons,» s'écria-t-elle, «menez-moi. Je me fie à vous. Quant à votre récompense, vous la fixerez vous-même, si vous dites vrai.

--Madame, il faudrait une auto... rapide... puissante.

--Qu'à cela ne tienne. Je sais où en prendre une. Montez d'abord avec moi, dans mon coupé.»

A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage. L'homme toucha son cheval et se dirigea vers l'Étoile, sans s'inquiéter du compagnon admis par sa maîtresse à l'honneur de s'asseoir à côté d'elle dans la voiture.

«Encore un pauvre,» pensa-t-il, «qui lui raconte qu'il a sa mère à la mort et six petits frères et sœurs crevant la faim. Nous allons de nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.»

La philosophique résignation du brave serviteur fut troublée quand «Madame» s'étant assuré la location d'une imbattable quatre-vingts chevaux, conduite par un chauffeur de premier ordre, lui donna congé pour le reste de la journée. Il se sentit humilié dans sa personne et dans celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!... Qu'est-ce que ça voulait dire? C'était insulter à de braves bêtes comme la sienne que de donner leur nom à ces sacrés outils.

Hochant la tête, maussade, il écouta les instructions de «la patronne».

--«Retournez à la maison. Dites qu'on ne m'attende pas, même pour dîner. Je ne danse pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai. Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquiétude. Ah!... et puis... Si le docteur Delchaume vient, Mélanie le préviendra, n'est-ce pas? que je lui téléphonerai aussitôt mon retour.»

La voilà, maintenant, l'étoile admirée, adorée de tout Paris, avec son étrange compagnon, dans cette auto qui gagne la campagne, qui file à toute vitesse.

Flaviana considère le jeune garçon. Plus elle le regarde, plus elle lui trouve l'air d'un bohémien. Gêné, il dit:

--«Si vous voulez, madame, je monterai sur le siège, à côté du chauffeur.

--Vous auriez froid, peu vêtu comme vous l'êtes.

--Bah! je ne suis pas frileux.»

Flaviana crut entendre: «Je ne suis pas frileuse.» Mais elle ne s'y arrêta pas. Le jeune garçon pouvait s'être trompé de genre. Son accent décelait un étranger. Et, en effet, tout de suite, il ajouta:

--«Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers qu'ici.

--D'où êtes-vous donc?

--De la Petite-Russie, près de Kasatine.

--Votre nom?

--Alexis Berditcheff.»

Il avait hésité une seconde, puis jeté très vite ce nom de Berditcheff. C'est celui d'un bourg voisin de Kasatine, précisément. Mais Flaviana ignorait ce point géographique.

--«Vous me connaissez?» demanda la danseuse.

--«Non, madame.»

De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son image est plus populaire que celle des chefs d'État.

--«Alors, pourquoi m'avez-vous abordée?

--Il m'a semblé que vous éprouviez un vrai désespoir de ne pas rencontrer Omiroff.

--En effet.

--J'ai pensé: «Voilà une dame qui, pour un caprice, courrait au bout du monde.»

--Un caprice...» soupira la jeune femme.

--«Je me suis dit,» poursuivait Alexis, «que, riche et impatiente comme vous en aviez l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi pour guide. C'est arrivé, vous voyez.

--Vous vouliez donc partir?

--Oui.

--Pour rejoindre le prince?

--Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une auto.

--Qu'avez-vous affaire avec un personnage comme le prince Omiroff?»

Le ton de Flaviana devenait défiant, sévère. Le garçon à figure de gitane, sourit:

--«N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas un apache, vrai! Je n'ai pas de mauvaise intention. En deux mots, je puis vous dire...

--Allez! dites...

--Je suis dans la misère, à Paris. Je n'ai pas réussi à ce que je voulais y faire. Voilà que j'apprends le prochain départ du prince Boris pour la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il me rapatrierait peut-être avec les gens de son service. Ce matin, on m'a fait voir sur le _Petit Parisien_...

--La note communiquée à la presse... J'oubliais... Laissez-moi la lire,» interrompit Flaviana.

Elle reprit, au creux du coussin, le journal qu'elle y avait glissé, et auquel elle ne pensait plus, distraite par son singulier cicerone. Tout de suite, elle découvrit, en tête des échos:

«Le plus parisien des princes russes nous quitte aujourd'hui, et pour assez longtemps. Le Nord-Express l'emportera vers sa patrie. Mais il ne s'attardera pas dans son légendaire château de l'Ukraine. Il reprendra bientôt le transsibérien qui, a toute vapeur, le conduira vers l'Amour. Or, il ne s'agit pas seulement, paraît-il, du fleuve de ce nom. Non loin de ses rives, le prince rencontrera sans doute celle qu'il va chercher au fond de l'Asie pour la revoir plus tôt, et pour la recevoir ensuite magnifiquement dans ses domaines,--la fiancée errante, qui revient du Japon par Vladivostock,--voyageuse de race, puisque fille d'Albion.

«Une idylle moins banale, on le voit, que la classique rencontre à l'Opéra-Comique ou dans les galeries du Petit Palais.

«Mais, chut!... Rien d'officiel. La discrétion s'impose.» #/

Furtivement, coulant sous ses cils charbonneux son fulgurant œil noir, le jeune Russe épiait l'effet de cette lecture sur la délicieuse femme aux côtés de laquelle il se trouvait assis.

«Une amoureuse délaissée,» pensait-il. «Elle soupçonne... Boris la plaque. Quand elle aura vu ça imprimé en toutes lettres... nous allons entendre de la musique. Et ce portier qui lui déclare que la note est de son maître!... Pas d'illusion possible.»

Donc, il observait Flaviana. Mais sans effronterie. La flamme sauvage de ses yeux ne trahissait nulle velléité offensante. Et son corps mince d'éphèbe, que n'étoffait guère l'indigence du costume, se rencoignait dans l'angle de l'auto, pour ne pas effleurer la créature précieuse que le hasard mettait si proche.

Sa psychologie fut déçue lorsqu'il vit le visage de celle-ci s'éclairer à mesure qu'elle parcourait les lignes de l'entrefilet. Flaviana replia le journal et resta pensive. Elle songeait à la fiancée de Boris, à cette grande et jolie Anglaise, si fière, si décidée, de qui elle avait reçu la visite.

«Ah! celle-là, sûrement, est loyale. Je l'aurai pour alliée. Mais comme elle est loin, mon Dieu! Que ce sera long!... D'ailleurs, pense-t-elle encore devenir princesse Omiroff?... Son départ, n'était-ce pas une rupture? L'adroite indiscrétion dans les journaux, n'est-ce pas pour lui forcer la main?»

Le magnétique regard de son compagnon ramena Flaviana au sentiment de la minute extraordinaire qu'elle vivait. Elle regarda les vitres, opaques de buée. Sa main nerveuse en fit descendre une. L'air vif et humide entra.

--«Où sommes-nous?

--Je l'ignore,» dit Alexis. «Mais le chauffeur connaît le chemin. Il faut qu'il arrive à Mériel.

--Quelle distance?

--Moins d'une heure, à cette allure. Nous devons être à plus de la moitié.»

La route filait entre des vergers. C'était la vallée de Montmorency, qu'avril fait blanche de fleurs et juillet vermeille de cerises. En ce jour de décembre, elle était brune de rameaux nus, de terre nue, parmi des vapeurs grises, et bornée par un horizon violet. Au ciel, de gros nuages lourds se déchiraient sur un fond d'argent criblé d'or. On eût dit des sacs éventrés, d'où croulaient des lingots.

Dans le recueillement mélancolique de la saison, la sirène de l'auto jetait son cri lugubre, prolongé. La folie de sa course ne troublait pas la paix des choses. A la traversée des villages, elle ralentissait un peu. Un chien aboyait. Une vitre s'allumait sous une fusée de soleil oblique et rouge. Les paysannes, aux gestes lents, tournaient à peine la tête. Puis, pendant des kilomètres, c'était le chapelet des villas de Parisiens, avec les façades closes, les jardinets morts, et l'exotisme saugrenu des kiosques chinois ou hindous, éternisant là leur tristesse d'exposition universelle.

Alexis Berditcheff donnait les derniers détails de son histoire, fausse ou vraie. Certains de ces détails firent palpiter violemment le cœur de Flaviana. Serait-elle véritablement sur le chemin qui la conduirait vers son fils?... L'inconnu racontait qu'étant venu rôder sur les quais de la gare, avant le départ du Nord-Express, il avait eu la surprise de reconnaître un camarade de son frère aîné dans le premier valet de chambre du prince, en train d'organiser le wagon-salon destiné à son maître. L'homme, mis en confiance par ce qu'Alexis lui rappelait de leur enfance voisine sur les bords du Dniéper, s'ouvrit presque aussitôt à lui:

--«Tu peux me rendre service, Alexis,» dit-il. «Mais agis discrètement, car tu me ferais perdre ma place. Si tu te montres malin, je réponds de t'obtenir une position chez le prince. Une aubaine pour toi, puisque tu cherches du travail.