Cézanne

Part 9

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«--Vous avez eu là un bon maître, me disait-il... Voilà ce qui m’a manqué, voilà ce qui manque aux jeunes peintres qui viennent, un maître, un bon maître, un enseignement parti du cœur, de l’expérience, et plus sensible, plus vivant d’exemple que de théorie dogmatique... Dumesnil met dans tout ce qu’il dit une chaleur, une sorte de regard d’âme qui vous pénètre et qui vous fait penser, comme malgré vous... En peignant le lendemain, je me souviens parfois de ce qu’il m’a dit la veille, et mon travail n’en souffre pas, comme lorsque quelque idée m’obsède à mon chevalet, au contraire... Il est très clair et très cordial, français. Ça revigore de se rappeler, quand la besogne flanche, qu’il y a à côté de vous, dans la même ville, un bougre comme lui penché peut-être au même moment sur son établi.»

Il aimait cette idée de la solidarité dans le labeur. Devant son atelier de la rue Boulegon s’activait une importante ferronnerie; il y descendait souvent le soir, s’asseyait dans un coin, à côté de la forge, et méditait, dans l’haleine du travail, devant les gestes des forgerons, suivait leurs ombres dansantes sur le mur, parfois esquissait en quelques traits une strophe surprise de l’actif poëme en sueur.

«--Ne bougez plus, criait-il d’une voix tonnante... Une minute!»

Il sabrait sa feuille d’indications. Puis, brusquement retombé de son art à sa timidité, il jetait une pièce d’argent sur l’enclume: «--Vous boirez à ma santé...» et, l’épaule basse, rasant les établis, il s’enfuyait. On ne le revoyait plus de quelques jours. Tous les ouvriers l’aimaient beaucoup. Obscurément les gens du peuple ont la conscience de toute maîtrise, et lorsqu’à cette autorité cachée se joignent, comme chez Cézanne, la simplicité et la bonté, ils sont prêts à tous les dévouements. J’ai vu un de ces serruriers suivre, de loin, le vieux maître, lorsqu’il sortait de chez lui, pour le délivrer des gamins qui, sans qu’il s’en aperçût, s’amusaient à l’exciter en le huant.

Dans cet état terrible, cette sorte d’hallucination morale où il tombait après une trop forte tension d’esprit, une trop longue séance de recherche obstinée, il s’en allait parfois, rasant les murs, sans rien voir de la rue, dans son vêtement de travail encroûté de couleurs, les poches en loques, tous les boutons partis, il s’en allait, prêtant à quelque être vaguement rencontré, et qui l’avait peut-être salué, des motifs prodigieux de le persécuter. On le suivait, on l’espionnait, croyait-il. Il hâtait le pas, heurtait les passants, s’enfuyait. Les enfants criaient à la chienlit. Il arrivait à son atelier des Lauves, fermait portes et fenêtres, se barricadait et les poings crispés, devant quelque toile crevée parfois dans un accès de désespoir ou de rage, il se demandait ce qu’il avait pu faire aux êtres et aux choses pour être entouré ainsi d’une si unanime hostilité, lui qui aimait tout, qui ne voulait que le bien du monde et ne cherchait en toute apparence que le rayonnement d’une universelle bonté. Il dramatisait tout. Rien de banal ne pouvait lui demeurer dans l’âme sans qu’il le mouvementât jusqu’au tragique.

On fut, il faut l’avouer, particulièrement ignoble avec lui. Une coterie, à Aix, sans qu’on puisse en expliquer la cause, le haïssait à mort. Le mot n’est pas excessif. Un de ces lourdauds, un jour, ricana assez haut pour que je l’entende, comme Cézanne passait: «--Au mur!... On fusille des peintres pareils.» C’était un photographe qui avait des prétentions à la sculpture et très écouté dans son petit monde. Un clérical soutenait que l’affaire Dreyfus était très explicable, puisque le gouvernement laissait circuler de tels énergumènes et tolérait qu’à Paris on exposât de telles infamies, tandis qu’un autre, radical notoire, expliquait à sa façon l’engouement de la capitale pour l’ami de Zola. Celui-là avait vu, de ses yeux vu, le tableau au Salon qui avait fait la réputation tapageuse de Cézanne et de l’impressionnisme: un homme en ballon qui se soulageait en plein azur et, «il faut être juste, avouait ce connaisseur, l’excrément était, tombant dans le ciel, un morceau de peinture admirable, mais il n’y avait vraiment que ça. Le reste n’était pas même dessiné, une peinture d’enfant.» C’est à moi que, devant une tablée ricanante, ce convaincu commentait ainsi la gloire de Cézanne; si je ne revoyais le rire épais, le triomphe ébahi des autres, je n’en croirais pas encore mes oreilles.

«Nous en ferions tous autant,» d’ailleurs, c’était, c’est encore la rumeur unanime. Un soir, sur les bords de l’Arc, Cézanne était «au motif». Un brave peintre, un des flambeaux d’Aix, vient à passer. Il s’arrête. Un sourire de pitié le penche vers le pauvre fou qui bariole de verts si crus cette espèce de damier où il se refuse à reconnaître un paysage. Une vague sympathie l’émeut pourtant vers ce vieillard si appliqué. Il lui prend ses pinceaux. Cézanne le regarde, ahuri, consterné.

«--Passez-moi votre palette... Je vais vous apprendre, moi... Tenez... Tenez.»

Une touche ici, une touche là. Deux ou trois fois, consciencieux, il va contre la branche même vérifier le ton, confronter son vert à celui de la nature. Il revient, plaque, s’emporte, il s’ingénie, il sue, il triomphe. Il se lève, s’éponge d’un mouchoir parfumé: «--Voilà...»

Mais Cézanne s’est rassis. Il n’a pas dit un mot. Il prend son couteau à palette et lentement, largement, d’un seul coup, il râcle le bel arbre avec toutes ses feuilles et même le petit bonhomme que, dans un coup d’inspiration, l’autre, de chic, avait assis à l’ombre du beau tronc. Et lui aussi: «--Voilà...» dit-il.

Dernièrement un autre, voulant illustrer un poëme dédié au grand solitaire, a barbouillé au bas des nobles vers le calembour d’une tête d’âne, contre laquelle, les yeux fermés d’horreur, un petit amour--tout l’esprit courtois du dix-huitième siècle--décoche une flèche révoltée, mais de bon goût. «--Vous aimez Cézanne, a répondu celui-ci, je le déteste. Je prends position devant la postérité.»

Mais d’autres au grotesque joignaient la perfidie. Cézanne avait noué quelques utiles relations dans le petit monde dévot qui entourait sa sœur aînée. L’immonde article où Henri Rochefort, ignorant tout de l’art et de la vie de Cézanne, le traînait dans la boue comme ami de Zola, dreyfusard notoire autant que peintre malhonnête, parut. Trois cents exemplaires en furent commandés à l’_Intransigeant_ et glissés la nuit sous la porte de tous ceux qui de près ou de loin pouvaient avoir manifesté quelque sympathie pour Cézanne. Tous les méchants ragots qui parvenaient à celui-ci le bouleversaient. Des lettres de menaces, de grossières injures anonymes lui étaient aussi adressées rue Boulegon. On y calomniait sa famille, ses rares amis. On lui intimait l’ordre de débarrasser de sa présence la ville qu’il déshonorait. Qui sait, dès lors, si cette séquelle de petits voyous acharnés un temps à poursuivre Cézanne n’y était poussée que par l’insouciante et facile cruauté, le plaisir méchant de bafouer un vieux songeur original?

Lui en souffrait aux larmes. Il n’osait plus passer sur le cours Mirabeau. L’idée de la persécution s’ajoutait à toutes ses désespérances. Il ne travaillait plus que dans la fièvre ou dans le dégoût. Les joies passagères, l’espèce de confiance que lui avaient apportées le séjour à Aix d’Emile Bernard, de Charles Camoin, les visites que lui avaient faites Maurice Denis, Hermann-Paul et K.-X. Roussel, s’en allaient, s’évanouissaient lentement. Une sorte de détestation pour lui-même, pour son travail réalisé, l’envahissait maintenant, croissait avec sa désolation. Jamais, je crois, on n’eut un tel mépris de l’œuvre faite. Il en était totalement détaché. Ses toiles, les plus belles, traînaient à terre, il marchait dessus. Une, pliée en quatre, calait une armoire. Il en abandonnait dans les champs, il en laissait pourrir dans les bastidons où les paysans les mettaient à l’abri. Dans son goût fanatique de la perfection, son culte de l’absolu, elles ne représentaient pour lui qu’un moment, quelque élan inexpressif vers la formule qu’il n’intégrerait jamais. Il n’y ajoutait pas plus d’importance qu’un saint à la matérialité de ses bonnes œuvres accomplies pour l’amour de Dieu. Il les oubliait aussitôt, pour s’émouvoir à un labeur plus significatif. Réaliser, comme il disait, il voulait réaliser. Il portait cette idée en lui comme un Pascal celle de son salut. Et jamais ainsi il n’était, ne pouvait être satisfait. Chaque toile atteignait un point de perfection qui pour lui ne marquait qu’une étape, que son esprit toujours en mouvement dépassait aussitôt. Il s’acharnait dès lors sur une autre qui, tant qu’il y travaillait, lui rayonnait tout l’idéal possible. Et c’était toujours la même recherche éperdue, le même tourment mystique. Il fuyait, par excès de scrupule, ces beaux sujets qui l’habitaient, toujours les mêmes,--refaire la Moisson de Poussin, les Joueurs de cartes de Lenain, opposer à l’Apothéose d’Homère, d’Ingres, son Apothéose de Delacroix, et, comme couronnement à cette œuvre, image suprême, les Baigneuses...

Les imagiers du moyen âge subissaient leurs sujets, se disait-il, les Vénitiens aussi. Il n’y a qu’à peindre ce qu’on voit. Un peintre doit tout peindre, avoir dans son art la même objectivité que Flaubert dans le sien, une soumission parfaite au monde et à l’objet, suivre une certaine fatalité de l’œil. Les plus humbles réalités inspirent peut-être les toiles les plus magnifiques. Oui, il y a une fatalité de la vision. Le tempérament fait son choix, n’aperçoit que ce qui le dégage et le renforce. Le monde prend un caractère. Tout ce qu’on voit est beau. Etait-ce indifférence, détachement dernier de tout? Etait-ce sens aigu des difficultés que multiplie un idéal lyrique dans une œuvre qu’on veut toute d’observation et de fidélité? C’était plénitude morale, absorption de tout l’être dans le métier, sentiment profond que la forme importe seule et que, quelle que soit la matière, elle seule signifie, perpétue la maîtrise de l’homme,--pourvu que, comme une prière, une caresse, un geste d’amour arraché à l’abstraction, elle ait, cette forme intense, force et fraternité de vie.

Dans cette petite ville tatillonne, à côté de cette famille dévote, épuisé par l’existence, poursuivi par la persécution sous le premier affaissement de sa royale intelligence, aux premiers froids de la vieillesse, une haine de l’originalité lui venait, un amour des classiques, un culte de la tradition. Ce terrible constructeur de valeurs nouvelles voulait, en s’endormant des rêves de la mort, appuyer ses mains chancelantes à quelque chose de continu, de grand, d’indestructible. Il avait son œuvre. Il n’y croyait pas. Elle était là, vivante, immense, immortelle, et comme une fille amoureuse, prête à le consoler, toute pétrie de lui. Il ne la voyait pas. Il avait beau, transfiguré un soir par l’admiration de quelques ouvriers, dans un cercle anarchiste, bondir vers un contradicteur et s’écrier, superbe: «--Vous savez bien qu’il n’y a qu’un peintre de vivant, moi!» Non, non, il ne le croyait pas. Il ne le croyait plus. Il m’écrivait vers la même époque, en juillet 1902: «Je méprise tous les peintres vivants, sauf Monet et Renoir, et je veux réussir par le travail.» Et un an après, en septembre 1903: «Je dois travailler six mois encore à la toile que j’ai commencée. Elle ira chercher au Salon des Artistes français le sort qui lui est réservé.» Il cherchait une confirmation. L’indépendant, le solitaire, au soir de son travail, une fois au moins voulait déposer le faix de son doute, avoir durant une heure, humilié peut-être, en dehors de ses proches, la preuve évidente que son art, la certitude que sa vie n’avaient pas été vains.

Cet être immense, ces yeux passionnés de génie auraient voulu se refléter, se connaître enfin à l’humble miroir des plus faibles prunelles. A un jeune peintre timide qu’il eût aimé, je crois, à former comme un disciple, il écrivait: «Je vous parlerai plus justement que n’importe qui sur la peinture.» C’était en toute humilité. De plus en plus les simples l’attiraient. Une bonté bouddhiste l’attendrissait vers tout être et vers toute chose. Il aurait voulu communier avec tous. Est-ce cette fraternité des âmes qu’il allait chercher à l’église? Ou l’image de la tradition d’une foi palpable, le cours social d’une doctrine qui dure dans sa liturgie permanente et sa discipline renouvelée? Y berçait-il la nostalgie d’une vie paisible qui l’avait toujours fui, d’un vieil Aix imaginé survivant sous ces nefs, aux abords de ce cloître où avait peint Granet et de ces rues dévotes où Malherbe rêvait? Voulait-il dans sa «roublardise» innocente, et pour avoir la paix, amadouer, comme il le disait parfois, les jésuites qui s’ingéniaient autour de sa vieille sœur et convoitaient le Jas? Tantôt, avec un tremblement, lorsqu’un prêtre passait, il vous murmurait: «:--Les curés sont terribles... Ils vous mettent le grappin dessus.» Et tantôt, à un catholique fervent, à son ami Demolins qui lui demandait: «Maître, croyez-vous?» il répondait: «Mais nom de Dieu, si je ne croyais pas, je ne pourrais pas peindre.» A M. Emile Bernard voulant lui suggérer l’idée de peindre un Christ, il objectait: «--Je n’oserais jamais; c’est trop difficile... D’autres l’ont fait mieux que moi...» Il mettait donc le respect et l’orgueil de son art au-dessus de la prière et de l’humilité de sa foi. Mais au Tholonet je l’ai vu, après les vêpres, tête nue, magnifique, en plein soleil, avec autour de lui un grand cercle de jeunes gens respectueux, derrière le dais suivre la procession des Rogations et s’agenouiller sur la route, au bord des blés, avec des larmes dans les yeux. Je l’ai entendu, lui, si positif d’ordinaire, célébrer la rhétorique biblique de Bossuet et admirer cette inflexible et dense raison qui lui fait ramener à l’apparition du Christ toute l’histoire universelle. Ces flottantes synthèses, ces perspectives catholiques l’enchantaient, lui qui détestait la pompe des Lebrun. Mais il aimait surtout les pauvres, les humbles, les ignorants, et c’est en cela surtout qu’on le pouvait dire chrétien. Il avait aussi un grand respect des familles établies, de la bonne noblesse provinciale. Il le poussait au point qu’ayant à rendre visite à l’un des descendants de Mirabeau, M. Lucas de Montigny, qui toujours lui avait témoigné de l’intérêt, il se fit tailler un vêtement neuf pour la circonstance et ne le remit jamais plus. Je dus même l’accompagner «chez le gentilhomme», sonner, et la porte ouverte, la refermer derrière lui; il n’eût jamais osé entrer.

Autant il méprisait le bourgeois parvenu, autant il estimait l’aristocrate né. Mais sa vraie passion était pour le peuple, l’ouvrier, le paysan, le laborieux. Il ne fréquentait pour ainsi dire qu’eux. Tous en ont conservé un souvenir attendri. Il était avec eux d’une charité royale et non seulement de bourse, mais surtout de cœur et d’esprit. Il aurait voulu les mêler à ses émotions, comme il les mêlait à son œuvre. Lorsqu’il allait «au motif», que de fois, m’a raconté son cocher, se dressait-il brusquement dans la voiture, prenait le bras de cet homme: «--Regardez... ces bleus, ces bleus sous les pins... Ce nuage là-bas...» Il rayonnait d’extase, et l’autre qui n’apercevait que des arbres, du ciel, pour lui toujours les mêmes, sentait pourtant, m’avouait-il, comme une vague force, une émotion l’envahir et qui lui venait de Cézanne, debout, transfiguré, les mains crispées à l’épaule du rustre, et tout plein d’une évidence qui le sanctifiait.

Une autre fois, le soleil tapait fort. On arrivait à mi-hauteur d’une montée accablante. Harassés, le cheval et le cocher s’étaient endormis. Cézanne, au lourd soleil, sans un mot, sans un geste, pour ne pas attrister, attendit leur réveil; se frottant naïvement les yeux, ce fut lui qui eut l’air de s’être ensommeillé.

Dans les rues montueuses d’Eguilles son mouvement instinctif était toujours d’aider les autres, de pousser le charreton trop chargé d’un paysan, de prendre aux mains défaillantes d’une vieille la cruche d’eau qu’elle portait. Il aimait les bêtes. Il aimait les arbres. Vers la fin, dans son besoin de solitude tendre, un olivier devint son ami. Lorsque dans son atelier des Lauves, il avait fait une bonne séance, à la nuit tombante, il descendait devant sa porte, il regardait ses jours, sa ville s’endormir. L’olivier l’attendait. La première fois qu’il était venu là, avant d’acheter le terrain, tout de suite il l’avait remarqué. Il l’avait fait entourer d’un petit mur, tandis qu’on bâtissait, pour le protéger de toutes meurtrissures. Et maintenant, le vieil arbre crépusculaire avait comme un regard de sève et de parfum. Il le touchait. Il lui parlait. Le soir, en le quittant, parfois, il l’embrassait. Toute la ville, au pied de la murette, venir mourir, couchant ses tuiles roses, ses calmes boulevards. Au fond, les bleues collines se soulevaient un peu. On devinait la mer. Les clochers de miel et de sel, les tours de l’Horloge et du Saint-Esprit profilaient sur la nue leurs strophes italiennes. Une rumeur paisible montait des pauvres rues. La nuit rousse répandait Aix, ses fumées, l’automne, à travers la campagne. Cézanne, solitaire, écoutait l’olivier... La sagesse de l’arbre lui entrait dans le cœur.

«--C’est un être vivant, me disait-il un jour, je l’aime comme un vieux camarade... Il sait tout de ma vie et me donne d’excellents conseils... Je voudrais qu’on m’enterre à ses pieds...»

Car sa fin approchait. Solari s’en était allé, mort à l’hôpital. Il ne voyait plus personne. De loin en loin il buvait pensivement quelque bouteille de vieux vin, s’abandonnait une soirée à cette consolation misérable qui lui donnait l’illusion de quelque joie meurtrière, pour retomber le lendemain dans des regrets plus farouches, une solitude plus abominable, que son art, son travail n’arrivaient même plus à peupler. Sa maladie le persécutait; ses jambes enflaient, ses yeux larmoyaient, cuisants. De nouveaux scrupules alors le tourmentaient, attaquaient les points les plus vulnérables de lui-même, lui laissant croire qu’atteint, toute sa vie, d’une maladie de la vue, il avait, sans s’en douter, déformé la réalité. Tout, même la foi en son passé, se retirait de lui. A quoi sert, chez les meilleurs, tant de martyre sans croyance? Que nous veut la nature? Il souffrait dans son corps, son cœur et son esprit. Et, saint d’une nouvelle espèce, dans sa vie comme dans son art, il s’endormait baigné des clartés artistiques d’un avenir humain qui lui fermait les yeux. Détaché de tout, jusque de sa douleur, il n’en goûtait même pas la vertu. Les derniers mois, il ne pouvait presque plus suivre une conversation. Quand on lui jouait au piano cette ouverture du _Freischütz_ dont son âme rêveuse naguère raffolait, il s’endormait. Pesamment. L’envie subite de faire un portrait l’emportait encore parfois. Il l’abandonnait vite. Un sommeil avant-coureur le prenait, partout où il se trouvait, en voiture, chez lui, et même devant la toile à couvrir. Au lieu de peindre, il partait en quête d’un «motif» merveilleux où il se serait traduit tout entier. Il cherchait, autour d’Aix, le paysage à construire qui fût comme une confirmation à sa conception du monde des couleurs, où le drame de sa raison et de sa sensibilité se résoudrait dans la même logique et la même émotion. Il travaillait encore, constamment, mais plus par la réflexion et la poursuite intérieure que par la copie directe, et toujours en lutte contre ce sommeil de néant qui s’emparait de ses yeux, de son intelligence, de sa chair. L’index entre les deux yeux, les mains en abat-jour, il se plantait, dans les rues d’Eguilles, sur les pentes du Tholonet, aux bords de l’Arc, devant un morceau de terre et de ciel: «--Quel roublard que ce père Chardin avec sa visière, hein?...» faisait-il. Il branlait la tête, laissait retomber ses bras, découragé. «--Il faut voir les plans... Nettement... Tout est là.» Il méditait. Une cendre impalpable tombait sur ses regards, lui voilait l’univers que brusquement déchirait un éclair. Il pleurait.

Du fond de cette brume, tout crispé, il peignait, ayant, un matin, dressé son chevalet devant le mont Victoire. Il tenait son motif. Il peignait. Un de ces temps gris qu’il aimait maintenant, un rire pâle, un de ces doux matins de vieillesse du monde. Il peignait... Quand sa voiture vint le chercher, son cocher le trouva, grelottant, sa palette à la main, trempé d’eau. La pluie avait cessé. Un ciel d’argent sérénisait les champs. L’arc-en-ciel nimbait le mont tragique. Cézanne sans rien voir, put à peine remonter en voiture. Un livre, son vieux Virgile, roula dans la boue.

«--Laissez-le, et laissez ma toile,» râla-t-il. Il avait la fièvre. Il délirait. On le coucha. Toute la nuit il revit, à l’horizon de sa toile, là-bas, à l’horizon de sa pensée et de sa vie, une Sainte-Victoire comme jamais encore il ne l’avait admirée. Il la peignait, divine. Il la voyait éclatante, surnaturelle, véridique, dans son essence et son éternité. Il la revoit peut-être encore... Il ne se leva plus.

DEUXIÈME PARTIE

CE QU’IL M’A DIT...

J’ai dit à peu près tout ce que j’ai appris, soit en le fréquentant, soit d’après ceux qui l’approchèrent, tout ce que je sais de la vie de Cézanne. C’est une vie de saint. Le moins possible j’y ai mêlé ses théories sur l’art, ne rapportant une de ses conversations que lorsqu’elle pouvait faire saillir un point caché de son caractère, éclairer un des côtés de son âme mystérieuse. Ces matières sont infiniment délicates. Si objectif que l’on se veuille, toujours un peu de soi inconsciemment y pénètre. Et puis je ne suis pas peintre, et j’ai peur, si respectueux que je me sente, de trahir peut-être, et bien malgré moi, la doctrine profonde, l’enseignement qu’on pourrait dégager de tous ces propos. Pourtant ma mémoire fidèle les a recueillis avec pitié. Je vais essayer de les transcrire tels quels, m’aidant de ses lettres, autant de celles qu’il m’adressa que de celles que j’ai pu me procurer ou qui furent publiées par ceux qui les reçurent, comme la précieuse correspondance que nous communique M. Emile Bernard à la suite de ses _Souvenirs_. Toutes les fois que je le pourrai, je transcrirai les paroles mêmes de Cézanne. Je n’inventerai rien,--que l’ordre dans lequel je les présente. Après de longues méditations, je me suis décidé à les grouper toutes pour mieux en marquer la portée, en trois grands dialogues. Autour de trois conversations, imaginaires, entre cent autres que j’eus en réalité avec lui, dans les champs, au Louvre et dans son atelier, j’ai ramassé tout ce que j’ai pu recueillir et tout ce dont j’ai pu me souvenir de ses idées sur la peinture: il parlait, et je crois qu’il pensait, ainsi.

LE MOTIF

«_La nature est plus en profondeur qu’en surface._»

_Ce jour-là, dans le quartier de la Blaque, non loin des Mille, à trois quarts d’heure d’Aix et du Jas de Bouffan, sous un grand pin, au bord d’une verte et rouge colline, nous dominions la vallée de l’Arc. Il faisait bleu et frais, un premier matin d’automne dans la fin de l’été. La ville, cachée par un pli de coteau, se devinait à ses fumées. Nous tournions le dos aux étangs. A droite, les horizons de Luyne et le Pilon du Roi, la mer qu’on devine. Devant vous, au soleil virgilien, la Sainte-Victoire, immense, tendre et bleuâtre, les vallonnements du Montaiguet, le viaduc du Pont de l’Arc, les maisons, les frissonnements d’arbres, les champs carrés, la campagne d’Aix._

_C’est le paysage que Cézanne peignait. Il était chez son beau-frère. Il avait planté son chevalet à l’ombre d’un bouquet de pins. Il travaillait là depuis deux mois, une toile le matin, une l’après-midi. L’œuvre était «en bon train». Il était joyeux. La séance touchait à sa fin._